Son désintéressement faisait sa force; il lui créait une sorte de

forteresse. Car, ne voulant que l'art pour l'art, comme qui dirait le

bien pour le bien, il était invulnérable; par là imperturbable. Jamais

il ne désira d'être prôné, ni par les uns ni par les autres, à l'aide de

ces ménagements imperceptibles qui font perdre les batailles; à l'aide

de ses concessions que se font les diverses écoles dans la personne de

leurs chefs, lesquelles ont introduit au milieu des rivalités, des

empiètements, des déchéances et des envahissements des styles divers

dans les différentes branches de l'art, des négociations, des traités et

des pactes, semblables à ceux qui forment le but et les moyens de la

diplomatie, aussi bien que les artifices et l'abandon de certains

scrupules qui en sont inséparables. En refusant d'étayer ses productions

d'aucun de ces secours extrinsèques qui forcent le public à leur faire

bon accueil, il disait assez qu'il se fiait à leurs beautés pour être

sûr qu'elles se feraient apprécier d'elles-mêmes. Il ne tenait pas à

hâter et à faciliter leur acceptation immédiate.

Toutefois, Chopin était si intimement et si uniquement pénétré des

sentiments dont il croyait avoir connu dans sa jeunesse les types les

plus adorables, de ces sentiments que seuls il lui plaisait de confier à

l'art; il envisageait celui-ci si invariablement d'un unique et même

point de vue, que ses prédilections d'artiste ne pouvaient manquer de

s'en ressentir. Dans les grands modèles et les chefs-d'oeuvre de l'art,

il recherchait uniquement ce qui correspondait à sa nature. Ce qui s'en

rapprochait lui plaisait; ce qui s'en éloignait obtenait à peine justice

de lui. Rêvant et réunissant en lui-même les qualités souvent opposées

de la passion et de la grâce, il possédait une grande sûreté de jugement

et se préservait d'une partialité mesquine. Il ne s'arrêtait guère

devant les plus grandes beautés et les plus grands mérites, lorsqu'ils

blessaient l'une ou l'autre des faces de sa conception poétique. Quelque

admiration qu'il eût pour les oeuvres de Beethoven, certaines parties

lui en paraissaient trop rudement taillées. Leur structure était trop

athlétique pour qu'il s'y complût; leurs courroux lui semblaient trop

rugissants. Il trouvait que la passion y approche trop du cataclysme; la

moelle de lion qui se retrouve dans chaque membre de ses phrases lui

était une trop substantielle matière, et les séraphiques accents, les

raphaëlesques profils, qui apparaissent au milieu des puissantes

créations de ce génie, lui devenaient par moments presques pénibles dans

un contraste si tranché.

Malgré le charme qu'il reconnaissait à quelques-unes des mélodies de

Schubert, il n'écoutait pas volontiers celles dont les contours étaient

trop aigus pour son oreille, où le sentiment est comme dénudé, où l'on

sent, pour ainsi dire, palpiter la chair et craquer les os sous

l'étreinte de la douleur. Toutes les rudesses sauvages lui inspiraient

de l'éloignement. En musique, comme en littérature, comme dans

l'habitude de la vie, tout ce qui se rapproche du mélodrame lui était un

supplice. Il repoussait le côté furibond et frénétique du romantisme; il

ne supportait pas l'ahurissement des effets et des excès délirants. «Il

n'aimait pas Shakespeare sans de fortes restrictions; il trouvait ses

caractères trop étudiés sur le vif et parlant un langage trop vrai; il

aimait mieux les synthèses épiques et lyriques qui laissaient dans

l'ombre les pauvres détails de l'humanité. C'est pourquoi il parlait peu

et n'écoutait guère, ne voulant formuler ses pensées ou recueillir

celles des autres que quand elles étaient arrivées à une certaine

élévation.»[21].

[Note 21: Mme Sand. _Lucrezia Floriani_.]

Cette nature si constamment maîtresse d'elle-même, pour laquelle la

divination, l'entre-vue, le pressentiment, offraient ce charme de

l'inachevé, si cher aux poètes qui savent la fin des mots interrompus et

des pensées tronquées; cette nature si pleine de délicates réserves, ne

pouvait éprouver qu'un ennui, comme scandalisé, devant l'impudeur de ce

qui ne laissait rien à pénétrer, rien à comprendre _au delà_. Nous

pensons que s'il lui avait fallu se prononcer à cet égard, il eût avoué

qu'à son goût il n'était permis d'exprimer les sentiments qu'à condition

d'en laisser la meilleure partie à deviner. Si, ce qu'on est convenu

d'appeler le _classique_ dans l'art, lui semblait imposer des

restrictions trop méthodiques, s'il refusait de se laisser garrotter par

ces menottes et glacer par ce système conventionnel, s'il ne voulait pas

s'enfermer dans les symétries d'une cage, c'était pour s'élever dans les

nues, chanter comme l'alouette plus près du bleu du ciel, ne devoir

jamais descendre de ces hauteurs. Il eût voulu ne se livrer au repos

qu'en planant dans les régions élevées, comme l'oiseau de paradis dont

on disait jadis qu'il ne goûtait le sommeil qu'en restant les ailes

étendues, bercé par les souffles de l'espace, au haut des airs où il

suspendait son vol. Chopin se refusait obstinément à s'enfoncer dans

les tanières des forêts, pour prendre note des vagissements et des

hurlements dont elles sont remplies; à explorer les déserts affreux, en

y traçant des sentiers que le vent perfide roule avec ironie sur les pas

du téméraire qui essaye de les former.

Tout ce qui dans la musique italienne est si franc, si lumineux, si

dénué d'apprêt, en même temps que de science; tout ce qui dans l'art

allemand porte le cachet d'une énergie populaire, quoique puissante, lui

plaisait également peu. À propos de Schubert il dit un jour: «que le

sublime était flétri lorsque le commun ou le trivial lui succédait».

Hummel, parmi les compositeurs de piano, était un des auteurs qu'il

relisait avec le plus de plaisir. Mozart représentait à ses yeux le type

idéal, le poète par excellence, car il condescendait plus rarement que

tout autre à franchir les gradins qui séparent la distinction de la

vulgarité. Il aimait précisément dans Mozart le défaut qui lui fit

encourir le reproche que son père lui adressait après une représentation

de l'_Idoménée_: «Vous avez eu tort de n'y rien mettre pour les longues

oreilles». La gaieté de Papageno charmait celle de Chopin; l'amour de

Tamino et ses mystérieuses épreuves lui semblaient dignes d'occuper sa

pensée; Zerline et Mazetto l'amusaient par leur naïveté raffinée. Il

comprenait les vengeances de Donna Anna, parce qu'elles ne ramenaient

que plus de voiles sur son deuil. À côté de cela, son sybaritisme de

pureté, son appréhension du lieu-commun étaient tels, que même dans

_Don Juan_, même dans cet immortel chef-d'oeuvre, il découvrait des

passages dont nous lui avons entendu regretter la présence» Son culte

pour Mozart n'en était pas diminué, mais comme attristé. Il parvenait

bien à oublier ce qui lui répugnait, mais se réconcilier avec, lui était

impossible. Ne subissait-il pas en ceci les douloureuses conditions de

ces supériorités d'instinct, irraisonnées et implacables, dont nulle

persuasion, nulle démonstration, nul effort ne parviennent jamais à

obtenir l'indulgence, ne fût-ce que celle de l'indifférence, pour des

objets d'un spectacle antipathique et d'une aversion si insurmontable

qu'elle est comme une sorte d'idiosyncrasie?

Chopin donna à nos essais, à nos luttes d'alors, si remplies encore

d'hésitations et d'incertitudes, d'erreurs et d'exagérations, qui

rencontraient plus de _sages hochant la tête_ que de contradicteurs

glorieux, l'appui d'une rare fermeté de conviction, d'une conduite calme

et inébranlable, d'une stabilité de caractère également à l'épreuve des

lassitudes et des leurres, en même temps que l'auxiliaire efficace

qu'apporte à une cause le mérite des ouvrages qu'elle peut revendiquer.

Chopin accompagna ses hardiesses de tant de charme, de mesure et de

savoir, qu'il fut justifié d'avoir eu confiance en son seul génie par la

prompte admiration qu'il inspira. Les solides études qu'il avait faites,

les habitudes réfléchies de sa jeunesse, le culte dans lequel il fut

élevé pour les beautés classiques, le préservèrent de perdre ses forces

en tâtonnements malheureux et en demi-réussites, comme il est arrivé à

plus d'un partisan des idées nouvelles.

Sa studieuse patience à élaborer et à parachever ses ouvrages le mettait

à l'abri des critiques qui enveniment les dissentiments, en s'emparant

de victoires faciles et insignifiantes dues aux omissions et à la

négligence de la mégarde. Exercé de bonne heure aux exigences de la

règle, ayant même produit de belles oeuvres dans lesquelles il s'y était

astreint, il ne la secouait qu'avec l'à-propos d'une justesse savamment

méditée. Il avançait toujours en vertu de son principe, sans se laisser

emporter à l'exagération ni séduire aux transactions, délaissant

volontiers les formules théoriques pour ne poursuivre que leurs

résultats. Moins préoccupé des disputes d'école et de leurs termes que

de se donner la meilleure des raisons, celle d'une oeuvre accomplie, il

eut ainsi le bonheur d'éviter les inimitiés personnelles et les

accommodements fâcheux.

Plus tard, le triomphe de ses idées ayant diminué l'intérêt de son rôle,

il ne chercha pas d'autre occasion pour se placer derechef à la tête

d'un groupe quelconque. En cette unique occurrence où il prit rang dans

un conflit de parti, il fit preuve de convictions absolues, tenaces et

inflexibles, comme toutes celles qui, en étant vives, se font rarement

jour. Mais, sitôt qu'il vit son opinion avoir assez d'adhérents pour

régner sur le présent et dominer l'avenir, il se retira de la mêlée,

laissant les combattants s'assaillir dans des escarmouches moins utiles

à la cause qu'agréables aux gens qui aiment à se battre, surtout à

battre, au risque d'être battus. Vrai grand-seigneur et vrai chef de

parti, il se garda de survaincre, de poursuivre une arrière-garde en

déroute, se conduisant en prince victorieux auquel il suffit de savoir

que sa cause est hors de danger pour ne plus se mêler aux combattants.

Avec les dehors plus modernes, plus simples, moins extatiques, Chopin

avait pour l'art le culte respectueux que lui portaient les premiers

maîtres du moyen-âge. Comme pour eux, l'art était pour lui une belle,

une sainte vocation. Comme eux, fier d'y avoir été appelé, il desservait

ses rites avec une piété émue. Ce sentiment s'est révélé à l'heure de sa

mort dans un détail, dont les moeurs de la Pologne nous expliquent seules

toute la signification. Par un usage moins répandu de nos temps, mais

qui toutefois y subsiste encore, on y voyait souvent les mourants

choisir les vêtements dans lesquels ils voulaient être ensevelis,

préparés par quelques-uns longtemps à l'avance[22].

[Note 22: L'auteur de _Julie et Adolphe_ (roman imité de la Nouvelle

Héloise et qui eut beaucoup de vogue à sa publication), le général K.

qui, âgé de plus de quatre-vingts ans, vivait encore dans une campagne

du gouvernement de la Volhynie à l'époque de notre séjour dans ces

contrées, avait fait, conformément à la coutume dont nous parlons,

construire son cercueil qui, depuis trente ans, était toujours posé à

côté de la porte de sa chambre.]

Leurs plus chères, leurs plus intimes pensées, s'exprimaient ou se

trahissaient ainsi, pour la dernière fois. Les robes monastiques étaient

fréquemment désignées par des personnes mondaines; les hommes

préféraient ou refusaient le costume de leurs charges, selon que des

souvenirs glorieux ou chagrins s'y rattachaient, Chopin, qui parmi les

premiers artistes contemporains donna le moins de concerts, voulut

pourtant être mis au tombeau dans les habits qu'il y avait portés. Un

sentiment naturel et profond, découlant d'une source intarissable

d'enthousiasme pour son art, a sans doute dicté ce dernier voeu, alors

que, remplissant fervemment les derniers devoirs du chrétien, il

quittait tout ce que de la terre il ne pouvait emporter aux cieux.

Longtemps avant l'approche de la mort, il avait rattaché à l'immortalité

son amour et sa foi en l'art. Il voulut témoigner une fois de plus au

moment ou il serait couché dans le cercueil, par un muet symbole comme

de coutume, l'enthousiasme qu'il avait gardé intact pendant toute sa

vie. Il mourut fidèle à lui-même, adorant dans l'art ses mystiques

grandeurs et ses plus mystiques révélations.

En se retirant, ainsi que nous l'avons dit, du tournant tempêtueux de sa

société, Chopin reportait ses sollicitudes et ses affections dans le

rayon de sa famille, de ses connaissances de jeunesse, de ses

compatriotes. Il conserva avec eux, sans aucune interruption, des

rapports fréquents, qu'il entretenait avec un grand soin. Sa soeur

Louise lui était surtout chère; une certaine ressemblance dans la nature

de leur esprit et la pente de leurs sentiments, les rapprocha plus

particulièrement encore. Elle fit plusieurs fois le voyage de Varsovie à

Paris, pour le voir; en dernier lieu, elle vint y passer les trois

derniers mois de la vie de son frère, pour l'entourer de ses soins

dévoués.

Dans ses relations avec ses parents, Chopin mettait une grâce charmante.

Non content d'entretenir avec eux une correspondance active, il

profitait de son séjour à Paris pour leur procurer ces mille surprises

que donnent les nouveautés, les bagatelles, les infiniment petits,

infiniment jolis, dont la primeur fait le charme. Il recherchait tout ce

qu'il croyait pouvoir être agréable à Varsovie et y envoyait

continuellement des petits riens, modes ou babioles nouvelles. Il tenait

à ce qu'on conservât ces objets, si futiles, si insignifiants qu'ils

fussent, comme pour être toujours présent au milieu de ceux à qui il les

destinait. De son côté, il attachait un grand prix à toute preuve

d'affection venue de ses parents. Recevoir de leurs nouvelles ou des

marques de leur souvenir lui était une fête; il ne la partageait avec

personne, mais on s'en apercevait au souci qu'il prenait de tous les

objets qui lui arrivaient de leur part. Les moindres d'entre eux lui

étaient précieux et, non seulement il ne permettait pas aux autres de

s'en servir, mais il était visiblement contrarié lorsqu'on y touchait.

Quiconque arrivait de Pologne était le bienvenu auprès de lui. Avec ou

sans lettre de recommandation il était reçu à bras ouverts, comme s'il

eût été de la famille. Il permettait à des personnes souvent inconnues

quand elles venaient de son pays, ce qu'il n'accordait à aucun d'entre

nous: le droit de déranger ses habitudes. Il se gênait pour elles, il

les promenait, il retournait vingt fois de suite aux mêmes lieux pour

leur faire voir les curiosités de Paris, sans jamais témoigner d'ennui à

ce métier de cicerone et de badaud. Puis, il donnait à dîner à ces chers

compatriotes, dont la veille il avait ignoré l'existence; il leur

évitait toutes les menues-dépenses, il leur prêtait de l'argent. Mieux

que cela; on voyait qu'il était heureux de le faire, qu'il éprouvait un

vrai bonheur à parler sa langue, à se trouver avec les siens, à se

retrouver par eux dans l'atmosphère de sa patrie qu'il lui semblait

encore respirer à côté d'eux. On voyait combien il se plaisait à écouter

leurs tristes récits, à distraire leurs douleurs, à détourner leurs

sanglants souvenirs, eu consolant leurs suprêmes regrets par les

infinies promesses d'une espérance éloquemment chantée.

Chopin écrivait régulièrement aux siens, mais seulement à eux. Une de

ses bizarreries consistait à s'abstenir de tout échange de lettres, de

tout envoi de billets; on eût pu croire qu'il avait fait voeu de n'en

jamais adresser à des étrangers. C'était chose curieuse de le voir

recourir à tous les expédients pour échapper à la nécessité de tracer

quelques lignes. Maintes fois il préféra traverser Paris d'un bout à

l'autre pour refuser un dîner ou faire part de légères informations,

plutôt que de s'en épargner la peine au moyen d'une petite feuille de

papier. Son écriture resta comme inconnue à la plupart de ses amis. On

dit qu'il lui est arrivé de s'écarter de cette habitude en faveur de ses

belles compatriotes fixées à Paris, dont quelques-unes possèdent de

charmants autographes de lui, tous en polonais. Cette infraction à ce

qu'on eût pu prendre pour une règle, s'explique par le plaisir qu'il

avait à parler sa langue, qu'il employait de préférence et dont il se

plaisait à traduire aux autres les locutions les plus expressives. Comme

les slaves en général, il possédait très bien le français; d'ailleurs,

vu son origine française, il lui avait été enseigné avec un soin

particulier. Mais, il s'en accomodait mal, lui reprochant d'être peu

sonore à l'oreille et d'un génie froid.

Cette manière de le juger est d'ailleurs assez répandue parmi les

Polonais, qui s'en servent avec une grande facilité, le parlent beaucoup

entre eux, souvent mieux que leur propre langue, sans jamais cesser de

se plaindre à ceux qui ne la connaissent pas de ne pouvoir rendre dans

un autre idiome que le leur, les chatoiements infinis de l'émotion, les

nuances éthérées de la pensée! C'est tantôt la majesté, tantôt la

passion, tantôt la grâce, qui à leur dire fait défaut aux mots français.

Si on leur demande le sens d'un vers, d'une parole citée par eux en

polonais,--_Oh! c'est intraduisible!_--est immanquablement la première

réponse faite à l'étranger. Viennent ensuite les commentaires, qui

servent surtout à commenter l'exclamation, à expliquer toutes les

finesses, tous les sous-entendus, tous les contraires renfermés dans ces

mots _intraduisibles!_ Nous en avons cité quelques exemples, lesquels

joints à d'autres, nous portent à supposer que cette langue a l'avantage

d'imager les substantifs abstraits et que, dans le cours de son

développement, elle a dû au génie poétique de la nation d'établir entre

les idées un rapprochement frappant et juste par les étymologies, les

dérivations, les synonymes. Il en résulte comme un reflet coloré, ombre,

ou lumière, projeté sur chaque expression.

L'on pourrait dire ainsi que les mots de cette langue font

nécessairement vibrer dans l'esprit un son enharmonique imprévu, ou

bien, le son correspondant d'une tierce qui module immédiatement la

pensée en un accord majeur ou mineur. La richesse de son vocabulaire

permet toujours le choix du ton; mais la richesse peut devenir une

difficulté et il ne serait pas impossible d'attribuer l'usage des

langues étrangères, si répandues en Pologne, aux paresses d'esprit et

d'études qui veulent échapper à la fatigue d'une habileté de diction,

indispensable dans une langue pleine de soudaines profondeurs et d'un

laconisme si énergique, que l'à-peu-près y devient difficile et la

banalité insoutenable. Les vagues assonances de sentiments mal définis

sont incompressibles dans les fortes nervures de sa grammaire. L'idée

n'y peut sortir d'une pauvreté singulièrement dénudée, tant qu'elle

reste en deçà des bornes du lieu-commun; par contre, elle réclame une

rare précision de termes pour ne pas devenir baroque au delà. La

littérature polonaise compte moins que d'autres les noms d'auteurs

devenus classiques; en revanche, presque chacun d'eux dota sa patrie

d'une de ces oeuvres qui restent à jamais. Elle doit peut-être à ce

caractère hautain et exigeant de son idiome, de voir le nombre de ses

chefs-d'oeuvre en proportion plus grande qu'ailleurs avec celui de ses

littérateurs. On se sent maître, quand on se hasarde à manier cette

belle et riche langue[23].

F. Chopin · 第 12 / 19 段