En ces salons, les bienséances rigoureusement observées ne servaient

pas, espèces de corsets ingénieusement bâtis, à dissimuler des coeurs

difformes; elles obligeaient seulement à spiritualiser tous les

contacts, à élever tous les rapports, à aristocratiser toutes les

impressions. Quoi de surprenant, si ses premières habitudes, prises

dans ce monde d'une si noble décence, firent croire à Chopin que les

convenances sociales, au lieu d'être un masque uniforme, dérobant sous

la symétrie des mêmes lignes le caractère de chaque individualité, ne

servaient qu'à contenir les passions sans les étouffer, à leur enlever

la crudité de tons qui les dénature, le réalisme d'expression qui les

rabaisse, le sans-gêne qui les vulgarise, la véhémence qui blase,

l'éxubérance qui lasse, enseignant _aux amants de l'impossible_ à réunir

toutes les vertus que la connaissance du mal fait éclore, à toutes

celles qui font _oublier son existence en parlant à ce qu'on aime_[24];

rendant ainsi presque possible, l'impossible réalisation d'une _Ève,

innocente et tombée, vierge et amante à la fois!_

[Note 24: _Lucrezia Floriani._]

À mesure que ces premiers apperçus de la jeunesse de Chopin

s'enfonçaient dans la perspective des souvenirs, ils gagnaient encore à

ses yeux en grâces, en enchantements, en prestiges, le tenant d'autant

plus sous leur charme, qu'aucune réalité quelque peu contradictoire ne

venait démentir et détruire cette fascination, secrètement cachée dans

un coin de son imagination. Plus cette époque reculait dans le passé,

plus il avançait dans la vie, et plus il s'énamourait des figures qu'il

évoquait dans sa mémoire. C'étaient de superbes portraits en pied ou des

pastels souriants, des médaillons en deuil ou des profils de camées,

quelque gouache aux tons fortement repoussés, tous près d'une pâle et

suave esquisse à la mine de plomb. Cette galerie de beautés si variées

finissait par être toujours présente devant son esprit, par rendre

toujours plus invincibles ses répugnances pour cette liberté d'allure,

cette brutale royauté du caprice, cet acharnement à vider la coupe de la

fantaisie jusqu'à la lie, cette fougueuse poursuite de tous les chocs et

de toutes les disparates de la vie, qui se rencontrent dans le cercle

étrange et constamment mobile qu'on a surnommé la Bohême de Paris.

En parlant de cette période de sa vie passée dans la haute société de

Varsovie, si brillante alors, nous nous plaisons à citer quelques

lignes, qui peuvent plus justement être appliquées à Chopin que d'autres

pages où l'on a cru apercevoir sa ressemblance, mais où nous ne saurions

la retrouver, sinon dans cette proportion faussée que prendrait une

silhouette dessinée sur un tissu élastique, qu'on aurait biaisé par deux

mouvements contraires.

«Doux, sensible, exquis en toutes choses, il avait à quinze ans toutes

les grâces de l'adolescence réunies à la gravité de l'âge mûr. Il resta

délicat de corps comme d'esprit. Mais cette absence de développement

musculaire lui valut de conserver une beauté, une physionomie

exceptionnelle, qui n'avait, pour ainsi dire, ni âge, ni sexe. Ce

n'était point l'air mâle et hardi d'un descendant de cette race

d'antiques magnats, qui ne savaient que boire, chasser et guerroyer; ce

n'était point non plus la gentillesse efféminée d'un chérubin couleur de

rose. C'était quelque chose comme ces créatures idéales que la poésie du

moyen âge faisait servir à l'ornement des temples chrétiens. Un ange

beau de visage, comme une grande femme triste, pur et svelte de forme

comme un jeune dieu de l'Olympe, et pour couronner cet assemblage, une

expression à la fois tendre et sévère, chaste et passionnée.

«C'était là le fond de son être. Rien n'était plus pur et plus exalté en

même temps que ses pensées, rien n'était plus tenace, plus exclusif et

plus minutieusement dévoué que ses affections... Mais cet être ne

comprenait que ce qui était identique à lui-même... le reste n'existait

pour lui que comme une sorte de songe fâcheux auquel il essayait de se

soustraire en vivant au milieu du monde. Toujours perdu dans ses

rêveries, la réalité lui déplaisait. Enfant, il ne pouvait toucher à un

instrument tranchant sans se blesser; homme, il ne pouvait se trouver en

face d'un homme différent de lui sans se heurter contre cette

contradiction vivante...

«Ce qui le préservait d'un antagonisme perpétuel, c'était l'habitude

volontaire et bientôt invétérée de ne point voir et de pas entendre ce

qui lui déplaisait en général, sans toucher à ses affections

personnelles. Les êtres qui ne pensaient pas comme lui devenaient à ses

yeux comme des espèces de fantômes, et, comme il était d'une politesse

charmante, on pouvait prendre pour une bienveillance courtoise ce qui

n'était chez lui qu'un froid dédain, voire une aversion insurmontable...

* * * * *

«Il n'a jamais eu une heure d'expansion, sans la racheter par plusieurs

heures de réserve. Les causes morales en eussent été trop légères, trop

subtiles pour être saisies à l'oeil nu. Il aurait fallu un microscope

pour lire dans son âme où pénétrait si peu de la lumière des vivants...

«Il est fort étrange qu'avec un semblable caractère il pût avoir des

amis. Il en avait pourtant; non seulement ceux de sa mère, qui

estimaient en lui le digne fils d'une noble femme, mais encore des

jeunes gens de son âge qui l'aimaient ardemment et qui étaient aimés de

lui... Il se faisait une haute idée de l'amitié, et, dans l'âge des

premières illusions, il croyait volontiers que ses amis et lui, élevés à

peu près de la même manière et dans les mêmes principes, ne changeraient

jamais d'opinion et ne viendraient point à se trouver en désaccord

formel...

«Il était extérieurement si affectueux, par suite de sa bonne éducation

et de sa grâce naturelle, qu'il avait le don de plaire même à ceux qui

ne le connaissaient pas. Sa ravissante figure prévenait en sa faveur; la

faiblesse de sa constitution le rendait intéressant aux yeux des

femmes; la culture abondante et facile de son esprit, l'originalité

douce et flatteuse de sa conversation, lui gagnaient l'attention des

hommes éclairés. Quant à ceux d'une trempe moins fine, ils aimaient son

exquise politesse et ils y étaient d'autant plus sensibles qu'ils ne

concevaient pas, dans leur franche bonhomie, que ce fût l'exercice d'un

devoir et que la sympathie n'y entrât pour rien.

«Ceux-là, s'ils eussent pu le pénétrer, auraient dit qu'il était plus

aimable qu'aimant; en ce qui les concernait, c'eût été vrai. Mais

comment eussent-ils deviné cela, lorsque ses rares attachements étaient

si vifs, si profonds, et si peu récusables?...

* * * * *

«Dans le détail de la vie, il était d'un commerce plein de charmes.

Toutes les formes de la bienveillance prenaient chez lui une grâce

inusitée et quand il exprimait sa gratitude, c'était avec une émotion

profonde qui payait l'amitié avec usure.

«Il s'imaginait volontiers qu'il se sentait mourir chaque jour; dans

cette pensée, il acceptait les soins d'un ami et lui cachait le peu de

temps qu'il jugeait devoir en profiter. Il avait un grand courage

extérieur et s'il n'acceptait pas, avec l'insouciance héroïque de la

jeunesse, l'idée d'une mort prochaine, il en caressait du moins

l'attente avec une sorte d'amère volupté»[25].

[Note 25: _Lucrezia Floriani._]

* * * * *

C'est vers ces premiers temps de sa jeunesse que remonte son attachement

pour une jeune fille, qui ne cessa jamais de lui porter un sentiment

imprégné d'un pieux hommage. La tempête qui dans un pli de ses rafales

emporta Chopin loin de son pays, comme un oiseau rêveur et distrait

surpris sur la branche d'un arbre étranger, rompit ce premier amour et

déshérita l'exilé d'une épouse dévouée et fidèle en même temps que d'une

patrie. Il ne rencontra plus le bonheur qu'il avait rêvé avec elle, en

rencontrant la gloire à laquelle il n'avait peut-être pas encore songé.

Elle était belle et douce, cette jeune fille, comme une de ces madones

de Luini dont les regards sont chargés d'une grave tendresse. Elle resta

triste, mais calme; la tristesse augmenta sans doute dans cette âme

pure, lorsqu'elle sut que nul dévouement du même genre que le sien ne

vint adoucir l'existence de celui qu'elle eût adoré avec une soumission

ingénue, une piété exclusive; avec cet abandon naïf et sublime qui

transforme la femme en ange.

Celles que la nature accable des dons du génie, si lourds à

porter,--chargés d'une étrange responsabilité et sans cesse entraînés à

l'oublier,--ont probablement le droit de poser des limites aux

abnégations de leur personnalité, étant forcées à ne pas négliger les

soucis de leur gloire pour ceux de leur amour. Mais, il peut se faire

qu'on regrette les divines émotions que procurent les dévouements

absolus, en présence de dons les plus éclatants du génie; car, cette

soumission naïve, cet abandon de l'amour, qui absorbent la femme, son

existence, sa volonté, jusqu'à son nom, dans ceux de l'homme qu'elle

aime, peuvent seuls autoriser cet homme à penser, lorsqu'il quitte la

vie, qu'il l'a partagée avec elle et que son amour fut à même de lui

acquérir ce que, ni l'amant de hasard, ni l'ami de rencontre, n'auraient

pu lui donner: l'honneur de son nom et la paix de son coeur.

Inopinément séparée de Chopin, la jeune fille qui allait être sa fiancée

et ne le devint pas, fut fidèle à sa mémoire, à tout ce qui restait de

lui. Elle entoura ses parents de sa filiale amitié; le père de Chopin ne

voulut pas que le portrait qu'elle en avait dessiné dans des jours

d'espoir, fût jamais remplacé chez lui par aucun autre, fût-il dû à un

pinceau plus expérimenté. Bien des années après, nous avons vu les joues

pâles de cette femme attristée se colorer lentement, comme rougirait

l'albâtre devant une lueur dévoilée, lorsqu'en contemplant ce portrait

son regard rencontrait le regard d'un ami arrivant de Paris.

Dès que ses années de collège furent terminées, Chopin commença ses

études d'harmonie avec le professeur Joseph Elsner, qui lui enseigna la

plus difficile chose à apprendre, la plus rarement sue: à être exigeant

pour soi-même, à tenir compte des avantages qu'on n'obtient qu'à force

de patience et de travail. Son cours musical brillamment achevé, ses

parents voulurent naturellement le faire voyager, lui faire connaître

les artistes célèbres et les belles exécutions des grandes oeuvres. À cet

effet, il fit quelques rapides séjours dans plusieurs villes de

l'Allemagne. En 1830, il avait quitté Varsovie pour une de ces

excursions momentanées, lorsque éclata la révolution du 29 novembre.

Obligé de rester à Vienne, il s'y fit entendre dans quelques concerts;

mais cet hiver-là, le public de Vienne, si intelligent d'habitude, si

promptement saisi de toutes les nuances de l'exécution, de toutes les

finesses de la pensée, fut distrait. Le jeune artiste n'y produisit pas

toute la sensation à laquelle il avait droit de s'attendre. Il quitta

Vienne dans le dessein de se rendre à Londres; mais c'est d'abord à

Paris qu'il vint, avec le projet de ne s'y arrêter que peu de temps. Sur

son passeport, visé pour l'Angleterre, il avait fait ajouter: _passant

par Paris_. Ce mot renfermait son avenir. Longues années après,

lorsqu'il semblait plus qu'acclimaté, naturalisé en France, il disait

encore en riant: «Je ne suis ici qu'en passant».

À son arrivée à Paris, il donna deux concerts où il fut de suite

vivement admiré, autant par la société élégante que par les jeunes

artistes. Nous nous souvenons de sa première apparition dans les salons

de Pleyel, où les applaudissements les plus redoublés semblaient ne pas

suffire à notre enthousiasme, en présence de ce talent qui révélait une

nouvelle phase dans le sentiment poétique, à côté de si heureuses

innovations dans la forme de son art. Contrairement à la plupart des

jeunes arrivants, il n'éprouva pas un instant l'éblouissement et

l'enivrement du triomphe. Il l'accepta sans orgueil et sans fausse

modestie, ne ressentant aucun de ces chatouillements d'une vanité

puérile étalée par les parvenus du succès.

Tous ses compatriotes qui se trouvaient alors à Paris, lui firent

l'accueil le plus affectueusement empressé. À peine arrivé, il fut de

l'intimité de l'hôtel Lambert, où le vieux Pce Adam Czartoryski, sa

femme et sa fille, réunissaient autour d'eux tous les débris de la

Pologne que la dernière guerre avait jetés au loin. La Psse

Marcelline Czartoryska l'attira encore plus dans sa maison; elle fut une

de ses élèves les plus chères, une privilégiée, celle à qui on eût dit

qu'il se plaisait à léguer les secrets de son jeu, les mystères de ses

évocations magiques, comme à la légitime et intelligente héritière de

ses souvenirs et de ses espérances!

Il allait très souvent chez la Csse Louis Plater, née Csse

Brzostowska, appelée _Pani Kasztelanowa_. L'on y faisait beaucoup de

bonne musique, car elle savait accueillir de manière à les encourager,

tous les talents qui promettaient alors de prendre leur essor et de

former une lumineuse pléiade. Chez elle, l'artiste ne se sentait pas

exploité par une curiosité stérile, parfois barbare; par une sorte de

badauderie élégante qui suppute à part soi combien de visites, de dîners

et de soupers, chaque célébrité du jour représente, pour ne point

manquer _d'avoir eu_ celle que la mode impose, sans égarer quelque

générosité excessive sur un nom moins indiqué. La Csse Plater

recevait en vraie grande-dame, dans l'antique sens du mot, où celle qui

l'était se considérait comme la bonne patronne de quiconque entrait dans

son cercle d'élus, sur lesquels elle répandait une bénigne atmosphère.

Tour à tour, fée, muse, marraine, ange-gardien, bienfaitrice délicate,

sachant tout ce qui menace, devinant tout ce qui peut sauver, elle était

pour chacun de nous une aimable protectrice, aussi chérie que respectée,

qui éclairait, réchauffait, élevait son inspiration et manqua à sa vie

quand elle ne fut plus.

Chopin fréquenta beaucoup Mme de Komar et ses filles, la Psse

Ludemille de Beauveau, la Csse Delphine Potocka, dont la beauté, la

grâce indescriptible et spirituelle, ont fait un des types les plus

admirés des reines de salon. Il lui dédia son deuxième _Concerto_, celui

qui contient l'_adagio_ que nous avons mentionné ailleurs. Sa beauté aux

contours si purs faisait dire d'elle, la veille même de sa mort, qu'elle

ressemblait à une statue couchée. Toujours enveloppée de voiles,

d'écharpes, de flots de gaze transparente, qui lui donnaient on ne sait

quelle apparence aérienne, immatérielle, la comtesse n'était pas exempte

d'une certaine affectation; mais ce qu'elle affectait était si exquis,

elle l'affectait avec un charme si distingué, elle était une patricienne

si raffinée dans le choix des attraits dont elle daignait rehausser sa

supériorité native, que l'on ne savait ce qu'il fallait plus admirer en

elle, la nature ou l'art. Son talent, sa voix enchanteresse,

enchaînaient Chopin par un prestige dont il goûtait passionnément le

suave empire. Cette voix était obstinée à vibrer la dernière à son

oreille, à confondre pour lui les plus doux sons de la terre avec les

premiers accords des anges.

Il voyait beaucoup de jeunes gens polonais: Orda qui semblait commander

à un avenir et fut tué en Algérie à vingt ans; Fontana, les comtes

Plater, Grzymala, Ostrowski, Szembeck, le prince Casimir Lubomirski

etc., etc. Les familles polonaises qui dans la suite arrivèrent à Paris,

s'empressant à faire connaissance avec lui, il continua toujours à

fréquenter de préférence un cercle composé en grande partie de ses

compatriotes. Par leur intermédiaire, il resta non seulement au courant

de tout ce qui se passait dans sa patrie, mais dans une sorte de

correspondance musicale avec elle. Il aimait à ce qu'on lui montrât les

poésies, les airs, les chansons nouvelles, qu'en rapportaient ceux qui

venaient en France. Lorsque les paroles de quelqu'un de ces airs lui

plaisaient, il y substituait souvent une mélodie à lui qui se

popularisait rapidement dans son pays, sans que le nom de leur auteur

fût toujours connu. Le nombre de ses pensées dues à la seule inspiration

du coeur étant devenu considérable, Chopin avait songé dans les derniers

temps à les réunir pour les publier. Il n'en eut plus le loisir et

elles restent perdues et dispersées, comme le parfum des fleurs qui

croissent aux endroits inhabités, pour embaumer un jour les sentiers du

voyageur inconnu que le hasard y amène. Nous avons entendu en Pologne

plusieurs de ces mélodies qui lui sont attribuées, dont quelques-unes

seraient vraiment dignes de lui. Mais, qui oserait maintenant faire un

triage incertain entre les inspirations du poète et de son peuple?

La Pologne eut bien des chantres; elle en a qui prennent rang et place

parmi les premiers poètes du monde. Plus que jamais ses écrivains

s'efforcent de faire ressortir les côtés les plus remarquables et les

plus glorieux de son histoire, les côtés les plus saisissants et les

plus pittoresques de son pays et de ses moeurs. Mais Chopin, différant

d'eux en ce qu'il n'en formait pas un dessein prémédité, les surpassa

peut-être en vérité par son originalité. Il n'a pas voulu, n'a pas

cherché ce résultat; il ne se créa pas d'idéal _a priori_. Son art

semblait de prime abord ne point se prêter a une «poésie nationale»;

aussi ne lui demanda-t-il pas plus qu'il ne pouvait donner. Il ne

s'efforça pas de lui faire raconter ce qu'il n'aurait pas su chanter. Il

se souvint de ses gloires patriotiques sans parti pris de les

transporter dans le passé; il comprit les amours et les larmes

contemporaines sans les analyser par avance. Il ne s'étudia, ni ne

s'ingénia à écrire de la musique polonaise; il est possible qu'il eût

été étonné de s'entendre appeler un musicien polonais. Pourtant, il fut

un musicien national par excellence.

N'a-t-on pas vu maintes fois un poète ou un artiste, résumant en lui le

sens poétique d'une société, représenter dans ses créations d'une

manière absolue les types qu'elle renfermait ou voulait réaliser? On l'a

dit à propos de l'épopée d'Homère, des satires d'Horace, des drames de

Caldéron, des scènes de Terburgh, des pastels de Latour. Pourquoi la

musique ne renouvellerait-elle pas à sa manière, un fait pareil?

Pourquoi n'y aurait-il pas un artiste musicien, reproduisant dans son

style et dans son oeuvre, tout l'esprit, le sentiment, le feu et l'idéal

d'une société qui, durant un certain temps, forma un groupe spécial et

caractéristique en un certain pays! Chopin fut ce poète pour son pays et

pour l'époque où il y naquit. Il résuma dans son imagination, il

représenta par son talent, un sentiment poétique inhérent à sa nation et

répandu alors parmi tous ses contemporains.

Comme les vrais poètes nationaux, Chopin chanta sans dessein arrêté,

sans choix préconçu, ce que l'inspiration lui dictait spontanément;

c'est de la sorte que surgit dans ses chants, sans sollicitation et sans

efforts, la forme la plus idéalisée des émotions qui avaient animé son

enfance, accidenté son adolescence, embelli sa jeunesse. C'est ainsi que

se dégagea sous sa plume «l'idéal réel» parmi les siens, si l'on ose

dire; l'idéal vraiment existant jadis, celui dont tout le monde en

général et chacun en particulier se rapprochait par quelque côté. Sans y

prétendre, il rassembla en faisceaux lumineux, des sentiments

confusément ressentis par tous dans sa patrie, fragmentairement

disséminés dans les coeurs, vaguement entrevus par quelques-uns. N'est-ce

pas à ce don de renfermer dans une formule poétique qui séduit les

imaginations de tous les pays, les contours indéfinis des aspirations

éparses, mais souvent rencontrées parmi leurs compatriotes, que se

reconnaissent les artistes nationaux?

Puisqu'on s'attache maintenant, et non sans raison, à recueillir avec

quelque soin les mélodies indigènes des diverses contrées, il nous

paraîtrait plus intéressant encore de prêter quelque attention au

caractère que peut affecter le talent des virtuoses et des compositeurs,

plus spécialement inspirés que d'autres par le sentiment national. Il en

est peu jusques ici dont les oeuvres marquantes sortent de la grande

division qui s'est déjà établie entre la musique italienne, française,

allemande. On peut ce nonobstant présumer, qu'avec l'immense

développement que cet art semble destiné à prendre dans notre siècle,

(renouvelant peut-être pour nous l'ère glorieuse des peintres au

_cinquecento_), il apparaîtra des artistes dont l'individualité fera

naître des distinctions plus fines, plus nuancées, plus ramifiées; dont

les oeuvres porteront l'empreinte d'une originalité puisée dans les

différences d'organisations que la différence de races, de climats et de

moeurs, produit dans chaque pays. Il viendra un temps où un pianiste

américain ne ressemblera pas à un pianiste allemand, où le symphoniste

russe sera tout autre que le symphoniste italien. Il est à prévoir que

dans la musique, comme dans les autres arts, on pourra reconnaître les

influences de la patrie sur les grands et les petits maîtres, _dii

minores_; qu'on pourra distinguer dans les productions de tous le reflet

de l'esprit des peuples, plus complet, plus poétiquement vrai, plus

intéressant à étudier, que dans les ébauches frustes, incorrectes,

incertaines et tremblotantes, des inspirations populaires, si émouvantes

qu'elles soient pour leurs co-nationaux.

Chopin sera rangé alors au nombre des premiers musiciens qui aient ainsi

individualisé en eux le sens poétique d'une seule nation, indépendemment

de toute influence d'école. Et cela, non point seulement parce qu'il a

pris le rhythme des _Polonaises_, des _Mazoures_ des _Krakowiaki_, et

qu'il a appelé de ce nom beaucoup de ses écrits. S'il se fût borné à les

multiplier, il n'eût fait que reproduire toujours le même contour, le

souvenir d'une même chose, d'un même fait: reproduction qui eût été

bientôt fastidieuse en ne servant qu'à propager une seule forme, devenue

promptement plus ou moins monotone. Son nom restera comme celui d'un

poète essentiellement polonais, parce qu'il employa toutes les formes

dont il s'est servi à exprimer une manière de sentir propre à son pays,

presque inconnue ailleurs; parce que l'expression des mêmes sentiments

se retrouve sous toutes les formes et tous les titres qu'il donna à ses

ouvrages. Ses _Préludes_, ses _Études_, ses _Nocturnes_, surtout, ses

_Scherzos_, même ses _Sonates_ et ses _Concertos_,--ses compositions les

plus courtes, aussi bien que les plus considérables,--respirent un même

genre de sensibilité, exprimée à divers dégrés, modifiée et variée en

mille manières, toujours une et homogène. Auteur éminemment subjectif,

Chopin a donné à toutes ses productions une même vie, il a animé toutes

ses créations de sa vie à lui. Toutes ses oeuvres sont donc liées par

l'unité du sujet; leurs beautés, comme leurs défauts, sont toujours les

conséquences d'un même ordre d'émotion, d'un mode exclusif de sentir.

Condition première du poète dont les chants font vibrer à l'unisson tous

les coeurs de sa patrie[26].

[Note 26: Nous nous plaisons à citer ici quelques lignes du Cte Charles

Zaluski, orientaliste et diplomate distingué au service de l'Autriche,

petit fils du Pce Oginski, auteur de la polonaise dont nous avons

parlé plus haut et mentionné la vignette étrange. D'entre beaucoup de

compatriotes de Chopin, le Cte Zaluski, musicien éminent, sut

peut-être le mieux saisir le sens, l'esprit, l'âme, de ses oeuvres.--Dans

un intéressant article sur Chopin, que publia une Revue littéraire de

Vienne, _Die Dioskuren, II. Band_, ce diplomate, qui est un poète

élégant en même temps qu'un orientaliste distingué, dit:

Kein Werk des Meisters ist aber geeigneter, einen Einblick in den

erstaunlichen Reichthum seiner Gedanken zu gewähren, als seine

Präludien. Diese zarten, oft ganz kleinen Vorspiele sind so

stimmungsvoll, dass es kaum möglich ist, beim Anhören derselben sich der

herandringenden poetischen Anregungen zu erwehren. An und für sich

bestimmt, musikalische Intentionen mehr auszudeuten als auszuführen,

zaubern sie lebhafte Bilder hervor, oder so zu sagen selbstentstandene

Gedichte, die dem Herzensdrang entsprechenden Gefühlen Ausdruck zu geben

suchen. Bewegt, leidenschaftlich, zuletzt so wehmüthig ruhig ist das

Prälude in Fis-moll, dass man unwillkürlich daran einen deutlichen

Gedanken knüpft, indem man sagt:

Es rauschen die Föhren in herbstlicher Nacht,

Am Meer die Wogen erbrausen,

Doch wildere Stürme mit böserer Macht

Im Herzen der Sterblichen hausen.

Denn ruht wohl die See bald und seufzet kein Ast,

Das Herz, ach! muss grollen und klagen.

Bis dass ein Glöcklein es mahnet zur Rast

Und jetzo es aufhört zu schlagen!

F. Chopin · 第 14 / 19 段