Pour le dire autrement, Chopin ne sentit pas le besoin de ressusciter ce

passé ardent, qui empruntait aux latitudes méridionales leur feu et leur

éclat; dont les flammes exhalaient l'âcre saveur du bitume d'un volcan;

dont les explosions portaient parfois une terreur destructive sur les

frais et riants versants d'une tendresse pleine de simplicité; dont les

laves brûlantes étouffaient et ensevelissaient à jamais les souvenirs

d'une heure de joies naïves, innocentes et modestes. Par ainsi, celle

qui croyait être la poésie en personne, n'a point inspiré de chant;

celle qui se croyait la gloire elle-même, n'a point été glorifiée; celle

qui prétendait que, comme un verre d'eau, l'amour se donne à qui le

demande, n'a point vu son amour béni, son image honorée, son souvenir

porté sur les autels d'une sainte gratitude! Près d'elle, que de femmes

qui ont seulement su _aimer et prier_, vivent à jamais dans les annales

de l'humanité d'une vie transfigurée, soit qu'on les appelle Laure de

Novès ou Éléonore d'Este, soit qu'elles portent les noms enchanteurs de

Nausikaa ou de Sakontala, de Juliette ou de Monime, de Thécla ou de

Gretchen.

Mais non! Durant cette existence dans une île transformée en un séjour

de dieux, grâce aux hallucinations d'un coeur épris, surexcité par

l'admiration, terrassé par la reconnaissance, Chopin transporta un

moment, un seul moment, dans les pures régions de l'art, soudainement,

par un choc de sa baguette magique!--ce fut un moment d'angoisse et de

douleur! Mme Sand le raconte quelque part, parmi les récits qu'elle

fit sur ce voyage, en trahissant l'impatience que lui faisait déjà

éprouver une affection trop entière, puisqu'elle osait s'identifier à

elle au point de s'affoler à l'idée de la perdre, oubliant qu'elle se

réservait toujours le droit de propriété sur sa personne quand elle

l'exposait aux corruptions de la mort ou de la volupté.--Chopin ne

pouvait encore quitter sa chambre, pendant que Mme Sand promenait

beaucoup dans les alentours, le laissant seul, enfermé dans son

appartement, pour le préserver des visites importunes. Un jour, elle

partit pour explorer quelque partie sauvage de l'île; un orage terrible

éclata, un de ces orages du midi qui bouleversent la nature et semblent

ébranler ses fondements. Chopin, qui savait sa chère compagne voisine

des torrents déchaînés, éprouva des inquiétudes qui amenèrent une crise

nerveuse des plus violentes. Comme pourtant l'électricité qui

surchargeait l'air finit par se transporter ailleurs, la crise passa; il

se remit avant le retour de l'intrépide promeneuse. N'ayant pas mieux à

faire, il revint à son piano et y improvisa l'admirable _Prélude_ en

_fis moll_. Au retour de la femme aimée, il tomba évanoui. Elle fut peu

touchée, fort agacée même, de cette preuve d'un attachement qui

semblait vouloir empiéter sur la liberté de ses allures, limiter sa

recherche effrénée de sensations nouvelles, lui soustraire quelque

impression trouvée n'importe où et n'importe comment, donner à sa vie un

lien, enchaîner ses mouvements par les droits de l'amour!

Le lendemain, Chopin joua le _Prélude_ en _fis moll_; elle ne comprit

pas l'angoisse qu'il lui racontait. Depuis, il le rejoua souvent devant

elle; mais elle ignora, et si elle l'avait deviné, elle eût

intentionnellement ignoré, quel monde d'amour de telles angoisses

révélaient! Elle n'avait que faire de ce monde, puisqu'elle ne pouvait

ni connaître, ni partager, ni comprendre, ni respecter un tel amour!

Tout ce qu'il y avait d'intolérablement incompatible, de diamétralement

contraire, de secrètement antipathique, entre deux natures qui

paraissaient ne s'être compénétrées par une attraction subite et

factice, que pour employer de longs efforts à se repousser avec toute la

force d'une inexprimable douleur et d'un véhément ennui,--se révèle en

cet incident! Son coeur à lui, éclatait et se brisait à la pensée de

perdre celle qui venait de le rendre à la vie. Son esprit à elle, ne

voyait qu'un passe-temps amusant dans une course aventureuse dont le

péril ne contrebalançait pas l'attrait et la nouveauté. Quoi d'étonnant,

si cet épisode de sa vie française fut le seul dont l'impression se

retrouve dans les oeuvres de Chopin? Après cela, il fit dans son

existence deux parts distinctes. Il continua longtemps à souffrir dans

le milieu trop réaliste, presque grossier, où s'était engouffré son

tempérament frêle et sensitif; puis, il échappait au présent dans les

régions impalpables de l'art, s'y réfugiant parmi les souvenirs de sa

première jeunesse, dans sa chère Pologne, que seule il immortalisait en

ses chants.

Il n'est pourtant pas donné à un être humain, vivant de la vie de ses

semblables, de tellement s'arracher à ses impressions présentes, de

tellement faire abstraction de ses cuisantes souffrances quotidiennes,

qu'il oublie dans ses oeuvres tout ce qu'il éprouve, pour ne chanter que

ce qu'il a éprouvé. C'est pourquoi nous supposerions volontiers que,

dans ses dernières années, Chopin fut en proie à une sorte de travail,

plutôt encore de rongement intérieur, dont il était inconscient,

quoiqu'il sût qu'un mal pareil avait détruit le génie de plus d'un grand

poète, de plus d'un grand artiste. Ces grandes âmes, voulant échapper à

la torture de leur enfer terrestre, se transportent dans un monde

qu'elles créent. Ainsi fit Milton, ainsi fit le Tasse, ainsi fit

Camoëns, ainsi fit Michel Ange, etc. Mais, si leur imagination est assez

puissante pour les y emporter, elle ne peut les empêcher de traîner avec

eux la flèche barbelée qui s'est enfoncée dans leur flanc. Ouvrant leurs

larges ailes d'archanges en exil ici-bas, ils volent haut, mais, en

volant, ils souffrent des morsures de la plaie envenimée qui dévore leur

chair et absorbe leurs forces! C'est pour cela que les tristesses de

l'amour méconnu se retrouvent dans le paradis de Milton, celles d'une

désespérance amoureuse sur le bûcher de Sofronie et d'Olinde, celles

d'une farouche indignation sur les traits sombres de la Nuit à Florence!

Chopin ne compara point son mal à celui de ces grands hommes, tant la

rare exceptionnalité, le rare resplendissement de la source

intellectuelle à laquelle il l'avait puisé, le lui faisait croire hors

de toute comparaison. Tête à tête avec ce mal, il espérait assez le

dominer pour l'empêcher de jeter ses reflets blafards, ses regards de

spectre sans sépulture décente, sur les régions aériennes, fraîches,

irisées comme les vapeurs matinales d'un beau printemps, où il avait

coutume de se rencontrer avec sa muse. Cependant, tout résolu qu'il fut

à ne chercher dans l'art que le pur idéal de ses premiers enthousiasmes,

Chopin y mêla, à son insu, les accents de douleurs qui n'y appartenaient

point. Il tourmenta sa muse pour lui faire parler le langage des peines

complexes, raffinées, stériles, se consumant elles-mêmes dans un lyrisme

dramatique, élégiaque et tragique à la fois, que ses sujets et leur

sentiment n'eussent point comporté naturellement.

Nous l'avons déjà dit: toutes les formes étranges qui ont si longtemps

surpris les artistes dans ses dernières oeuvres, détonnent dans

l'ensemble général de son inspiration. Elles entremêlent aux murmures

d'amour, aux chuchotements des tendres inquiétudes, aux complaintes

héroïques, aux hymnes d'allégresse, aux chants de triomphe, aux

gémissements de vaincus dignes d'un meilleur sort, que l'artiste

polonais entendait dans son passé à lui,--les soupirs d'un coeur malade,

les révoltes d'une âme désorientée, les colères rentrées d'un esprit

fourvoyé, les jalousies trop nauséabondes pour être exprimées, qui

l'oppressaient dans son présent. Toutefois, il sut si bien leur imposer

ses lois, les maîtriser, les manier en roi habitué à commander que,

contrairement à maints coryphées de la littérature romantique

contemporaine, contrairement à l'exemple donné alors en musique par un

grand-maître, il réussit à ne jamais défigurer les types et les formes

sacrés du beau, quelles que fussent les émotions qu'il les chargea de

traduire.

Loin de là; dans ce besoin inconscient de rendre certaines impressions

indignes d'être idéalisées et sa résolution de ne jamais avilir la muse,

ni l'abaisser au langage des basses passions de la vie qu'il avait

permis à son coeur d'avoisiner, il agrandit les ressources de l'art au

point qu'aucune des conquêtes qu'il fit pour en étendre les limites, ne

sera reniée et répudiée par aucun de ses légitimes successeurs. Car, si

indiciblement qu'il ait souffert, jamais il ne sacrifia le beau dans

l'art au besoin de gémir; jamais il ne fit dégénérer le chant en cri,

jamais il n'oublia son sujet pour peindre ses blessures; jamais il ne se

crut permis de transporter la réalité brutale dans l'art, cet apanage

exclusif de l'idéal, sans l'avoir d'abord dépouillée de sa brutalité

pour l'exhausser au point où la vérité s'idéalise. Puisse-t-il servir

d'exemple à tous ceux auxquels la nature départit une âme aussi belle

et un génie aussi noble, s'ils sont assez infortunés pour rencontrer,

comme lui, un bonheur qui leur enseigne à maudire la vie, une admiration

qui leur enseigne le mépris de l'admirable, un amour capable de leur

enseigner la haine de l'amour!...

Quelque borné qu'ait été le nombre de jours que la faiblesse de sa

constitution physique réservait à Chopin, ils auraient pu n'être point

abrégés par les tristes souffrances qui les terminèrent. Âme tendre et

ardente à la fois, pleine de délicatesses patriciennes, plus que cela,

féminines et pudiques, il avait en lui des répugnances invincibles que

la passion lui faisait surmonter, mais qui, refoulées, se vengeaient en

déchirant les fibres vives de son âme comme des épines de fer rouge. Il

se fut contenté de ne vivre que parmi les radieux fantômes de sa

jeunesse qu'il savait si éloquemment invoquer, parmi les navrantes

douleurs de sa patrie auxquelles il donnait un noble asile dans sa

poitrine. Il fut une victime de plus, une noble et illustre victime, de

ces attraits momentanés de deux natures opposées dans leurs tendances,

qui, en se rencontrant à l'improviste, éprouvent une surprise charmée

qu'elles prennent pour un sentiment durable, élevant à ses proportions

des illusions et des promesses qu'elles ne sauraient réaliser.

Au sortir d'un pareil rêve à deux, terminé en cauchemar affreux, c'est

toujours la nature plus profondément impressionnée qui demeure brisée ou

exsangue; celle qui fut la plus absolue dans ses espérances et son

attachement, celle pour qui il eût été impossible de les arracher d'un

terrain que parfument les violettes et les muguets, les lis et les

roses, qu'attristent seulement les scabieuses, fleurs de la viduité, les

immortelles, fleurs de la gloire, pour les transplanter dans la région

où croissent l'euphorbe superbe, mais vénéneuse, le mancenillier fleuri,

mais mortel!--Terrible pouvoir exercé par les plus beaux dons que

l'homme possède! Ils peuvent porter après eux l'incendie et la

dévastation, tels que les coursiers du soleil, lorsque la main distraite

de Phaéton, au lieu de guider leur carrière bienfaisante, les laissait

errer au hasard et désordonner la céleste structure.

VIII.

Depuis 1840, la santé de Chopin, à travers des alternatives diverses,

déclina constamment. Les semaines qu'il passait tous les étés chez

Mme Sand, à sa campagne de Nohant, formèrent, durant quelques années,

ses meilleurs moments, malgré les cruelles impressions qui succédaient

pour lui au temps exceptionnel de leur voyage en Espagne.

Les contacts d'un auteur avec les représentants de la publicité et ses

exécutants dramatiques, acteurs et actrices, comme avec ceux qu'il

distingue à cause de leurs mérites ou parce qu'ils lui plaisent; le

croisement des incidents, le coup et le contre-coup des engouements et

des froissements qui en naissent, lui étaient naturellement odieux. Il

chercha longtemps à y échapper en fermant les yeux, en prenant le parti

de ne rien voir. Il survint pourtant de tels faits, de tels dénouements

qui, en choquant par trop ses délicatesses, en révoltant par trop ses

habitudes de _comme il faut_ moral et social, finirent par lui rendre sa

présence à Nohant impossible, quoiqu'il semblât d'abord y avoir éprouvé

plus de répit qu'ailleurs. Comme il y travailla avec plaisir, tant qu'il

put s'isoler du monde qui l'entourait, il en rapportait chaque année

plusieurs compositions. Les hivers ne manquaient pourtant pas de ramener

une augmentation graduelle de souffrances. Le mouvement lui devint

d'abord difficile, bientôt tout à fait pénible. De 1846 à 1847, il ne

marcha presque plus, ne pouvant monter un escalier sans éprouver de

douloureuses suffocations; depuis ce temps il ne vécut qu'à force de

précautions et de soins.

Vers le printemps de 1847, son état empirant de jour en jour, aboutit à

une maladie dont on crut qu'il ne se relèverait plus. Il fut sauvé une

dernière fois, mais cette époque se marqua par un déchirement si pénible

pour son coeur, qu'il l'appela aussitôt mortel. En effet, il ne survécut

pas longtemps à la rupture de son amitié avec Mme Sand qui eut lieu à

ce moment. Mme de Staël, ce coeur généreux et passionné, cette

intelligence large et noble, qui n'eut que le défaut d'empeser souvent

sa phrase par un pédantisme qui lui ôtait la grâce de l'abandon, disait

à un de ces jours où la vivacité de ses émotions la faisait s'échapper

des solennités de la raideur genévoise: «En amour, il n'y a que des

commencements!...»

Exclamation d'amère expérience sur l'insuffisance du coeur humain; sur

l'impossibilité où il est de correspondre à tout ce que l'imagination

sait rêver, quand on l'abandonne à elle-même; quand on ne la retient

pas dans son orbite par une idée exacte du bien et du mal, du permis et

de l'impermis! Sans doute, il est des sentiments qui courent sur

l'ourlet de ce précipice qu'on nomme _le Mal_, avec assez d'empire sur

eux-mêmes pour n'y pas tomber, alors même que le blanc festonnage de

leur robe virginale se déchire à quelque ronce du bord et se laisse

empoussiérer sur un chemin trop battu! Le béant entonnoir du mal a tant

d'étages inférieurs, qu'on peut prétendre n'y être pas descendu, tant

qu'on n'effleura que ses échancrures, sans perdre pied sur la route qui

continue au grand soleil. Toutefois, ces téméraires excursions ne

donnent, comme le disait Mme de Staël, _que des commencements!_

Pourquoi? diront les coeurs jeunes que le vertige fascine de son ivresse

énervante.--Pourquoi?--Parce que, sitôt que l'âme a quitté les ornières

et les sécurités que crée une vie de devoirs et de dévouement, d'amour

dans le sacrifice et d'espérances dans le ciel, pour aspirer les

senteurs qui voltigent au-dessus du gouffre, pour se délecter dans les

frissons alanguissants qu'elles répandent en tous les membres, pour se

livrer, timide, mais altérée, aux rapides éblouissements qu'ils donnent,

les sentiments nés en ces parages ne sauraient avoir la force d'y

vieillir. Ils ne peuvent plus vivre qu'en s'arrachant du sol, qu'en

résistant aux attractions d'un aimant terrestre pour quitter la terre et

planer au-dessus! Êtres insubstantiels, quand la vie réelle ne saurait

offrir à ses sentiments les horizons calmes et infinis d'un bonheur

consacré et sacré, ils ne trouvent de refuge à la pureté de leur

essence, à la noblesse de leur naissance, aux privilèges de leur

consanguinité, qu'en changeant de nom et de latitude, de nature et de

forme; en devenant protection consciencieuse ou tendre reconnaissance,

dévouement positif ou bienfait désintéressé, pieuse sollicitude pour

l'harmonie des nuances de la vie morale ou constant intérêt pour les

quiétudes nécessaires du bien-être physique. À moins que ces sentiments

ne montent dans les régions sublunaires de l'art, pour s'y incarner en

quelque idéal irréalisé et irréalisable; ou bien dans les régions

solaires de la prière, pour s'élancer vers le ciel en ne laissant après

eux d'autres traces visibles que le lumineux sillage (dont personne ne

cherche la source) d'une rédemption, d'une expiration, d'une rançon

payée au ciel, d'un salut obtenu de Dieu! Alors, il est vrai, ce qu'il y

avait d'immortel en ses sentiments d'élection, survit à jamais à leurs

_commencements_; mais d'une vie surnaturelle, transfigurée! C'est plus

que de l'amour; ce n'est plus l'amour qu'on croyait!

Tel pourtant est rarement le sort des amours nés sur l'ourlet du

précipice, où de gradin fleuri en gradin décoré, de gradin décoré en

gradin badigeonné, de gradin badigeonné en gradin dénudé, on descend

jusqu'aux fanges livides du mal. Pour peu que les attraits soudains, nés

sur les terrains limitrophes--_the border-lands_, disent les

Anglais--aient plus de ce feu qui brûle que de cette lumière qui

brille, pour peu qu'ils aient plus d'énergie arrogante que de suaves

mollesses, plus d'appétits charnels que d'aspirations intenses, plus

d'avides convoitises que d'adorations sincères, plus de concupiscence et

d'idolâtrie que de bonté et de générosité... l'équilibre se perd, et...

celui qui pensait ne jamais quitter le gradin fleuri, se voit un beau

jour éclaboussé par les fanges du précipice! Peu à peu il cesse d'être

éclairé par les chatoyants rayons d'un amour qui ne demeure pur, quand

il est inavouable, qu'aussi longtemps qu'il s'ignore, le poète ayant

bien reconnu qu'il ne dit; _J'aime!_ que lorsque, ayant épuisé toutes

les autres manières de le dire, il désire plus qu'il ne chérit. Les

jours qui suivent ces premières ombres, venues, on ne sait comment, sur

quelque anfractuosité du précipice terrible, sont remplis d'on ne sait

quel ferment qu'on croit sentir bon; mais, à peine goûté, il se change

en une vase informe qui soulève le coeur et le corrompt à jamais, si elle

n'est rejetée et maudite à l'instant. Ces amours-là, n'ont eu aussi _que

des commencements!_

Mais comme de tels amours ne sont nés plus haut, sur les gradins

fleuris, qu'en se mirant dans deux coeurs à la fois, il en est un

d'ordinaire qui, en s'aventurant sur ce sol, si odoriférant et si

glissant, se maintient moins longtemps sur la zone où il vit le jour,

trébuche, descend, condescend, tombe, essaie vainement de se relever,

roule de chûte en chûte, abandonne un haut idéal pour une réalité

fiévreuse, passe de cette fièvre à une autre qui devient une insanité ou

un délire, aboutissant à un état qui donne, avec le dégoût de la satiété

ou l'irrationalité du vice, le dédain de l'indifférence ou la dureté de

l'oubli envers l'autre, dont il devient l'éternel tourment, si ce n'est

l'éternelle horreur. Alors certes, l'amour n'a eu _que des

commencements_!... Mais, restant chez l'un toujours élevé, toujours

distingué, en présence de celui qui ne recule pas devant l'ignoble et le

vulgaire, il se change pour lui en un souvenir ou en un regret qui, sans

être le remords auquel pourtant il ressemble, se change en un ver

rongeur. Sa dent impitoyable s'enfonce dans le coeur et le fait saigner,

jusqu'à ce que son dernier souffle de vie s'éteigne dans un dernier

spasme de douleur.

Ces _commencements_, dont parlait Mme de Staël, étaient depuis

longtemps épuisés entre l'artiste polonais et le poète français. Ils ne

s'étaient même survécus chez l'un que par un violent effort de respect

pour l'idéal qu'il avait doré de son éclat foudroyant, chez l'autre, par

une fausse honte qui sophistiquait sur la prétention de conserver la

constance sans la fidélité. Le moment vint où cette existence factice,

qui ne réussissait plus à galvaniser des fibres desséchées sous les yeux

de l'artiste spiritualiste, lui sembla dépasser ce que l'honneur lui

permettait de ne pas apercevoir. Nul ne sut quelle fut la cause ou le

prétexte d'une rupture soudaine; on vit seulement qu'après une

opposition violente au mariage de la fille de la maison, Chopin quitta

brusquement Nohant pour n'y plus revenir.

Malgré cela, il parla souvent alors et presque avec insistance de Mme

Sand, sans aigreur et sans récriminations. Il rappelait, il ne racontait

jamais. Il mentionnait sans cesse ce qu'elle faisait, comment elle le

faisait, ce qu'elle avait dit, ce qu'elle avait coutume de répéter. Les

larmes lui montaient quelquefois aux yeux en nommant cette femme, dont

il ne pouvait se séparer et qu'il voulait quitter. En supposant qu'il

ait comparé les délicieuses impressions qui inaugurèrent sa passion, à

l'antique cortège de ces belles canéphores portant des fleurs pour orner

une victime, on pourrait encore croire qu'arrivé aux derniers instants

de la victime qui allait expirer, il mettait un tendre orgueil à oublier

les convulsions de son agonie, pour ne contempler que les fleurs qui

l'avaient enguirlandée peu auparavant. On eût dit qu'il voulait en

ressaisir le parfum enivrant, en contempler les pétales fanés, mais

encore imprégnés de l'haleine enfiévrée, donnant des soifs qui, loin de

s'étancher au contact de lèvres incandescentes, n'en éprouvent qu'une

exaspération de désirs.

En dépit des subterfuges qu'employaient ses amis pour écarter ce sujet

de sa mémoire, afin d'éviter l'émotion redoutée qu'il amenait, il aimait

à y revenir, comme s'il eût voulu s'asphyxier dans ce mortel dictame et

détruire sa vie par les mêmes sentiments qui l'avaient ranimée jadis!

Il s'adonnait avec une sorte de brûlante douceur à la ressouvenance

enamérée des jours anciens, défeuillés désormais de leurs prismatiques

signifiances. Se sentir frénollir en contemplant la défiguration

dernière de ses derniers espoirs, lui était un dernier charme. En vain

cherchait-on à en éloigner sa pensée; il en reparlait toujours; et

lorsqu'il n'en parlait plus, n'y songeait-il pas encore? On eût dit

qu'il humait avidement ce poison, pour avoir moins longtemps à le

respirer.

Faut-il plaindre, faut-il admirer? Il faut plaindre et admirer à la

fois. Il faut plaindre d'abord, car les Syrènes de l'antiquité, comme

les Mélusines du moyen âge, ont toujours attiré les malheureux qui

rasaient leur rescif, les nobles chevaliers qui s'égaraient aux

alentours de leurs écueils, par des accents pleins de suavité, par des

formes qui charmaient l'oeil éperdu, par des blancheurs qu'on eût dit

empruntées aux lis des jardins, par des chevelures qu'on eût cru nouées

avec les rayons d'un soleil d'hiver, tiède et caressant... Ceux qui

n'ont jamais connu la syrène attrayante et la fée malfaisante, ne savent

pas combien il faut plaindre le mortel qu'elles ont enlacé de leurs bras

perfides, au moment où, couché sur un coeur inhumain, bercé sur des

genoux déformés, il aperçoit tout d'un coup, avec un effroi terrifié,

l'humaine nature et sa spiritualité transformée en une animalité

hideuse!

Il faut admirer, car entre tant de milliers d'hommes qui ont exhalé leur

dernier souffle dans un soupir de volupté ignominieuse, dans une

imprécation furibonde ou dans un exorcisme tremblant et couard, bien peu

ont su allier avec le respect qu'on se garde à soi-même, en respectant

le souvenir de ce qu'on a eu tort d'aimer, mais de ce que l'on n'a point

aimé d'un amour indigne... le respect qu'on doit à son honneur en

brisant un lien qui devient déshonorant! C'est là qu'il faut un mâle

courage, que tant de mâles héros n'ont pas eu. Chopin a su le déployer,

se montrant ainsi vrai gentilhomme, digne de cette société qui l'avait

enchâssé dans ses cadres, digne de ces femmes dont le regard l'avait si

souvent transpercé de part en part de leur suave rayon. Il ne récrimina

point, il ne permit aucun tiraillement. En éloignant l'idéal qu'il

portait en lui, d'une réalité odieuse, il fut aussi inflexible dans sa

résolution que doux pour le souvenir de ce qu'il avait aimé!

Chopin sentit, et répéta souvent, que cette longue affection, ce lien si

fort, en se brisant, brisait sa vie. N'eût-il pas mieux valu que moins

inexpérimenté, plus réfléchi, mieux préparé à des séductions

fallacieuses, il eût agi selon la vraie nature de son être intérieur,

selon les vrais penchants de son caractère, selon les nobles

accoutumances de son âme, en refusant fermement, avec une force virile,

d'accepter le tissu de joies éphémères, d'illusions à courte échéance,

de douleurs consumantes, si bien symbolisées dans l'antiquité (elle les

connut aussi!), par cette fameuse robe de Déjanire qui, s'identifiant à

la chair du malheureux héros, le fit misérablement périr? Si une femme

donna la mort au noble Alcide par le subtil réseau de ses souvenirs,

comment une femme n'eût-elle pas mené à la mort un être aussi frêle que

l'était notre poète-musicien, en l'enveloppant d'un réseau semblable?

F. Chopin · 第 17 / 19 段