et d'être dépourvu d'attrait musical. Ce n'est pas la fréquence des
consonnes qui constitue toujours et absolument la dureté d'une langue,
mais le mode de leur association; on pourrait même dire que
quelques-unes n'ont un coloris terne et froid, que par l'absence de sons
bien déterminés et fortement marqués. C'est la rencontre désagréable et
disharmonieuse de consonnes hétérogènes, qui blesse péniblement les
habitudes d'une oreille délicate et cultivée; c'est le retour répété de
certaines consonnes bien accouplées qui ombre, rhythme le langage, lui
donne de la vigueur, la prépondérance des voyelles ne produisant qu'une
sorte de teinte claire et pâle qui demande à être relevée par des
rembrunissements. Les langues slaves emploient, il est vrai, beaucoup de
consonnes, mais en général avec des rapprochements sonores, quelquefois
flatteurs à l'ouïe, presque jamais tout à fait discordants, même alors
qu'il sont plus frappants que mélodieux. La qualité de leurs sons est
riche, pleine et très nuancée; ils ne restent point resserrés dans une
sorte de médium étroit, mais s'étendent dans un registre considérable
par la variété des intonations qu'on leur applique, tantôt basses,
tantôt hautes. Plus on avance vers l'orient, et plus ce trait
philologique s'accentue; on le rencontre dans les langues sémitiques: en
chinois, le même mot prend un sens totalement différent, selon le
diapason sur lequel on le prononce. Le L slave, cette lettre presque
impossible à prononcer à ceux qui ne l'ont pas appris dès leur enfance,
n'a rien de sec. Elle donne à l'ouïe l'impression que produit sur nos
doigts un épais velours de laine, rude et souple à la fois. La réunion
des consonnes clapotantes étant rare en polonais, les assonances très
aisément multipliées, cette comparaison pourrait s'appliquer à
l'ensemble de l'effet qu'il produit sur l'oreille des étrangers. On y
rencontre beaucoup de mots imitant le bruit propre aux objets qu'ils
désignent. Les répétitions réitérées du _ch_ (_h_ aspiré), du _sz_ (_ch_
en français), du _rz_, du _cz_, si effrayants à un oeil profane et dont
le timbre n'a pour la plupart rien de barbare, (ils se prononcent à peu
près comme _geai_ et _tche_), facilitent ces minologies. Le mot
_dzwiek_, _son_, (lisez _dzwienque_), en offre un exemple assez
caractéristique; il paraîtrait difficile de mieux reproduire la
sensation que la résonance d'un diapason fait éprouver à
l'oreille.--Entre les consonnes accumulées dans des groupes qui
produisent des tons très divers, tantôt métalliques, tantôt
bourdonnants, sifflants ou grondants, il s'entremêle des diphthongues
nombreuses et des voyelles qui deviennent souvent quelque peu nasales,
l'_a_ et l'_e_ étant prononcés comme _on_ et _in_ lorsqu'ils sont
accompagnés d'une cédille: _a_, _e_. À côté du _c_ (_tse_) qu'on dit
avec une grande mollesse, quelquefois _c_ (_tsic_), le _s_ accentué,
_s_, est presque gazouillé. Le _z_ a trois sons; on croirait l'accord
d'un ton. Le _z_ (_iais_), le _z_ (_zed_) et le _z_ (_zied_). L'_y_
forme une voyelle d'un son étouffé, _eu_, que nous ne saurions pas plus
reproduire en français que celui du _l_; aussi bien que lui, elle donne
un chatoyant ineffable à la langue.--Ces éléments fins et déliés
permettent aux femmes de prendre dans leurs discours un accent chantant
ou traînant, qu'elles transportent d'ordinaire aux autres langues, où le
charme, devenant défaut, déroute au lieu de plaire. Que de choses, que
de personnes qui, à peine transportées dans un milieu dont l'air
ambiant, le courant de pensées diverses, ne comportent pas un genre de
grâce, d'expression, d'attrait, ce qui en elles était fascinant et
irrésistible devient choquant et agaçant, uniquement parce que ces mêmes
séductions sont placées sous le rayon d'un autre éclairage; parce que
les ombres y perdant leurs profondeurs, les reflets lumineux n'ont plus
leur éclat et leurs signifiances. En parlant leur langue, les Polonaises
ont encore l'habitude de faire succéder à des espèces de récitatifs et
de thrénodies improvisées, lorsque les sujets qui les occupent sont
sérieux et mélancoliques, un petit parler gras et zézayant comme celui
des enfants. Est-ce pour garder et manifester les privilèges de leur
suzeraineté féminine, au moment même où elles ont condescendu à être
graves comme des sénateurs, de bon conseil comme le ministre d'un règne
précédent et sage, profondes comme un vieux théologien, subtiles comme
un métaphysicien allemand? Mais, pour peu que la Polonaise soit en veine
de gaieté, en train de laisser luire les feux de ses charmes, de laisser
s'exhaler les parfums de son esprit, comme la fleur qui penche son
calice sous le chaud rayon d'un soleil de printemps pour répandre dans
les airs ses senteurs, on dirait son âme que tout mortel voudrait
aspirer et imboire comme une bouffée de félicité arrivée des régions du
paradis... elle ne semble plus se donner la peine d'articuler ses mots,
comme les humbles habitants de cette vallée de larmes. Elle se met à
rossignoler; les phrases deviennent des roulades qui montent aux plus
haut de la gamme d'un soprano enchanteur, ou bien les périodes se
balancent en trilles qu'on dirait le tremblement d'une goutte de rosée;
triomphes charmants, hésitation plus charmantes encore, entrecoupées de
petits rires perlés, de petits cris interjectifs! Puis viennent de
petits points d'orgues dans les notes sublimes du registre de la voix,
lesquels descendent rapidement par on ne sait quelle succession
chromatique de demi-tons et quarts de ton, pour s'arrêter sur une note
grave et poursuivre des modulations infinies, brusqués, originales, qui
dépaysent l'oreille inaccoutumée à ce gentil ramage, qu'une légère
teinte d'ironie revêt par moments d'un faux-air de moquerie narquoise
particulier au chant de certains oiseaux. Comme les Vénitiennes, les
Polonaises aiment à _zinzibuler_ et, des diastèmes piquants, des
azophies imprévues, des nuances charmantes, se trouvent tout
naturellement mêlés à cette caqueterie mignonne qui fait tomber les
paroles de leurs lèvres, tantôt comme une poignée de perles qui
s'éparpillent et résonnent sur une vasque d'argent, tantôt comme des
étincelles qu'elles regardent curieusement briller et s'éteindre, à
moins que l'une d'elles n'aille s'ensevelir dans un coeur qu'elle peut
dévorer et dessécher s'il ne possède point le secret de la réaction;
qu'elle peut allumer comme une haute flamme d'héroïsme et de gloire,
comme un phare bienfaisant dans les tempêtes de la vie. En tout cas,
quelqu'emploi qu'elles en fassent, la langue polonaise est dans la
bouche des femmes bien plus douce et plus caressante que dans celle des
hommes.--Quand eux ils se piquent de la parler avec élégance, ils lui
impriment une sonorité mâle qui semble pouvoir s'adapter très
énergiquement aux mouvements de l'éloquence, autrefois si cultivée en
Pologne. La poésie puise dans ces matériaux si nombreux et variés, une
diversité de rhythmes et de prosodies; une abondance de rimes et de
consonances, qui lui rendent possible de suivre, musicalement en quelque
sorte, le coloris des sentiments et des scènes qu'elle dépeint, non
seulement en courtes onomatopées, mais durant de longues tirades.--On a
comparé avec raison l'analogie du polonais et du russe, à celle qui
existe entre le latin et l'italien. En effet, la langue russe est plus
mélismatique, plus alanguie, plus soupirée. Son cadencement est
particulièrement approprié au chant, si bien que ses belles poésies,
celles de Zukowski et de Pouschkine, paraissent renfermer une mélodie
toute dessinée par le mètre des vers. Il semble qu'on n'ait qu'à dégager
un _arioso_ ou un doux _cantabile_ de certaines stances, telles que le
_Châle noir_, le _Talismann_, et bien d'autres.--L'ancien slavon, qui
est la langue de l'Église d'Orient, a un tout autre caractère. Une
grande majesté y prédomine; plus gutturale que les autres idiomes qui en
découlent, elle est sévère et monotone avec grandeur, comme les
peintures byzantines conservées dans le culte auquel elle est
incorporée. Elle a bien la physionomie d'une langue sacrée qui n'a servi
qu'à un seul sentiment, qui n'a point été modulée, façonnée, énervée,
par de profanes passions, ni aplatie et réduite à de mesquines
proportions par de vulgaires besoins.]
L'élégance matérielle était aussi naturelle à Chopin que celle de
l'esprit. Elle se trahissait autant dans les objets qui lui
appartenaient, que dans ses manières distinguées. Il avait la
coquetterie des appartements; aimant beaucoup les fleurs, il en ornait
toujours le sien. Sans approcher de l'éclatante richesse dont à cette
époque quelques-unes des célébrités de Paris décoraient leurs demeures,
il gardait sur ce point, ainsi que sur le chapitre des élégances de
cannes, d'épingles, de boutons, des bijoux fort à la mode alors,
l'instinctive ligne du _comme il faut_, entre le trop et le trop peu.
Comme il ne confondait son temps, sa pensée, ses démarches, avec ceux
de personne, la société des femmes lui était souvent plus commode en ce
qu'elle obligeait à moins de rapports subséquents. Ayant toujours
conservé une exquise pureté intérieure que les orages de la vie ont peu
troublé, jamais souillé, car ils n'ébranlèrent jamais en lui le goût du
bien, l'inclination vers l'honnête, le respect de la vertu, la foi en la
sainteté, Chopin ne perdit jamais cette naïveté juvénile qui permet de
se trouver agréablement dans un cercle dont la vertu, l'honnêteté, la
respectabilité, font les principaux frais et le plus grand charme. Il
aimait les causeries sans portée des gens qu'il estimait; il se
complaisait aux plaisirs enfantins des jeunes personnes. Il passait
volontiers de soirées entières à jouer au colin-maillard avec de jeunes
filles, à leur conter des historiettes amusantes ou cocasses, à les
faire rire de ces rires fous de la jeunesse qui fout encore plus plaisir
à entendre que le chant de la fauvette.
Tout cela réuni faisait que Chopin, si intimement lié avec quelques-unes
des personnalités les plus marquantes du mouvement artistique et
littéraire d'alors que leurs existences semblaient n'en faire qu'une,
resta néanmoins un étranger au milieu d'elles. Son individualité ne se
fondit avec aucune autre. Personne d'entre les Parisiens n'était à même
de comprendre cette réunion, accomplie dans les plus hautes régions de
l'être, entre les aspirations du génie et la pureté des désirs. Encore
moins pouvait-on sentir le charme de cette noblesse infuse, de cette
élégance innée, de cette chasteté virile, d'autant plus savoureuse
qu'elle était plus inconsciente de ses dédains pour le charnel vulgaire
là, où tous croyaient que l'imagination ne pouvait être coulée dans les
moules d'un chef-d'oeuvre, que chauffée à blanc dans les hauts fourneaux
d'une sensualité âcre et pleine d'infâmes scories!
Mais, une des plus précieuses prérogatives de la pureté intérieure étant
de ne pas deviner les raffinements, de ne pas apercevoir les cynismes de
l'impudeur, Chopin se sentait oppressé par le voisinage de certaines
personnalités dont l'oeil n'avait plus de transparence, dont l'haleine
était impure, dont les lèvres se plissaient comme celles d'un satyre,
sans se douter le moins du monde que des faits, qu'il appelait les
écarts du génie, étaient élevés à la hauteur d'un culte envers la déesse
Matière! Le lui eût-on dit mille fois, jamais on ne lui eût persuadé que
la rudesse baroque des manières, le parler sans-gêne des appétits
indignes, les envieuses diatribes contre les riches et les grands,
étaient autre chose que le manque d'éducation d'une classe inférieure.
Jamais il n'eût cru que chaque pensée lascive, chaque espoir honteux,
chaque souhait rapace, chaque voeu homicide, était l'encens offert à
cette basse idole et que chacune de ces exhalaisons, devenue si vite
d'étourdissante, fétide, était reçue dans les cassolettes de similor
d'une poésie menteuse, comme un hommage de plus dans l'apothéose
sacrilège!
La campagne et la vie de château lui convenaient tellement, que pour en
jouir il acceptait une société qui ne lui convenait pas du tout. On
pourrait en induire qu'il lui était plus aisé d'abstraire son esprit des
gens qui l'entouraient, de leur partage bruyant comme le son des
castagnettes, que d'abstraire ses sens de l'air étouffé, de la lumière,
terne, des tableaux prosaïques de la ville, où les passions sont
excitées et surexcitées à chaque pas, les organes rarement flattés. Ce
que l'on y voit, ce que l'on y entend, ce que l'on y sent, frappe au
lieu de bercer, fait sortir de soi, au lieu de faire rentrer en soi.
Chopin en souffrait, mais ne se rendait pas compte de ce qui
l'offusquait, aussi longtemps que des salons amis l'attendirent et que
la lutte des opinions littéraires et artistiques le préoccupa vivement.
L'art pouvait lui faire oublier la nature; le beau dans les créations de
l'homme pouvait lui remplacer pour quelque temps le beau des créations
de Dieu; aussi, aimait-il Paris. Mais, il était heureux chaque fois
qu'il pouvait le laisser loin derrière lui!
À peine était-il arrivé dans une maison de campagne, à peine se
voyait-il entouré de jardins, de vergers, de potagers, d'arbres, de
hautes herbes, de fleurs telles quelles, qu'il semblait un autre homme,
un homme transfiguré. L'appétit lui revenait, sa gaieté débordait, ses
bons-mots pétillaient. Il s'amusait de tout avec tous, devenait
ingénieux à varier les amusements, à multiplier les épisodes égayants de
cette existence au grand air qui le ranimait, de cette liberté rustique
si fort de son goût. La promenade ne l'ennuyait pas; il pouvait beaucoup
marcher et roulait volontiers en voiture. Il observait et décrivait peu
ces paysages agrestes; cependant il était aisé de remarquer qu'il en
avait une impression très vive. À quelques mots qui lui échappaient, on
eût dit qu'il se sentait plus près de sa patrie en se trouvant au milieu
des blés, des prés, des haies, des foins, des fleurs des champs, des
bois qui partout ont les mêmes senteurs. Il préférait se voir entre les
laboureurs, les faucheurs, les moissonneurs, qui dans tous les pays se
ressemblent un peu, qu'entre les rues et les maisons, les ruisseaux et
les gamins de Paris, qui certes ne ressemblent à rien et ne peuvent rien
rappeler à personne, tout l'ensemble gigantesque, souvent discordant, de
la «grand' ville», a quelque chose d'écrasant pour des natures
sensitives et maladives.
En outre, Chopin aimait à travailler à la campagne, comme si cet air
pur, sain et pénétrant, ravigotait son organisme qui s'étiolait au
milieu de la fumée et de l'air épais de la rue! Plusieurs de ses
meilleurs ouvrages écrits durant ses _villeggiature_, renferment
peut-être le souvenir de ses meilleurs jours d'alors.
VI.
Chopin est né à Zelazowa-Wola, près de Varsovie, en 1810. Par un hasard
rare chez les enfants, il ne gardait pas le souvenir de son âge dans ses
premières années; il paraît que la date de sa naissance ne fut fixée
dans sa mémoire que par une montre, dont une grande artiste, une vraie
musicienne, lui fit cadeau en 1820, avec cette inscription: «_Madame
Catalani, à Frédéric Chopin âgé de dix ans_». Le pressentiment de la
femme douée, donna peut-être à l'enfant timide la prescience de son
avenir! Rien d'extraordinaire ne marqua du reste le cours de ses
premières années. Son développement intérieur traversa probablement peu
de phases, n'eut que peu de manifestations. Comme il était frêle et
maladif, l'attention de sa famille se concentra sur sa santé. Dès lors
sans doute il prit l'habitude de cette affabilité, de cette bonne grâce
générale, de cette discrétion sur tout ce qui le faisait souffrir, nées
du désir de rassurer les inquiétudes qu'il occasionnait.
Aucune précocité dans ses facultés, aucun signe précurseur d'un
remarquable épanouissement, ne révélèrent dans sa première jeunesse une
future supériorité d'âme, d'esprit ou de talent. En voyant ce petit
être souffrant et souriant, toujours patient et enjoué, on lui sut
tellement gré de ne devenir ni maussade, ni fantasque, que l'on se
contenta sans doute de chérir ses qualités, sans se demander s'il
donnait son coeur sans réserve et livrait le secret de toutes ses
pensées. Il est des âmes qui, à l'entrée de la vie, sont comme de riches
voyageurs amenés par le sort au milieu de simples pâtres, incapables de
reconnaître le haut rang de leurs hôtes; tant que ces êtres supérieurs
demeurent avec eux, ils les comblent de dons qui sont nuls relativement
à leur propre opulence, suffisants toutefois pour émerveiller des coeurs
ingénus et répandre le bonheur au sein de leurs paisibles accoutumances.
Ces êtres donnent en affectueuses expansions bien plus que ceux qui les
entourent; on est charmé, heureux, reconnaissant, on suppose qu'ils ont
été généreux, tandis qu'en réalité ils n'ont encore été que peu
prodigues de leurs trésors.
Les habitudes que Chopin connut avant toutes autres, entre lesquelles il
grandit comme dans un berceau solide et moëlleux, furent celles d'un
intérieur uni, calme, occupé; aussi ces exemples de simplicité, de piété
et de distinction, lui restèrent toujours les plus doux et les plus
chers. Les vertus domestiques, les coutumes religieuses, les charités
pieuses, les modesties rigides, l'entourèrent d'une pure atmosphère, où
son imagination prit ce velouté tendre des plantes qui ne furent jamais
exposées aux poussières des grands chemins.
La musique lui fut enseignée de bonne heure. À neuf ans il commença à
l'apprendre et fut bientôt confié à un disciple passionné de Sébastien
Bach, Zywna, qui dirigea ses études durant de longues années selon les
errements d'une école entièrement classique. Il est à supposer que
lorsque, d'accord avec ses désirs et sa vocation, sa famille lui faisait
embrasser la carrière de musicien, aucun prestige de vaine gloriole,
aucune perspective fantastique, n'éblouissaient leurs yeux et leurs
espérances. On le fit travailler sérieusement et consciencieusement,
afin qu'il fût un jour maître savant et habile, sans s'inquiéter outre
mesure du plus ou moins de retentissement qu'obtiendraient les fruits de
ces leçons et de ces labeurs du devoir.
Il fut placé assez jeune dans un des premiers collèges de Varsovie,
grâce à la généreuse et intelligente protection que le prince Antoine
Radziwill accorda toujours aux arts et aux jeunes talents, dont il
reconnaissait la portée avec le coup d'oeil d'un homme et d'un artiste
distingué. Le prince Radziwill ne cultivait pas la musique en simple
dilettante; il fut compositeur remarquable. Sa belle partition de
_Faust_, publiée il y a nombre d'années, continue d'être exécuté chaque
hiver par l'académie de chant de Berlin. Elle nous semble encore
supérieure, par son intime appropriation aux tonalités des sentiments de
l'époque où la première partie de ce poème fut écrite, à diverses
tentatives pareilles faites de son temps.
En subvenant aux moyens assez restreints de la famille de Chopin, le
prince fit à celui-ci l'inappréciable don d'une belle éducation, dont
aucune partie ne resta négligée. Son esprit élevé le mettant à même de
comprendre toutes les exigences de la carrière d'un artiste, ce fut lui
qui, depuis l'entrée de son protégé au collège jusqu'à l'achèvement
complet de ses études, paya sa pension par l'entremise d'un ami, M.
Antoine Korzuchowski, lequel garda toujours avec Chopin les relations
d'une cordiale et constante amitié. De plus, le prince Radziwill faisait
souvent intervenir Chopin aux parties de campagne, aux soirées, aux
dîners qu'il donnait, plus d'une anecdote se rattacha dans la mémoire du
jeune homme à ces charmants instants, qu'animait tout le _brio_ de la
gaieté polonaise. Il y joua souvent un rôle piquant, par son esprit
comme par son talent, gardant le souvenir attendri de plus d'une beauté
rapidement passée devant ses yeux. Dans le nombre, la jeune Psse
Élise, fille du prince, morte à la première fleur de l'âge, lui laissa
la plus suave impression d'un ange pour un moment exilé ici-bas.
Le charmant et facile caractère que Chopin apporta sur les bancs de
l'école, le fit promptement aimer de ses camarades, en particulier du
prince Calixte Czetwertynski et de ses frères. Lorsque arrivaient les
fêtes et, les vacances, il allait souvent les passer avec eux chez leur
mère, la Psse Idalie Czetwertynska, qui cultivait la musique avec un
vrai sentiment de ses beautés et qui bientôt sut découvrir le poète dans
le musicien. La première peut-être, elle fit connaître à Chopin le
charme d'être entendu en même temps qu'écouté. La princesse était belle
encore et possédait un esprit sympathique, uni à de hautes vertus, à de
charmantes qualités. Son salon était un des plus brillants et des plus
recherchés de Varsovie; Chopin y rencontra souvent les femmes les plus
distinguées de cette capitale. Il y connut ces séduisantes beautés dont
la célébrité était européenne, alors que Varsovie était si enviée pour
l'éclat, l'élégance, la grâce de sa société. Il eut l'honneur d'être
présenté chez la Psse de Lowicz, par l'entremise de la Psse
Czetwertynska; celle-ci le rapprocha aussi de la Csse Zamoyska, de la
Psse Micheline Radziwill, de la Psse Thérèse Jablonowska, ces
enchanteresses qu'entouraient tant d'autres beautés moins renommées.
Bien jeune encore, il lui arriva de cadencer leurs pas aux accords de
son piano. Dans ces réunions, qu'on eût dit des assemblées de fées, il
put surprendre bien des fois peut-être, rapidement dévoilés dans le
tourbillon de la danse, les secrets de ces coeurs exaltés et tendres; il
put lire sans peine dans ces âmes qui se penchaient avec attrait et
amitié vers son adolescence. Là, il put apprendre de quel mélange de
levain et de pâte de rose, de salpêtre et de larmes angéliques, est
pétri l'idéal poétique des femmes de sa nation. Quand ses doigts
distraits couraient sur les touches et en tiraient subitement quelques
émouvants accords, il put entrevoir comment coulent les pleurs furtifs
des jeunes filles éprises, des jeunes femmes négligées; comment
s'humectent les yeux des jeunes hommes amoureux et jaloux de gloire. Ne
vit-il pas souvent alors quelque belle enfant, se détachant des groupes
nombreux, s'approcher de lui et lui demander un simple _prélude_?
S'accoudant sur le piano pour soutenir sa tête rêveuse de sa belle main,
dont les pierreries enchâssées dans les bagues et les bracelets
faisaient valoir la fine transparence, elle laissait deviner sans y
songer le chant que chantait son coeur, dans un regard humide où perlait
une larme, dans sa prunelle ardente où le feu de l'inspiration luisait!
N'advint-il pas bien souvent aussi que tout un groupe, pareil à des
nymphes folâtres, voulant obtenir de lui quelque valse d'une
vertigineuse rapidité, l'environna de sourires qui le mirent d'emblée à
l'unisson de leurs gaietés?
Là, il vit déployer les chastes grâces de ses captivantes compatriotes,
qui lui laissèrent un souvenir ineffaçable du prestige de leurs
entraînements si vifs et si contenus, quand la mazoure ramenait
quelqu'une de ses figures que l'esprit d'un peuple chevaleresque pouvait
seul créer et nationaliser. Là, il comprit ce qu'est l'amour, tout ce
qu'est l'amour, ce qu'il est en Pologne, ce qu'il doit être dans ses
coeurs bien nés, quand un jeune couple, un beau couple, un de ces couples
qui arrachent un cri d'admiration aux vieillards en cheveux blancs, un
sourire approbatif aux matrones qui croient avoir déjà contemplé tout ce
que la terre produit de beau, se voyait bondir d'un bout à l'autre de la
salle de bal. Il fendait l'air, dévorait l'espace, comme des âmes qui
s'élanceraient dans les immensités sidérales, volant sur les ailes de
leurs désirs d'un astre à un autre, effleurant légèrement du bout de
leurs pieds si étroits quelque planète attardée dans sa route,
repoussant plus légèrement encore l'étoile rencontrée comme un lumineux
caillou... jusqu'à ce que l'homme éperdu de joie et de reconnaissance se
précipite à genoux, au milieu du cercle vide où se concentrent tant de
regards curieux, sans quitter le bout des doigts de sa dame dont la main
reste ainsi étendue sur sa tête, comme pour la bénir. Trois fois, il la
fait tourner autour de lui; on dirait qu'il veut ceindre son front d'une
triple couronne, auréole bleue, guirlande de flammes, nimbe d'or et de
gloire!... Trois fois elle y consent, par un regard, par un sourire, par
une inflexion de tête; alors, voyant sa taille penchée par la fatigue de
cette rotation rapide et vertigineuse, le cavalier se redresse avec
impétuosité, la saisit entre ses bras nerveux, la soulève un instant de
terre, pour terminer cette fantastique course dans un tourbillon de
bonheur.
Dans les années plus avancées de sa trop courte vie, Chopin jouant un
jour une de ses _Mazoures_ à un musicien ami, qui sentait déjà, plus
qu'il ne comprenait encore, les clairvoyances magnétiques qui se
dégageaient de son souvenir en prenant corps sur son piano,
s'interrompit brusquement pour lui raconter cette figure de la danse.
Puis, en se retournant vers le clavier, il murmura ces deux vers de
Soumet, le poète en vogue d'alors:
Je t'aime
Sémida, et mon coeur vole vers ton image,
Tantôt comme un encens, tantôt comme un orage!...
Son regard semblait arrêté sur une de ces visions des anciens jours que
nul ne voit, hormis celui qui la reconnaît pour l'avoir fixée durant sa
courte réalité avec toute l'intensité de son âme, afin d'y imprimer à
jamais son ineffaçable empreinte. Il était aisé de deviner que Chopin
revoyait devant lui quelque beauté, blanche comme une apparition, svelte
et légère, aux beaux bras d'ivoire, aux yeux baissés, laissant
s'échapper de dessous ses paupières des ondes azurées, qui enveloppaient
d'une lueur béatifiante le superbe cavalier à genoux devant elle, les
lèvres entr'ouvertes, ces lèvres dont semblait s'échapper un soupir,
montant
Tantôt comme un encens, tantôt comme un orage!...
Chopin contait volontiers plus tard, négligemment en apparence, mais
avec cette involontaire et sourde émotion qui accompagne le souvenir de
nos premiers ravissements, qu'il comprit d'abord tout ce que les
mélodies et les rhythmes des danses nationales pouvaient contenir et
exprimer de sentiments divers et profonds, les jours où il voyait les
dames du grand monde de Varsovie à quelque notable et magnifique fête,
ornées de toutes les éblouissances, parées de toutes les coquetteries,
qui font frôler les coeurs à leurs feux, avivent, aveuglent et
infortunent l'amour. Au lieu des roses parfumées et des camélias
panachés de leurs serres, elles portaient pour lors les orgueilleux
bouquets de leurs écrins. Ces tissus d'un emploi plus modeste, si
transparents que les Grecs les disaient _tissés d'air_, étaient
remplacés par les somptuosités des gazes lamées d'or, des crêpes brodés
d'argent, des points d'Alençon et des dentelles de Brabant. Mais il lui
semblait qu'aux sons d'un orchestre européen, quelque parfait qu'il fût,
elles rasaient moins rapidement le parquet; leur rire lui paraissait
moins sonore, leurs regards d'un étincellement moins radieux, leur
lassitude plus prompte, qu'aux soirs où la danse avait été improvisée,
parce qu'en s'asseyant au piano il avait inopinément électrisé son
auditoire. S'il l'électrisait, c'est qu'il savait répéter en sons
hiéroglyphiques propres à sa nation, en airs de danse éclos sur le sol
de la patrie, d'entente facile aux initiés, ce que son oreille avait
entre-ouï des murmurations discrètes et passionnées de ces coeurs,
comparables aux fraxinelles vivaces dont les fleurs sont toujours
environnées d'un gaz subtil, inflammable, qui à la moindre occasion
s'allume et les entoure d'une soudaine phosphorescence.
Fantasmes illusoires, célestes visions, il vous a vu luire dans cet air
si rarescible! Il avait deviné quel essaim de passions y bourdonne sans
cesse et comment elles _floflottent_ dans les âmes! Il avait suivi d'un
regard ému ces passions toujours prêtes à s'entre-mesurer, à
s'entre-entendre, à s'entre-navrer, à s'entre-ennoblir, à
s'entre-sauver, sans que leurs pétillements et leurs trépidations
viennent a aucun instant déranger la belle eurhythmie des grâces
extérieures, le calme imposant d'une apparence simple et sciemment
tranquille. C'est ainsi qu'il apprit à goûter et à tenir en si haute
estime les manières nobles et mesurées, quand elles sont réunies à une
intensité de sentiment qui préserve la délicatesse de l'affadissement,
qui empêche la prévenance de rancir, qui défend à la convenance de
devenir tyrannie, au bon goût de dégénérer en raideur; ne permettant
jamais aux émotions de ressembler, comme il leur arrive souvent
ailleurs, à ces végétations calcaires, dures et frangibles, tristement
nommées fleurs de fer: _flos-ferri_.