les artistes que choses de rencontre et de hasard! Quelques-uns d'entre
eux, plus privilégiés que d'autres, ont, il est vraie, l'heureux don de
surmonter assez leur malaise intérieur, soit pour toujours porter
lestement leur fardeau et se rire avec leurs compagnons de voyage des
embarras de la route, soit pour conserver une sérénité bienveillante et
douce, qui, comme un gage de tacite espoir et de consolation, ranime les
plus sombres, relève les plus taciturnes, encourage les plus découragés,
leur rendant, tant qu'ils restent dans cette atmosphère tiède et légère,
une liberté d'esprit dont l'animation peut d'autant mieux mousser
qu'elle fait plus contraste avec leur ennui, leur préoccupation ou leur
maussaderie habituelles. Mais, les natures toujours rebondissantes ou
toujours sereines sont exceptionnelles; elles ne composent qu'une bien
faible minorité. La grande majorité des êtres d'imagination, d'émotions
subites et vives, d'impressions rapidement traduites en formes
adéquates, échappent à la périodicité en toutes choses, surtout en fait
de gaieté.
Chopin n'appartenait précisément, ni à ceux dont la verve est toujours
en train, ni à ceux dont la placidité bienveillante met toujours en
train celle des autres. Mais, il possédait cette grâce innée de la
bienvenue polonaise qui, non contente d'asservir celui qu'on visite aux
lois et devoirs de l'hospitalité, lui font encore abdiquer toute
considération personnelle pour l'astreindre aux désirs et aux plaisirs
de ceux qu'il reçoit. On aimait à venir chez lui, parce qu'on y était
charmé et parce qu'on y était à l'aise. On y était bien parce qu'il
faisait ses hôtes maîtres de toute chose, se mettant lui-même et ce
qu'il possédait à leurs ordres et service. Munificence sans réserve,
dont le simple laboureur de race slave ne se départ point en faisant
les honneurs de sa cabane, plus joyeusement empressé que l'Arabe sous sa
tente, compensant tout ce qui manque à la splendeur de sa réception par
un adage qu'il ne néglige pas de répéter, que répète aussi le grand
seigneur après un repas d'une abondance homérique, servi sous des
lambris dorés: _Czym bohal, tym rad!_ Quatre mots qu'on paraphrase ainsi
aux étrangers: «Toute mon humble richesse est à vous!»[18]. Cette
formule est débitée avec une grâce et une dignité toutes nationales à
ses convives, par tout maître de maison qui conserve les minutieuses et
pittoresques coutumes des anciennes moeurs de la Pologne.
[Note 18: Le Polonais conserve dans son formulaire de politesse une
forte empreinte des habitudes hyperboliques du langage oriental. Les
titres de _très puissant_ et _très éclairé Seigneur_, (_Jasnie
Wielmozny, Jasnie Oswiecony Pan_), sont encore de rigueur. On se donne
constamment dans la conversation celui de _Bienfaiteur_ (_Dobrodzij_),
et le salut d'usage entre hommes ou d'homme à femme est: _je tombe à vos
pieds_ (_padam do nóg_). Celui du peuple est d'une solennité et d'une
simplicité antiques: _Gloire à Dieu_ (_Slawa Bohu_).]
Après avoir été à même de connaître les usages de l'hospitalité dans son
pays, on se rend mieux compte de ce qui donnait à nos réunions chez
Chopin tant d'expansion, de laisser aller, de cet entrain de bon aloi
dont on ne conserve aucun arrière-goût fade ou amer et qui ne provoque
aucune réaction d'humeur noire. Quoique peu facile à attirer dans le
monde et encore moins enclin à recevoir, il devenait chez lui d'une
prévenance charmante lorsqu'on faisait invasion dans son salon où, tout
en ne paraissant s'occuper de personne, il réussissait à occuper chacun
de ce qui lui était le plus agréable, à faire envers chacun preuve de
courtoisie et de dévotieux empressement.
Ce n'est assurément pas sans avoir des répugnances légèrement
misanthropiques à vaincre, qu'on décidait Chopin à ouvrir sa porte et
son piano pour ceux auxquels une amitié aussi respectueuse que loyale
permettait de le lui demander avec instance. Plus d'un de nous, sans
doute, se souvient encore de cette première soirée improvisée chez lui
en dépit de ses refus, alors qu'il demeurait à la Chaussée d'Antin. Son
appartement, envahi par surprise, n'était éclairé que de quelques
bougies réunies autour d'un de ces pianos de Pleyel qu'il affectionnait
particulièrement, à cause de leur sonorité argentine un peu voilée et de
leur facile toucher. Il en tirait des sons, qu'on eût cru appartenir à
un de ses harmonicas que les anciens maîtres construisaient si
ingénieusement, en mariant le cristal et l'eau, et dont la romanesque
Allemagne conserva le monopole poétique.
Des coins laissés dans l'obscurité semblaient ôter toute borne à cette
chambre et l'adosser aux ténèbres de l'espace. Dans quelque clair-obscur
on entrevoyait un meuble revêtu de sa housse blanchâtre, forme
indistincte, se dressant comme un spectre venu pour écouter les accents
qui l'avaient appelé. La lumière, concentrée autour du piano, tombait
sur le parquet. Elle glissait dessus comme une onde épandue, rejoignant
les clartés incohérentes du foyer où surgissaient de temps à autre des
flammes orangées, courtes et épaisses, comme des gnomes curieux attirés
par des mots de leur langue. Un seul portrait, celui d'un pianiste et
d'un ami sympathique et admiratif, présent lui-même cette fois, semblait
invité à être le constant auditeur du flux et reflux de tons qui
venaient chanter, rêver, gémir, gronder, murmurer et mourir, sur les
plages de l'instrument près duquel il était placé. Par un spirituel
hasard, la nappe réverbérante de la glace ne reflétait, pour le doubler
à nos yeux, que le bel ovale et les soyeuses boucles blondes de la
Csse d'Agoult, que tant de pinceaux ont copiés, que la gravure vient
de reproduire pour ceux que charme une plume élégante.
Rassemblées dans la zone lumineuse, plusieurs têtes d'éclatante renommée
étaient groupées autour du piano. Heine, ce plus triste des humoristes,
écoutant avec l'intérêt d'un compatriote les narrations que lui faisait
Chopin sur le mystérieux pays que sa fantaisie éthérée hantait aussi,
dont il avait aussi exploré les plus délicieux parages. Chopin et lui
s'entendaient à demi-mot et à demi-son. Le musicien répondait par de
surprenants récits aux questions que le poète lui faisait tout bas, sur
ces régions inconnues dont il lui demandait des nouvelles; sur cette
«nymphe rieuse»[19] dont il voulait savoir «si elle continuait à draper
son voile d'argent sur sa verte chevelure avec la même agaçante
«coquetterie?» Au courant des jaseries et de la chronique galante de ces
lieux, il s'informait: «si le Dieu marin à la longue barbe blanche
poursuivait toujours une certaine naïade espiègle et mutine de son
risible amour?» Bien instruit de toutes les glorieuses féeries qu'on
voit _là-bas_, _là-bas_, il demandait: «si les roses y brûlaient d'une
flamme toujours aussi fière? si au clair de la lune les arbres y
chantaient toujours aussi harmonieusement?»
[Note 19: Heine, Salon. _Chopin._]
Chopin répondait. Tous deux, après s'être longtemps et familièrement
entretenus des charmes de cette patrie aérienne, se taisaient
tristement, pris de ce mal du pays dont Heine était si atteint alors
qu'il se comparait à ce capitaine hollandais du _Vaisseau fantôme_,
éternellement roulé avec son équipage sur les froides vagues, «soupirant
en vain après les épices, les tulipes, les jacinthes, les pipes en écume
de mer, les tasses en porcelaine de Chine!...» _Amsterdam! Amsterdam!
quand reverrons-nous Amsterdam!_«s'écriait-il, pendant que la tempête
mugissait dans les cordages et le ballottait de ci et de là sur son
aqueux enfer.--«Je comprends, ajoute Heine, la rage avec laquelle un
jour l'infortuné capitaine s'exclamait: _Oh! si je reviens à Amsterdam,
je préférerai devenir borne au coin d'une de ses rues que de jamais les
quitter!_ Pauvre Van der Deken!... Pour lui, Amsterdam, c'était
l'idéal!»
Heine croyait savoir, à un cheveu près, tout ce qu'avait souffert et
tout ce qu'avait éprouvé le «pauvre Van der Deken», dans sa terrible et
incessante course à travers l'océan qui avait enfoncé ses griffes dans
l'incorruptible bois de son vaisseau, le tenant enraciné à son sol
mouvant par une ancre invisible dont l'audacieux marin ne pouvait jamais
trouver la chaîne pour la briser. Quand le satirique poète le voulait
bien, il nous racontait les douleurs, les espérances, les désespoirs,
les tortures, les abbattements des infortunés peuplant ce malheureux
navire, car il était monté sur ses planches maudites, guidé et ramené
par la main de quelque ondine amoureuse qui, les jours où l'hôte de sa
forêt de corail et de son palais de nacre se levait plus morose, plus
amer, plus mordant encore que de coutume, lui offrait entre deux repas,
pour égayer son spleen, quelque spectacle digne de cet amant qui savait
rêver plus de prodiges que son royaume n'en renfermait.
Sur cette impérissable carène, Heine et Chopin parcouraient ensemble les
pôles où l'aurore boréale, brillante visiteuse de leurs longues nuits,
mire sa large écharpe dans les gigantesques stalactites des glaces
éternelles; les tropiques où le triangle zodiacal remplace de sa lumière
ineffable, durant leurs courtes obscurités, les flammes calcinantes qu'y
distille un soleil douloureux. Ils traversaient dans une course rapide,
et les latitudes où la vie est opprimée et celles où elle est dévorée,
apprenant à connaître chemin faisant toutes les merveilles célestes qui
marquent la route de ces matelots que n'attend aucun port. Appuyés sur
cette poupe sans gouvernail, ils contemplaient depuis les deux ourses
qui surplombent majestueusement le nord, jusqu'à l'éclatante croix du
sud, après laquelle le désert antarctique commence à s'étendre sur les
têtes comme sous les pieds, ne laissant à l'oeil éperdu rien à contempler
sur un ciel vide et sans phare, étendu au-dessus d'une mer sans rives.
Il leur arrivait de suivre longtemps, et les fugaces sillages que
laissent sur l'azur les étoiles filantes, lucioles d'en haut... et ces
comètes aux incalculables orbites redoutées pour leur étrange splendeur,
tandis que leurs vagabondes et solitaires courses ne sont que tristes et
inoffensives... et Aldébaran, cet astre distant qui, comme la sinistre
étincelle d'un regard ennemi, semble guetter notre globe sans oser
l'approcher... et ces radieuses Pléides versant à l'oeil errant qui les
cherche une lueur amie et consolatrice, comme une énigmatique promesse!
Heine avait vu toutes ces choses sous les différentes apparences
qu'elles prennent à chaque méridien! Il en avait vu bien d'autres encore
dont il nous entretenait par vagues similitudes, ayant assisté à la
cavalcade furieuse d'Hérodiade, ayant aussi ses entrées à la cour du Roi
des Aulnes, ayant cueilli plus d'une pomme d'or au jardin des
Hespérides, étant un des familiers de tous ces lieux inaccessibles à des
mortels qui n'ont pas eu pour marraine quelque fée, prenant à tâche
leur vie durant de tenir en échec les mauvaises fortunes en prodiguant
les joyaux de leurs écrins aux étranges scintillements. Comme il
entretenait souvent Chopin de ses vagabondes excursions dans le pays du
surnaturel poétique, Chopin nous répétait ses discours, nous racontait
ses descriptions, nous révélait ses récits, et Heine le laissait faire,
oubliant notre présence lorsqu'il l'écoutait.
Au soir dont nous parlons, à côté de Heine était assis Meyerbeer, pour
lequel sont épuisées depuis longtemps toutes les interjections
admiratives. Lui, harmoniste aux constructions cyclopéennes, il passait
de longs instants à savourer le délectable plaisir de suivre le détail
des arabesques qui enveloppaient les improvisations de Chopin, comme
d'une blonde diaphane.
Plus loin, Adolphe Nourrit; c'était un noble artiste, passionné et
austère à la fois. Catholique sincère et presque ascétique, il rêvait
pour l'art, avec toute la ferveur d'un maître du moyen-âge, un avenir
régénérateur du beau pur, glorificateur du beau immaculé! Dans les
dernières années de sa vie, il refusait son talent à toutes les scènes
d'un ordre de sentiments peu élevés ou superficiels, pour servir l'art
avec un chaste et enthousiaste respect, ne l'acceptant dans ses diverses
manifestations, ne le considérant à toutes les heures du jour, que comme
un saint tabernacle _dont la beauté forme la splendeur du vrai_.
Sourdement miné par une mélancolique passion pour le beau, son front
semblait déjà se marbrer de cette ombre fatale que l'éclat du désespoir
n'explique toujours que trop tard aux hommes, si curieux des secrets du
coeur et si ineptes pour les deviner.
Hiller y était aussi: son talent s'apparentait à celui des novateurs
d'alors, en particulier à Mendelssohn. Nous nous rassemblions
fréquemment chez lui et en attendant les grandes compositions qu'il
publia dans la suite, dont la première fut son remarquable oratorio, _La
Destruction de Jérusalem_, il écrivait des morceaux de piano: les
_Fantômes_, les _Rêveries_, ses vingt-quatre _Études_ dédiées à
Meyerbeer. Esquisses vigoureuses et d'un dessin achevé, rappellant ces
études de feuillages où les paysagistes retracent d'aventure tout un
petit poème d'ombre et de lumière, avec un seul arbre, une seule
bruyère, une seule toupe de fleurs des bois ou de mousses aquatiques, un
seul motif heureusement et largement traité.
Eugène Delacroix, le Rubens du romantisme d'alors restait étonné et
absorbé devant les apparitions qui remplissaient l'air et dont on
croyait entendre les frôlements. Se demandait-il quelle palette, quels
pinceaux, quelle toile il aurait eu à prendre, pour leur donner la vie
de son art? Se demandait-il si c'est une toile filée par Arachné, un
pinceau fait des cils d'une fée, une palette, couverte des vapeurs de
l'arc-en-ciel, qu'il lui eût fallu découvrir? Se plaisait-il à sourire
en lui-même de ces suppositions et à se livrer tout entier à
l'impression qui les faisait naître, par l'attrait qu'éprouvent quelques
grands talents pour ceux qui leur font contraste?...
D'entre nous, celui qui paraissait le plus près de la tombe, le vieux
Niemcevicz, écoutait avec une gravité morne, un silence et une
immobilité marmoréennes, ses propres _Chants historiques_, que Chopin
transformait en dramatiques exécutions pour ce survivant des temps qui
n'étaient plus. Sous les textes si populaires du barde polonais, on
retrouvait le choc des armes, le chant des vainqueurs, les hymnes de
fêtes, les complaintes des illustres prisonniers, les ballades sur les
héros morts!... Ils remémoraient ensemble cette longue suite de gloires,
de victoires, de rois, de reines, de hetmans... et le vieillard, prenant
le présent pour une illusion, les croyait ressuscités, tant ces fantômes
avaient de vie en apparaissant au-dessus du clavier de Chopin!
--Séparéde tous les autres, sombre et muet, Mickiewicz dessinait sa
silhouette inflexible. Dante du Nord, il paraissait toujours
trouver--«amer le sel de l'étranger et son escalier dur à monter...»
Chopin avait beau lui parler de _Grazyna_ et de _Wallenrod_, ce _Conrad_
demeurait comme sourd à ces beaux accents; sa présence seule témoignait
qu'il les comprenait. Il lui semblait, à juste titre, que nul n'avait
droit d'en exiger plus de lui!...
Enfoncée dans un fauteuil, accoudée sur la console, Mme Sand était
curieusement attentive, gracieusement subjugée. Elle donnait à cette
audition toute la réverbération de son génie ardent, qu'elle croyait
doué de la rare faculté réservé à quelques élus, d'apercevoir le beau
sous toutes les formes de l'art et de la nature. Ne pourrait-elle pas
être cette _seconde vue_, dont toutes les nations ont reconnu chez les
femmes inspirées les dons supérieurs? Magie du regard qui fait tomber
devant elles l'écorce, la larve, l'enveloppe grossière du contour, pour
leur faire contempler dans son essence invisible l'âme du poète qui s'y
est incarnée, l'idéal que l'artiste a conjuré sous le torrent des notes
ou les voiles du coloris, sous les inflexions du marbre ou les
alignements de la pierre, sous les rhythmes mystérieux des strophes ou
les furieuses interjections du drame! Cette faculté n'est que vaguement
ressentie par la plupart de celles qui en sont douées; sa manifestation
suprême se révèle dans une sorte d'oracle divinatoire, conscient du
passé, prophétique de l'avenir! De beaucoup moins commune qu'on ne se
plaît à le supposer, elle dispense les organisations étranges qu'elle
illumine du lourd bagage d'expressions techniques, avec lequel on roule
pesamment vers les régions ésotériques qu'elles atteignent de
prime-saut. Cette faculté prend son essor, bien moins dans l'étude des
arcanes de la science qui analyse, que dans une fréquente familiarité
avec les merveilleuses synthèses de la nature et de l'art.
C'est dans l'accoutumance de ces tête à tête avec la création qui font
l'attrait et la grandeur de la vie de campagne, qu'on ravit à la
nature, en même temps à l'art, le mot caché dans les harmonies infinies
de lignes, de sons, de lumières, de fracas et de gazouillements,
d'épouvantés et de voluptés! Assemblage écrasant qui, affronté et sondé
avec un courage que n'abat aucun mystère, que ne lasse aucune lenteur,
laisse quelquefois apercevoir la clef des analogies, des conformités,
des rapports de nos sens à nos sentiments et nous permet de
simultanément connaître les ligaments occultes, qui relient des
dissemblances apparentes, des oppositions identiques, des antithèses
équivalentes, ainsi, que les abîmes qui séparent, d'un étroit mais
infranchissable espace, ce qui est destiné à se rapprocher sans se
confondre, à se ressembler sans se mélanger. Avoir écouté de bonne heure
les chuchotements par lesquels la nature initie ses privilégiés à ses
rites mystiques, est un des apanages du poète. Avoir appris d'elle à
pénétrer ce que l'homme rêve lorsqu'il crée à son tour et que, dans ses
oeuvres de toutes sortes, il manie comme elle les fracas et les
gazouillements, les épouvantes et les voluptés, est un don plus subtil
encore, que la femme-poète possède à un double droit; de par l'intuition
de son coeur et de son génie.
Après avoir nommé celle dont l'énergique personnalité et l'impérieuse
fascination inspirèrent, à la frêle et délicate nature de Chopin, une
admiration qui le consumait comme un vin trop capiteux détruit des vases
trop fragiles, nous ne saurions faire sortir d'autres noms de ces
limbes du passé dans lequel flottent tant d'indécises images,
d'indécises sympathies, de projets incertains, d'incertaines croyances;
dans lequel chacun de nous pourrait revoir le profil de quelque
sentiment né inviable! Hélas! De tant d'intérêts, de tendances et de
désirs, d'affections et de passions, qui ont rempli une époque durant
laquelle ont été fortuitement rassemblées quelques hautes âmes et
lumineuses intelligences, combien en est-il qui aient possédé un
principe de vitalité suffisante pour les faire survivre à toutes les
causes de mort qui entourent à son berceau chaque idée, chaque
sentiment, comme chaque individu?... Combien en est-il dont, à quelque
instant de leur existence, plus ou moins courte, on n'ait pas dit ce mot
d'une tristesse suprême: _Heureux s'il était mort! Plus heureux s'il
n'était pas né!_ De tant de sentiments qui ont faire battre si fort de
nobles coeurs, combien en est-il qui n'aient jamais encouru cette
malédiction suprême? Il n'en est peut-être pas un seul qui, s'il était
rallumé de sa cendre et sorti de son tombeau, comme l'amant suicidé qui
dans le poème de Mickiewicz revient au jour des morts pour revivre sa
vie et ressoufrir ses douleurs, pourrait apparaître sans les
meutrissures, les stigmates, les mutilations, qui défigurèrent sa
primitive beauté et souillèrent sa candeur?
D'entre ces lugubres revenants, combien s'en trouveraient-ils en qui
cette beauté et cette candeur aient eu des enchantements assez
puissants et assez de céleste radiance durant sa vie, pour n'avoir pas à
craindre, après qu'il eût défailli et expiré, d'être désavoué par ceux
dont il avait fait la joie et le tourment? Quel sépulcral dénombrement
ne faudrait-il pas commencer pour les évoquer un à un, en leur demandant
compte de ce qu'ils ont produit de bon et de mauvais, dans ce monde de
coeurs où il leur fut donné si libéralement accès et dans le monde où
régnaient ces coeurs, qu'ils ont embelli, bouleversé, illuminé, dévasté,
au gré de leurs hasards?...
Mais, si parmi les hommes qui ont formé ces groupes, dont chaque membre
a attiré sur lui l'attention de bien des âmes et porté dans sa
conscience l'aiguillon de bien des responsabilités, il en est un qui n'a
point permis à ce qu'il y avait de plus pur dans le charme naturel qui
les rassemblait en un faisceau rayonnant de s'exhaler dans l'oubli; qui,
élaguant de son souvenir les fermentations dont ne sont point exempts
les plus suaves parfums, n'a légué à l'art que le patrimoine intact de
ses élévations les plus recueillies et de ses plus divins ravissements,
reconnaissons en lui en de ces prédestinés dont la poésie populaire
constatait l'existence par sa foi dans les _bons génies_. En attribuant
à ces êtres, qu'elle supposait bienfaisants aux hommes, une nature
supérieure à celle du vulgaire, n'a-t-elle pas été magnifiquement
confirmée par un grand poète italien qui définissait le génie _une
empreinte plus forte de la_ Divinité? (Manzoni.) Inclinons-nous devant
tous ceux qui ont été ainsi plus profondément marqués du sceau mystique;
mais vénérons surtout d'une intime tendresse ceux qui, comme Chopin,
n'ont employé cette suprématie que pour donner vie et expression aux
plus beaux sentiments.
V.
Une curiosité naturelle s'attache à la biographie des hommes qui ont
consacré de grands talents à glorifier de nobles sentiments, dans des
oeuvres d'art où ils brillent comme de splendides météores aux yeux de la
foule, surprise et ravie.
Celle-ci reporte volontiers les impressions admiratives et sympathiques
qu'ils réveillent, à leurs noms qu'elle divinise aussitôt, dont elle
voudrait immédiatement faire un symbole de noblesse et de grandeur,
inclinée qu'elle est à croire que ceux qui savent si bien exprimer et
faire parler les purs et beaux sentiments, n'en connaissent pas
d'autres. Mais à cette bienveillante prévention, à cette présomption
favorable, s'ajoute nécessairement le besoin de les voir justifiées par
ceux qui en sont l'objet, ratifiées par leurs vies. Quand dans ses
productions on voit le coeur du poète, sentir avec une si exquise
délicatesse ce qu'il est doux d'inspirer; deviner avec une si rapide
intuition ce que voile l'orgueil, la pudeur craintive, l'ennui amer;
peindre l'amour tel que le rêve l'adolescence et tel qu'on en désespère
plus tard; quand on voit son génie dominer de si grandes situations,
s'élever avec calme au-dessus de toutes les péripéties de l'humaine
destinée, trouver dans les entrelacements de ses noeuds inextricables des
fils qui la délient fièrement et victorieusement, planer au-dessus de
toutes les grandeurs et de toutes les catastrophes, monter vers des
sommets que ni les unes ni les autres n'atteignent plus; quand on le
voit posséder le secret des plus suaves modulations de ta tendresse et
des plus augustes simplicités du courage, comment ne se demanderait-on
pas si cette merveilleuse divination est le miracle d'une croyance
sincère en ces sentiments,--ou bien--une habile abstraction de la
pensée, un jeu de l'esprit?
On s'informe, pourrait-il en être autrement? on cherche en quoi ces
hommes, si épris du beau, ont fait différer leurs existences de celles
du vulgaire? Comment en agissait cette superbe de la poésie, alors
qu'elle était aux prises avec les réalités de la vie et ses intérêts
positifs?... En combien ces ineffables émotions de l'amour que le poète
chante, étaient effectivement dégagées des aigreurs et des moisissures
qui les empoisonnent d'ordinaire?... En combien elles étaient à l'abri
de cette évaporation et de cette inconstance qui habituent à n'en plus
tenir compte!... On veut savoir si ceux qui ont éprouvé de si nobles
indignations, ont toujours été équitables!... Si ceux qui ont exalté
l'intégrité, n'ont jamais fait commerce de leur conscience? Si ceux qui
ont tant vanté l'honneur, n'ont jamais été timides?... Si ceux qui ont
fait admirer la fortitude, n'ont jamais transigé avec leurs
faiblesses?...