fameux cantique à la Vierge qui, dit-on, avait sauvé la vie à Stradella.
«Que c'est beau! mon Dieu, que c'est beau! dit-il; encore... encore!»
Quoique accablée par l'émotion, la comtesse eut le noble courage de
répondre à ce dernier voeu d'un ami et d'un compatriote; elle se remit au
piano et chanta un psaume de Marcello. Chopin se trouva plus mal, tout
le monde fut saisi d'effroi. Par un mouvement spontané, tous se jetèrent
à genoux. Personne n'osant parler, l'on n'entendit plus que la voix de
la comtesse; elle plana comme une céleste mélodie au-dessus des soupirs
et des sanglots, qui en formaient le sourd et lugubre accompagnement.
C'était à la tombée de la nuit; une demi-obscurité prêtait ses ombres
mystérieuses à cette triste scène. La soeur de Chopin, prosternée près de
son lit, pleurait et priait; elle ne quitta plus guère cette attitude,
tant que vécut ce frère si chéri d'elle!...
Pendant la nuit, l'état du malade empira; il fut mieux au matin du
lundi. Comme si, par avance, il avait connu l'instant désigné et
propice, il demanda aussitôt à recevoir les derniers sacrements. En
l'absence du prêtre-ami avec lequel il avait été très lié depuis leur
commune expatriation, ce fut naturellement l'abbé Jelowicki qui arriva.
Lorsque le saint viatique et l'extrême-onction lui furent administrés,
il les reçut avec une grande dévotion, en présence de tous ses amis. Peu
après, il fit approcher de son lit tous ceux qui étaient présents, un à
un, pour leur dire à chacun un dernier adieu, appelant la bénédiction de
Dieu sur eux, leurs affections et leurs espérances. Tous les genoux se
ployèrent, les fronts s'inclinèrent, les paupières étaient humides, les
coeurs serrés et élevés.
Des crises toujours plus pénibles revinrent et continuèrent le reste du
jour. La nuit du lundi au mardi, Chopin ne prononça plus un mot et
semblait ne plus distinguer les personnes qui l'entouraient; ce n'est
que vers onze heures du soir qu'une dernière fois, il se sentit quelque
peu soulagé. L'abbé Jelowicki ne l'avait plus quitté. À peine Chopin
eut-il recouvré la parole, qu'il désira réciter avec lui les litanies et
les prières des agonisants; il le fit en latin, d'une voix parfaitement
intelligible. À partir de ce moment, il tint sa tête constamment appuyée
sur l'épaule de M. Gutmann, qui durant tout le cours de cette maladie
lui avait consacré et ses jours et ses veilles.
Une convulsive somnolence dura jusqu'au 17 octobre 1849. Vers deux
heures, l'agonie commença, la sueur froide coulait abondamment de son
front; après un court assoupissement, il demanda d'une voix à peine
audible: «Qui est près de moi?» Il pencha sa tête pour baiser la main de
M. Gutmann qui le soutenait, rendant l'âme dans ce dernier témoignage
d'amitié et de reconnaissance. Il expira comme il avait vécu, en
aimant!--Lorsque les portes du salon s'ouvrirent, on se précipita autour
de son corps inanimé et longtemps ne purent cesser les larmes qu'on
versa autour de lui.
Son goût pour les fleurs étant bien connu, le lendemain il en fut
apporté une telle quantité, que le lit sur lequel il était déposé, la
chambre entière, disparurent sous leurs couleurs variées; il sembla
reposer dans un jardin. Sa figure reprit une jeunesse, une pureté, un
calme inaccoutumé, sa juvénile beauté, si longtemps éclipsée par la
souffrance, reparut. On reproduisit ces traits charmants auxquels la
mort avait rendu leur primitive grâce, dans une esquisse qu'on modela
de suite et qu'on exécuta depuis en marbre pour son tombeau.
L'admiration pieuse de Chopin pour le génie de Mozart, lui fit demander
que son _Requiem_ fût exécuté à ses funérailles; ce voeu fut accompli.
Ses obsèques eurent lieu à l'église de la Madeleine, le 30 octobre 1849,
retardées jusqu'à ce jour afin que l'exécution de cette grande oeuvre fût
digne du maître et du disciple. Les principaux artistes de Paris
voulurent y prendre part. À l'introït on entendit la _Marche funèbre_ du
grand artiste qui venait de mourir; elle fut instrumentée à cette
occasion par M. Reber. Le mystérieux souvenir de la patrie qu'il y avait
enfoui, accompagna le noble barde polonais à son dernier séjour. À
l'offertoire, M. Lefébure-Wély exécuta sur l'orgue les admirables
_Préludes_ de Chopin en _si_ et _mi mineurs_. Les parties de solos du
_Requiem_ furent réclamées par Mmes Viardot et Castellan; Lablache,
qui avait chanté le _Tuba mirum_ de ce même _Requiem_, en 1827, à
l'enterrement de Beethoven, le chanta encore cette fois. Meyerbeer, qui
alors en avait joué la partie de timbales, conduisit le deuil avec le
prince Adam Czartoryski. Les coins du poêle étaient tenus par le prince
Alexandre Czartoryski, Delacroix, Franchomme et Gutmann.
Quelque insuffisantes que soient ces pages pour parler de Chopin selon
nos désirs, nous espérons que l'attrait qu'à si juste titre son nom
exerce, comblera tout ce qui leur manque. Si à ces lignes, empreintes du
souvenir de ses oeuvres et de tout ce qui lui fut cher, auxquelles la
vérité d'un regret, d'un respect et d'un enthousiasme vivement sentis,
pourra seule prêter un don persuasif et sympathique, il nous fallait
ajouter encore les mots que nous dicterait l'inévitable retour sur
soi-même, que fait faire à l'homme chaque mort qui enlève d'autour de
lui des contemporains de sa jeunesse et qui brise les premiers liens
noués par son coeur illusionné et confiant, d'autant plus douloureusement
qu'ils avaient été assez solides pour survivre à cette jeunesse, nous
dirions que dans le courant d'une même année nous avons perdu les deux
plus chers amis que nous ayons rencontrés dans notre carrière
voyageuse.
L'un deux est tombé sur la brèche des guerres civiles! Héros vaillant et
malheureux, il succomba à une mort affreuse, dont les horribles tortures
n'ont pu abattre un seul instant sa bouillante audace, son intrépide
sang-froid, sa chevaleresque témérité. Jeune prince d'une rare
intelligence, d'une prodigieuse activité, en qui la vie circulait avec
le pétillement et l'ardeur d'un gaz subtil, doué de facultés éminentes,
il n'avait encore réussi qu'à dévorer des difficultés par son
infatigable énergie, en se créant une arène où ces facultés eussent pu
se déployer avec autant de succès dans les joutes de la parole et le
maniement des affaires, qu'elles en avaient eu dans ses brillants faits
d'armes.--L'autre a expiré en s'éteignant lentement dans ses propres
flammes; sa vie, passée en dehors des événements publics, fut comme une
chose incorporelle, dont nous ne trouvons la révélation que dans les
traces qu'ont laissées ses chants. Il a terminé ses jours sur une terre
étrangère dont il ne se fit jamais une patrie adoptive, fidèle à
l'éternel veuvage de la sienne: poète à l'âme endolorie, pleine de
replis, de réticences et des chagrins ennuis.
La mort du prince Félix Lichnowsky rompit l'intérêt direct que pouvait
avoir pour nous le mouvement des partis auxquels son existence était
liée. Celle de Chopin nous ravit les dédommagements que renferme une
compréhensive amitié. L'affectueuse sympathie, dont tant de preuves
irrécusables ont été données par cet artiste exclusif pour nos
sentiments et notre manière d'envisager l'art, eût adouci les déboires
et les lassitudes qui nous attendent encore, comme elle ont encouragé et
fortifié nos premières tendances et nos premiers essais.
Puisqu'il nous est échu en partage de rester après eux, nous avons voulu
du moins témoigner de la douleur que nous en éprouvons; nous avons senti
l'obligation de déposer l'hommage de nos regrets respectueux sur la
tombe du remarquable musicien qui a passé parmi nous. Aujourd'hui que la
musique poursuit un développement si général et si grandiose, il nous
apparaît à quelques égards semblable à ces peintres du quatorzième et du
quinzième siècle, qui resserraient les productions de leur génie sur les
marges du parchemin, mais qui en peignaient les miniatures avec des
traits d'une si heureuse inspiration, qu'ayant les premiers brisé les
raideurs byzantines, ils ont légué ces types ravissants que devaient
transporter plus tard sur leurs toiles et dans leurs fresques, les
Francia, les Pérugin, les Raphaël à venir.
* * * * *
Il y eut des peuples chez lesquels, pour conserver la mémoire des grands
hommes ou des grands faits, on formait des pyramides composées de
pierres que chaque passant apportait au monticule, qui ainsi
grandissait insensiblement à une hauteur inattendue, l'oeuvre anonyme de
tous. De nos jours, des monuments sont encore érigés par un procédé
analogue; mais, grâce à une heureuse combinaison, au lieu de ne bâtir
qu'un tertre informe et grossier, la participation de tous concourt à
une oeuvre d'art, destinée à perpétuer le muet souvenir qu'on voulait
honorer, en réveillant dans les âges futurs, à l'aide de la poésie du
ciseau, les sentiments éprouvés par les contemporains. Les souscriptions
ouvertes pour élever des statues et des tombes magnifiques aux hommes
qui ont illustré leur pays et leur époque, produisent ce résultat.
Aussitôt après le décès de Chopin, M. Camille Pleyel conçut un projet de
ce genre en établissant une souscription, qui, conformément à toute
prévision, atteignit rapidement un chiffre considérable, dans le but de
lui faire exécuter au Père-Lachaise un monument en marbre. Pour notre
part, en songeant à notre longue amitié pour Chopin, à l'admiration
exceptionnelle que nous lui avions vouée dès son apparition dans le
monde musical; à ce que, artiste comme lui, nous avions été le fréquent
interprète de ses inspirations et, nous osons le dire, un interprète
aimé et choisi par lui; à ce que nous avons plus souvent que d'autres
recueilli de sa bouche les procédés de sa méthode; à ce que nous nous
sommes identifié en quelque sorte à ses pensées sur l'art et aux
sentiments qu'il lui confiait, par cette longue assimilation qui
s'établit entre un écrivain et son traducteur,--nous avons cru que ces
circonstances nous imposaient pour devoir de ne pas seulement apporter
une pierre brute et anonyme à l'hommage qui lui était rendu. Nous avons
considéré que les convenances de l'amitié et du collègue exigeaient de
nous un témoignage plus particulier de nos vifs regrets et de notre
admiration convaincue. Il nous a semblé que ce serait nous manquer à
nous-même, que de ne pas briguer l'honneur d'inscrire notre nom et de
faire parler notre affliction sur sa pierre sépulcrale, comme il est
permis à ceux qui n'espèrent jamais remplacer dans leur coeur le vide
qu'y laisse une irréparable perte!...
F. LISZT.
FIN.
Imprimerie de Breitkopf et Härtel à Leipzig.