[Note 23: On ne saurait reprocher au polonais de manquer d'harmonie

et d'être dépourvu d'attrait musical. Ce n'est pas la fréquence des

consonnes qui constitue toujours et absolument la dureté d'une langue,

mais le mode de leur association; on pourrait même dire que

quelques-unes n'ont un coloris terne et froid, que par l'absence de sons

bien déterminés et fortement marqués. C'est la rencontre désagréable et

disharmonieuse de consonnes hétérogènes, qui blesse péniblement les

habitudes d'une oreille délicate et cultivée; c'est le retour répété de

certaines consonnes bien accouplées qui ombre, rhythme le langage, lui

donne de la vigueur, la prépondérance des voyelles ne produisant qu'une

sorte de teinte claire et pâle qui demande à être relevée par des

rembrunissements. Les langues slaves emploient, il est vrai, beaucoup de

consonnes, mais en général avec des rapprochements sonores, quelquefois

flatteurs à l'ouïe, presque jamais tout à fait discordants, même alors

qu'il sont plus frappants que mélodieux. La qualité de leurs sons est

riche, pleine et très nuancée; ils ne restent point resserrés dans une

sorte de médium étroit, mais s'étendent dans un registre considérable

par la variété des intonations qu'on leur applique, tantôt basses,

tantôt hautes. Plus on avance vers l'orient, et plus ce trait

philologique s'accentue; on le rencontre dans les langues sémitiques: en

chinois, le même mot prend un sens totalement différent, selon le

diapason sur lequel on le prononce. Le L slave, cette lettre presque

impossible à prononcer à ceux qui ne l'ont pas appris dès leur enfance,

n'a rien de sec. Elle donne à l'ouïe l'impression que produit sur nos

doigts un épais velours de laine, rude et souple à la fois. La réunion

des consonnes clapotantes étant rare en polonais, les assonances très

aisément multipliées, cette comparaison pourrait s'appliquer à

l'ensemble de l'effet qu'il produit sur l'oreille des étrangers. On y

rencontre beaucoup de mots imitant le bruit propre aux objets qu'ils

désignent. Les répétitions réitérées du _ch_ (_h_ aspiré), du _sz_ (_ch_

en français), du _rz_, du _cz_, si effrayants à un oeil profane et dont

le timbre n'a pour la plupart rien de barbare, (ils se prononcent à peu

près comme _geai_ et _tche_), facilitent ces minologies. Le mot

_dzwiek_, _son_, (lisez _dzwienque_), en offre un exemple assez

caractéristique; il paraîtrait difficile de mieux reproduire la

sensation que la résonance d'un diapason fait éprouver à

l'oreille.--Entre les consonnes accumulées dans des groupes qui

produisent des tons très divers, tantôt métalliques, tantôt

bourdonnants, sifflants ou grondants, il s'entremêle des diphthongues

nombreuses et des voyelles qui deviennent souvent quelque peu nasales,

l'_a_ et l'_e_ étant prononcés comme _on_ et _in_ lorsqu'ils sont

accompagnés d'une cédille: _a_, _e_. À côté du _c_ (_tse_) qu'on dit

avec une grande mollesse, quelquefois _c_ (_tsic_), le _s_ accentué,

_s_, est presque gazouillé. Le _z_ a trois sons; on croirait l'accord

d'un ton. Le _z_ (_iais_), le _z_ (_zed_) et le _z_ (_zied_). L'_y_

forme une voyelle d'un son étouffé, _eu_, que nous ne saurions pas plus

reproduire en français que celui du _l_; aussi bien que lui, elle donne

un chatoyant ineffable à la langue.--Ces éléments fins et déliés

permettent aux femmes de prendre dans leurs discours un accent chantant

ou traînant, qu'elles transportent d'ordinaire aux autres langues, où le

charme, devenant défaut, déroute au lieu de plaire. Que de choses, que

de personnes qui, à peine transportées dans un milieu dont l'air

ambiant, le courant de pensées diverses, ne comportent pas un genre de

grâce, d'expression, d'attrait, ce qui en elles était fascinant et

irrésistible devient choquant et agaçant, uniquement parce que ces mêmes

séductions sont placées sous le rayon d'un autre éclairage; parce que

les ombres y perdant leurs profondeurs, les reflets lumineux n'ont plus

leur éclat et leurs signifiances. En parlant leur langue, les Polonaises

ont encore l'habitude de faire succéder à des espèces de récitatifs et

de thrénodies improvisées, lorsque les sujets qui les occupent sont

sérieux et mélancoliques, un petit parler gras et zézayant comme celui

des enfants. Est-ce pour garder et manifester les privilèges de leur

suzeraineté féminine, au moment même où elles ont condescendu à être

graves comme des sénateurs, de bon conseil comme le ministre d'un règne

précédent et sage, profondes comme un vieux théologien, subtiles comme

un métaphysicien allemand? Mais, pour peu que la Polonaise soit en veine

de gaieté, en train de laisser luire les feux de ses charmes, de laisser

s'exhaler les parfums de son esprit, comme la fleur qui penche son

calice sous le chaud rayon d'un soleil de printemps pour répandre dans

les airs ses senteurs, on dirait son âme que tout mortel voudrait

aspirer et imboire comme une bouffée de félicité arrivée des régions du

paradis... elle ne semble plus se donner la peine d'articuler ses mots,

comme les humbles habitants de cette vallée de larmes. Elle se met à

rossignoler; les phrases deviennent des roulades qui montent aux plus

haut de la gamme d'un soprano enchanteur, ou bien les périodes se

balancent en trilles qu'on dirait le tremblement d'une goutte de rosée;

triomphes charmants, hésitation plus charmantes encore, entrecoupées de

petits rires perlés, de petits cris interjectifs! Puis viennent de

petits points d'orgues dans les notes sublimes du registre de la voix,

lesquels descendent rapidement par on ne sait quelle succession

chromatique de demi-tons et quarts de ton, pour s'arrêter sur une note

grave et poursuivre des modulations infinies, brusqués, originales, qui

dépaysent l'oreille inaccoutumée à ce gentil ramage, qu'une légère

teinte d'ironie revêt par moments d'un faux-air de moquerie narquoise

particulier au chant de certains oiseaux. Comme les Vénitiennes, les

Polonaises aiment à _zinzibuler_ et, des diastèmes piquants, des

azophies imprévues, des nuances charmantes, se trouvent tout

naturellement mêlés à cette caqueterie mignonne qui fait tomber les

paroles de leurs lèvres, tantôt comme une poignée de perles qui

s'éparpillent et résonnent sur une vasque d'argent, tantôt comme des

étincelles qu'elles regardent curieusement briller et s'éteindre, à

moins que l'une d'elles n'aille s'ensevelir dans un coeur qu'elle peut

dévorer et dessécher s'il ne possède point le secret de la réaction;

qu'elle peut allumer comme une haute flamme d'héroïsme et de gloire,

comme un phare bienfaisant dans les tempêtes de la vie. En tout cas,

quelqu'emploi qu'elles en fassent, la langue polonaise est dans la

bouche des femmes bien plus douce et plus caressante que dans celle des

hommes.--Quand eux ils se piquent de la parler avec élégance, ils lui

impriment une sonorité mâle qui semble pouvoir s'adapter très

énergiquement aux mouvements de l'éloquence, autrefois si cultivée en

Pologne. La poésie puise dans ces matériaux si nombreux et variés, une

diversité de rhythmes et de prosodies; une abondance de rimes et de

consonances, qui lui rendent possible de suivre, musicalement en quelque

sorte, le coloris des sentiments et des scènes qu'elle dépeint, non

seulement en courtes onomatopées, mais durant de longues tirades.--On a

comparé avec raison l'analogie du polonais et du russe, à celle qui

existe entre le latin et l'italien. En effet, la langue russe est plus

mélismatique, plus alanguie, plus soupirée. Son cadencement est

particulièrement approprié au chant, si bien que ses belles poésies,

celles de Zukowski et de Pouschkine, paraissent renfermer une mélodie

toute dessinée par le mètre des vers. Il semble qu'on n'ait qu'à dégager

un _arioso_ ou un doux _cantabile_ de certaines stances, telles que le

_Châle noir_, le _Talismann_, et bien d'autres.--L'ancien slavon, qui

est la langue de l'Église d'Orient, a un tout autre caractère. Une

grande majesté y prédomine; plus gutturale que les autres idiomes qui en

découlent, elle est sévère et monotone avec grandeur, comme les

peintures byzantines conservées dans le culte auquel elle est

incorporée. Elle a bien la physionomie d'une langue sacrée qui n'a servi

qu'à un seul sentiment, qui n'a point été modulée, façonnée, énervée,

par de profanes passions, ni aplatie et réduite à de mesquines

proportions par de vulgaires besoins.]

L'élégance matérielle était aussi naturelle à Chopin que celle de

l'esprit. Elle se trahissait autant dans les objets qui lui

appartenaient, que dans ses manières distinguées. Il avait la

coquetterie des appartements; aimant beaucoup les fleurs, il en ornait

toujours le sien. Sans approcher de l'éclatante richesse dont à cette

époque quelques-unes des célébrités de Paris décoraient leurs demeures,

il gardait sur ce point, ainsi que sur le chapitre des élégances de

cannes, d'épingles, de boutons, des bijoux fort à la mode alors,

l'instinctive ligne du _comme il faut_, entre le trop et le trop peu.

Comme il ne confondait son temps, sa pensée, ses démarches, avec ceux

de personne, la société des femmes lui était souvent plus commode en ce

qu'elle obligeait à moins de rapports subséquents. Ayant toujours

conservé une exquise pureté intérieure que les orages de la vie ont peu

troublé, jamais souillé, car ils n'ébranlèrent jamais en lui le goût du

bien, l'inclination vers l'honnête, le respect de la vertu, la foi en la

sainteté, Chopin ne perdit jamais cette naïveté juvénile qui permet de

se trouver agréablement dans un cercle dont la vertu, l'honnêteté, la

respectabilité, font les principaux frais et le plus grand charme. Il

aimait les causeries sans portée des gens qu'il estimait; il se

complaisait aux plaisirs enfantins des jeunes personnes. Il passait

volontiers de soirées entières à jouer au colin-maillard avec de jeunes

filles, à leur conter des historiettes amusantes ou cocasses, à les

faire rire de ces rires fous de la jeunesse qui fout encore plus plaisir

à entendre que le chant de la fauvette.

Tout cela réuni faisait que Chopin, si intimement lié avec quelques-unes

des personnalités les plus marquantes du mouvement artistique et

littéraire d'alors que leurs existences semblaient n'en faire qu'une,

resta néanmoins un étranger au milieu d'elles. Son individualité ne se

fondit avec aucune autre. Personne d'entre les Parisiens n'était à même

de comprendre cette réunion, accomplie dans les plus hautes régions de

l'être, entre les aspirations du génie et la pureté des désirs. Encore

moins pouvait-on sentir le charme de cette noblesse infuse, de cette

élégance innée, de cette chasteté virile, d'autant plus savoureuse

qu'elle était plus inconsciente de ses dédains pour le charnel vulgaire

là, où tous croyaient que l'imagination ne pouvait être coulée dans les

moules d'un chef-d'oeuvre, que chauffée à blanc dans les hauts fourneaux

d'une sensualité âcre et pleine d'infâmes scories!

Mais, une des plus précieuses prérogatives de la pureté intérieure étant

de ne pas deviner les raffinements, de ne pas apercevoir les cynismes de

l'impudeur, Chopin se sentait oppressé par le voisinage de certaines

personnalités dont l'oeil n'avait plus de transparence, dont l'haleine

était impure, dont les lèvres se plissaient comme celles d'un satyre,

sans se douter le moins du monde que des faits, qu'il appelait les

écarts du génie, étaient élevés à la hauteur d'un culte envers la déesse

Matière! Le lui eût-on dit mille fois, jamais on ne lui eût persuadé que

la rudesse baroque des manières, le parler sans-gêne des appétits

indignes, les envieuses diatribes contre les riches et les grands,

étaient autre chose que le manque d'éducation d'une classe inférieure.

Jamais il n'eût cru que chaque pensée lascive, chaque espoir honteux,

chaque souhait rapace, chaque voeu homicide, était l'encens offert à

cette basse idole et que chacune de ces exhalaisons, devenue si vite

d'étourdissante, fétide, était reçue dans les cassolettes de similor

d'une poésie menteuse, comme un hommage de plus dans l'apothéose

sacrilège!

La campagne et la vie de château lui convenaient tellement, que pour en

jouir il acceptait une société qui ne lui convenait pas du tout. On

pourrait en induire qu'il lui était plus aisé d'abstraire son esprit des

gens qui l'entouraient, de leur partage bruyant comme le son des

castagnettes, que d'abstraire ses sens de l'air étouffé, de la lumière,

terne, des tableaux prosaïques de la ville, où les passions sont

excitées et surexcitées à chaque pas, les organes rarement flattés. Ce

que l'on y voit, ce que l'on y entend, ce que l'on y sent, frappe au

lieu de bercer, fait sortir de soi, au lieu de faire rentrer en soi.

Chopin en souffrait, mais ne se rendait pas compte de ce qui

l'offusquait, aussi longtemps que des salons amis l'attendirent et que

la lutte des opinions littéraires et artistiques le préoccupa vivement.

L'art pouvait lui faire oublier la nature; le beau dans les créations de

l'homme pouvait lui remplacer pour quelque temps le beau des créations

de Dieu; aussi, aimait-il Paris. Mais, il était heureux chaque fois

qu'il pouvait le laisser loin derrière lui!

À peine était-il arrivé dans une maison de campagne, à peine se

voyait-il entouré de jardins, de vergers, de potagers, d'arbres, de

hautes herbes, de fleurs telles quelles, qu'il semblait un autre homme,

un homme transfiguré. L'appétit lui revenait, sa gaieté débordait, ses

bons-mots pétillaient. Il s'amusait de tout avec tous, devenait

ingénieux à varier les amusements, à multiplier les épisodes égayants de

cette existence au grand air qui le ranimait, de cette liberté rustique

si fort de son goût. La promenade ne l'ennuyait pas; il pouvait beaucoup

marcher et roulait volontiers en voiture. Il observait et décrivait peu

ces paysages agrestes; cependant il était aisé de remarquer qu'il en

avait une impression très vive. À quelques mots qui lui échappaient, on

eût dit qu'il se sentait plus près de sa patrie en se trouvant au milieu

des blés, des prés, des haies, des foins, des fleurs des champs, des

bois qui partout ont les mêmes senteurs. Il préférait se voir entre les

laboureurs, les faucheurs, les moissonneurs, qui dans tous les pays se

ressemblent un peu, qu'entre les rues et les maisons, les ruisseaux et

les gamins de Paris, qui certes ne ressemblent à rien et ne peuvent rien

rappeler à personne, tout l'ensemble gigantesque, souvent discordant, de

la «grand' ville», a quelque chose d'écrasant pour des natures

sensitives et maladives.

En outre, Chopin aimait à travailler à la campagne, comme si cet air

pur, sain et pénétrant, ravigotait son organisme qui s'étiolait au

milieu de la fumée et de l'air épais de la rue! Plusieurs de ses

meilleurs ouvrages écrits durant ses _villeggiature_, renferment

peut-être le souvenir de ses meilleurs jours d'alors.

VI.

Chopin est né à Zelazowa-Wola, près de Varsovie, en 1810. Par un hasard

rare chez les enfants, il ne gardait pas le souvenir de son âge dans ses

premières années; il paraît que la date de sa naissance ne fut fixée

dans sa mémoire que par une montre, dont une grande artiste, une vraie

musicienne, lui fit cadeau en 1820, avec cette inscription: «_Madame

Catalani, à Frédéric Chopin âgé de dix ans_». Le pressentiment de la

femme douée, donna peut-être à l'enfant timide la prescience de son

avenir! Rien d'extraordinaire ne marqua du reste le cours de ses

premières années. Son développement intérieur traversa probablement peu

de phases, n'eut que peu de manifestations. Comme il était frêle et

maladif, l'attention de sa famille se concentra sur sa santé. Dès lors

sans doute il prit l'habitude de cette affabilité, de cette bonne grâce

générale, de cette discrétion sur tout ce qui le faisait souffrir, nées

du désir de rassurer les inquiétudes qu'il occasionnait.

Aucune précocité dans ses facultés, aucun signe précurseur d'un

remarquable épanouissement, ne révélèrent dans sa première jeunesse une

future supériorité d'âme, d'esprit ou de talent. En voyant ce petit

être souffrant et souriant, toujours patient et enjoué, on lui sut

tellement gré de ne devenir ni maussade, ni fantasque, que l'on se

contenta sans doute de chérir ses qualités, sans se demander s'il

donnait son coeur sans réserve et livrait le secret de toutes ses

pensées. Il est des âmes qui, à l'entrée de la vie, sont comme de riches

voyageurs amenés par le sort au milieu de simples pâtres, incapables de

reconnaître le haut rang de leurs hôtes; tant que ces êtres supérieurs

demeurent avec eux, ils les comblent de dons qui sont nuls relativement

à leur propre opulence, suffisants toutefois pour émerveiller des coeurs

ingénus et répandre le bonheur au sein de leurs paisibles accoutumances.

Ces êtres donnent en affectueuses expansions bien plus que ceux qui les

entourent; on est charmé, heureux, reconnaissant, on suppose qu'ils ont

été généreux, tandis qu'en réalité ils n'ont encore été que peu

prodigues de leurs trésors.

Les habitudes que Chopin connut avant toutes autres, entre lesquelles il

grandit comme dans un berceau solide et moëlleux, furent celles d'un

intérieur uni, calme, occupé; aussi ces exemples de simplicité, de piété

et de distinction, lui restèrent toujours les plus doux et les plus

chers. Les vertus domestiques, les coutumes religieuses, les charités

pieuses, les modesties rigides, l'entourèrent d'une pure atmosphère, où

son imagination prit ce velouté tendre des plantes qui ne furent jamais

exposées aux poussières des grands chemins.

La musique lui fut enseignée de bonne heure. À neuf ans il commença à

l'apprendre et fut bientôt confié à un disciple passionné de Sébastien

Bach, Zywna, qui dirigea ses études durant de longues années selon les

errements d'une école entièrement classique. Il est à supposer que

lorsque, d'accord avec ses désirs et sa vocation, sa famille lui faisait

embrasser la carrière de musicien, aucun prestige de vaine gloriole,

aucune perspective fantastique, n'éblouissaient leurs yeux et leurs

espérances. On le fit travailler sérieusement et consciencieusement,

afin qu'il fût un jour maître savant et habile, sans s'inquiéter outre

mesure du plus ou moins de retentissement qu'obtiendraient les fruits de

ces leçons et de ces labeurs du devoir.

Il fut placé assez jeune dans un des premiers collèges de Varsovie,

grâce à la généreuse et intelligente protection que le prince Antoine

Radziwill accorda toujours aux arts et aux jeunes talents, dont il

reconnaissait la portée avec le coup d'oeil d'un homme et d'un artiste

distingué. Le prince Radziwill ne cultivait pas la musique en simple

dilettante; il fut compositeur remarquable. Sa belle partition de

_Faust_, publiée il y a nombre d'années, continue d'être exécuté chaque

hiver par l'académie de chant de Berlin. Elle nous semble encore

supérieure, par son intime appropriation aux tonalités des sentiments de

l'époque où la première partie de ce poème fut écrite, à diverses

tentatives pareilles faites de son temps.

En subvenant aux moyens assez restreints de la famille de Chopin, le

prince fit à celui-ci l'inappréciable don d'une belle éducation, dont

aucune partie ne resta négligée. Son esprit élevé le mettant à même de

comprendre toutes les exigences de la carrière d'un artiste, ce fut lui

qui, depuis l'entrée de son protégé au collège jusqu'à l'achèvement

complet de ses études, paya sa pension par l'entremise d'un ami, M.

Antoine Korzuchowski, lequel garda toujours avec Chopin les relations

d'une cordiale et constante amitié. De plus, le prince Radziwill faisait

souvent intervenir Chopin aux parties de campagne, aux soirées, aux

dîners qu'il donnait, plus d'une anecdote se rattacha dans la mémoire du

jeune homme à ces charmants instants, qu'animait tout le _brio_ de la

gaieté polonaise. Il y joua souvent un rôle piquant, par son esprit

comme par son talent, gardant le souvenir attendri de plus d'une beauté

rapidement passée devant ses yeux. Dans le nombre, la jeune Psse

Élise, fille du prince, morte à la première fleur de l'âge, lui laissa

la plus suave impression d'un ange pour un moment exilé ici-bas.

Le charmant et facile caractère que Chopin apporta sur les bancs de

l'école, le fit promptement aimer de ses camarades, en particulier du

prince Calixte Czetwertynski et de ses frères. Lorsque arrivaient les

fêtes et, les vacances, il allait souvent les passer avec eux chez leur

mère, la Psse Idalie Czetwertynska, qui cultivait la musique avec un

vrai sentiment de ses beautés et qui bientôt sut découvrir le poète dans

le musicien. La première peut-être, elle fit connaître à Chopin le

charme d'être entendu en même temps qu'écouté. La princesse était belle

encore et possédait un esprit sympathique, uni à de hautes vertus, à de

charmantes qualités. Son salon était un des plus brillants et des plus

recherchés de Varsovie; Chopin y rencontra souvent les femmes les plus

distinguées de cette capitale. Il y connut ces séduisantes beautés dont

la célébrité était européenne, alors que Varsovie était si enviée pour

l'éclat, l'élégance, la grâce de sa société. Il eut l'honneur d'être

présenté chez la Psse de Lowicz, par l'entremise de la Psse

Czetwertynska; celle-ci le rapprocha aussi de la Csse Zamoyska, de la

Psse Micheline Radziwill, de la Psse Thérèse Jablonowska, ces

enchanteresses qu'entouraient tant d'autres beautés moins renommées.

Bien jeune encore, il lui arriva de cadencer leurs pas aux accords de

son piano. Dans ces réunions, qu'on eût dit des assemblées de fées, il

put surprendre bien des fois peut-être, rapidement dévoilés dans le

tourbillon de la danse, les secrets de ces coeurs exaltés et tendres; il

put lire sans peine dans ces âmes qui se penchaient avec attrait et

amitié vers son adolescence. Là, il put apprendre de quel mélange de

levain et de pâte de rose, de salpêtre et de larmes angéliques, est

pétri l'idéal poétique des femmes de sa nation. Quand ses doigts

distraits couraient sur les touches et en tiraient subitement quelques

émouvants accords, il put entrevoir comment coulent les pleurs furtifs

des jeunes filles éprises, des jeunes femmes négligées; comment

s'humectent les yeux des jeunes hommes amoureux et jaloux de gloire. Ne

vit-il pas souvent alors quelque belle enfant, se détachant des groupes

nombreux, s'approcher de lui et lui demander un simple _prélude_?

S'accoudant sur le piano pour soutenir sa tête rêveuse de sa belle main,

dont les pierreries enchâssées dans les bagues et les bracelets

faisaient valoir la fine transparence, elle laissait deviner sans y

songer le chant que chantait son coeur, dans un regard humide où perlait

une larme, dans sa prunelle ardente où le feu de l'inspiration luisait!

N'advint-il pas bien souvent aussi que tout un groupe, pareil à des

nymphes folâtres, voulant obtenir de lui quelque valse d'une

vertigineuse rapidité, l'environna de sourires qui le mirent d'emblée à

l'unisson de leurs gaietés?

Là, il vit déployer les chastes grâces de ses captivantes compatriotes,

qui lui laissèrent un souvenir ineffaçable du prestige de leurs

entraînements si vifs et si contenus, quand la mazoure ramenait

quelqu'une de ses figures que l'esprit d'un peuple chevaleresque pouvait

seul créer et nationaliser. Là, il comprit ce qu'est l'amour, tout ce

qu'est l'amour, ce qu'il est en Pologne, ce qu'il doit être dans ses

coeurs bien nés, quand un jeune couple, un beau couple, un de ces couples

qui arrachent un cri d'admiration aux vieillards en cheveux blancs, un

sourire approbatif aux matrones qui croient avoir déjà contemplé tout ce

que la terre produit de beau, se voyait bondir d'un bout à l'autre de la

salle de bal. Il fendait l'air, dévorait l'espace, comme des âmes qui

s'élanceraient dans les immensités sidérales, volant sur les ailes de

leurs désirs d'un astre à un autre, effleurant légèrement du bout de

leurs pieds si étroits quelque planète attardée dans sa route,

repoussant plus légèrement encore l'étoile rencontrée comme un lumineux

caillou... jusqu'à ce que l'homme éperdu de joie et de reconnaissance se

précipite à genoux, au milieu du cercle vide où se concentrent tant de

regards curieux, sans quitter le bout des doigts de sa dame dont la main

reste ainsi étendue sur sa tête, comme pour la bénir. Trois fois, il la

fait tourner autour de lui; on dirait qu'il veut ceindre son front d'une

triple couronne, auréole bleue, guirlande de flammes, nimbe d'or et de

gloire!... Trois fois elle y consent, par un regard, par un sourire, par

une inflexion de tête; alors, voyant sa taille penchée par la fatigue de

cette rotation rapide et vertigineuse, le cavalier se redresse avec

impétuosité, la saisit entre ses bras nerveux, la soulève un instant de

terre, pour terminer cette fantastique course dans un tourbillon de

bonheur.

Dans les années plus avancées de sa trop courte vie, Chopin jouant un

jour une de ses _Mazoures_ à un musicien ami, qui sentait déjà, plus

qu'il ne comprenait encore, les clairvoyances magnétiques qui se

dégageaient de son souvenir en prenant corps sur son piano,

s'interrompit brusquement pour lui raconter cette figure de la danse.

Puis, en se retournant vers le clavier, il murmura ces deux vers de

Soumet, le poète en vogue d'alors:

Je t'aime

Sémida, et mon coeur vole vers ton image,

Tantôt comme un encens, tantôt comme un orage!...

Son regard semblait arrêté sur une de ces visions des anciens jours que

nul ne voit, hormis celui qui la reconnaît pour l'avoir fixée durant sa

courte réalité avec toute l'intensité de son âme, afin d'y imprimer à

jamais son ineffaçable empreinte. Il était aisé de deviner que Chopin

revoyait devant lui quelque beauté, blanche comme une apparition, svelte

et légère, aux beaux bras d'ivoire, aux yeux baissés, laissant

s'échapper de dessous ses paupières des ondes azurées, qui enveloppaient

d'une lueur béatifiante le superbe cavalier à genoux devant elle, les

lèvres entr'ouvertes, ces lèvres dont semblait s'échapper un soupir,

montant

Tantôt comme un encens, tantôt comme un orage!...

Chopin contait volontiers plus tard, négligemment en apparence, mais

avec cette involontaire et sourde émotion qui accompagne le souvenir de

nos premiers ravissements, qu'il comprit d'abord tout ce que les

mélodies et les rhythmes des danses nationales pouvaient contenir et

exprimer de sentiments divers et profonds, les jours où il voyait les

dames du grand monde de Varsovie à quelque notable et magnifique fête,

ornées de toutes les éblouissances, parées de toutes les coquetteries,

qui font frôler les coeurs à leurs feux, avivent, aveuglent et

infortunent l'amour. Au lieu des roses parfumées et des camélias

panachés de leurs serres, elles portaient pour lors les orgueilleux

bouquets de leurs écrins. Ces tissus d'un emploi plus modeste, si

transparents que les Grecs les disaient _tissés d'air_, étaient

remplacés par les somptuosités des gazes lamées d'or, des crêpes brodés

d'argent, des points d'Alençon et des dentelles de Brabant. Mais il lui

semblait qu'aux sons d'un orchestre européen, quelque parfait qu'il fût,

elles rasaient moins rapidement le parquet; leur rire lui paraissait

moins sonore, leurs regards d'un étincellement moins radieux, leur

lassitude plus prompte, qu'aux soirs où la danse avait été improvisée,

parce qu'en s'asseyant au piano il avait inopinément électrisé son

auditoire. S'il l'électrisait, c'est qu'il savait répéter en sons

hiéroglyphiques propres à sa nation, en airs de danse éclos sur le sol

de la patrie, d'entente facile aux initiés, ce que son oreille avait

entre-ouï des murmurations discrètes et passionnées de ces coeurs,

comparables aux fraxinelles vivaces dont les fleurs sont toujours

environnées d'un gaz subtil, inflammable, qui à la moindre occasion

s'allume et les entoure d'une soudaine phosphorescence.

Fantasmes illusoires, célestes visions, il vous a vu luire dans cet air

si rarescible! Il avait deviné quel essaim de passions y bourdonne sans

cesse et comment elles _floflottent_ dans les âmes! Il avait suivi d'un

regard ému ces passions toujours prêtes à s'entre-mesurer, à

s'entre-entendre, à s'entre-navrer, à s'entre-ennoblir, à

s'entre-sauver, sans que leurs pétillements et leurs trépidations

viennent a aucun instant déranger la belle eurhythmie des grâces

extérieures, le calme imposant d'une apparence simple et sciemment

tranquille. C'est ainsi qu'il apprit à goûter et à tenir en si haute

estime les manières nobles et mesurées, quand elles sont réunies à une

intensité de sentiment qui préserve la délicatesse de l'affadissement,

qui empêche la prévenance de rancir, qui défend à la convenance de

devenir tyrannie, au bon goût de dégénérer en raideur; ne permettant

jamais aux émotions de ressembler, comme il leur arrive souvent

ailleurs, à ces végétations calcaires, dures et frangibles, tristement

nommées fleurs de fer: _flos-ferri_.

F. Chopin · 第 13 / 19 段