ce qui préoccupait les autres; il se gardait de les sortir du cercle de
leur personnalité pour les ramener à la sienne. S'il livrait peu de son
temps, en revanche ne se réservait-il rien de celui qu'il accordait. Ce
qu'il eût rêvé, ce qu'il eût souhaité, voulu, conquis, si sa main
blanche et effilée avait pu marier des cordes d'airain aux cordes d'or
de sa lyre, nul ne le lui a jamais demandé, nul en sa présence n'eut eu
le loisir d'y songer! Sa conversation se fixait peu sur les sujets
émouvants. Il glissait dessus et, comme il était peu prodigue de ses
instants, la causerie était facilement absorbée par les détails du jour.
Il prenait soin d'ailleurs de ne pas lui permettre de s'extraverser en
digressions, dont il eût pu devenir le sujet. Son individualité
n'appelait guère les investigations de la curiosité, les pensées
chercheuses et les stratagèmes scrutateurs; il plaisait trop pour faire
réfléchir.
L'ensemble de sa personne, étant harmonieux, ne paraissait demander
aucun commentaire. Son regard bleu était plus spirituel que rêveur; son
sourire doux et fin ne devenait pas amer. La finesse et la transparence
de son teint séduisaient l'oeil, ses cheveux blonds étaient soyeux, son
nez recourbé expressivement accentué, sa stature peu élevée, ses membres
frêles. Ses gestes étaient gracieux et multipliés; le timbre de sa voix
un peu assourdi, souvent étouffé. Ses allures avaient une telle
distinction et ses manières un tel cachet de haute compagnie,
qu'involontairement on le traitait en prince. Toute son apparence
faisait penser à celle des convolvulus, balançant sur des tiges d'une
incroyable finesse leurs coupes divinement colorées, mais d'un si
vaporeux tissu que le moindre contact les déchire.
Il portait dans le monde l'égalité d'humeur des personnes que ne trouble
aucun ennui, car elles ne s'attendent à aucun intérêt. D'habitude il
était gai; son esprit caustique dénichait rapidement le ridicule bien
au-delà des superficies où il frappe tous les yeux. Il déployait dans la
pantomime une verve drolatique, longtemps inépuisée. Il s'amusait
souvent à reproduire, dans des improvisations comiques, les formules
musicales et les tics particuliers de certains virtuoses; à répéter leur
gestes et leurs mouvements, à contrefaire leur visage, avec un talent
qui commentait en une minute toute leur personnalité. Ses traits
devenaient alors méconnaissables, il leur faisait subir les plus
étranges métamorphoses. Mais, tout en imitant le laid et le grotesque,
il ne perdait jamais sa grâce native; la grimace ne parvenait même pas à
l'enlaidir. Sa gaieté était d'autant plus piquante, qu'il en
restreignait les limites avec un parfait bon goût et un éloignement
ombrageux de ce qui pouvait le dépasser. À aucun des instants de la plus
entière familiarité, il ne trouvait qu'une parole malséante, une
vivacité déplacée, puissent ne point être choquantes.
Déjà en sa qualité de Polonais, Chopin ne manquait pas de malice; son
constant commerce avec Berlioz, Hiller, quelques autres célébrités du
temps non moins coutumiers de mots, et de mots poivrés, ne manqua pas
d'aiguiser plus encore ses remarques incisives, ses réponses ironiques,
ses procédés à double sens. Il avait entre autres de mordantes répliques
pour ceux qui eussent essayé d'exploiter indiscrètement son talent.
Tout Paris se raconta un jour celle qu'il fit à un amphitryon mal avisé,
lorsqu'après avoir quitté la salle à manger il lui montra un piano
ouvert! Ayant eu la bonhomie d'espérer et de promettre à ses convives,
comme un rare dessert, quelque morceau exécuté par lui, il put
s'apercevoir qu'en comptant sans son hôte on compte deux fois. Chopin
refusa d'abord; fatigué enfin par une insistance désagréablement
indiscrète: «Ah! monsieur», dit-il de sa voix la plus étouffée, comme
pour mieux acérer sa parole, «je n'ai presque pas dîné!»--Toutefois, ce
genre d'esprit était chez lui plutôt une habilité acquise qu'un plaisir
naturel. Il savait se servir du fleuret et de l'épée, parer et toucher!
Mais, quand il avait fait sauter l'arme de l'adversaire, il se dégantait
et jetait bas la visière, pour n'y plus songer.
Par une exclusion absolue de tout discours dont il eût été l'objet, par
une discrétion jamais abandonné sur ses propres sentiments, il réussit à
toujours laisser après lui cette impression si chère au vulgaire
distingué, d'une présence qui nous charme sans que nous ayons à redouter
qu'elle apporte avec elle les charges de ses bénéfices, qu'elle fasse
succéder aux épanchements de ses gaietés entraînantes, les tristesses
qu'imposent les confidences mélancoliques et les visages assombris,
réactions inévitables dans les natures dont on peut dire: _Ubi mel, ibi
sel_. Quoique le monde ne puisse refuser une sorte de respect aux
douloureux sentiments qui causent ces réactions, quoiqu'elles aient
même pour lui tout l'attrait de l'inconnu et qu'il leur accorde quelque
chose comme de l'admiration, il ne les goûte qu'à distance. Il fuit leur
approche incommode à ses stagnants repos, aussi empressé à s'apitoyer
avec emphase à leur description, qu'à se détourner de leur vue. La
présence de Chopin était donc toujours fêtée. N'espérant point être
deviné, dédaignant de se raconter lui-même, il s'occupait si fort de
tout ce qui n'était pas lui, que sa personnalité intime restait à
l'écart, inabordée et inabordable, sous une surface polie et glissante
où il était impossible de prendre pied.
Quoique rares, il y eut pourtant des instants où nous l'avons surpris
profondément ému. Nous l'avons vu pâlir et blêmir, au point de gagner
des teintes vertes et cadavéreuses. Mais dans ses plus vives émotions,
il resta concentré. Il fut alors, comme de coutume, avare de paroles sur
ce qu'il ressentait; une minute de recueillement déroba toujours le
secret de son impression première. Les mouvements qui y succédaient,
quelque grâce de spontanéité qu'il sût leur imprimer, étaient déjà
l'effet d'une réflexion dont l'énergique volonté dominait un bizarre
conflit de véhémence morale et de faiblesses physiques. Ce constant
empire exercé sur la violence de son caractère, rappelait la supériorité
mélancolique de certaines femmes qui cherchent leur force dans la
retenue et l'isolement, sachant l'inutilité des explosions de leurs
colères et ayant un soin trop jaloux du mystère de leur passion pour le
trahir gratuitement.
Chopin savait noblement pardonner; nul arrière-goût de rancune ne
restait dans son coeur contre les personnes qui l'avaient froissé. Mais,
comme ces froissements pénétraient très avant dans son âme, ils y
fermentaient en vagues peines et en souffrances intérieures, si bien que
longtemps après que leurs causes avaient été effacées de sa mémoire il
en éprouvait encore les morsures secrètes. Malgré cela, à force de
soumettre ses sentiments à ce qui lui semblait _devoir être_ pour _être
bien_, il arrivait jusqu'à savoir gré des services offerts par une
amitié mieux intentionnée que bien instruite, qui contrariait sans s'en
douter ses susceptibilités cachées. Ces torts de la gaucherie sont
cependant les plus malaisés à supporter aux natures nerveuses,
condamnées à réprimer l'expression de leurs emportements et amenées par
là à une irritation sourde qui, ne portant jamais sur ses vrais motifs,
tromperait fort pourtant ceux qui la prendraient pour une irritabilité
sans motif. Comme pourtant, manquer à ce qui lui paraissait la plus
belle ligne de conduite fut une tentation à laquelle Chopin n'eut pas à
résister, car probablement elle ne se présenta jamais à lui, il se garda
de déceler en face d'individualités plus vigoureuses et, par cela seul,
plus brusques et plus tranchantes que la sienne, les crispations que lui
faisaient éprouver leur contact et leur liason.
La réserve de ses entretiens s'étendait aussi à tous les sujets auxquels
s'attache le fanatisme des opinions. C'est uniquement par ce qu'il ne
faisait pas dans l'étroite circonscription de son activité, qu'on
arrivait à en préjuger. Sincèrement religieux et attaché au
catholicisme, Chopin n'abordait jamais ce sujet, gardant ses croyances
sans les témoigner par aucun apparat. On pouvait longtemps le connaître,
sans avoir de notions exactes sur ses idées à cet égard. Il s'entend de
soi que, dans le milieu où ses relations intimes le transportèrent peu à
peu, il dut renoncer à fréquenter les églises, à voir les
ecclésiastiques, à pratiquer tout naturellement la religion, comme cela
se fait dans la noble et croyante Pologne où tout homme bien né
rougirait d'être tenu pour un mauvais catholique, où il considérerait
comme la dernière des injures de s'entendre dire qu'il n'agit pas en bon
chrétien. Or, qui ne sait qu'en s'abstenant souvent et longtemps des
rites religieux, on finit nécessairement par les oublier plus ou moins?
Cependant, quoique pour ne pas donner à ses nouvelles accointances le
déplaisir de rencontrer une soutane chez lui, il laissa se détendre ses
rapports avec les prêtres du clergé polonais de Paris, ceux-ci ne
cessèrent jamais de le chérir comme un de leurs plus nobles
compatriotes, dont leurs amis communs leur donnaient de constantes
nouvelles.
Son patriotisme se révéla dans la direction que prit son talent, dans
ses intimités de choix, dans ses préférences pour ses élèves, dans les
services fréquents et considérables qu'il aimait à rendre à ses
compatriotes. Nous ne nous souvenons pas qu'il ait jamais pris plaisir à
exprimer ses sentiments patriotiques, à parler longuement de la Pologne,
de son passé, de son présent, de son avenir, à toucher aux questions
historiques qui s'y rattachent. Malheureusement, la haine du conquérant,
l'indignation virulente contre une injustice qui crie vengeance au ciel,
les désirs et l'espoir d'une revanche éclatante qui étrangle à son tour
le vainqueur, n'alimentaient que trop souvent les entretiens politiques
dont la Pologne était l'objet. Chopin qui avait si bien appris à
l'adorer durant une sorte de trêve dans la longue histoire de ses
tortures, n'avait pas eu le temps d'apprendre à haïr, à rêver la
vengeance, à savourer l'espoir de souffleter un vainqueur fourbe et
déloyal. Il se contentait par conséquent d'aimer le vaincu, de pleurer
avec l'opprimé, de chanter et de glorifier ce qu'il aimait, sans
philippiques aucunes, sans excursions sur le domaine des prévisions
diplomatiques ou militaires qui, faute de mieux, finissaient par des
aspirations révolutionnaires antipathiques à sa nature. Les Polonais,
voyant toutes les chances de briser le fameux «équilibre européen» basé
sur le partage de leur patrie se perdre de plus en plus, étaient
convaincus que le monde se déjetterait sous le coup d'un pareil crime de
lèse-christianisme. Ils n'avaient peut-être pas tellement tort; l'avenir
se chargera de le démontrer! Mais, Chopin ne pouvant encore entrevoir
un tel avenir, reculait instinctivement devant des espérances qui lui
donnaient pour alliés des hommes et des choses qui ne devaient être que
des causes!
S'il s'entretenait quelquefois sur les événements tant discutés en
France, sur les idées et les opinions si vivement attaquées, si
chaudement défendues, c'était plutôt pour signaler ce qu'il y trouvait
de faux et d'erroné que pour en faire valoir d'autres. Amené à des
rapports continus avec quelques-uns des hommes avancés qui ont le plus
marqué de nos jours, il sut borner entre eux et lui les relations à une
bienveillante indifférence, tout à fait indépendante de la conformité
des idées. Bien souvent il les laissait s'échauffer et se haranguer
entre eux des heures entières, se promenant de long en large dans le
fond de la chambre sans ouvrir la bouche. Par moment, son pas devenait
plus saccadé; personne n'y prêtait attention, sinon des visiteurs peu
familiers avec ce milieu. Ils observaient aussi en lui certains
soubresauts nerveux à l'énoncé de certaines énormités ineffables: ses
amis s'en étonnaient quand on leur en parlait, sans s'apercevoir qu'il
vivait _auprès_ de tous, les voyait, les regardait faire, mais ne vivait
_avec_ aucun d'eux, ne leur donnant rien de son «meilleur moi» et ne
prenant pas toujours ce qu'on croyait lui avoir donné.
Nous l'avons contemplé de longs instants au milieu de ces conversations
vives et entraînantes, dont il s'excluait par son silence. La passion
des causeurs le faisait oublier; mais nous avons maintes fois négligé de
suivre le fil de leurs raisonnements, pour fixer notre attention sur sa
figure. Elle se contractait imperceptiblement et s'assombrissait souvent
sous une pénible impression, quand des sujets qui tiennent aux
conditions premières de l'existence sociale étaient débattus devant lui
avec de si énergiques emportements, qu'on eût pu croire notre sort,
notre vie ou notre mort, devoir se décider à l'instant même. Il semblait
souffrir physiquement lorsqu'il entendait déraisonner si sérieusement,
accumuler si imperturbablement les uns contre les autres des arguments
également vides et faux, comme s'il avait entendu une suite de
dissonances, voire même une cacophonie musicale. Ou bien, il devenait
triste et rêveur. Alors il apparaissait comme un passager à bord d'un
vaisseau que la tempête fait rebondir sur les vagues; contemplant
l'horizon, les étoiles, songeant à sa lointaine patrie, suivant la
manoeuvre des matelots, comptant leurs fautes, et se taisant, n'ayant pas
la force requise pour saisir un des cordages de la voilure...
Son bon sens plein de finesse l'avait promptement persuadé de la
parfaite vacuité de la plupart des discours politiques, des discussions
philosophiques, des digressions religieuses. Il arriva ainsi à pratiquer
de bonne heure la maxime favorite d'un homme infiniment distingué, à qui
nous avons souvent entendu répéter un mot dicté par la sagesse
misanthropique de ses vieux ans. Cette façon de sentir surprenait alors
notre impatience inexpérimentée; mais depuis, elle nous a frappé par sa
triste justesse.--«Vous vous persuaderez un jour, comme moi, qu'il n'y a
guère moyen de causer de quoi que ce soit avec qui que ce soit», disait
le marquis Jules de Noailles aux jeunes gens qu'il honorait de ses
bontés, lorsqu'ils se laissaient entraîner à la chaleur de naïfs débats
d'opinions. Chaque fois qu'on lui voyait réprimer une volonté passagère
de jeter son mot dans la discussion, Chopin semblait penser, comme pour
consoler sa main oisive et la réconcilier avec son luth: _Il mondo va da
se!_
La démocratie représentait à ses yeux une agglomération d'éléments trop
hétérogènes, trop tourmentés, d'une trop sauvage puissance, pour lui
être sympathique. Il y avait alors plus de vingt ans déjà, que
l'avènement des questions sociales fut comparé à une nouvelle invasion
de barbares. Chopin était particulièrement et péniblement frappé de ce
que cette assimilation avait de terrible. Il désespérait d'obtenir des
Attila conduisant les Huns modernes, le salut de Rome auquel est attaché
celui de l'Europe! Il désespérait de préserver de leurs destructions et
de leurs dévastations, la civilisation chrétienne, devenue la
civilisation européenne! Il désespérait de sauver de leurs ravages,
l'art, ses monuments, ses accoutumances, la possibilité en un mot de
cette vie élégante, molle et raffinée, que chanta Horace et que les
brutalités d'une loi agraire tuent nécessairement, puisque ne pouvant
obtenir ni _l'égalité_, ni la _fraternité_, elles donnent la _mort_! Il
suivait de loin les événements et une perspicacité de coup d'oeil, qu'on
ne lui eût d'abord pas supposée, lui fit souvent prédire ce à quoi de
mieux informés s'attendaient peu. Si des observations de ce genre lui
échappaient, il ne les développait point. Ses phrases courtes n'étaient
remarquées que quand les faits les avaient justifiées.
Dans un seul cas Chopin se départit de son silence prémédité et de sa
neutralité accoutumée. Il rompit sa réserve dans la cause de l'art, la
seule sur laquelle il n'abdiqua dans aucune circonstance l'énoncé
explicite de son jugement, sur laquelle il s'appliqua avec persistance à
étendre l'action de son influence et de ses convictions. Ce fut comme un
témoignage tacite, de l'autorité de grand artiste qu'il se sentait
légitimement posséder dans ces questions. Les faisant relever de sa
compétence et de son appel, il ne laissa jamais de doutes quant à sa
manière de les envisager. Pendant quelques années il mit une ardeur
passionnée dans ses plaidoyers; c'était celles où la guerre des
romantiques et des classiques était si vivement conduite de part et
d'autre. Il se rangeait ouvertement parmi les premiers, tout en
inscrivant le nom de Mozart sur sa bannière. Comme il tenait plus au
fond des choses qu'aux mots et aux noms, il lui suffisait de trouver
dans l'immortel auteur du _Requiem_, de la symphonie dite de _Jupiter_,
etc. les principes, les germes, les origines, de toutes les libertés
dont il usait abondamment, (quelques-uns ont dit surabondamment), pour
le considérer comme un des premiers qui ouvrirent à la musique des
horizonts inconnus: ces horizonts qu'il aimait tant à explorer et où il
fit des découvertes qui enrichirent le vieux monde d'un monde nouveau.
En 1832, peu après son arrivée à Paris, en musique comme en littérature,
une nouvelle école se formait et il se produisait de jeunes talents qui
secouaient avec éclat le joug des anciennes formules. L'effervescence
politique des premières années de la révolution de Juillet à peine
assoupie, se transporta dans toute sa vivacité sur les questions de
littérature et d'art qui s'emparèrent de l'attention et de l'intérêt de
tous. Le _romantisme_ fut à l'ordre du jour et l'on combattit avec
acharnement pour ou contre. Il n'y eut aucune trêve entre ceux qui
n'admettaient pas qu'on pût écrire autrement qu'on n'avait écrit jusque
là, et ceux qui voulaient que l'artiste fût libre de choisir la forme
pour l'adapter à son sentiment; qui pensaient que, la règle de la forme
se trouvant dans sa concordance avec le sentiment qu'on veut exprimer,
chaque différente manière de sentir comporte nécessairement une manière
différente de se traduire.
Les uns, croyant à l'existence d'une forme permanente dont la perfection
représente le beau absolu, jugeaient chaque oeuvre de ce point de vue
préétabli. En prétendant que les grands maîtres avaient atteint les
dernières limites de l'art et sa suprême perfection, ils ne laissaient
aux artistes qui leur succédaient d'autre gloire à espérer que de s'en
rapprocher plus ou moins par l'imitation. On les frustrait même de
l'espoir de les égaler, le perfectionnement d'un procédé ne pouvant
jamais s'élever jusqu'au mérite de l'invention.--Les autres niaient que
le beau pût avoir une forme fixe et absolue, les styles divers leur
apparaissant, à mesure qu'ils se manifestent dans l'histoire de l'art,
comme des tentes dressées sur la route de l'idéal: haltes momentanées,
que le génie atteint d'époque en époque, que ses héritiers immédiats
doivent exploiter jusqu'à leur dernier recoin, mais que ses descendants
légitimes sont appelés à dépasser.--Les uns voulaient renfermer dans
l'enclos symétrique des mêmes dispositions, les inspirations des temps
et des natures les plus dissemblables. Les autres réclamaient pour
chacune d'elles la liberté de créer leur langue, leur mode d'expression,
n'acceptant d'autre règle que celle qui ressort des rapports directs du
sentiment et de la forme, afin que celle-ci fût adéquate à celui-là.
Aux yeux clairvoyants de Chopin, les modèles existants, quelque
admirables qu'ils fussent, ne semblaient pas avoir épuisé tous les
sentiments que l'art peut faire vivre de sa vie transfigurée, ni toutes
les formes dont il peut user. Il ne s'arrêtait pas à l'excellence de la
forme; il ne la recherchait même qu'en tant que son irréprochable
perfection est indispensable à la complète révélation du sentiment,
n'ignorant pas que le sentiment est tronqué aussi longtemps que la
forme, restée imparfaite, intercepte son rayonnement comme un voile
opaque. Il soumettait ainsi à l'inspiration poétique le travail du
métier, enjoignant à la patience du génie d'imaginer dans la forme de
quoi satisfaire aux exigences du sentiment. Aussi, reprochait-il à ses
classiques adversaires de réduire l'inspiration au supplice de Procuste,
sitôt qu'ils n'admettaient pas que certaines manières de sentir sont
inexprimables dans les formes préalablement déterminées. Il les accusait
de déposséder par avance l'art, de toutes les oeuvres qui auraient tenté
d'y introduire des sentiments nouveaux, revêtus de ses formes nouvelles
qui se puisent dans le développement toujours progressif de l'esprit
humain, des instruments qui divulguent sa pensée, des ressources
matérielles dont l'art dispose.
Chopin n'admettait pas, qu'on voulût écraser le fronton grec avec la
tour gothique, ni qu'on démolisse les grâces pures et exquises de
l'architecture italienne, au profil de la luxuriante fantaisie des
constructions mauresques; comme il n'eût pas voulu que le svelte palmier
vienne à croître en place de ses élégants bouleaux, ni que l'agave des
tropiques soit remplacée par le mélèze du nord. Il prétendait goûter le
même jour l'_Ilyssus_ de Phidias et le _Pensieroso_ de Michel-Ange, un
_Sacrement_ de Poussin et la _Barque dantesque_ de Delacroix, une
_Improperia_ de Palestrina et la _Reine Mab_ de Berlioz! Il réclamait
son _droit d'être_ pour tout ce qui est beau, admirant la richesse de la
variété non moins que la perfection de l'unité. Il ne demandait
également à Sophocle et à Shakespeare, à Homère et à Firdousi, à Racine
et à Goethe, que d'avoir leur _raison d'être_ dans la beauté propre de
_leur_ forme, dans l'élévation de _leur_ pensée, proportionnée, comme la
hauteur du jet-d'eau aux feux irisés, à la profondeur de leur source.
Ceux qui voyaient les flammes du talent dévorer insensiblement les
vieilles charpentes vermoulues, se rattachaient à l'école musicale dont
Berlioz était le représentant le plus doué, le plus vaillant, le plus
hasardeux. Chopin s'y rallia complètement et fut un de ceux qui mit le
plus de persévérance à se libérer des serviles formules du style
conventionnel, aussi bien qu'à répudier les charlatanismes qui n'eussent
remplacé de vieux abus que par des abus nouveaux plus déplaisants
encore, l'extravagance étant plus agaçante et plus intolérable que la
monotonie. Les nocturnes de Field, les sonates de Dussek, les
virtuosités tapageuses et les expressivités décoratives de Kalkbrenner,
lui étant ou insuffisantes ou antipathiques, il prétendait n'être pas
attaché aux rivages fleuris et un peu mignards des uns, ni obligé de
trouver bonnes les manières échevelées des autres.
Pendant les quelques années que dura cette sorte de campagne du
romantisme, d'où sortirent des coups d'essai qui furent des coups de
maître, Chopin resta invariable dans ses prédilections comme dans ses
répulsions. Il n'admit pas le moindre atermoiement avec aucun de ceux
qui, selon lui, ne représentaient pas suffisamment le progrès ou ne
prouvaient pas un sincère dévouement à ce progrès, sans désir
d'exploitation de l'art au profit du métier, sans poursuite d'effets
passagers, de succès surpris à la surprise de l'auditoire. D'une part,
il rompit, des liens qu'il avait contractés avec respect, lorsqu'il se
sentit gêné par eux et retenu trop à la rive par des amarres dont il
reconnaissait la vétusté. D'autre part, il refusa obstinément d'en
former avec de jeunes artistes dont le succès, exagéré à son sens,
relevait trop un certain mérite. Il n'apportait pas la plus légère
louange à ce qu'il ne jugeait point être une conquête effective pour
l'art, une sérieuse conception de la tâche d'un artiste.