Zwei reizende Gegenstücke erinnern an eine Theokritische Landschaft, an

einen rieselnden Bach und Hirtenflötentöne. Der Absicht, die Rollen

unter beide Hände zweifach zu vertheilen, entsprang die doppelte

Darstellung, deren Analogien und Contraste in fast mikroskopischen

Verhältnissen wunderbar erscheinen. Sie erinnern an jene wundervollen

Gebilde der Natur, die im kleinsten Raum eine so erstaunliche

Zahlenmenge aufweisen. Man zähle nur die Noten des zuerst erwähnten

Vorspieles; ihre Zahl beträgt gegen fünfzehnhundert; die kaum eine

Minute ausfüllen.--Anderswo rollen Orgeltöne im weiten Domesraum, oder

es erzittern im fahlen Mondlichte Friedhofsklagetöne, während Irrlichter

geisterhaft vorbeihuschen. Dort wandelt der Sänger am Meeresufer und der

Athemzug des bewegten Elementes umweht ihn mit unbekannten Stimmungen

aus fernen Welten.

Es fehlt nicht an traditionellen Auslegungen mancher Schöpfungen

Chopin's. Wer denkt da nicht gleich an das Prälude in Es-dur, das an

einem stürmischen Tage auf den Balearen entstand. Gleichmässig und immer

wiederkehrend fallen bei Sonnenschein Regentropfen herab; dann

verfinstert sich der Himmel und ein Gewitter durchbraust die Natur. Nun

ist es vorübergezogen und wieder lacht die Sonne; doch die Regentropfen

fallen noch immer!...]

Toutefois, il est permis de se demander si, au moment où naissait cette

musique éminemment nationale, exclusivement polonaise, elle fut aussi

bien comprise par ceux-mêmes qu'elle chantait, aussi avidement acceptée

comme leur bien par ceux-mêmes qu'elle glorifiait, que le furent les

poèmes de Mickiewicz, les poésies de Slowacki, les pages de Krasinski?

Hélas! L'art porte en lui un charme si énigmatique, son action sur les

coeurs est enveloppée d'un si doux mystère, que ceux-mêmes qui en sont le

plus subjugués ne sauraient aussitôt, ni traduire en paroles, ni

formuler en images identiques, ce que dit chacune de ses strophes, ce

que chante chacune de ses élégies! Il faut que des générations aient

appris à inhaler cette poésie, à respirer ce parfum, pour en saisir

enfin la sapidité toute locale, pour en deviner le nom patronymique!

Ses compatriotes affluaient autour de Chopin; ils prenaient leur part de

ses succès, ils jouissaient de sa célébrité, ils se vantaient de sa

renommée, parce qu'il était un des leurs. Cependant, on peut bien se

demander s'ils savaient à quel point sa musique était la leur? Certes,

elle faisait battre leurs coeurs, elle faisait couler leurs pleurs, elle

dilatait leurs âmes; mais savaient-ils toujours au juste pourquoi? Il

est permis à qui les a fréquentés avec une grande sympathie, à qui les a

aimés d'une grande affection, à qui les a admirés d'un grand

enthousiasme, de penser qu'ils n'étaient point assez artistes, assez

musiciens, assez habitués à distinguer avec perspicacité ce que l'art

veut dire, pour savoir exactement d'où venait leur profonde émotion

lorsqu'ils écoutaient leur barde. À la manière dont quelques-uns et

quelques-unes jouaient ses pages, on voyait qu'ils étaient fiers que

Chopin fut de leur sang, mais qu'ils ne se doutaient guère que sa

musique parlait expressément d'eux, qu'elle les mettait en scène et les

poétisait.

Il faut dire aussi qu'un autre temps, une autre génération, étaient

survenus. La Pologne que Chopin avait connue, venait de cueillir, si

vaillamment et si galamment, ses premiers lauriers européens sur les

champs de bataille légendaires de Napoléon I. Elle avait jeté un éclat

chevaleresque avec le beau, le téméraire, l'infortuné Pce Joseph

Poniatowski, se précipitant dans les flots de l'Elster encore surpris de

l'audace qu'ils eurent de l'engloutir, encore stupéfaits devant le renom

qui s'attacha à leurs prosaïques bords, depuis qu'un magnifique saule

pleureur vint ombrager de si illustres mânes! La Pologne de Chopin était

encore cette Pologne enivrée de gloire et de plaisirs, de danses et

d'amours, qui avait héroïquement espéré au congrès de Vienne et

continuait follement d'espérer sous Alexandre I.--Depuis, l'empereur

Nicolas avait régné!--Les émotions élégantes et diaprées d'alors,

épouvantées dès l'abord par les gibets, ne survivaient plus que la mort

dans l'âme. Bientôt elles furent submergées sous un océan de larmes;

elles périrent étouffées dans les cercueils, elles furent oubliées sous

les poignantes réalités d'un exil réduit à la mendicité, sous la

constante oppression des deuils saignants, de la confiscation et de la

misère, des cachots de Petrozawadzk, des mines de la Sibérie, des

capotes de soldat au Caucase, des trois mille coups du knout militaire!

Ceux qui avaient fui la patrie sous des impressions aussi cruelles,

d'une actualité aussi lugubre, l'âme remplie de telles images, ne

pouvaient guère en arrivant à Paris reprendre le fil des souvenirs de

Chopin là, où il s'était brisé.

Nous eussions désiré faire comprendre ici par analogie de parole et

d'image, les sensations intimes qui répondent à cette sensibilité

exquise, en même temps qu'irritable, propre à des coeurs ardents et

volages, à des natures fiévreusement fières et cruellement blessées.

Nous ne nous flattons pas d'avoir réussi à renfermer tant de flamme

éthérée et odorante, dans les étroits foyers de la parole. Cette tâche

serait-elle possible d'ailleurs? Les mots ne paraîtront-ils pas toujours

fades, mesquins, froids et arides, après les puissantes ou suaves

commotions que d'autres arts font éprouver? N'est-ce point avec raison

qu'une femme dont la plume a beaucoup dit, beaucoup peint, beaucoup

ciselé, beaucoup chanté tout bas, a souvent répété: _De toutes les

façons d'exprimer un sentiment, la parole est la plus insuffisante?_

Nous ne nous flattons pas d'avoir pu atteindre dans ces lignes à ce

_flou_ de pinceau, nécessaire pour retracer ce que Chopin a dépeint avec

une si inimitable légèreté de touche.

Là tout est subtil, jusqu'à la source des colères et des emportements;

là, disparaissent les impulsions franches, simples, prime-sautières.

Avant de se faire jour, elles ont toutes passé à travers la filière

d'une imagination fertile, ingénieuse et exigeante, qui les a

compliquées et en a modifié le jet. Toutes, elles réclament de la

pénétration pour être saisies, de la délicatesse pour être décrites.

C'est en les saisissant avec un choix singulièrement fin, en les

décrivant avec un art infini, que Chopin est devenu un artiste de

premier ordre. Aussi, n'est-ce qu'en l'étudiant longuement et

patiemment, en poursuivant toujours sa pensée à travers ses

ramifications multiformes, qu'on arrive à comprendre tout à fait, à

admirer suffisamment, le talent avec lequel il a su la rendre comme

visible et palpable, sans jamais l'alourdir ni la congeler.

En ce temps, il y eut un musicien ami, auditeur ravi et transporté, qui

lui apportait quotidiennement une admiration intuitive, doit-on dire,

car il n'eut que bien plus tard l'entière compréhension de ce que Chopin

avait vu, avait chéri, de ce qui l'avait fasciné et passionné dans sa

bien-aimée patrie. Sans Chopin, ce musicien n'eût peut-être pas deviné,

même en les voyant, la Pologne et les Polonaises; ce que la Pologne fut,

ce que les Polonaises sont, leur idéal! Par contre, peut-être n'eût-il

pas pénétré si bien l'idéal de Chopin, la Pologne et les Polonaises,

s'il n'avait pas été dans sa patrie et n'avait vu, jusqu'au fond,

l'abîme de dévouement, de générosité, d'héroïsme, renfermé dans le coeur

de ses femmes. Il comprit alors que l'artiste polonais n'avait pu adorer

le génie, qu'en le prenant pour un patriciat!...

Quand le séjour de Chopin se fut prolongé à Paris, il fut entraîné dans

des parages fort lointains pour lui... C'étaient les antipodes du monde

où il avait grandi. Certes, jamais il ne pensa abandonner les maisons

des belles et intelligentes patronnes de sa jeunesse; pourtant, sans

qu'il sut comment cela s'était fait, un jour vint où il y alla moins.

Or, l'idéal polonais, encore moins celui d'un patriciat quelconque,

n'avait jamais lui dans le cercle où il était entré. Il y trouva, il est

vrai, la royauté du génie qui l'avait attiré; mais cette royauté n'avait

auprès d'elle aucune noblesse, aucune aristocratie à même de l'élever

sur un pavois, de la couronner d'une guirlande de lauriers ou d'un

diadème de perles roses. Aussi, quand la fantaisie lui prenait par là de

se faire de la musique à lui-même, son piano récitait des poèmes d'amour

dans une langue que nul ne parlait autour de lui.

Peut-être souffrait-il trop du contraste qui s'établissait entre le

salon où il était et ceux où il se faisait vainement attendre, pour

échapper au malfaisant empire qui le retenait dans un foyer si

hétérogène à sa nature d'élite? Peut-être trouvait-il, au contraire, que

le contraste n'était pas assez matériellement accentué, pour l'arracher

à une fournaise dont il avait goûté les voluptés micidiales, sa patrie

ne pouvant plus lui offrir chez ses filles, exilées ou infortunées,

cette magie de fêtes princières qui avaient passé et repassé devant ses

jeunes ans, ingénuement attendris? Parmi les siens, qui donc alors eut

osé s'amuser à une fête? Parmi ceux qui ne connaissaient pas les siens,

ses commensaux inattendus, qui donc savait quelque chose et pressentait

quoique ce soit de ce monde où passaient et repassaient de pures

sylphides, des péris sans reproches; où régnaient les pudiques

enchanteresses et les pieuses ensorcelleuses de la Pologne? Qui donc

parmi ces chevelures incultes, ces barbes vierges de tout parfum, ces

mains jamais gantées depuis qu'elles existaient, eût pu rien comprendre

à ce monde aux silhouettes vaporeuses, aux impressions brûlantes et

fugaces, même s'il l'avait vu de ses yeux ébahis? Ne s'en serait-il pas

bien vite détourné, comme si son regard distraitement levé avait

rencontré de ces nuées rosacés ou liliacées, laiteuses ou purpurines,

d'une moire grisâtre ou bleuâtre, qui créent un paysage sur la voûte

éthérée d'en haut... bien indifférente vraiment aux politiqueurs

enragés!

Que n'a-t-il pas dû souffrir, grand Dieu! lorsque Chopin vit cette

noblesse du génie et du talent, dont l'origine se perd dans la nuit

divine des cieux, s'abdiquer elle-même, _s'embourgeoiser_ de gaieté de

coeur, se faire «petites gens», s'oublier jusqu'à laisser traîner

l'ourlet de sa robe dans la boue des chemins!... Avec quelle angoisse

inénarrable son regard n'a-t-il pas dû souvent se reporter, de la

réalité sans aucune beauté qui le suffoquait dans le présent, à la

poésie de son passé, où il ne revoyait que fascination ineffable,

passion du même coup sans limites et sans voix, grâce à la fois hautaine

et prodigue, donnant toujours ce qui nourrit l'âme, ce qui trempe la

volonté; ne souffrant jamais ce qui amollit la volonté et énerve l'âme.

Retenue plus éloquente que toutes les humaines paroles, en cet air où

l'on respire du feu, mais un feu qui anime et purifie sous les moites

infiltrations de la vertu, de l'honneur, du bon goût, de l'élégance des

êtres et des choses! Comme Van Dyck, Chopin ne pouvait aimer qu'une

femme d'une sphère supérieure. Mais, moins heureux que le peintre si

distingué de l'aristocratie la plus distinguée du monde, il s'attacha à

une supériorité qui n'était pas celle qu'il lui fallait. Il ne rencontra

point la jeune fille grande dame, heureuse de se voir immortalisée par

un chef-d'oeuvre que les siècles admirent, comme Van Dyck immortalisa la

blonde et suave Anglaise dont la belle âme avait reconnu qu'en lui, la

noblesse du génie était plus haute que celle du _pedigree_!

Longtemps Chopin se tint comme à distance des célébrités les plus

recherchées à Paris; leur bruyant cortège le troublait. De son côté, il

inspirait moins de curiosité qu'elles, son caractère et ses habitudes

ayant plus d'originalité véritable que d'excentricité apparente. Le

malheur voulut qu'il fut un jour arrêté par le charme engourdissant d'un

regard, qui le voyant voler si haut, si haut, le fixa... et le fit

tomber dans ses rets! On les croyait alors de l'or le plus fin, semés

des perles les plus fines! Mais chacune de leurs mailles fut pour lui

une prison, où il se sentit garrotté par des liens saturés de venin;

leurs suintements corrosifs ne purent atteindre son génie, mais ils

consumèrent sa vie et l'enlevèrent de trop bonne heure à la terre, à la

patrie, à l'art!

VII.

En 1836, Mme Sand avait publié, non seulement _Indiana_, _Valentine_,

_Jacques_, mais _Lélia_, ce poème dont elle disait plus tard: «Si je

suis fâchée de l'avoir écrit, c'est parce que je ne puis plus l'écrire.

Revenue à une situation d'esprit pareille, ce me serait aujourd'hui un

grand soulagement de pouvoir le recommencer»[27]. En effet, l'aquarelle

du roman devait paraître fade à Mme Sand, après qu'elle eut manié le

ciseau et le marteau du sculpteur en taillant cette statue

semi-colossale, en modelant ces grandes lignes, ces larges méplats, ces

muscles sinueux, qui gardent une vertigineuse séduction dans leur

immobilité monumentale et qui, longtemps contemplées, nous émeuvent

douloureusement comme si, par un miracle contraire à celui de Pygmalion,

c'était quelque Galathée vivante, riche en suaves mouvements, pleine

d'une voluptueuse palpitation et animée par la tendresse, que l'artiste

amoureux aurait enfermée dans la pierre, dont il aurait étouffé

l'haleine, glacé le sang, dans l'espoir d'en grandir et d'en éterniser

la beauté. En face de la nature ainsi changée en oeuvre d'art, au lieu de

sentir à l'admiration se surajouter l'amour, on est attristé de

comprendre comment l'amour peut se transformer en admiration!

[Note 27: _Lettres d'un voyageur_.]

Brune et olivâtre Lélia! tu as promené tes pas dans les lieux

solitaires, sombre comme Lara, déchirée comme Manfred, rebelle comme

Caïn, mais plus farouche, plus impitoyable, plus inconsolable qu'eux,

car il ne s'est pas trouvé un coeur d'homme assez féminin pour t'aimer

comme ils ont été aimés, pour payer à tes charmes virils le tribut d'une

soumission confiante et aveugle, d'un dévouement muet et ardent; pour

laisser protéger ses obéissances par ta force d'amazone! Femme-héros, tu

as été vaillante et avide de combats comme ces guerrières; comme elles

tu n'as pas craint de laisser hâler par tous les soleils et tout les

autans la finesse satinée de ton mâle visage, d'endurcir à la fatigue

tes membres plus souples que forts, de leur enlever ainsi la puissance

de leur faiblesse. Comme elles, il t'a fallu recouvrir d'une cuirasse

qui l'a blessé et ensanglanté, ce sein de femme, charmant comme la vie,

discret comme la tombe, adoré de l'homme lorsque son coeur en est le seul

et l'impénétrable bouclier!

Après avoir émoussé son ciseau à polir cette figure dont la hauteur, le

dédain, le regard angoissé et ombragé par le rapprochement de si

sombres sourcils, la chevelure frémissante d'une vie électrique, nous

rappellent les marbres grecs sur lesquels on admire les traits

magnifiques, le front fatal et beau, le sourire sardonique et amer de

cette Gorgone dont la vue stupéfiait et arrêtait le battement de

coeurs,--Mme Sand cherchait en vain une autre forme au sentiment qui

labourait son âme insatisfaite. Après avoir drapé avec un art infini

cette altière figure qui accumulait les grandeurs viriles, pour

remplacer la seule qu'elle répudiât, la grandeur suprême de

l'anéantissement dans l'amour, cette grandeur que le poète au vaste

cerveau fit monter au plus haut de l'empyrée et qu'il appela «l'éternel

féminin» (_das ewig Weibliche_); cette grandeur qui est l'amour

préexistant à toutes ses joies, survivant à toutes ses douleurs;--après

avoir fait maudire Don Juan et chanter un hymne sublime au désir, par

celle qui, comme Don Juan, repoussait la seule volupté capable de

combler le désir, celle de l'abnégation,--après avoir vengé Elvire en

créant Sténio;--après avoir plus méprisé les hommes que Don Juan n'avait

rabaissé les femmes, Mme Sand dépeignait dans les _Lettres d'un

voyageur_ cette tressaillante atonie, ces alourdissements endoloris qui

saisissent l'artiste, lorsqu'après avoir incarné dans une oeuvre le

sentiment qui l'inquiétait, son imagination continue à être sous son

empire sans qu'il découvre une autre forme pour l'idéaliser. Souffrance

du poète bien comprise par Byron alors que, ressuscitant le Tasse, il

lui faisait pleurer ses larmes les plus brûlantes, non sur sa prison,

non sur ses chaînes, non sur ses douleurs physiques, ni sur l'ignominie

des hommes, mais sur son épopée terminée sur le monde de sa pensée qui,

en lui échappant, le rendait enfin sensible aux affreuses réalités dont

il était entouré.

Mme Sand entendit souvent parler à cette époque, par un musicien ami

de Chopin, l'un de ceux qui l'avaient accueilli avec le plus de joie à

son arrivée à Paris, de cet artiste si exceptionnel. Elle entendit

vanter plus que son talent, son génie poétique; elle connut ses

productions et en admira l'amoureuse suavité. Elle fut frappée de

l'abondance de sentiment répandu dans ces poésies, de ces effusions de

coeur d'un ton si élevé, d'une noblesse si immaculée. Quelques

compatriotes de Chopin lui parlaient des femmes de leur nation avec

l'enthousiasme qui leur est habituel sur ce sujet, rehaussé alors par le

souvenir récent des sublimes sacrifices dont elles avaient donné tant

d'exemples dans la dernière guerre. Elle entrevit à travers leurs récits

et les poétiques inspirations de l'artiste polonais, un idéal d'amour

qui prenait les formes du culte pour la femme. Elle crut que là,

préservée de toute dépendance, garantie de toute infériorité, son rôle

s'élevait jusqu'aux féeriques puissances de quelque intelligence

supérieure et amie de l'homme. Elle ne devina certainement pas quel

long enchaînement de souffrances, de silences, de patiences,

d'abnégations, de longanimités, d'indulgences et de courageuses

persévérances, avait créé cet idéal, impérieux, et résigné, admirable,

mais triste à contempler, comme ces plantes à corolles roses dont les

tiges, s'entrelaçant en un filet de longues et nombreuses veines,

donnent de la vie aux ruines. La nature, les leur réservant pour les

embellir, les fait croître sur les vieux ciments que découvrent les

pierres chancelantes; beaux voiles, qu'il est donné à son ingénieuse et

inépuisable richesse de jeter sur la décadence des choses humaines!

En voyant qu'au lieu de donner corps à sa fantaisie dans le porphyre et

le marbre, au lieu d'allonger ses créations en caryatides massives,

dardant leur pensée d'en haut et d'aplomb comme les brûlants rayons d'un

soleil monté à son zénith, l'artiste polonais les dépouillait au

contraire de tout poids, effaçait leurs contours et aurait enlevé au

besoin l'architecture elle-même de son sol, pour la suspendre dans les

nuages, comme les palais aériens de la Fata-Morgana, Mme Sand n'en

fut peut-être que plus attiré par ces formes d'une légèreté impalpable,

vers l'idéal qu'elle croyait y apercevoir. Quoique son bras eût été

assez puissant pour sculpter la ronde bosse, sa main était assez

délicate pour avoir tracé aussi ces reliefs insensibles, où l'artiste

semble ne confier à la pierre, à peine renflée, que l'ombre d'une

silhouette ineffaçable. Elle n'était pas étrangère au monde

super-naturel, elle devant qui, comme devant une fille de sa

préférence, la nature semblait avoir dénoué sa ceinture pour lui

dévoiler tous les caprices, les charmes, les jeux, qu'elle prête à la

beauté.

Elle n'en ignorait aucune des plus imperceptibles grâces; elle n'avait

pas dédaigné, elle dont le regard aimait à embrasser des horizonts à

perte de vue, de prendre connaissance des enluminures dont sont peintes

les ailes du papillon; d'étudier le symétrique et merveilleux lacis que

la fougère étend en baldaquin sur le fraisier des bois; d'écouter les

chuchotements des ruisseaux dans les gazons aquatiques, où s'entendent

les sifflements de _la vipère amoureuse_. Elle avait suivi les

saltarelles que dansent les feux-follets au bord des prés et des

marécages, elle avait deviné les demeures chimériques vers lesquelles

leurs bondissements perfides égarent les piétons attardés. Elle avait

prêté l'oreille aux concerts que chantent la cigale et ses amies dans le

chaume des guérets, elle avait appris le nom des habitants de la

république ailée des bois, qu'elle distinguait aussi bien à leurs robes

plumagées qu'à leurs roulades goguenardes ou à leurs cris plaintifs.

Elle connaissait toutes les mollesses de la chair du lis, les

éblouissements de son teint, et aussi tous les désespoirs de

Geneviève[28], la fille énamourée des fleurs, qui ne parvenait point à

imiter leurs douces magnificences.

[Note 28: _André_.]

Elle était visitée dans ses rêves par ces «amis inconnus» qui venaient

la rejoindre, «lorsque prise de détresse sur une grève abandonnée, un

fleuve rapide... l'amenait dans une barque grande et pleine... sur

laquelle elle s'élançait pour partir vers ces rives ignorées, ce pays

des chimères, qui fait paraître la vie réelle un rêve à demi effacé, à

ceux qui s'éprennent dès leur enfance des grandes coquilles de nacre, où

l'on monte pour aborder à ces îles où tous sont beaux et jeunes...

hommes et femmes couronnés de fleurs, les cheveux flottants sur les

épaules... tenant des coupes et des harpes d'une forme étrange... ayant

des chants et des voix qui ne sont pas de ce monde... s'aimant tous

également d'un amour tout divin!... Où des jets d'eau parfumés tombent

dans des bassins d'argent... où des roses bleues croissent dans des

vases de Chine... où les perspectives sont enchantées... où l'on marche

sans chaussure sur des mousses unies comme des tapis de velours... où

l'on court, où l'on chante, en se dispersant à travers des buissons

embaumés!...[29]»

[Note 29: _Lettres d'un voyageur_.]

Elle connaissait si bien «ces amis inconnus» qu'après les avoir revus,

«elle ne pouvait y songer sans palpitations tout le long du jour...»

Elle était une initiée de ce monde hoffmannique, elle qui avait surpris

de si ineffables sourires sur les portraits des morts[30]; elle qui

avait vu sur quelles fêtes les rayons du soleil viennent poser une

auréole, en descendant du haut de quelque vitrage gothique comme un bras

de Dieu, lumineux et intangible, entouré d'un tourbillon d'atomes; elle

qui avait reconnu de si splendides apparitions revêtues de l'or, des

pourpres et des gloires du couchant! Le fantastique n'avait point de

mythe dont elle ne possédât le secret.

[Note 30: _Spiridion_.]

Elle fut donc curieuse de connaître celui qui avait fui à tire-d'ailes

«vers ces paysages impossibles à décrire, mais qui doivent exister

quelque part sur la terre ou dans quelqu'une de ces planètes, dont on

aime à contempler la lumière dans les bois, au coucher de la lune[31].»

Elle voulut voir de ses yeux celui qui, les ayant aussi découverts, ne

voulait plus les déserter, ni jamais faire retourner son coeur et son

imagination à ce monde si semblable aux plages de la Finlande, où l'on

ne peut échapper aux fanges et aux vases bourbeuses qu'en gravissant le

granit décharné des rocs solitaires. Fatiguée de ce songe appesantissant

qu'elle avait appelé Lélia; fatiguée de rêver un impossible grandiose

pétri avec les matériaux de cette terre, elle fut désireuse de

rencontrer cet artiste, _amant d'un impossible_ incorporel, ennuagé,

avoisinant les régions sur-lunaires!

[Note 31: _Lettres d'un voyageur_.]

F. Chopin · 第 15 / 19 段