pas, espèces de corsets ingénieusement bâtis, à dissimuler des coeurs
difformes; elles obligeaient seulement à spiritualiser tous les
contacts, à élever tous les rapports, à aristocratiser toutes les
impressions. Quoi de surprenant, si ses premières habitudes, prises
dans ce monde d'une si noble décence, firent croire à Chopin que les
convenances sociales, au lieu d'être un masque uniforme, dérobant sous
la symétrie des mêmes lignes le caractère de chaque individualité, ne
servaient qu'à contenir les passions sans les étouffer, à leur enlever
la crudité de tons qui les dénature, le réalisme d'expression qui les
rabaisse, le sans-gêne qui les vulgarise, la véhémence qui blase,
l'éxubérance qui lasse, enseignant _aux amants de l'impossible_ à réunir
toutes les vertus que la connaissance du mal fait éclore, à toutes
celles qui font _oublier son existence en parlant à ce qu'on aime_[24];
rendant ainsi presque possible, l'impossible réalisation d'une _Ève,
innocente et tombée, vierge et amante à la fois!_
[Note 24: _Lucrezia Floriani._]
À mesure que ces premiers apperçus de la jeunesse de Chopin
s'enfonçaient dans la perspective des souvenirs, ils gagnaient encore à
ses yeux en grâces, en enchantements, en prestiges, le tenant d'autant
plus sous leur charme, qu'aucune réalité quelque peu contradictoire ne
venait démentir et détruire cette fascination, secrètement cachée dans
un coin de son imagination. Plus cette époque reculait dans le passé,
plus il avançait dans la vie, et plus il s'énamourait des figures qu'il
évoquait dans sa mémoire. C'étaient de superbes portraits en pied ou des
pastels souriants, des médaillons en deuil ou des profils de camées,
quelque gouache aux tons fortement repoussés, tous près d'une pâle et
suave esquisse à la mine de plomb. Cette galerie de beautés si variées
finissait par être toujours présente devant son esprit, par rendre
toujours plus invincibles ses répugnances pour cette liberté d'allure,
cette brutale royauté du caprice, cet acharnement à vider la coupe de la
fantaisie jusqu'à la lie, cette fougueuse poursuite de tous les chocs et
de toutes les disparates de la vie, qui se rencontrent dans le cercle
étrange et constamment mobile qu'on a surnommé la Bohême de Paris.
En parlant de cette période de sa vie passée dans la haute société de
Varsovie, si brillante alors, nous nous plaisons à citer quelques
lignes, qui peuvent plus justement être appliquées à Chopin que d'autres
pages où l'on a cru apercevoir sa ressemblance, mais où nous ne saurions
la retrouver, sinon dans cette proportion faussée que prendrait une
silhouette dessinée sur un tissu élastique, qu'on aurait biaisé par deux
mouvements contraires.
«Doux, sensible, exquis en toutes choses, il avait à quinze ans toutes
les grâces de l'adolescence réunies à la gravité de l'âge mûr. Il resta
délicat de corps comme d'esprit. Mais cette absence de développement
musculaire lui valut de conserver une beauté, une physionomie
exceptionnelle, qui n'avait, pour ainsi dire, ni âge, ni sexe. Ce
n'était point l'air mâle et hardi d'un descendant de cette race
d'antiques magnats, qui ne savaient que boire, chasser et guerroyer; ce
n'était point non plus la gentillesse efféminée d'un chérubin couleur de
rose. C'était quelque chose comme ces créatures idéales que la poésie du
moyen âge faisait servir à l'ornement des temples chrétiens. Un ange
beau de visage, comme une grande femme triste, pur et svelte de forme
comme un jeune dieu de l'Olympe, et pour couronner cet assemblage, une
expression à la fois tendre et sévère, chaste et passionnée.
«C'était là le fond de son être. Rien n'était plus pur et plus exalté en
même temps que ses pensées, rien n'était plus tenace, plus exclusif et
plus minutieusement dévoué que ses affections... Mais cet être ne
comprenait que ce qui était identique à lui-même... le reste n'existait
pour lui que comme une sorte de songe fâcheux auquel il essayait de se
soustraire en vivant au milieu du monde. Toujours perdu dans ses
rêveries, la réalité lui déplaisait. Enfant, il ne pouvait toucher à un
instrument tranchant sans se blesser; homme, il ne pouvait se trouver en
face d'un homme différent de lui sans se heurter contre cette
contradiction vivante...
«Ce qui le préservait d'un antagonisme perpétuel, c'était l'habitude
volontaire et bientôt invétérée de ne point voir et de pas entendre ce
qui lui déplaisait en général, sans toucher à ses affections
personnelles. Les êtres qui ne pensaient pas comme lui devenaient à ses
yeux comme des espèces de fantômes, et, comme il était d'une politesse
charmante, on pouvait prendre pour une bienveillance courtoise ce qui
n'était chez lui qu'un froid dédain, voire une aversion insurmontable...
* * * * *
«Il n'a jamais eu une heure d'expansion, sans la racheter par plusieurs
heures de réserve. Les causes morales en eussent été trop légères, trop
subtiles pour être saisies à l'oeil nu. Il aurait fallu un microscope
pour lire dans son âme où pénétrait si peu de la lumière des vivants...
«Il est fort étrange qu'avec un semblable caractère il pût avoir des
amis. Il en avait pourtant; non seulement ceux de sa mère, qui
estimaient en lui le digne fils d'une noble femme, mais encore des
jeunes gens de son âge qui l'aimaient ardemment et qui étaient aimés de
lui... Il se faisait une haute idée de l'amitié, et, dans l'âge des
premières illusions, il croyait volontiers que ses amis et lui, élevés à
peu près de la même manière et dans les mêmes principes, ne changeraient
jamais d'opinion et ne viendraient point à se trouver en désaccord
formel...
«Il était extérieurement si affectueux, par suite de sa bonne éducation
et de sa grâce naturelle, qu'il avait le don de plaire même à ceux qui
ne le connaissaient pas. Sa ravissante figure prévenait en sa faveur; la
faiblesse de sa constitution le rendait intéressant aux yeux des
femmes; la culture abondante et facile de son esprit, l'originalité
douce et flatteuse de sa conversation, lui gagnaient l'attention des
hommes éclairés. Quant à ceux d'une trempe moins fine, ils aimaient son
exquise politesse et ils y étaient d'autant plus sensibles qu'ils ne
concevaient pas, dans leur franche bonhomie, que ce fût l'exercice d'un
devoir et que la sympathie n'y entrât pour rien.
«Ceux-là, s'ils eussent pu le pénétrer, auraient dit qu'il était plus
aimable qu'aimant; en ce qui les concernait, c'eût été vrai. Mais
comment eussent-ils deviné cela, lorsque ses rares attachements étaient
si vifs, si profonds, et si peu récusables?...
* * * * *
«Dans le détail de la vie, il était d'un commerce plein de charmes.
Toutes les formes de la bienveillance prenaient chez lui une grâce
inusitée et quand il exprimait sa gratitude, c'était avec une émotion
profonde qui payait l'amitié avec usure.
«Il s'imaginait volontiers qu'il se sentait mourir chaque jour; dans
cette pensée, il acceptait les soins d'un ami et lui cachait le peu de
temps qu'il jugeait devoir en profiter. Il avait un grand courage
extérieur et s'il n'acceptait pas, avec l'insouciance héroïque de la
jeunesse, l'idée d'une mort prochaine, il en caressait du moins
l'attente avec une sorte d'amère volupté»[25].
[Note 25: _Lucrezia Floriani._]
* * * * *
C'est vers ces premiers temps de sa jeunesse que remonte son attachement
pour une jeune fille, qui ne cessa jamais de lui porter un sentiment
imprégné d'un pieux hommage. La tempête qui dans un pli de ses rafales
emporta Chopin loin de son pays, comme un oiseau rêveur et distrait
surpris sur la branche d'un arbre étranger, rompit ce premier amour et
déshérita l'exilé d'une épouse dévouée et fidèle en même temps que d'une
patrie. Il ne rencontra plus le bonheur qu'il avait rêvé avec elle, en
rencontrant la gloire à laquelle il n'avait peut-être pas encore songé.
Elle était belle et douce, cette jeune fille, comme une de ces madones
de Luini dont les regards sont chargés d'une grave tendresse. Elle resta
triste, mais calme; la tristesse augmenta sans doute dans cette âme
pure, lorsqu'elle sut que nul dévouement du même genre que le sien ne
vint adoucir l'existence de celui qu'elle eût adoré avec une soumission
ingénue, une piété exclusive; avec cet abandon naïf et sublime qui
transforme la femme en ange.
Celles que la nature accable des dons du génie, si lourds à
porter,--chargés d'une étrange responsabilité et sans cesse entraînés à
l'oublier,--ont probablement le droit de poser des limites aux
abnégations de leur personnalité, étant forcées à ne pas négliger les
soucis de leur gloire pour ceux de leur amour. Mais, il peut se faire
qu'on regrette les divines émotions que procurent les dévouements
absolus, en présence de dons les plus éclatants du génie; car, cette
soumission naïve, cet abandon de l'amour, qui absorbent la femme, son
existence, sa volonté, jusqu'à son nom, dans ceux de l'homme qu'elle
aime, peuvent seuls autoriser cet homme à penser, lorsqu'il quitte la
vie, qu'il l'a partagée avec elle et que son amour fut à même de lui
acquérir ce que, ni l'amant de hasard, ni l'ami de rencontre, n'auraient
pu lui donner: l'honneur de son nom et la paix de son coeur.
Inopinément séparée de Chopin, la jeune fille qui allait être sa fiancée
et ne le devint pas, fut fidèle à sa mémoire, à tout ce qui restait de
lui. Elle entoura ses parents de sa filiale amitié; le père de Chopin ne
voulut pas que le portrait qu'elle en avait dessiné dans des jours
d'espoir, fût jamais remplacé chez lui par aucun autre, fût-il dû à un
pinceau plus expérimenté. Bien des années après, nous avons vu les joues
pâles de cette femme attristée se colorer lentement, comme rougirait
l'albâtre devant une lueur dévoilée, lorsqu'en contemplant ce portrait
son regard rencontrait le regard d'un ami arrivant de Paris.
Dès que ses années de collège furent terminées, Chopin commença ses
études d'harmonie avec le professeur Joseph Elsner, qui lui enseigna la
plus difficile chose à apprendre, la plus rarement sue: à être exigeant
pour soi-même, à tenir compte des avantages qu'on n'obtient qu'à force
de patience et de travail. Son cours musical brillamment achevé, ses
parents voulurent naturellement le faire voyager, lui faire connaître
les artistes célèbres et les belles exécutions des grandes oeuvres. À cet
effet, il fit quelques rapides séjours dans plusieurs villes de
l'Allemagne. En 1830, il avait quitté Varsovie pour une de ces
excursions momentanées, lorsque éclata la révolution du 29 novembre.
Obligé de rester à Vienne, il s'y fit entendre dans quelques concerts;
mais cet hiver-là, le public de Vienne, si intelligent d'habitude, si
promptement saisi de toutes les nuances de l'exécution, de toutes les
finesses de la pensée, fut distrait. Le jeune artiste n'y produisit pas
toute la sensation à laquelle il avait droit de s'attendre. Il quitta
Vienne dans le dessein de se rendre à Londres; mais c'est d'abord à
Paris qu'il vint, avec le projet de ne s'y arrêter que peu de temps. Sur
son passeport, visé pour l'Angleterre, il avait fait ajouter: _passant
par Paris_. Ce mot renfermait son avenir. Longues années après,
lorsqu'il semblait plus qu'acclimaté, naturalisé en France, il disait
encore en riant: «Je ne suis ici qu'en passant».
À son arrivée à Paris, il donna deux concerts où il fut de suite
vivement admiré, autant par la société élégante que par les jeunes
artistes. Nous nous souvenons de sa première apparition dans les salons
de Pleyel, où les applaudissements les plus redoublés semblaient ne pas
suffire à notre enthousiasme, en présence de ce talent qui révélait une
nouvelle phase dans le sentiment poétique, à côté de si heureuses
innovations dans la forme de son art. Contrairement à la plupart des
jeunes arrivants, il n'éprouva pas un instant l'éblouissement et
l'enivrement du triomphe. Il l'accepta sans orgueil et sans fausse
modestie, ne ressentant aucun de ces chatouillements d'une vanité
puérile étalée par les parvenus du succès.
Tous ses compatriotes qui se trouvaient alors à Paris, lui firent
l'accueil le plus affectueusement empressé. À peine arrivé, il fut de
l'intimité de l'hôtel Lambert, où le vieux Pce Adam Czartoryski, sa
femme et sa fille, réunissaient autour d'eux tous les débris de la
Pologne que la dernière guerre avait jetés au loin. La Psse
Marcelline Czartoryska l'attira encore plus dans sa maison; elle fut une
de ses élèves les plus chères, une privilégiée, celle à qui on eût dit
qu'il se plaisait à léguer les secrets de son jeu, les mystères de ses
évocations magiques, comme à la légitime et intelligente héritière de
ses souvenirs et de ses espérances!
Il allait très souvent chez la Csse Louis Plater, née Csse
Brzostowska, appelée _Pani Kasztelanowa_. L'on y faisait beaucoup de
bonne musique, car elle savait accueillir de manière à les encourager,
tous les talents qui promettaient alors de prendre leur essor et de
former une lumineuse pléiade. Chez elle, l'artiste ne se sentait pas
exploité par une curiosité stérile, parfois barbare; par une sorte de
badauderie élégante qui suppute à part soi combien de visites, de dîners
et de soupers, chaque célébrité du jour représente, pour ne point
manquer _d'avoir eu_ celle que la mode impose, sans égarer quelque
générosité excessive sur un nom moins indiqué. La Csse Plater
recevait en vraie grande-dame, dans l'antique sens du mot, où celle qui
l'était se considérait comme la bonne patronne de quiconque entrait dans
son cercle d'élus, sur lesquels elle répandait une bénigne atmosphère.
Tour à tour, fée, muse, marraine, ange-gardien, bienfaitrice délicate,
sachant tout ce qui menace, devinant tout ce qui peut sauver, elle était
pour chacun de nous une aimable protectrice, aussi chérie que respectée,
qui éclairait, réchauffait, élevait son inspiration et manqua à sa vie
quand elle ne fut plus.
Chopin fréquenta beaucoup Mme de Komar et ses filles, la Psse
Ludemille de Beauveau, la Csse Delphine Potocka, dont la beauté, la
grâce indescriptible et spirituelle, ont fait un des types les plus
admirés des reines de salon. Il lui dédia son deuxième _Concerto_, celui
qui contient l'_adagio_ que nous avons mentionné ailleurs. Sa beauté aux
contours si purs faisait dire d'elle, la veille même de sa mort, qu'elle
ressemblait à une statue couchée. Toujours enveloppée de voiles,
d'écharpes, de flots de gaze transparente, qui lui donnaient on ne sait
quelle apparence aérienne, immatérielle, la comtesse n'était pas exempte
d'une certaine affectation; mais ce qu'elle affectait était si exquis,
elle l'affectait avec un charme si distingué, elle était une patricienne
si raffinée dans le choix des attraits dont elle daignait rehausser sa
supériorité native, que l'on ne savait ce qu'il fallait plus admirer en
elle, la nature ou l'art. Son talent, sa voix enchanteresse,
enchaînaient Chopin par un prestige dont il goûtait passionnément le
suave empire. Cette voix était obstinée à vibrer la dernière à son
oreille, à confondre pour lui les plus doux sons de la terre avec les
premiers accords des anges.
Il voyait beaucoup de jeunes gens polonais: Orda qui semblait commander
à un avenir et fut tué en Algérie à vingt ans; Fontana, les comtes
Plater, Grzymala, Ostrowski, Szembeck, le prince Casimir Lubomirski
etc., etc. Les familles polonaises qui dans la suite arrivèrent à Paris,
s'empressant à faire connaissance avec lui, il continua toujours à
fréquenter de préférence un cercle composé en grande partie de ses
compatriotes. Par leur intermédiaire, il resta non seulement au courant
de tout ce qui se passait dans sa patrie, mais dans une sorte de
correspondance musicale avec elle. Il aimait à ce qu'on lui montrât les
poésies, les airs, les chansons nouvelles, qu'en rapportaient ceux qui
venaient en France. Lorsque les paroles de quelqu'un de ces airs lui
plaisaient, il y substituait souvent une mélodie à lui qui se
popularisait rapidement dans son pays, sans que le nom de leur auteur
fût toujours connu. Le nombre de ses pensées dues à la seule inspiration
du coeur étant devenu considérable, Chopin avait songé dans les derniers
temps à les réunir pour les publier. Il n'en eut plus le loisir et
elles restent perdues et dispersées, comme le parfum des fleurs qui
croissent aux endroits inhabités, pour embaumer un jour les sentiers du
voyageur inconnu que le hasard y amène. Nous avons entendu en Pologne
plusieurs de ces mélodies qui lui sont attribuées, dont quelques-unes
seraient vraiment dignes de lui. Mais, qui oserait maintenant faire un
triage incertain entre les inspirations du poète et de son peuple?
La Pologne eut bien des chantres; elle en a qui prennent rang et place
parmi les premiers poètes du monde. Plus que jamais ses écrivains
s'efforcent de faire ressortir les côtés les plus remarquables et les
plus glorieux de son histoire, les côtés les plus saisissants et les
plus pittoresques de son pays et de ses moeurs. Mais Chopin, différant
d'eux en ce qu'il n'en formait pas un dessein prémédité, les surpassa
peut-être en vérité par son originalité. Il n'a pas voulu, n'a pas
cherché ce résultat; il ne se créa pas d'idéal _a priori_. Son art
semblait de prime abord ne point se prêter a une «poésie nationale»;
aussi ne lui demanda-t-il pas plus qu'il ne pouvait donner. Il ne
s'efforça pas de lui faire raconter ce qu'il n'aurait pas su chanter. Il
se souvint de ses gloires patriotiques sans parti pris de les
transporter dans le passé; il comprit les amours et les larmes
contemporaines sans les analyser par avance. Il ne s'étudia, ni ne
s'ingénia à écrire de la musique polonaise; il est possible qu'il eût
été étonné de s'entendre appeler un musicien polonais. Pourtant, il fut
un musicien national par excellence.
N'a-t-on pas vu maintes fois un poète ou un artiste, résumant en lui le
sens poétique d'une société, représenter dans ses créations d'une
manière absolue les types qu'elle renfermait ou voulait réaliser? On l'a
dit à propos de l'épopée d'Homère, des satires d'Horace, des drames de
Caldéron, des scènes de Terburgh, des pastels de Latour. Pourquoi la
musique ne renouvellerait-elle pas à sa manière, un fait pareil?
Pourquoi n'y aurait-il pas un artiste musicien, reproduisant dans son
style et dans son oeuvre, tout l'esprit, le sentiment, le feu et l'idéal
d'une société qui, durant un certain temps, forma un groupe spécial et
caractéristique en un certain pays! Chopin fut ce poète pour son pays et
pour l'époque où il y naquit. Il résuma dans son imagination, il
représenta par son talent, un sentiment poétique inhérent à sa nation et
répandu alors parmi tous ses contemporains.
Comme les vrais poètes nationaux, Chopin chanta sans dessein arrêté,
sans choix préconçu, ce que l'inspiration lui dictait spontanément;
c'est de la sorte que surgit dans ses chants, sans sollicitation et sans
efforts, la forme la plus idéalisée des émotions qui avaient animé son
enfance, accidenté son adolescence, embelli sa jeunesse. C'est ainsi que
se dégagea sous sa plume «l'idéal réel» parmi les siens, si l'on ose
dire; l'idéal vraiment existant jadis, celui dont tout le monde en
général et chacun en particulier se rapprochait par quelque côté. Sans y
prétendre, il rassembla en faisceaux lumineux, des sentiments
confusément ressentis par tous dans sa patrie, fragmentairement
disséminés dans les coeurs, vaguement entrevus par quelques-uns. N'est-ce
pas à ce don de renfermer dans une formule poétique qui séduit les
imaginations de tous les pays, les contours indéfinis des aspirations
éparses, mais souvent rencontrées parmi leurs compatriotes, que se
reconnaissent les artistes nationaux?
Puisqu'on s'attache maintenant, et non sans raison, à recueillir avec
quelque soin les mélodies indigènes des diverses contrées, il nous
paraîtrait plus intéressant encore de prêter quelque attention au
caractère que peut affecter le talent des virtuoses et des compositeurs,
plus spécialement inspirés que d'autres par le sentiment national. Il en
est peu jusques ici dont les oeuvres marquantes sortent de la grande
division qui s'est déjà établie entre la musique italienne, française,
allemande. On peut ce nonobstant présumer, qu'avec l'immense
développement que cet art semble destiné à prendre dans notre siècle,
(renouvelant peut-être pour nous l'ère glorieuse des peintres au
_cinquecento_), il apparaîtra des artistes dont l'individualité fera
naître des distinctions plus fines, plus nuancées, plus ramifiées; dont
les oeuvres porteront l'empreinte d'une originalité puisée dans les
différences d'organisations que la différence de races, de climats et de
moeurs, produit dans chaque pays. Il viendra un temps où un pianiste
américain ne ressemblera pas à un pianiste allemand, où le symphoniste
russe sera tout autre que le symphoniste italien. Il est à prévoir que
dans la musique, comme dans les autres arts, on pourra reconnaître les
influences de la patrie sur les grands et les petits maîtres, _dii
minores_; qu'on pourra distinguer dans les productions de tous le reflet
de l'esprit des peuples, plus complet, plus poétiquement vrai, plus
intéressant à étudier, que dans les ébauches frustes, incorrectes,
incertaines et tremblotantes, des inspirations populaires, si émouvantes
qu'elles soient pour leurs co-nationaux.
Chopin sera rangé alors au nombre des premiers musiciens qui aient ainsi
individualisé en eux le sens poétique d'une seule nation, indépendemment
de toute influence d'école. Et cela, non point seulement parce qu'il a
pris le rhythme des _Polonaises_, des _Mazoures_ des _Krakowiaki_, et
qu'il a appelé de ce nom beaucoup de ses écrits. S'il se fût borné à les
multiplier, il n'eût fait que reproduire toujours le même contour, le
souvenir d'une même chose, d'un même fait: reproduction qui eût été
bientôt fastidieuse en ne servant qu'à propager une seule forme, devenue
promptement plus ou moins monotone. Son nom restera comme celui d'un
poète essentiellement polonais, parce qu'il employa toutes les formes
dont il s'est servi à exprimer une manière de sentir propre à son pays,
presque inconnue ailleurs; parce que l'expression des mêmes sentiments
se retrouve sous toutes les formes et tous les titres qu'il donna à ses
ouvrages. Ses _Préludes_, ses _Études_, ses _Nocturnes_, surtout, ses
_Scherzos_, même ses _Sonates_ et ses _Concertos_,--ses compositions les
plus courtes, aussi bien que les plus considérables,--respirent un même
genre de sensibilité, exprimée à divers dégrés, modifiée et variée en
mille manières, toujours une et homogène. Auteur éminemment subjectif,
Chopin a donné à toutes ses productions une même vie, il a animé toutes
ses créations de sa vie à lui. Toutes ses oeuvres sont donc liées par
l'unité du sujet; leurs beautés, comme leurs défauts, sont toujours les
conséquences d'un même ordre d'émotion, d'un mode exclusif de sentir.
Condition première du poète dont les chants font vibrer à l'unisson tous
les coeurs de sa patrie[26].
[Note 26: Nous nous plaisons à citer ici quelques lignes du Cte Charles
Zaluski, orientaliste et diplomate distingué au service de l'Autriche,
petit fils du Pce Oginski, auteur de la polonaise dont nous avons
parlé plus haut et mentionné la vignette étrange. D'entre beaucoup de
compatriotes de Chopin, le Cte Zaluski, musicien éminent, sut
peut-être le mieux saisir le sens, l'esprit, l'âme, de ses oeuvres.--Dans
un intéressant article sur Chopin, que publia une Revue littéraire de
Vienne, _Die Dioskuren, II. Band_, ce diplomate, qui est un poète
élégant en même temps qu'un orientaliste distingué, dit:
Kein Werk des Meisters ist aber geeigneter, einen Einblick in den
erstaunlichen Reichthum seiner Gedanken zu gewähren, als seine
Präludien. Diese zarten, oft ganz kleinen Vorspiele sind so
stimmungsvoll, dass es kaum möglich ist, beim Anhören derselben sich der
herandringenden poetischen Anregungen zu erwehren. An und für sich
bestimmt, musikalische Intentionen mehr auszudeuten als auszuführen,
zaubern sie lebhafte Bilder hervor, oder so zu sagen selbstentstandene
Gedichte, die dem Herzensdrang entsprechenden Gefühlen Ausdruck zu geben
suchen. Bewegt, leidenschaftlich, zuletzt so wehmüthig ruhig ist das
Prälude in Fis-moll, dass man unwillkürlich daran einen deutlichen
Gedanken knüpft, indem man sagt:
Es rauschen die Föhren in herbstlicher Nacht,
Am Meer die Wogen erbrausen,
Doch wildere Stürme mit böserer Macht
Im Herzen der Sterblichen hausen.
Denn ruht wohl die See bald und seufzet kein Ast,
Das Herz, ach! muss grollen und klagen.
Bis dass ein Glöcklein es mahnet zur Rast
Und jetzo es aufhört zu schlagen!