l'honneur, la loyauté, la délicatesse, et les avantages ambitieux, les
profits vaniteux, les gains matériels, acquis à leurs dépens, par ceux
auxquels fut départie la belle tâche d'entretenir notre foi et notre
attachement aux nobles et grands sentiments, en les faisant vivre dans
l'art alors qu'ils n'ont plus d'autre refuge ailleurs. Car, pour
beaucoup, ces tristes transactions subies par des esprits qui savent si
bien faire resplendir le sublime et si bien stigmatiser l'infamie,
servent à prouver avec évidence qu'il y a impossibilité ou niaiserie à
les refuser. Ils s'en prévalent pour affirmer hautement que ces
transactions entre le noble et l'ignoble, entre le grand et le mesquin,
entre le laid et le beau éthique, sont inhérents à la fragilité de notre
être et à la force des choses, puisqu'elles jaillissent de la nature des
êtres et des choses à la fois.
Aussi, lorsque des exemples de malheur viennent apporter un déplorable
appui aux assertions ricaneuses des «réalistes» en morale, avec quelle
hâte n'appellent-ils pas les plus belles conceptions du poète, de vains
simulacres!... De quelle sagesse ne se targuent-ils pas, en prêchant les
doctrines savamment préméditées d'une mielleuse et farouche
hypocrisie... d'un perpétuel et secret désaccord entre les discours et
les poursuites!... Avec quelle cruelle joie ne citent-ils pas ces
exemples aux âmes inquiètes et faibles, dont les aspirations juveniles,
dont les convictions de la valeur décroissantes essayent encore de se
soustraire à ces tristes pactes! De quel fatal découragement celles-ci
ne sont-elles pas atteintes devant les violentes alternatives, les
séduisantes insinuations, qui se présentent à chaque détour du chemin de
la vie, en songeant que les coeurs les plus ardemment épris de sublime,
les plus initiés aux susceptibilités de la délicatesse, les plus touchés
par les beautés de la candeur, ont pourtant renié dans leurs actes les
objets de leur culte et de leurs chants!... De quels doutes angoissés ne
sont-elles pas saisies et dévorées devant ces flagrantes
contradictions!...
Mais, ce qui peut-être fait le plus de peine à voir, ce sont les cruels
sarcasmes déversés sur leurs souffrances par ceux qui répètent: _la
Poésie, c'est ce qui aurait pu être_... se complaisant ainsi à la
blasphémer par leur coupable négation!--Non!--Tous les dieux
l'attestent, toutes les consciences le disent, toutes les innocences
l'affirment, tous les justes le prouvent, tous les repentirs le
répètent, toutes les belles âmes le sentent, tous les héros en
témoignent, toutes les saintetés le proclament, la poésie n'est point
l'ombre de notre imagination, projetée et grandie démesurément sur le
plan fuyant de l'impossible! «La Poésie et la Réalité»--_(Dichtung und
Wahrheit)_--ne sont point deux éléments incompatibles, destinés à se
côtoyer sans jamais se pénétrer, de l'aveu même de Goethe qui disait
d'un poète contemporain, «qu'ayant vécu pour créer des poèmes, il avait
fait de sa vie un poème!»--(_Er lebte dichtend und dichtete lebend_).
Goethe était trop poète lui-même pour ne pas savoir que la poésie
n'existe que parce qu'elle trouve son éternelle réalité dans les plus
beaux instincts du coeur humain. C'est là le secret que, sur ses vieux
jours, le «vieillard olympien» disait avoir _emmystèré_--_eingeheimnisst_--dans
ce vaste poème de Faust, dont la dernière scène nous montre comment
la _Poésie_, qui fut déchaînée par l'imagination sur toutes les latitudes
du monde, emportée par la fantaisie sur tous les domaines de l'histoire,
rentre dans les sphères célestes guidée par la _Réalité_ de l'amour et du
repentir, de l'expiation et de l'intercession!
Il nous est arrivé de dire autrefois: _Aussi bien que noblesse, génie
oblige_[20]. Aujourd'hui, nous voudrions dire: _Plus que noblesse, génie
oblige_, parce que la noblesse qui vient des hommes est, comme toute
chose venue d'eux, naturellement imparfaite. Le génie vient de Dieu et,
comme toute chose venant de Dieu, il serait naturellement parfait si
l'homme ne _l'imperfectionnait_. C'est lui qui le défigure, le dénature,
le dégrade, au gré de ses passions, de ses illusions, de ses
vindications! Le _génie_ a sa mission; son nom le dit déjà en
l'assimilant à ces êtres célestes qui sont les _messagers_ de la bonne
providence. Quand le génie est départi à l'artiste et au poète, sa
mission n'est pas d'enseigner le vrai, de commander le bien, qu'une
divine révélation a seule autorité d'imposer, qu'une noble philosophie
rapproche de la raison et de la conscience humaines. Le génie de la
poésie et de l'art a pour mission de faire resplendir le beau du vrai,
devant l'imagination charmée et surélevée; de stimuler au bien par le
beau, des coeurs émus, entraînés vers ces hautes régions de la vie
morale, où la générosité se change en délices, où le sacrifice se
transforme en volupté, où l'héroïsme devient un besoin, où, la
_com-passion_ remplaçant la _passion_, l'amour dédaigne de rien
demander, sachant que dès lors il trouvera toujours en lui-même de quoi
donner! L'art et la poésie sont donc les auxiliaires de la révélation et
de la philosophie; auxiliaires aussi indispensables, que
l'indescriptible éclat des couleurs et la vague harmonie des tons le
sont à la parfaite intégrité de la nature!
[Note 20: Sur Paganini, après sa mort.]
Aussi, l'interprète du beau dans la poésie et dans l'art doit-il,--le
mot _devoir_ n'est-il pas synonyme de _dette_?--tout comme l'interprète
du vrai et du bien divin, tout comme l'interprète de la raison et de la
conscience humaines, après avoir agi par les oeuvres de son intelligence,
de son imagination, de son inspiration, de ses méditations, agir encore
par les actes de sa vie; accorder à un même diapason son chant et son
dire, son dire et son faire! Il se le doit à lui-même, il le doit à son
art et à sa muse, afin qu'on n'accuse point sa poésie d'être un subtil
fantôme et son art de n'être qu'un jeu puéril. Le génie du poète et de
l'artiste ne peut doter la poésie d'une incontestable réalité et l'art
d'une auguste majesté, qu'en donnant à leurs plus hautes et plus pures
aspirations la fécondité solaire de l'exemple, qui appose le sceau de la
foi à l'enthousiasme de la manifestation. Sans l'exemple de l'artiste et
du poète, la majesté de l'art est abaissée, raillée; la réalité de la
poésie est contestée, mise en suspicion, niée!
L'exemple de la froide austérité ou du désintéressement absolu de
quelques caractères rigides suffit, il est vrai, à l'admiration des
natures calmes et réfléchies. Mais les organisations plus passionnées et
plus mobiles, à qui tout milieu terne est insipide, qui recherchent
vivement, soit les joies de l'honneur, soit les plaisirs achetés à tout
prix, ne se contentent pas de ces exemples aux contours roides, qui
n'ont rien d'énigmatique, rien de sinueux, rien de transportant.
Tournant vers d'autres l'anxieuse interrogation de leurs regards, ces
organisations complexes questionnent ceux qui se sont abreuvés à la
bouillante source de douleur, jaillisante au pied des escarpements où
l'âme se construit une aire. Elles se libèrent volontiers des autorités
séniles; elles déclinent leur compétence. Elles les accusent d'accaparer
le monde au profit de leurs sèches passions, de vouloir disposer les
effets de causes qui leur échappent, de proclamer des lois dans des
sphères où elles ne peuvent pénétrer! Elles passent outre devant les
silencieuses gravités de ceux qui pratiquent le bien, sans exaltation
pour le beau.
La jeunesse ardente a-t-elle le loisir d'interpréter les silences, de
résoudre leurs problèmes? Les battements de son coeur sont trop
précipités pour lui laisser la claire-vue des souffrances cachées, des
combats mystérieux, des luttes solitaires, dont se compose quelquefois
le tranquille coup-d'oeil de l'homme de bien. Les âmes agitées ne
conçoivent que mal les calmes simplicités du juste, les héroïques
sourires du stoïcisme. Il leur faut de l'exaltation, des émotions.
L'image les persuade, les larmes leur sont des preuves, la métaphore
leur inspire des convictions! À la fatigue des arguments, elles
préfèrent la conclusion des entraînements. Mais, comme chez elles le
sens du bien et du mal ne s'émousse que lentement, elles ne passent
point brusquement de l'un à l'autre; elles commencent par diriger leurs
regards avec une avide curiosité vers ces nobles poètes qui les ont
entraînés par leurs métaphores, vers ces grands artistes qui les ont
émus par leurs images, charmés par leurs élans. C'est à eux qu'elles
demandent le dernier mot de ces élans et de ces enthousiasmes!
Aux heures déchirées où, au milieu de la tourmente du sort, le sens
secret du bien et du mal, la conscience engourdie, non endormie,
deviennent comme un lourd et importun trésor, capable de faire chavirer
la frêle barque d'une destinée ou d'une passion si on ne les jette
par-dessus bord, dans l'abîme de l'oubli, nul d'entre ceux qui en ont
traversé les périls n'a manqué d'évoquer, alors qu'un cruel naufrage le
menaçait, des ombres et des mânes glorieux, pour s'informer jusqu'à quel
point leurs aspirations ont été vivaces et sincères? Pour s'enquérir
avec un ingénieux discernement, de ce qui chez eux était un
divertissement, une spéculation de l'esprit, et de ce qui formait une
constante habitude de sentiment?--C'est à ces heures aussi que le
dénigrement, qui à d'autres moments fut écarté et chassé, réapparaît.
Pour le coup, il ne chôme pas; il s'empare avidement des faiblesses, des
fautes, des oublis de ceux qui ont flétri les fautes et les faiblesses:
il n'en omet aucune. Il attire à lui ce butin, compulse ces faits, pour
s'arroger un droit de dédain sur l'inspiration, à laquelle il n'accorde
d'autre but que de nous fournir un amusement de bon-goût, un
divertissement de haut-goût, comme se les procurent les patriciens de
tous les pays, dans tous les temps d'une belle et haute civilisation!
Mais, il dénie obstinément à l'inspiration du poète, à l'enthousiasme de
l'artiste, le pouvoir de guider nos actions, nos résolutions, nos
acquiescements ou nos refus.
Le dénigrement moqueur et cynique sait vanner l'histoire! Laissant
tomber le bon grain, il recueille soigneusement l'ivraie, pour répandre
sa noire semence sur les pages brillantes où flottent les plus purs
désirs du coeur, les plus nobles rêves de l'imagination. Puis, il demande
avec l'ironie de la victoire: À quoi bon prendre au sérieux ces
excursions dans un domaine où ne se recueille aucun fruit? Quelle valeur
attribuer à ces émotions et à ces enthousiasmes qui n'aboutissent qu'au
calcul de l'intérêt, ne recouvrant que les intérêts de l'égoïsme?
Qu'est-ce donc que ce pur froment qui ne fait germer que la famine?
Qu'est-ce donc que ces belles paroles qui n'engendrent que des
sentiments stériles? Pur passe-temps de palais, auquel s'associent le
foyer du tiers-état, la veillée de la chaumière, mais où les âmes naïves
prennent seules au sérieux la fiction, en croyant bonassement que la
poésie peut devenir une réalité!...
Avec quelle arrogante dérision le dénigrement ne sait-il pas alors
rapprocher, mettre en regard, le noble élan et l'indigne condescendance
du poète, le beau chant et la coupable légèreté de l'artiste! Quelle
supériorité ne s'adjuge-t-il pas sur les laborieux mérites des _honnêtes
gens_, qu'il considère comme des crustacés, destinés à ne connaître que
les immobilités d'une organisation pauvre: ainsi que sur les pompeux
enorgueillissements de ces fiers stoïciens, qui ne parviennent pas à
répudier, même aussi bien qu'eux, la poursuite haletante de la fortune,
avec ses vaines satisfactions et ses jouissances immédiates!... Quel
avantage le dénigrement ne s'attribue-t-il pas, dans la concordance
logique de ses poursuites avec ses négations! Comme il triomphe
lestement des hésitations, des incertitudes, des répugnances de ceux qui
voudraient encore croire possible la réunion des sentiments ardents, des
impressions passionnées, des dons de l'intelligence, de l'intuition
poétique, avec un caractère intègre, une vie intacte, une conduite qui
ne dément jamais l'idéal poétique!
Comment alors ne pas être affecté de la plus noble des tristesses,
toutes les fois qu'on s'aheurte à un fait qui nous montre le poète
désobéissant aux inspirations des muses, ces anges-gardiens du talent,
qui lui enseigneraient si bien à faire de sa vie le plus beau de ses
poèmes? Quels désastreux scepticismes, quels regrettables
découragements, quelles douloureuses apostasies, n'entraînent pas après
elles les défaillances de l'artiste? Combien y en a-t-il qui, doutant de
la révélation divine, l'ignorant parfois, se rient avec un amer mépris
de la philosophie humaine, et ne savent plus à quoi se fier, à qui
croire, quand ils ne peuvent plus se fier aux incitations du beau, ni
croire au génie!
Et pourtant, elle serait sacrilège la voix qui confondrait ses écarts
dans un même anathème, avec les rampements de la bassesse ou l'impudeur
vantarde! Elle serait sacrilège, car si l'action du poète a parfois
menti à son chant, son chant n'a-il-pas encore mieux renié son
action?... Son oeuvre ne peut-elle pas contenir des vertus plus
efficaces, que son action n'a de forces malfaisantes!--Le mal est
contagieux, mais le bien est fécond!--Si les contemporains ont été
souvent atteints d'un mortel scepticisme devant le génie en flagrant
délit, devant le poète qui se vautre dans les fanges dorées d'un luxe
mal acquis, devant l'artiste dont les actions insultent au vrai et
outragent le bien, la postérité oublie ces méchants rois de la pensée,
comme elle oublia le nom du mauvais roi qui, dans la ballade d'Uhland,
méconnut le caractère sacré du barde! Le jour vient où elle jette leur
mémoire aux gémonies du non-être! Elle ne connaît plus leur histoire,
pendant que, de siècle en siècle, elle abreuve de leurs oeuvres sublimes,
les générations qui ont la soif du beau!
Le poète apostat, l'artiste renégat, ne sauraient donc jamais être
comparés à ces hommes dont la mort ne laisse après eux que la mauvaise
odeur de leurs vices, les ruines accumulées par leurs méfaits, les
débris informes amoncelés par qui, _ayant semé le vent a recueilli la
tempête!_ De tels êtres ne rachètent point un mal transitoire, par un
bien durable. Il serait donc injuste de flétrir le poète et l'artiste,
avant d'avoir flétri ceux qui leur ont ouvert la voie; le prince qui
porte indignement un nom déjà illustre, le financier qui verse des flots
d'or dans l'insatiable gueule de la corruption! Qu'on applique d'abord
sur leur front, le fer rouge de l'infamie. Ceci fait, ce sera justice de
procéder contre le poète et l'artiste; mais, pas avant! Qu'ils passent
en premier sous les Fourches-Caudines de la honte, ceux qui passèrent
les premiers sur le théâtre du grand-monde, sur les pavois d'une
renommée scandaleuse et enviée, sur les tréteaux élégants et
enguirlandés d'une mode parasite et d'un succès bâtard, eux, qui n'ont
aucune rançon pour les affranchir devant les sentences d'une sainte
indignation! Le poète et l'artiste possèdent cette rançon. Qu'ils ne
comptent point sur elles, mais qu'on ne la leur dispute pas!
En assouplissant ses convictions devant des passions indignes de son
regard d'aigle, habitué à fixer le soleil; devant des avantages plus
éphémères que la vague scintillante, indignes de sa cure, le poète n'en
a pas moins glorifié les sentiments qui le condamnaient et qui, en
pénétrant ses oeuvres, leur ont donné une action d'une portée plus vaste
que celle de sa vie privée. En succombant aux tentations d'un amour
impur ou coupable, en acceptant des bienfaits qui font rougir, des
faveurs qui humilient, l'artiste n'en a pas moins ceint d'une immortelle
auréole l'idéal de l'amour, la vertu et ses renoncements, l'austérité et
ses innocences! Ses créations lui survivent, pour faire aimer le vrai et
stimuler au bien des milliers d'âmes, venues au monde après que la
sienne aura expié ailleurs les fautes qu'elle a commises, en
s'illuminant du _bien-fait_ qu'elle a rêvé.--Oui!--Cela est certain! Les
oeuvres du poète et de l'artiste ont consolé, rasséréné, édifié plus
d'âmes, que les fluctuations de sa triste existence n'ont pu en
abattre!
L'art est plus puissant que l'artiste. Ses types et ses héros ont une
vie indépendante de son vacillant vouloir, car ils sont une des
manifestations de l'éternelle beauté! Plus durables que lui, elles
passent de générations en générations, intactes et immarcessibles,
renfermant en elles-mêmes une virtuelle faculté de rédemption pour leur
auteur.--Puisque l'on peut dire de toute bonne action qu'elle est une
belle action, l'on peut dire aussi de toute belle oeuvre qu'elle est une
bonne oeuvre.--Est-ce que le vrai ne s'en dégage pas nécessairement en
quelque manière, à travers les fissures du beau, le faux ne pouvant
engendrer _a lui seul_ que le laid? Est-ce que, pour les natures plus
impressionnables que réfléchies, plus sensibles que conséquentes, le
bien ne se dégage pas du beau plus sûrement presque que du vrai, parce
qu'en toute manière celui-ci est la source de l'un et de l'autre?
S'il est advenu, hélas! que plusieurs d'entre ceux qui ont immortalisé
leurs aspirations en donnent à leur idéal l'impérieux ascendant d'une
entraînante éloquence, étouffèrent pourtant ces aspirations et foulèrent
un jour aux pieds leur idéal, entraînant ainsi par leur funeste exemple
bien des âmes qui eussent pu devenir hautes et sont devenues basses,
combien n'y en a-t-il pas à côté de celles-ci, qu'ils ont secrètement
confirmées, encouragées, fortifiées dans le vrai ou le bien, par les
évocations de leur génie! L'indulgence ne serait peut-être que justice
pour eux; mais qu'il est dur de réclamer justice! Combien il déplaît
d'avoir à défendre ce qu'on ne voudrait qu'admirer, d'excuser alors
qu'on ne voudrait que vénérer!...
Aussi, quel doux orgueil l'ami n'éprouve-t-il pas à remémorer une
carrière dans laquelle, pas de dissonances qui blessent, pas de
contradictions qu'on doive indulgencier, pas d'erreurs dont il faille
remonter le courant pour en trouver l'excuse, pas d'extrêmes qu'on ait à
plaindre comme la conséquence d'un excès de causes. Avec quel doux
orgueil l'artiste ne nomme-t-il pas celui dont la vie prouve qu'il n'est
pas seulement réservé aux natures apathiques, que ne séduisent aucunes
fascinations, que n'attirent aucuns mirages, qui ne sont susceptibles
d'aucune illusion, qui se bornent aisément aux strictes observances et
aux abstinences routinières des lois honorées et honorables, de
prétendre à cette élévation d'âme que ne soumet aucun revers, qui ne se
dément à aucun instant! À ce titre le souvenir de Chopin restera
doublement cher aux amis et aux artistes qu'il a rencontrés sur sa
route, comme à ces amis inconnus que les chants du poète lui acquièrent;
comme aux artistes qui, en lui succédant, s'attacheront à être dignes de
lui!
Dans aucun de ses nombreux replis, le caractère de Chopin n'a recelé un
seul mouvement, une seule impulsion, qui ne fût dictée par le plus
délicat sentiment d'honneur et la plus noble entente des affections. Et
cependant, jamais nature ne fut plus appelée à se faire pardonner des
travers, des singularités abruptes, des défauts excusables, mais
insupportables. Son imagination était ardente, ses sentiments allaient
jusqu'à la violence,--son organisation physique était faible et
maladive! Qui peut sonder les souffrances provenant de ce contraste?
Elles ont dû être poignantes, mais il n'en donna jamais le spectacle! Il
se garda religieusement son propre secret; il déroba ses souffrances à
tous les regards sous l'impénétrable sérénité d'une fière résignation.
La délicatesse de sa constitution et de son coeur, en lui imposant le
féminin martyre des tortures à jamais inavouées, donnèrent à sa destinée
quelques-uns des traits des destinées féminines. Exclu par sa santé de
l'arène haletante des activités ordinaires, sans goût pour ce
bourdonnement inutile où quelques abeilles se joignent à tant de frelons
en y dépensant la surabondance de leurs forces, il se créa une alvéole à
l'écart des chemins trop frayés et trop fréquentés. Ni aventures, ni
complications, ni épisodes, n'ont marqué dans sa vie qu'il a simplifiée,
quoiqu'elle fut dans des conditions qui semblaient rendre ce résultat
peu aisé à obtenir. Ses sentiments et ses impressions en formèrent les
événements, plus marquants et plus importants pour lui que les
changements et les accidents de dehors. Les leçons qu'il donna
constamment, avec régularité et assiduité, furent comme sa tâche
domestique et journalière, accomplie avec conscience et satisfaction.
Il épancha son coeur dans ses compositions, comme d'autres l'épanchent
dans la prière, y versant toutes ces effusions refoulées, ces tristesses
inexprimées, ces regrets indicibles, que les âmes pieuses versent dans
leurs entretiens avec Dieu. Il disait dans ses oeuvres, ce qu'elles ne
disent qu'à genoux: ces mystères de passion et de douleur qu'il a été
permis à l'homme de comprendre sans paroles, parce qu'il ne lui a pas
été donné de les exprimer en paroles.
Le souci que Chopin prit d'éviter ce zigzag de la vie, que les allemands
appelleraient _anti-esthétique_, (_unästhetisch_); le soin qu'il eut
d'en élaguer les hors-d'oeuvres, l'émiettement en parcelles informes et
insubstantielles, en a éloigné les incidents nombreux. Quelques lignes
vagues enveloppent son image comme une fumée bleuâtre, disparaissant
sous le doigt indiscret qui voudrait la toucher et la suivre. Il ne
s'est mêlé à aucune action, à aucun drame, à aucun noeud, à aucun
dénouement. Il n'a exercé d'influence décisive sur aucune existence. Sa
passion n'a jamais empiété sur aucun désir; il n'a étreint, ni massé,
aucun esprit par la domination du sien. Il n'a despotisé aucun coeur, il
n'a posé une main conquérante sur aucune destinée: il ne chercha rien,
il eût dédaigné de rien demander. Comme du Tasse, on pouvait dire de
lui:
_Brama assai, poco spera, nulla chiede._
Mais aussi, échappait-il à tous les liens, à tous les rapports, à
toutes les amitiés, qui eussent voulu l'entraîner à leur suite et le
pousser dans de plus tumultueuses sphères. Prêt à tout donner, il ne se
donnait pas lui-même. Peut-être savait-il quel dévouement exclusif sa
constance eût été digne d'inspirer, quel attachement sans restriction sa
fidélité eût été digne de comprendre, de partager! Peut-être pensait-il,
comme quelques âmes ambitieuses, que l'amour et l'amitié s'ils ne sont
tout, ne sont rien! Peut-être lui a-t-il coûté plus d'efforts pour en
accepter le partage, qu'il ne lui en eût fallu pour ne jamais effleurer
ces sentiments et n'en connaître qu'un idéal désespéré!--S'il en a été
ainsi, nul ne l'a su au juste, car il ne parlait guère ni d'amour, ni
d'amitié. Il n'était pas exigeant, comme ceux dont les droits et les
justes exigences dépasseraient de beaucoup ce qu'on aurait à leur
offrir. Ses plus intimes connaissances ne pénétraient pas jusqu'à ce
réduit sacré où habitait le secret mobile de son âme, absent du reste de
sa vie: réduit si dissimulé, qu'on en soupçonnait à peine l'existence!