Durant sa première maladie, en 1847, on désespéra de Chopin pendant

plusieurs jours. M. Gutmann, un de ses élèves les plus distingués, l'ami

que dans ces dernières années il admit le plus à son intimité, lui

prodigua les témoignages de son attachement; ses soins et ses

prévenances étaient sans pareils. Lorsque la Psse Marcelline

Czartoryska arrivait, le visitant tous les jours, craignant plus d'une

fois de ne plus le retrouver au lendemain, il lui demandait avec cette

timidité craintive des malades et cette tendre délicatesse qui lui était

particulière: «Est-ce que Gutmann n'est pas bien fatigué?...» Sa

présence lui étant plus agréable que toute autre, il craignait de le

perdre, et l'eût perdu plutôt que d'abuser de ses forces. Sa

convalescence fut fort lente et fort pénible; elle ne lui rendit plus

qu'un souffle de vie. Il changea à cette époque, au point de devenir

presque méconnaissable. L'été suivant lui apporta ce mieux précaire que

la belle saison accorde aux personnes qui s'éteignent. Pour ne pas aller

à Nohant et, en allant ailleurs, ne pas se donner à lui-même la

certitude palpable que Nohant était fermé pour lui par sa propre

volonté, devenu inexorable dans sa muette décision, il ne voulut pas

quitter Paris. Il se priva ainsi de l'air pur de la campagne et des

bienfaits de cet élément vivifiant.

L'hiver de 1847 à 1848 ne fut qu'une pénible et continuelle succession

d'allègements et de rechutes. Toutefois, il résolut d'accomplir au

printemps son ancien projet de se rendre à Londres, espérant se

débarrasser, en ce climat septentrional et brumeux, de la continuelle

obsession de ses réminiscences méridionales et ensoleillées. Lorsque la

révolution de février éclata, il était encore alité; par un mélancolique

effort, il fit semblant de s'intéresser aux événements du jour et en

parla plus que d'habitude. Mais, l'art seul garda toujours sur lui son

pouvoir absolu. Dans les instants toujours plus courts où il lui fut

possible de s'en occuper, la musique l'absorbait aussi vivement qu'aux

jours où il était plein de vie et d'espérances. M. Gutmann continua à

être son plus intime et son plus constant visiteur; ce furent ses soins

qu'il accepta de préférence jusqu'à la fin.

Au mois d'avril, se trouvant mieux, il songea à réaliser son voyage et à

visiter ce pays où il croyait aller, alors que la jeunesse et la vie lui

offraient encore leurs plus souriantes perspectives. Néanmoins, avant de

quitter Paris, il y donna un concert dans les salons de Pleyel, un des

amis avec lesquels ses rapports furent les plus fréquents, les plus

constants et les plus affectueux; celui qui maintenant rend un digne

hommage à sa mémoire et à son amitié, en s'occupant avec zèle et

activité de l'exécution d'un monument pour sa tombe. À ce concert, son

public, aussi choisi que fidèle, l'entendit pour la dernière fois. Après

cela, il partit en toute hâte pour l'Angleterre, sans attendre presque

l'écho de ses derniers accents. On eût pensé qu'il ne voulait ni

s'attendrir à la pensée d'un dernier adieu, ni se rattacher à ce qu'il

abandonnait par d'inutiles regrets! À Londres, ses ouvrages avaient déjà

trouvé un public intelligent; ils y étaient généralement connus et

admirés[36]. Il quitta la France dans cette disposition d'esprit que

les Anglais appellent _low spirits_. L'intérêt momentané qu'il s'était

efforcé de prendre aux changements politiques avait complètement

disparu. Il était devenu plus silencieux que jamais; si, par

distraction, il lui échappait quelques mots, ce n'était qu'une

exclamation de regret. À son départ, son affection pour le petit nombre

de personnes qu'il continuait à voir, prenait les teintes douloureuses

des émotions qui précèdent les derniers adieux. Son indifférence

s'étendait de plus en plus ostensiblement au reste des choses.

[Note 36: Depuis plusieurs années, les compositions de Chopin

étaient très répandues et très goûtées en Angleterre. Les meilleurs

virtuoses les exécutaient fréquemment. Nous trouvons dans une brochure

publiée à ce moment à Londres, chez M. Wessel et Stappleton, sous le

titre _An Essay on the works of F. Chopin_, quelques lignes tracées avec

justesse. L'épigraphe de cette petite brochure est ingénieusement

choisie; l'on ne pouvait mieux appliquer qu'à Chopin les deux vers de

Shelley: (Peter Bell the third)

He was a mighty poet--and

A subtle-souled psychologist.

L'auteur des pages que nous mentionnons parle avec enthousiasme de cet

«originative genius untrammeled by conventionalities, unfettered by

pedantry;...» de ces: «outpourings of an unwordly and tristful soul,

those musical floods of tears and gushes of pure joyfulness,--those

exquisite embodiments of fugitive thoughts,--those infinitesimal

delicacies», qui donnent tant de prix aux plus petits croquis de Chopin.

L'auteur anglais dit plus loin: «One thing is certain, viz: to play with

proper feeling and correct execution the _Préludes_ and _Studies_ of

Chopin, is to be neither more nor less than a finished pianist and

moreover, to comprehend them thoroughly, to give a life and a tongue to

their infinite and most eloquent subtleties of expression, involves the

necessity of being in no less a degree a poet than a pianist, a thinker

than a musician. Commonplace is instinctively avoided in all the works

of Chopin; a stale cadence or a trite progression, a hum-drum subject or

a hackneyed sequence, a vulgar twist of the melody or a worn out

passage, a meagre harmony or an unskilful counterpoint, may in vain be

looked for throughout the entire range of his compositions, the

prevailing characteristics of which are, a feeling as uncommon as

beautiful, a treatment as original as felicitous, a melody and a harmony

as new, fresh, vigorous and striking, as they are utterly unexpected and

out of the ordinary track. In taking up one of the works of Chopin you

are entering, as it were, a fairy land, untrodden by human footsteps, a

path hitherto unfrequented but by the great composer himself; a faith

and a devotion, _a desire to appreciate, and a determination to

understand_, are absolutely necessary, to do it anything like adequate

justice....... Chopin in his _Polonaises_ and in his _Mazoures_ has

aimed at those characteristics which distinguish the national music of

his country so markedly from that of all others, that quaint

idiosyncrasy, that identical wildness and fantasticality, that delicious

mingling of the sad and the cheerful, which invariably and forcibly

individualize the music of those northern countries, whose language

delights in combination of consonants........»]

Arrivé à Londres, il y fut accueilli avec un empressement qui

l'électrisa et lui fit secouer sa tristesse; on se figura presque que

son abattement allait se dissiper. Il crut peut-être lui-même, ou

feignit de croire, qu'il parviendrait à le vaincre en jetant tout dans

l'oubli, jusqu'à ses habitudes passées; en négligeant les prescriptions

des médecins, les précautions qui lui rappelaient son état maladif. Il

joua deux fois en public et maintes fois dans des soirées particulières.

Chez la duchesse de Sutherland, il fut présenté à la reine; après cela,

tous les salons distingués recherchèrent plus encore l'avantage de le

posséder. Il alla beaucoup dans le monde, prolongea ses veilles,

s'exposa à toutes les fatigues, sans se laisser arrêter par aucune

considération de santé. Voulait-il ainsi en finir de la vie, sans

paraître la rejeter? Mourir, sans donner à personne ni le remords, ni la

satisfaction de sa mort?

Il partit enfin pour Édimbourg, dont le climat lui fut particulièrement

nuisible. À son retour d'Écosse, il se trouva très affaibli; les

médecins l'engagèrent à abandonner au plus tôt l'Angleterre, mais il

ajourna longtemps son départ. Qui pourrait dire le sentiment qui causait

ce retard?... Il joua encore à un concert donné pour les Polonais.

Dernier signe d'amour envoyé à sa patrie, dernier regard, dernier soupir

et dernier regret! Il fut fêté, applaudi et entouré, par tous les siens.

Il leur dit à tous un adieu qu'ils ne croyaient pas encore devoir être

éternel.

Quelle pensée occupait son esprit lorsqu'il traversait la mer pour

rentrer dans Paris?... Ce Paris, si différent pour lui de celui qu'il

avait trouvé sans le chercher en 1831?... Cette fois, il y fut surpris

dès son arrivée par un chagrin aussi vif qu'inattendu. Celui, dont les

conseils et l'intelligente direction lui avaient déjà sauvé la vie dans

l'hiver de 1847, auquel il croyait seul devoir depuis bien des années la

prolongation de son existence, le docteur Molin se mourait. Cette perte

lui fut plus que sensible; elle lui apporta ce découragement final si

dangereux, dans des moments où la disposition d'esprit exerce tant

d'empire sur les progrès de la maladie. Chopin proclama aussitôt que

personne ne saurait remplacer les soins de Molin, prétendant ne plus

avoir confiance en aucun médecin. Il en changea constamment depuis lors,

mal satisfait de tous, ne comptant sur la science d'aucun. Une sorte

d'accablement irrémédiable s'empara de lui; on eût dit qu'il savait

avoir obtenu son but, avoir épuisé les dernières ressources de la vie,

nul lien plus fort que la vie, nul amour aussi fort que la mort, ne

venant lutter contre cette amère apathie.

Depuis l'hiver de 1848, Chopin n'avait plus été à même de travailler

avec suite. Il retouchait de temps à autre quelques feuilles ébauchées,

sans réussir à en coordonner les pensées. Un respectueux soin de sa

gloire lui dicta le désir de les voir brûlées pour empêcher qu'elles

fussent tronquées, mutilées, transformées en oeuvres posthumes peu dignes

de lui. Il ne laissa de manuscrits achevés qu'un dernier _Nocturne_ et

une _Valse_ très courte, comme un lambeau de souvenir.

En dernier lieu, il avait projeté d'écrire une méthode de piano, dans

laquelle il eût résumé ses idées sur la théorie et la technique de son

art, consigné le fruit de ses longs travaux, de ses heureuses

innovations et de son intelligente expérience. La tâche était sérieuse

et exigeait un redoublement d'application, même pour un travailleur

aussi assidu que l'était Chopin. En se réfugiant dans ces arides

régions, il voulait peut-être fuir jusqu'aux émotions de l'art, auquel

la sérénité, la solitude, les drames secrets et poignants, la joie au

l'enténèbrement du coeur, prêtent des aspects si différents! Il n'y

chercha plus qu'une occupation uniforme et absorbante, ne lui demanda

plus que ce que Manfred demandait vainement aux forces de la magie:

_l'oubli_!... L'oubli, que n'accordent ni les distractions, ni

l'étourdissement, lesquels au contraire semblent, avec une ruse pleine

de venin, compenser en intensité le temps qu'elles enlèvent aux

douleurs. Il voulut chercher l'oubli dans ce labeur journalier, qui

«conjure les orages de l'âme»,--_der Seele Sturm beschwört_,--en

engourdissant la mémoire, lorsqu'il ne l'anéantit pas. Un poète, qui fut

aussi la proie d'une inconsolable mélancolie, chercha également, en

attendant une mort précoce, l'apaisement de ces regrets découragés dans

le travail, qu'il invoque comme un dernier recours contre l'amertume de

la vie à la fin d'une mâle élégie!

Beschäftigung, die nie ermattet,

Die langsam schafft, doch nie zerstört,

Die zu dem Bau der Ewigkeiten

Zwar Sandkorn nur für Sandkorn reicht,

Doch von der grossen Schuld der Zeiten

Minuten, Tage, Jahre streicht»[37].

[Note 37: Schiller, _Die Ideale_.]

Mais les forces de Chopin ne suffirent plus à son dessein; cette

occupation fut trop abstraite, trop fatigante. Il poursuivit en idée le

contour de son projet, il en parla à diverses reprises, l'exécution lui

en devint impossible. Il ne traça que quelques pages de sa méthode;

elles furent consumées avec le reste.

Enfin, le mal augmenta si visiblement que les craintes de ses amis

commencèrent à prendre un caractère désespéré. Il ne quitta bientôt plus

son lit et ne parla presque plus. Sa soeur, arrivée de Varsovie à cette

nouvelle, s'établit à son chevet et ne s'en éloigna pas. Il vit ce

redoublement de tristesses autour de lui, ses angoisses, ces présages,

sans témoigner de l'impression qu'il en recevait. Il s'entretenait de sa

fin avec un calme et une résignation toute masculine, voulant dérober à

tous, se dérober peut-être à lui-même, ce qu'il avait pu faire pour

l'amener et la hâter. Aussi, avec ses amis ne cessa-t-il jamais de

prévoir un lendemain. Ayant toujours aimé à changer de demeure, il

manifesta encore ce goût en prenant alors un autre logement, pour

éviter, disait-il, les incommodités de celui qu'il occupait; il disposa

son ameublement à neuf, en se préoccupant à cet effet d'arrangements

minutieux. Quoiqu'il fût bien mal, ne se faisait certainement pas

illusion sur son état, il s'obstina à ne point décommander les mesures

qu'il avait ordonnées pour l'installation de son nouvel appartement.

Bientôt, on commença à déménager certains objets et il arriva que, le

jour même de son décès, on transportait quelques meubles dans des

chambres où il ne devait plus entrer!

Craignit-il que la mort ne remplît pas ses promesses? Qu'après l'avoir

touché de son doigt, elle ne le laissât encore une fois à la terre? Que

la vie ne lui fût plus cruelle encore, s'il lui fallait la reprendre

après en avoir rompu tous les fils? Éprouvait-il cette double influence

qu'ont ressentie quelques organisations supérieures à la veille

d'événements qui décidaient de leur sort, contradiction flagrante entre

le coeur qui pressent le secret de l'avenir et l'intelligence qui n'ose

le prévoir? Dissemblance si entière entre des prévisions simultanées,

qu'à certains moments elle dicta aux esprits les plus fermes des

discours que leurs actions semblaient démentir, qui néanmoins

découlaient d'une égale persuasion? Nous croirions plutôt qu'après avoir

succombé à un impérieux désir de quitter cette vie, après avoir fait en

Angleterre tout ce qu'il fallait pour abréger ses derniers jours, il

voulut écarter tout ce qui eût pu laisser soupçonner cette faiblesse,

qu'avec sa manière de voir il eût jugé dans un autre romanesque,

théâtrale, ridicule. Il eût rougi d'agir comme les héros des mélodrames

qu'il détestait, comme un Bocage en scène[38], comme un personnage

quelconque d'un de ces romans du jour qu'il méprisait profondément. Si,

malgré ces mépris, malgré ces dédains, il n'avait pu résister à la

grande fascination de la mort, cette dernière ivresse de ceux que le

désespoir a intoxiqué de son amer et vertigineux breuvage, il chercha

probablement à ce que personne ne découvre cette défaillance, commune à

tous ceux qui furent blessés par une femme d'une de ces blessures dont

on ne guérit qu'en en mourant!

[Note 38: Bocage, un des acteurs les plus renommés du temps de

Mme Dorval, était dans l'art dramatique un des brillants

représentants du romantisme échevelé et, à ce titre, il fut pendant

quelque temps très bien vu à Nohant.]

En apprenant qu'il était si mal, et dans l'absence d'un ecclésiastique

polonais qui avait été autrefois le confesseur de Chopin, l'abbé

Alexandre Jelowicki, un des hommes les plus distingués de l'émigration,

vint le voir, quoique leurs rapports eussent été détendus dans les

dernières années. Renvoyé trois fois par ceux qui l'entouraient, il

connaissait trop bien le malade pour se rebuter et ne pas être certain

de le voir sitôt qu'il le saurait si près de lui. Aussi, quand il eut

trouvé moyen de lui faire connaître sa présence, il en fut reçu sans

délai. D'abord, il y eut dans l'accueil du pauvre ami expirant, meurtri,

contusionné, saignant, haletant, à bout de douleurs et de courage,

quelque froideur, pour mieux dire quelque embarras, provenant de cette

crainte et de cette trépidation intérieure qu'on éprouve toujours,

lorsque, ayant été ami de Dieu, l'on a suspendu ses rapports avec lui et

qu'on se retrouve en présence d'un de ses ministres, dont la seule vue

rappelle sa tendresse paternelle et l'ingratitude de notre oubli.

L'abbé Jelowicki revint le lendemain, puis tous les jours à la même

heure, comme s'il n'apercevait, ni ne comprenait, ni n'admettait, qu'il

fût survenu la moindre différence dans leurs rapports. Il lui parlait

toujours polonais, comme s'ils s'étaient vus la veille, comme s'il ne

s'était rien passé dans l'entre-temps, comme s'ils ne vivaient pas à

Paris, mais à Varsovie. Il l'entretenait de tous les petits faits qui

avaient eu lieu dans le groupe de leurs ecclésiastiques émigrés, des

nouvelles persécutions qui étaient fondues sur la religion en Pologne,

des églises enlevées au culte, des milliers de confesseurs envoyés en

Sibérie pour n'avoir pas voulu abjurer leur Dieu, des nombreux martyrs

morts sous le knout ou la fusillade pour avoir refusé d'abandonner leur

foi!... Il est aisé de deviner combien de tels récits pouvaient se

prolonger! Les détails abondaient, tous plus émouvants, plus poignants,

plus tragiques, plus cruels, les uns que les autres.

Les visites du père Jelowicki, en se répétant, devenaient tous les jours

plus intéressantes pour le pauvre alité. Elles le reportaient tout

naturellement, sans effort et sans secousses, dans son atmosphère

natale; elles renouaient son présent à son passé, elles le ramenaient

en quelque sorte dans sa patrie, dans cette chère Pologne qu'il revoyait

plus que jamais couverte de sang, baignée de larmes, flagellée et

déchirée, humiliée et raillée, mais toujours reine sous sa pourpre de

dérision et sous sa couronne d'épines. Un jour, Chopin dit tout

simplement à son ami qu'il ne s'était pas confessé depuis longtemps et

voudrait le faire, ce qui eut lieu à l'instant même, le confessé et le

confesseur s'étant déjà depuis longtemps préparés, sans se le dire, à ce

grand et beau moment.

À peine le prêtre et l'ami eut-il prononcé la dernière parole de

l'absolution, que Chopin, poussant un grand soupir de soulagement et

souriant à la fois, l'embrassa de ses deux bras, «à la polonaise», en

s'écriant: «Merci, merci mon cher! Grâce à vous, je ne mourrai pas

_comme un cochon (iak swinia)!_» Nous tenons ces détails de la bouche

même de l'abbé Jelowicki, qui les reproduisit plus tard dans une de ses

_Lettres spirituelles_. Il nous disait la profonde commotion que

produisit sur lui l'emploi de cette expression, si vulgairement

énergique, dans la bouche d'un homme connu pour le choix et l'élégance

de tous les termes dont il se servait. Ce mot, si étrange sur ses

lèvres, semblait rejeter de son coeur tout un monde de dégoûts qui s'y

était amassé!

De semaine en semaine, bientôt de jour en jour, l'ombre fatale

apparaissait plus intense. La maladie touchait à son dernier terme; les

souffrances devenaient de plus en plus vives, les crises se

multipliaient et, à chaque fois, rapprochaient davantage la dernière.

Lorsqu'elles faisaient trêve, Chopin retrouva jusqu'à la fin sa présence

d'esprit; sa volonté vivace ne perdait ni la lucidité de ses idées, ni

la claire-vue de ses intentions. Les souhaits qu'il exprimait à ses

moments de répit, témoignent de la calme solennité avec laquelle il

voyait approcher sa fin. Il voulut être enterré à côté de Bellini, avec

lequel il avait eu des rapports aussi fréquents qu'intimes durant le

séjour que celui-ci fit à Paris. La tombe de Bellini est placée au

cimetière du Père-Lachaise, à côté de celle de Cherubini; le désir de

connaître ce grand maître, dans l'admiration duquel il avait été élevé,

fut un des motifs qui, lorsqu'en 1831 Chopin quitta Vienne pour se

rendre à Londres, le décidèrent à passer par Paris où il ne prévoyait

pas que son sort devait le fixer. Il est couché maintenant entre Bellini

et Cherubini, génies si différents, et dont cependant Chopin se

rapprochait à un égal degré, attachant autant de prix à la science de

l'un, qu'il avait d'inclination pour la spontanéité, l'entrain, le

_brio_ de l'autre. Il était désireux de réunir, dans une manière grande

et élevée, la vaporeuse vaguesse de l'émotion spontanée aux mérites des

maîtres consommés, respirant le sentiment mélodique comme l'auteur de

_Norma_, aspirant à la valeur harmonique du docte vieillard qui avait

écrit _Médée_.

Continuant jusqu'à la fin la réserve de ses rapports, il ne demanda à

revoir personne pour la dernière fois, mais il dora d'une

reconnaissance attendrie les remercîments qu'il adressait aux amis qui

venaient le visiter. Les premiers jours d'octobre ne laissèrent plus ni

doute, ni espoir. L'instant fatal approchait; on ne se fiait plus à la

journée, à l'heure suivante. La soeur de Chopin et M. Gutmann,

l'assistant constamment, ne s'éloignèrent plus un instant de lui. La

comtesse Delphine Potocka, absente de Paris, y revint en apprenant que

le danger devenait imminent. Tous ceux qui approchaient du mourant ne

pouvaient se détacher du spectacle de cette âme si belle, si grande à ce

moment suprême.

Quelque violentes ou quelque frivoles que soient les passions qui

agitent les coeurs, quelque force ou quelque indifférence qu'ils

déploient en face d'accidents imprévus qui sembleraient devoir être le

plus saisissants, la vue d'une lente et belle mort récèle une imposante

majesté, qui émeut, frappe, attendrit et élève les âmes les moins

préparées à ces saints recueillements. Le départ lent et graduel de l'un

d'entre nous pour les rives de l'inconnu, la mystérieuse gravité de ses

pressentiments secrets, des révélations intraduisibles qu'il reçoit, de

ses commémorations d'idées et de faits, sur ce seuil étroit qui sépare

le passé de l'avenir, le temps de l'éternité, nous remue plus

profondément que quoi que ce soit en ce monde. Les catastrophes, les

abîmes que la terre ouvre sous nos pas, les conflagrations qui enlacent

des villes entières de leurs écharpes enflammées, les horribles

alternatives subies par le fragile navire dont la tempête se fait un

hochet, le sang que font couler les armes en le mêlant à la sinistre

fumée des batailles, l'horrible charnier lui-même qu'un fléau contagieux

établit dans les habitations, nous éloignent moins sensiblement de

toutes les indignes attaches _qui passent, qui lassent, qui cassent_,

que la vue prolongée d'une âme consciente d'elle même, contemplant

silencieusement les aspects multiformes du temps et la porte muette de

l'éternité. Le courage, la résignation, l'élévation, l'affaissement qui

la familiarisent avec l'inévitable dissolution, si répugnante à nos

instincts, impressionnent plus profondément les assistants que les

péripéties les plus affreuses, lorsqu'elles dérobent le tableau de ce

déchirement et de cette méditation.

Dans le salon avoisinant la chambre à coucher de Chopin, se trouvaient

constamment réunies quelques personnes qui venaient tour à tour auprès

de lui, recueillir son geste et son regard à défaut de sa parole

éteinte! Parmi elles la plus assidue fut la Psse Marcelline

Czartoryska, qui, au nom de toute sa famille, bien plus encore en son

propre nom, comme l'élève préférée du poète, la confidente des secrets

de son art, venait tous les jours passer un couple d'heures près du

mourant. Elle ne le quitta à ses derniers moments, qu'après avoir

longtemps prié auprès de celui qui venait de fuir ce monde d'illusions

et de douleurs, pour entrer dans un monde de lumière et de félicité!

Le dimanche, 15 octobre, des crises plus douloureuses encore que les

précédentes durèrent plusieurs heures de suite. Il les supportait avec

patience et grande force d'âme. La comtesse Delphine Potocka, présente à

cet instant, était vivement émue; ses larmes coulaient. Il l'aperçut

debout au pied de son lit, grande, svelte, vêtue de blanc, ressemblant

aux plus belles figures d'anges qu'imagina jamais le plus pieux des

peintres; il put la prendre pour quelque céleste apparition. Un moment

vint où la crise lui laissa un peu de repos; alors il lui demanda de

chanter. On crut d'abord qu'il délirait, mais il répéta sa demande avec

instance. Qui eût osé s'y opposer? Le piano du salon fut roulé jusqu'à

la porte de sa chambre, la comtesse chanta avec de vrais sanglots dans

la voix. Les pleurs ruisselaient le long de ses joues et jamais, certes,

ce beau talent, cette voix admirable, n'avaient atteint une si

pathétique expression.

F. Chopin · 第 18 / 19 段