Mais, hélas! si ces régions sont exemptes des miasmes de notre

atmosphère, elles ne le sont point de nos plus désolées tristesses. Ceux

qui s'y transportent y voient des soleils qui s'allument, mais d'autres

qui s'éteignent. Les plus nobles astres des plus rayonnantes

constellations, y disparaissent un à un. Les étoiles tombent, comme une

goutte de rosée lumineuse, dans un néant dont nous ne connaissons même

pas le béant abîme et l'imagination, en contemplant ces savanes de

l'éther, ce bleu sahara aux oasis errantes et périssables, s'accoutume à

une mélancolie que ne parviennent plus à interrompre, ni l'enthousiasme,

ni l'admiration. L'âme engouffre ces tableaux, elle les absorbe, sans

même en être agitée, pareille aux eaux dormantes d'un lac qui reflètent

à leur surface le cadre et le mouvement de ses rivages, sans se

réveiller de leur engourdissement.--«Cette mélancolie atténue jusqu'aux

vivaces bouillonnements du bonheur, par la fatigue attachée à cette

tension de l'âme au-dessus de la région qu'elle habite naturellement...

elle fait sentir pour la première fois l'insuffisance de la parole

humaine, à ceux qui l'avaient tant étudiée et s'en étaient si bien

servi... Elle transporte loin de tous les instincts actifs et pour ainsi

dire militants... pour faire voyager dans les espaces, se perdre dans

l'immensité en courses aventureuses, bien au-dessus des nuages,... où

l'on ne voit plus que la terre est belle, car on ne regarde que le

ciel,... où la réalité n'est plus envisagée avec le sentiment poétique

de l'auteur de Waverley, mais où, idéalisant la poésie même, on peuple

l'infini de ses propres créations, à la manière de Manfred»[32].

[Note 32: _Lucrezia Floriani_.]

Mme Sand avait-elle pressenti à l'avance cette inénarrable

mélancolie, cette volonté immiscible, cet exclusivisme impérieux qui gît

au fond des habitudes contemplatives, qui s'empare des imaginations se

complaisant à la poursuite de rêves dont les types n'existent pas dans

le milieu où ces êtres se trouvent? Avait-elle prévu la forme que

prennent pour eux les attachements suprêmes, l'absolue absorption dont

ils font le synonyme de tendresse? Il faut, à quelques égards du moins,

être instinctivement dissimulé à leur manière pour saisir dès l'abord le

mystère de ces caractères concentrés, se repliant promptement sur

eux-mêmes, pareils à certaines plantes qui ferment leurs feuilles devant

les moindres bises importunes, ne les déroulant qu'aux rayons d'un

soleil propice. On a dit de ces natures qu'elles sont _riches par

exclusivité_, en opposition à celles qui sont _riches par exubérance_.

«Si elles se rencontrent et se rapprochent, elles ne peuvent se foudre

l'une dans l'autre», ajoute le romancier que nous citons; «l'une des

deux doit dévorer l'autre et n'en laisser que des cendres!» Ah! ce sont

les natures comme celles du frêle musicien dont nous remémorons les

jours, qui périssent en se dévorant elles-mêmes, ne voulant, ni ne

pouvant vivre que d'une seule vie, une vie conforme aux exigences de

_leur_ idéal.

Chopin semblait redouter cette femme au-dessus des autres femmes qui,

comme une prêtresse de Delphes, disait tant de choses que les autres ne

savaient pas dire. Il évita, il retarda sa rencontre. Mme Sand ignora

et, par une simplicité charmante qui fut un de ses plus nobles attraits,

ne devina pas cette crainte de sylphe. Elle vint au-devant de lui et sa

vue dissipa bientôt les préventions contre les femmes-auteurs, que

jusque là il avait obstinément nourries.

Dans l'automne de 1837, Chopin éprouva des atteintes inquiétantes d'un

mal qui ne lui laissa que comme une moitié de forces vitales. Des

symptômes alarmants l'obligèrent à se rendre dans le Midi pour éviter

les rigueurs de l'hiver. Mme Sand, qui fut toujours si vigilante et

si compatissante aux souffrances de ses amis, ne voulut pas le voir

partir seul alors que son état réclamait tant de soins. Elle se décida à

l'accompagner. On choisit pour s'y rendre les îles Baléares, où l'air de

la mer, joint à un climat toujours tiède, est particulièrement salubre

aux malades attaqués de la poitrine. Lorsque Chopin partait, son état

fut si alarmant que plus d'une fois on exigea dans les hôtels où il

n'avait passé qu'une couple de nuits, le payement du bois de lit et du

matelas qui lui avaient servis afin les de brûler aussitôt, le croyant

arrivé à cette période des maladies de poitrine où elles sont

facilement contagieuses. Aussi, le voyant si languissant à son départ,

ses amis osaient à peine espérer son retour. Et pourtant! Quoiqu'il fît

une longue et douloureuse maladie à l'île de Majorque où il resta six

mois, à partir d'un bel automne jusqu'à un printemps splendide, sa santé

s'y rétablit assez pour paraître améliorée pendant plusieurs années.

Fut-ce le climat seul qui le rappella à la vie? La vie ne le retint-elle

point par son charme suprême? Peut-être ne vécut-il que parce qu'il

voulut vivre, car qui sait où s'arrêtent les droits de la volonté sur

notre corps? Qui sait quel arôme intérieur elle peut dégager pour le

préserver de la décadence, quelles énergies elle peut insuffler aux

organes atones! Qui sait enfin, où finit l'empire de l'âme sur la

matière? Qui peut dire en combien notre imagination domine nos sens,

double leurs facultés ou accélère leur éteignement, soit qu'elle ait

étendu cet empire en l'exerçant longtemps et âprement, soit qu'elle en

réunisse spontanément les forces oubliées pour les concentrer dans un

moment unique? Lorsque tous les prismes du soleil sont rassemblés sur le

point culminant d'un cristal, ce fragile foyer n'allume-t-il pas une

flamme de céleste origine?

Tous les prismes du bonheur se rassemblèrent dans cette époque de la vie

de Chopin. Est-il surprenant qu'ils aient rallumé sa vie et qu'elle

brillât à cet instant de son plus vif éclat? Cette solitude, entourée

des flots bleus de la Méditerranée, ombragée de lauriers, d'orangers et

de myrthes, semblait répondre par son site même au voeu ardent des jeunes

âmes, espérant encore en leurs plus bénignes et plus naïves illusions,

soupirant après _le bonheur dans une île déserte!_ Il y respira cet air

après lequel les natures dépaysées ici-bas éprouvent une cruelle

nostalgie; cet air qu'on peut trouver partout et ne rencontrer nulle

part, selon les âmes qui le respirent avec nous: l'air de ces contrées

imaginées, qu'en dépit de toutes les réalités et de tous les obstacles

on découvre si aisément lorsqu'on les cherche à deux! L'air de cette

patrie de l'idéal, où l'on voudrait entraîner ce que l'on chérit, en

répétant avec Mignon: _Dahin! Dahin!... lass uns ziehn!_

Tant que sa maladie dura, Mme Sand ne quitta pas d'un instant le

chevet de celui qui l'aima d'une affection dont la reconnaissance ne

perdit jamais son intensité, en perdant ses joies. Il lui resta fidèle

alors même que son attachement devint douloureux, «car il semblait que

cet être fragile se fût absorbé et consumé dans le foyer de son

admiration..... D'autres cherchent le bonheur dans leurs tendresses:

quand ils ne l'y trouvent plus, ces tendresses s'en vont tout doucement;

en cela ils sont comme tout le monde. Mais lui, aimait pour aimer.

Aucune souffrance ne pouvait le rebuter. Il pouvait entrer dans une

nouvelle phase, celle de la douleur, après avoir épuisé celle de

l'ivresse; mais la phase du refroidissement ne devait jamais arriver

pour lui. C'eut été celle de l'agonie physique; car son attachement

était devenu sa vie et, délicieux ou amer, il ne dépendait plus de lui

de s'y soustraire un seul instant»[33]. Jamais, en effet, depuis lors,

Mme Sand ne cessa d'être aux yeux de Chopin la femme surnaturelle qui

avait fait rétrograder pour lui les ombres de la mort, qui avait changé

ses souffrances en langueurs adorables.

[Note 33: Lucrezia Floriani.]

Pour le sauver, pour l'arracher à une fin si précoce, elle le disputa

courageusement à la maladie. Elle l'entoura de ces soins divinatoires et

instinctifs, qui sont maintes fois des remèdes plus salutaires que ceux

de la science. Elle ne connut en le veillant, ni la fatigue, ni

l'abattement, ni l'ennui. Ni ses forces, ni son humeur ne fléchirent à

la tâche, comme chez ces mères aux robustes santés qui paraissent

communiquer magnétiquement une partie de leur vigueur à leurs enfants

débiles, dont on peut dire que plus ils réclament constamment leurs

soins, et plus ils absorbent leurs préférences. Enfin, le mal céda.

«L'obsession funèbre qui rongeait secrètement l'esprit du malade et y

corrodait tout paisible contentement, se dissipa graduellement. Il

laissa le facile caractère et l'aimable sérénité de son amie chasser les

tristes pensées, les lugubres pressentiments, pour entretenir son

bien-être intellectuel»[34].

[Note 34: Lucrezia Floriani.]

Le bonheur succéda aux sombres craintes, avec la gradation progressive

et victorieuse d'un beau jour qui se lève après une nuit obscure, pleine

de terreurs. La voûte de ténèbres, qui pèse d'abord sur les têtes,

semble si lourde qu'on se prépare à une catastrophe prochaine et

dernière, sans même oser songer à la délivrance, lorsque l'oeil angoissé

découvre tout à coup un point où ces ténèbres s'éclaircissent, telles

qu'une ouate opaque dont l'épaisseur céderait sous des doigts invisibles

qui la déchirent. À ce moment pénètre le premier rayon d'espoir dans les

âmes. On respire plus librement, comme ceux qui, perdus dans une noire

caverne, aperçoivent enfin une lueur, fût-elle encore douteuse! Cette

lueur indécise est la première aube, projetant des teintes si incolores

qu'on pourrait croire assister à une tombée de nuit, à l'éteignement

d'un crépuscule mourant. Mais l'aurore s'annonce par la fraîcheur des

brises qui, comme des avant-coureurs bénis, portent le message de salut

dans leurs haleines vivaces et pures. Un baume végétal traverse l'air,

comme le frémissement d'une espérance encouragée et raffermie. Un oiseau

plus matinal de hasard fait entendre sa joyeuse vocalise, qui retentit

dans le coeur comme le premier éveil consolé qu'on accepte pour gage

d'avenir. D'imperceptibles, mais sûrs indices persuadent en se

multipliant que dans cette lutte des ténèbres et de la lumière, de la

mort et de la vie, ce sont les deuils de la nuit qui doivent être

vaincus. L'oppression diminue. En levant les yeux vers le dôme de plomb,

on croit déjà qu'il pèse moins fatalement, qu'il a perdu de sa

terrifiante fixité.

Peu à peu les clartés grisâtres augmentent et s'allongent à l'horizon,

en lignes étroites comme des fissures. Incontinent, elles s'élargissent:

elles rongent leurs bords, elles font irruption, comme la nappe d'un

étang inondant en flaques irrégulières ses arides rivages. Des

oppositions tranchées se forment, des nuées s'amoncellent en bancs

sablonneux; on dirait des digues accumulées pour arrêter les progrès du

jour. Mais, comme ferait l'irrésistible courroux des grandes eaux, la

lumière les ébrèche, les démolit, les dévore et, à mesure qu'elle

s'élève, des flots empourprés viennent les rougir. Cette lumière qui

apporte la sécurité, brille en cet instant d'une grâce conquérante et

timide dont la chaste douceur fait ployer le genou de reconnaissance. Le

dernier effroi a disparu, on se sent renaître!

Dès lors les objets surgissent à la vue comme s'ils ressuscitaient du

néant. Un voile d'un rose uniforme semble les recouvrir, jusqu'à ce que

la lumière, augmentant d'intensité sa gaze légère, se plisse çà et là en

ombres d'un pâle incarnat, tandis que les plans avancés s'éclairent d'un

blanc et resplendissant reflet. Tout d'un coup, l'orbe brillant envahit

le firmament. Plus il s'étend, plus son foyer gagne d'éclat. Les vapeurs

s'amassent et se roulent de droite et de gauche, comme des pans de

rideaux. Alors tout respire, tout palpite, s'anime, remue, bruit,

chante: les sons se mêlent, se croisent, se heurtent, se confondent.

L'immobilité ténébreuse fait place au mouvement; il circule, s'accélère,

se répand. Les vagues du lac se gonflent, comme un sein ému d'amour. Les

larmes de la rosée, tremblantes comme celles de l'attendrissement, se

distinguent de plus en plus; l'on voit étinceler, l'un après l'autre,

sur les herbes humides, des diamants qui attendent que le soleil vienne

peindre leurs scintillements. À l'Orient, le gigantesque éventail de

lumière s'ouvre toujours plus large et plus vaste. Des lanières d'or,

des paillettes d'argent, des franges violettes, des lisérés d'écarlate,

le recouvrent de leurs immenses broderies. Des reflets mordorés

panachent ses branches. À son centre, le carmin plus vif prend la

transparence du rubis, se nuance d'orange comme le charbon, s'évase

comme une torche, grandit enfin comme un bouquet de flammes, qui monte,

monte, monte encore, d'ardeurs en ardeurs, toujours plus incandescent.

Enfin le Dieu du Jour paraît! Son front éblouissant est orné d'une

chevelure lumineuse. Il se lève lentement; mais à peine s'est-il dévoilé

tout entier, qu'il s'élance, se dégage de tout ce qui l'entoure et prend

instantanément possession du ciel, laissant la terre loin au-dessous de

lui.

* * * * *

Le souvenir des jours passés à l'île Majorque resta dans le coeur de

Chopin comme celui d'un ravissement, d'une extase, que le sort n'accorde

qu'une fois à ses plus favorisés. «Il n'était plus sur terre, il vivait

dans un empyrée de nuages d'or et de parfums; il semblait noyer son

imagination si exquise et, si belle dans un monologue avec Dieu même, et

si parfois, sur le prisme radieux où il s'oubliait, quelque incident

faisait passer la petite lanterne magique du monde, il sentait un

affreux malaise, comme si, au milieu d'un concert sublime, une vielle

criarde venait mêler ses sons aigus et un motif musical vulgaire aux

pensées divines des grands maîtres»[35]. Dans la suite, il parla de

cette période avec une reconnaissance toujours émue, comme d'un de ces

bienfaits qui suffisent au bonheur d'une existence, il ne lui semblait

pas possible de jamais retrouver ailleurs une félicité où, en se

succédant, les tendresses de la femme et les étincellements du génie

marquent le temps, pareillement à cette horloge de fleurs que Linné

avait établie dans ses serres d'Upsal, pour indiquer les heures par

leurs réveils successifs, exhalant à chaque fois d'autres parfums,

révélant d'autres couleurs, à mesure que s'ouvraient leurs calices de

formes diverses.

[Note 35: _Lucrezia Floriani_.]

Les magnifiques pays que traversèrent ensemble le poète et le musicien,

frappèrent plus nettement l'imagination du premier. Les beautés de la

nature agissaient sur Chopin d'une manière moins distincte, quoique non

moins forte. Son coeur en était touché et s'harmonisait directement à

leurs grandeurs et à leurs enchantements, sans que son esprit eût

besoin de les analyser, de les préciser, de les classer, de les nommer.

Son âme vibrait à l'unisson des paysages admirables, sans qu'il pût

assigner, dans le moment, à chaque impression l'accident qui en était la

source. En véritable musicien, il se contentait d'extraire, pour ainsi

dire, le sentiment des tableaux qu'il voyait, paraissant abandonner à

l'inattention la partie plastique, l'écorce pittoresque qui ne

s'assimilaient pas à la forme de son art, n'appartenant pas à sa sphère

plus spiritualisée. Et cependant (effet qu'on retrouve fréquemment dans

les organisations comme la sienne), plus il s'éloignait des instants et

des scènes où l'émotion avait obscurci ses sens, comme les fumées de

l'encens enveloppant l'encensoir, et plus les dessins de ces lieux, les

contours de ces situations semblaient gagner à ses yeux en netteté et en

relief. Dans les années suivantes, il parlait de ce voyage et du séjour

de Majorque, des incidents qui les ont marqués, des anecdotes qui s'y

rattachaient, avec un grand charme de souvenirs. Mais alors qu'il était

si pleinement heureux, il n'inventoriait pas son bonheur!

D'ailleurs, pourquoi Chopin eût-il porté un regard observateur sur les

sites de l'Espagne qui ont formé le cadre de son poétique bonheur? Ne

les retrouvait-il pas plus beaux encore, dépeints par la parole inspirée

de sa compagne de voyage? Il les revoyait, ces sites délicieux, à

travers le coloris de son talent passionné, comme à travers de rouges

vitraux on voit tous les objets, l'atmosphère elle-même, prendre des

teintes flamboyantes. Cette garde-malade si admirable, n'était-elle pas

un grand artiste? Rare et merveilleux assemblage! Quand la nature, pour

douer une femme, unit les dons les plus brillants de l'intelligence à

ces profondeurs de la tendresse et du dévouement où s'établit son

véritable, son irrésistible empire, celui en dehors duquel elle n'est

plus qu'une énigme sans mot,--les flammes de l'imagination en se mariant

chez elle aux limpides clartés du coeur, renouvellent dans une autre

sphère le miraculeux spectacle de ces feux grégeois, dont les éclatants

incendies couraient autrefois sur les abîmes de la mer sans en être

submergés, surajoutant dans les reflets de ses vagues les richesses de

la pourpre aux célestes grâces de l'azur.

Mais, le génie sait-il toujours atteindre aux plus humbles grandeurs du

coeur, à ces sacrifices sans réserve de passé et d'avenir, à ces

immolations aussi courageuses que mystérieuses, à ces holocaustes de

soi-même, non pas temporaires et changeants, mais constants et

monotones, qui donnent droit à la tendresse de s'appeler _dévouement_?

La force supranaturelle du génie, dénuée de forces divines et

surnaturelles, ne croit-elle pas avoir droit à de légitimes exigences,

et la légitime force de la femme n'est-elle pas d'abdiquer toute

exigence personnelle et égoïste? La royale pourpre et les flammes

ardentes du génie, peuvent-elles flotter inoffensives sur l'azur

immaculé d'une destinée de femme, quand elle ne compte qu'avec les

joies d'ici-bas et n'en attend aucune de là-haut; d'un esprit de femme

qui a foi en lui-même et n'a point foi en l'amour, _plus fort que la

mort_? Pour marier en un ensemble presque transmondain, les stupéfiantes

affirmations du génie et les adorables privations d'un attachement sans

bornes et sans fin, ne faut-il pas avoir ravi en plus d'une veille

angoissée, en plus d'une journée de larmes et de sacrifices,

quelques-uns de leurs secrets surhumains aux choeurs angéliques?

Parmi ses dons les plus précieux, Dieu prêta à l'homme le pouvoir de

créer à son instar, en tirant du néant,--non pas comme lui créateur,

auteur de tout ce qui est bon, matière et substance;--mais, comme lui

formateur, auteur de tout ce qui est beau, formes et harmonies, pour

leur faire exprimer sa pensée où il incarne un sentiment incorporel en

des contours corporels, dont il dispose et qu'il dispose au gré de son

imagination, pour être perçues par la vue, ce sens qui fait connaître et

penser; par l'ouïe, ce sens qui fait sentir et aimer! Véritable

_création_, dans la plus belle signification du mot, l'art étant

l'expression et la communication d'une émotion au moyen d'une sensation,

sans l'intermédiaire de la parole, nécessaire pour révéler les faits et

les raisonnements. Après cela, Dieu donna à l'artiste (et dans ce cas le

poète devient artiste, car c'est à la forme du langage, prose ou poésie,

qu'il doit son pouvoir) un autre don qui correspond au premier, comme la

vie éternelle correspond à la vie du temps, la résurrection à la mort:

celui de la _transfiguration_! Le don de changer un passé incorrect,

incomplet, fautif, brisé, en un avenir de glorification sans fin,

pouvant durer tant que l'humanité dure.

Et l'homme et l'artiste peuvent être fiers de posséder de si divines

puissances! C'est en elles que gît le secret de la royauté native que

l'homme, cet être chétif et misérable, exerce à bon droit sur

l'incommensurable et sereine nature; de la supériorité innée que

l'artiste, cet être faible et impuissant, se sent à juste titre sur ses

semblables! Mais, l'homme n'exerce sa royauté qu'en cherchant le bien

dans les limites du vrai; l'artiste ne peut revendiquer sa supériorité

qu'en renferment seulement le bien sous les contours du beau.--Comme la

plupart des artistes, Chopin n'avait point un esprit généralisateur; il

n'était guère porté à la philosophie de l'esthétique, dont il n'avait

même pas beaucoup entendu parler. Seulement, comme tous les vrais, les

grands artistes, il arrivait aux conclusions du bien, vers lequel le

penseur s'élève pas à pas sur les rudes sentiers où se cherche le vrai,

par un vol vertical à travers les sphères transparentes et radieuses du

beau.

Chopin se laissait posséder par la situation si neuve qui lui était

faite à Majorque et dont il n'avait aucune expérience, avec cette

ignorance et cette imprévoyance des futures amertumes dont les germes

sont semés et épars autour de nous, que nous avons tous plus ou moins

connues dans ces charmantes années d'enfance, alors qu'un amour

maternel aveugle, sans prescience de l'avenir, nous entourait de son

idolâtrie et gorgeait notre coeur de félicité, en préparant son

irrémédiable malheur! Tous nous avons subi l'influence de ce qui nous

environnait sans nous en rendre compte, pour ne retrouver dans notre

mémoire que bien plus tard, la familière image de chaque minute et de

chaque objet. Mais, pour un artiste éminemment subjectif, comme l'était

Chopin, le moment vient où son coeur sent un impérieux besoin de revivre

un bonheur que les flots de la vie ont emporté, de reéprouver ses joies

les plus intenses, de revoir leur cadre fascinateur, en les forçant à

sortir de cette ombre noire du passé où un temps, peint de si vives

couleurs, s'est évanoui, afin de la faire entrer dans l'immortalité

lumineuse de l'art, par ce procédé mystérieux que le magnétisme du coeur

communique à l'électricité de l'inspiration et que la muse enseigne, aux

mortels de son choix.

Là, toute résurrection est une transfiguration! Là, tout ce qui fut

incertain, fragile, déjeté, maculé, plus senti que réalisé,

obscurci au moment presque où il brillait de toute sa radiance,

quelque peu dénaturé, sitôt qu'il eut atteint l'apogée de son

épanouissement,--revient sous la figure d'un corps glorieux,

impérissable désormais, irradiant d'une éternelle sublimité. N'étant

plus enchaîné, ni aux lieux, ni aux années d'autrefois, ce qui est ainsi

transfiguré après avoir été ressuscité, vit à jamais d'une vie

supranaturelle, incorruptible, invulnérable, dominant la succession des

âges et apparaissant partout, de par le don de subtile omniprésence qui

lui permet d'entrer dans tous les coeurs, en traversant toutes leurs

enveloppes.

Or, chose bien digne de remarque, Chopin n'a ni ressuscité, ni

transfiguré l'époque de suprême bonheur que le séjour de Majorque marqua

dans sa vie. Il s'en abstint sans y avoir réfléchi, sans en avoir donné

la raison au tribunal de son jugement, sans même se l'être demandée,

sans l'avoir scrutée avec un regret ou avec un désespoir. Il ne le fit

pas, instinctivement. Son âme droite et nativement honnête, que les

paradoxes indignes n'ont jamais pervertie, répugnait à la glorification

de ce qui, _ayant pu être_, n'a point été! Pour ce fils de l'héroïque

Pologne, où femmes et hommes versent jusqu'à la dernière goutte de leur

sang afin d'attester la _réalité_ de leur _idéal_, tout idéal manqué,

privé de réalité, était un avortement. Mais tout avortement, qui est une

mort dans le monde des vivants, n'est même pas né dans le monde de la

poésie; l'on ignore son nom dans le monde du beau! Aussi, Chopin a-t-il

chanté les impressions, les bonheurs, les admirations, les enthousiasmes

de sa jeunesse, tout naturellement, comme l'oiseau chante dans les bois,

comme le ruisseau murmure dans les prés, comme la lune resplendit dans

les nuits, comme la vague scintille sur le sein de la mer, comme le

rayon luit dans les champs de l'éther! Tandis qu'il n'a pas su raconter

son bonheur étrange en cette île enchantée, qu'il eût souhaité pouvoir

transporter sur une autre planète et qui n'était, hélas! que trop près

du rivage! En y retournant, il vit déchirés, défigurés, dissipés, les

mirages qui avaient enveloppé, circonscrit, embelli ses horizonts; il ne

put donc, ni ne voulut les chanter, les idéaliser.

F. Chopin · 第 16 / 19 段