Malheureusement, la gaieté et la verve ne sont aussi pour les poètes et

les artistes que choses de rencontre et de hasard! Quelques-uns d'entre

eux, plus privilégiés que d'autres, ont, il est vraie, l'heureux don de

surmonter assez leur malaise intérieur, soit pour toujours porter

lestement leur fardeau et se rire avec leurs compagnons de voyage des

embarras de la route, soit pour conserver une sérénité bienveillante et

douce, qui, comme un gage de tacite espoir et de consolation, ranime les

plus sombres, relève les plus taciturnes, encourage les plus découragés,

leur rendant, tant qu'ils restent dans cette atmosphère tiède et légère,

une liberté d'esprit dont l'animation peut d'autant mieux mousser

qu'elle fait plus contraste avec leur ennui, leur préoccupation ou leur

maussaderie habituelles. Mais, les natures toujours rebondissantes ou

toujours sereines sont exceptionnelles; elles ne composent qu'une bien

faible minorité. La grande majorité des êtres d'imagination, d'émotions

subites et vives, d'impressions rapidement traduites en formes

adéquates, échappent à la périodicité en toutes choses, surtout en fait

de gaieté.

Chopin n'appartenait précisément, ni à ceux dont la verve est toujours

en train, ni à ceux dont la placidité bienveillante met toujours en

train celle des autres. Mais, il possédait cette grâce innée de la

bienvenue polonaise qui, non contente d'asservir celui qu'on visite aux

lois et devoirs de l'hospitalité, lui font encore abdiquer toute

considération personnelle pour l'astreindre aux désirs et aux plaisirs

de ceux qu'il reçoit. On aimait à venir chez lui, parce qu'on y était

charmé et parce qu'on y était à l'aise. On y était bien parce qu'il

faisait ses hôtes maîtres de toute chose, se mettant lui-même et ce

qu'il possédait à leurs ordres et service. Munificence sans réserve,

dont le simple laboureur de race slave ne se départ point en faisant

les honneurs de sa cabane, plus joyeusement empressé que l'Arabe sous sa

tente, compensant tout ce qui manque à la splendeur de sa réception par

un adage qu'il ne néglige pas de répéter, que répète aussi le grand

seigneur après un repas d'une abondance homérique, servi sous des

lambris dorés: _Czym bohal, tym rad!_ Quatre mots qu'on paraphrase ainsi

aux étrangers: «Toute mon humble richesse est à vous!»[18]. Cette

formule est débitée avec une grâce et une dignité toutes nationales à

ses convives, par tout maître de maison qui conserve les minutieuses et

pittoresques coutumes des anciennes moeurs de la Pologne.

[Note 18: Le Polonais conserve dans son formulaire de politesse une

forte empreinte des habitudes hyperboliques du langage oriental. Les

titres de _très puissant_ et _très éclairé Seigneur_, (_Jasnie

Wielmozny, Jasnie Oswiecony Pan_), sont encore de rigueur. On se donne

constamment dans la conversation celui de _Bienfaiteur_ (_Dobrodzij_),

et le salut d'usage entre hommes ou d'homme à femme est: _je tombe à vos

pieds_ (_padam do nóg_). Celui du peuple est d'une solennité et d'une

simplicité antiques: _Gloire à Dieu_ (_Slawa Bohu_).]

Après avoir été à même de connaître les usages de l'hospitalité dans son

pays, on se rend mieux compte de ce qui donnait à nos réunions chez

Chopin tant d'expansion, de laisser aller, de cet entrain de bon aloi

dont on ne conserve aucun arrière-goût fade ou amer et qui ne provoque

aucune réaction d'humeur noire. Quoique peu facile à attirer dans le

monde et encore moins enclin à recevoir, il devenait chez lui d'une

prévenance charmante lorsqu'on faisait invasion dans son salon où, tout

en ne paraissant s'occuper de personne, il réussissait à occuper chacun

de ce qui lui était le plus agréable, à faire envers chacun preuve de

courtoisie et de dévotieux empressement.

Ce n'est assurément pas sans avoir des répugnances légèrement

misanthropiques à vaincre, qu'on décidait Chopin à ouvrir sa porte et

son piano pour ceux auxquels une amitié aussi respectueuse que loyale

permettait de le lui demander avec instance. Plus d'un de nous, sans

doute, se souvient encore de cette première soirée improvisée chez lui

en dépit de ses refus, alors qu'il demeurait à la Chaussée d'Antin. Son

appartement, envahi par surprise, n'était éclairé que de quelques

bougies réunies autour d'un de ces pianos de Pleyel qu'il affectionnait

particulièrement, à cause de leur sonorité argentine un peu voilée et de

leur facile toucher. Il en tirait des sons, qu'on eût cru appartenir à

un de ses harmonicas que les anciens maîtres construisaient si

ingénieusement, en mariant le cristal et l'eau, et dont la romanesque

Allemagne conserva le monopole poétique.

Des coins laissés dans l'obscurité semblaient ôter toute borne à cette

chambre et l'adosser aux ténèbres de l'espace. Dans quelque clair-obscur

on entrevoyait un meuble revêtu de sa housse blanchâtre, forme

indistincte, se dressant comme un spectre venu pour écouter les accents

qui l'avaient appelé. La lumière, concentrée autour du piano, tombait

sur le parquet. Elle glissait dessus comme une onde épandue, rejoignant

les clartés incohérentes du foyer où surgissaient de temps à autre des

flammes orangées, courtes et épaisses, comme des gnomes curieux attirés

par des mots de leur langue. Un seul portrait, celui d'un pianiste et

d'un ami sympathique et admiratif, présent lui-même cette fois, semblait

invité à être le constant auditeur du flux et reflux de tons qui

venaient chanter, rêver, gémir, gronder, murmurer et mourir, sur les

plages de l'instrument près duquel il était placé. Par un spirituel

hasard, la nappe réverbérante de la glace ne reflétait, pour le doubler

à nos yeux, que le bel ovale et les soyeuses boucles blondes de la

Csse d'Agoult, que tant de pinceaux ont copiés, que la gravure vient

de reproduire pour ceux que charme une plume élégante.

Rassemblées dans la zone lumineuse, plusieurs têtes d'éclatante renommée

étaient groupées autour du piano. Heine, ce plus triste des humoristes,

écoutant avec l'intérêt d'un compatriote les narrations que lui faisait

Chopin sur le mystérieux pays que sa fantaisie éthérée hantait aussi,

dont il avait aussi exploré les plus délicieux parages. Chopin et lui

s'entendaient à demi-mot et à demi-son. Le musicien répondait par de

surprenants récits aux questions que le poète lui faisait tout bas, sur

ces régions inconnues dont il lui demandait des nouvelles; sur cette

«nymphe rieuse»[19] dont il voulait savoir «si elle continuait à draper

son voile d'argent sur sa verte chevelure avec la même agaçante

«coquetterie?» Au courant des jaseries et de la chronique galante de ces

lieux, il s'informait: «si le Dieu marin à la longue barbe blanche

poursuivait toujours une certaine naïade espiègle et mutine de son

risible amour?» Bien instruit de toutes les glorieuses féeries qu'on

voit _là-bas_, _là-bas_, il demandait: «si les roses y brûlaient d'une

flamme toujours aussi fière? si au clair de la lune les arbres y

chantaient toujours aussi harmonieusement?»

[Note 19: Heine, Salon. _Chopin._]

Chopin répondait. Tous deux, après s'être longtemps et familièrement

entretenus des charmes de cette patrie aérienne, se taisaient

tristement, pris de ce mal du pays dont Heine était si atteint alors

qu'il se comparait à ce capitaine hollandais du _Vaisseau fantôme_,

éternellement roulé avec son équipage sur les froides vagues, «soupirant

en vain après les épices, les tulipes, les jacinthes, les pipes en écume

de mer, les tasses en porcelaine de Chine!...» _Amsterdam! Amsterdam!

quand reverrons-nous Amsterdam!_«s'écriait-il, pendant que la tempête

mugissait dans les cordages et le ballottait de ci et de là sur son

aqueux enfer.--«Je comprends, ajoute Heine, la rage avec laquelle un

jour l'infortuné capitaine s'exclamait: _Oh! si je reviens à Amsterdam,

je préférerai devenir borne au coin d'une de ses rues que de jamais les

quitter!_ Pauvre Van der Deken!... Pour lui, Amsterdam, c'était

l'idéal!»

Heine croyait savoir, à un cheveu près, tout ce qu'avait souffert et

tout ce qu'avait éprouvé le «pauvre Van der Deken», dans sa terrible et

incessante course à travers l'océan qui avait enfoncé ses griffes dans

l'incorruptible bois de son vaisseau, le tenant enraciné à son sol

mouvant par une ancre invisible dont l'audacieux marin ne pouvait jamais

trouver la chaîne pour la briser. Quand le satirique poète le voulait

bien, il nous racontait les douleurs, les espérances, les désespoirs,

les tortures, les abbattements des infortunés peuplant ce malheureux

navire, car il était monté sur ses planches maudites, guidé et ramené

par la main de quelque ondine amoureuse qui, les jours où l'hôte de sa

forêt de corail et de son palais de nacre se levait plus morose, plus

amer, plus mordant encore que de coutume, lui offrait entre deux repas,

pour égayer son spleen, quelque spectacle digne de cet amant qui savait

rêver plus de prodiges que son royaume n'en renfermait.

Sur cette impérissable carène, Heine et Chopin parcouraient ensemble les

pôles où l'aurore boréale, brillante visiteuse de leurs longues nuits,

mire sa large écharpe dans les gigantesques stalactites des glaces

éternelles; les tropiques où le triangle zodiacal remplace de sa lumière

ineffable, durant leurs courtes obscurités, les flammes calcinantes qu'y

distille un soleil douloureux. Ils traversaient dans une course rapide,

et les latitudes où la vie est opprimée et celles où elle est dévorée,

apprenant à connaître chemin faisant toutes les merveilles célestes qui

marquent la route de ces matelots que n'attend aucun port. Appuyés sur

cette poupe sans gouvernail, ils contemplaient depuis les deux ourses

qui surplombent majestueusement le nord, jusqu'à l'éclatante croix du

sud, après laquelle le désert antarctique commence à s'étendre sur les

têtes comme sous les pieds, ne laissant à l'oeil éperdu rien à contempler

sur un ciel vide et sans phare, étendu au-dessus d'une mer sans rives.

Il leur arrivait de suivre longtemps, et les fugaces sillages que

laissent sur l'azur les étoiles filantes, lucioles d'en haut... et ces

comètes aux incalculables orbites redoutées pour leur étrange splendeur,

tandis que leurs vagabondes et solitaires courses ne sont que tristes et

inoffensives... et Aldébaran, cet astre distant qui, comme la sinistre

étincelle d'un regard ennemi, semble guetter notre globe sans oser

l'approcher... et ces radieuses Pléides versant à l'oeil errant qui les

cherche une lueur amie et consolatrice, comme une énigmatique promesse!

Heine avait vu toutes ces choses sous les différentes apparences

qu'elles prennent à chaque méridien! Il en avait vu bien d'autres encore

dont il nous entretenait par vagues similitudes, ayant assisté à la

cavalcade furieuse d'Hérodiade, ayant aussi ses entrées à la cour du Roi

des Aulnes, ayant cueilli plus d'une pomme d'or au jardin des

Hespérides, étant un des familiers de tous ces lieux inaccessibles à des

mortels qui n'ont pas eu pour marraine quelque fée, prenant à tâche

leur vie durant de tenir en échec les mauvaises fortunes en prodiguant

les joyaux de leurs écrins aux étranges scintillements. Comme il

entretenait souvent Chopin de ses vagabondes excursions dans le pays du

surnaturel poétique, Chopin nous répétait ses discours, nous racontait

ses descriptions, nous révélait ses récits, et Heine le laissait faire,

oubliant notre présence lorsqu'il l'écoutait.

Au soir dont nous parlons, à côté de Heine était assis Meyerbeer, pour

lequel sont épuisées depuis longtemps toutes les interjections

admiratives. Lui, harmoniste aux constructions cyclopéennes, il passait

de longs instants à savourer le délectable plaisir de suivre le détail

des arabesques qui enveloppaient les improvisations de Chopin, comme

d'une blonde diaphane.

Plus loin, Adolphe Nourrit; c'était un noble artiste, passionné et

austère à la fois. Catholique sincère et presque ascétique, il rêvait

pour l'art, avec toute la ferveur d'un maître du moyen-âge, un avenir

régénérateur du beau pur, glorificateur du beau immaculé! Dans les

dernières années de sa vie, il refusait son talent à toutes les scènes

d'un ordre de sentiments peu élevés ou superficiels, pour servir l'art

avec un chaste et enthousiaste respect, ne l'acceptant dans ses diverses

manifestations, ne le considérant à toutes les heures du jour, que comme

un saint tabernacle _dont la beauté forme la splendeur du vrai_.

Sourdement miné par une mélancolique passion pour le beau, son front

semblait déjà se marbrer de cette ombre fatale que l'éclat du désespoir

n'explique toujours que trop tard aux hommes, si curieux des secrets du

coeur et si ineptes pour les deviner.

Hiller y était aussi: son talent s'apparentait à celui des novateurs

d'alors, en particulier à Mendelssohn. Nous nous rassemblions

fréquemment chez lui et en attendant les grandes compositions qu'il

publia dans la suite, dont la première fut son remarquable oratorio, _La

Destruction de Jérusalem_, il écrivait des morceaux de piano: les

_Fantômes_, les _Rêveries_, ses vingt-quatre _Études_ dédiées à

Meyerbeer. Esquisses vigoureuses et d'un dessin achevé, rappellant ces

études de feuillages où les paysagistes retracent d'aventure tout un

petit poème d'ombre et de lumière, avec un seul arbre, une seule

bruyère, une seule toupe de fleurs des bois ou de mousses aquatiques, un

seul motif heureusement et largement traité.

Eugène Delacroix, le Rubens du romantisme d'alors restait étonné et

absorbé devant les apparitions qui remplissaient l'air et dont on

croyait entendre les frôlements. Se demandait-il quelle palette, quels

pinceaux, quelle toile il aurait eu à prendre, pour leur donner la vie

de son art? Se demandait-il si c'est une toile filée par Arachné, un

pinceau fait des cils d'une fée, une palette, couverte des vapeurs de

l'arc-en-ciel, qu'il lui eût fallu découvrir? Se plaisait-il à sourire

en lui-même de ces suppositions et à se livrer tout entier à

l'impression qui les faisait naître, par l'attrait qu'éprouvent quelques

grands talents pour ceux qui leur font contraste?...

D'entre nous, celui qui paraissait le plus près de la tombe, le vieux

Niemcevicz, écoutait avec une gravité morne, un silence et une

immobilité marmoréennes, ses propres _Chants historiques_, que Chopin

transformait en dramatiques exécutions pour ce survivant des temps qui

n'étaient plus. Sous les textes si populaires du barde polonais, on

retrouvait le choc des armes, le chant des vainqueurs, les hymnes de

fêtes, les complaintes des illustres prisonniers, les ballades sur les

héros morts!... Ils remémoraient ensemble cette longue suite de gloires,

de victoires, de rois, de reines, de hetmans... et le vieillard, prenant

le présent pour une illusion, les croyait ressuscités, tant ces fantômes

avaient de vie en apparaissant au-dessus du clavier de Chopin!

--Séparéde tous les autres, sombre et muet, Mickiewicz dessinait sa

silhouette inflexible. Dante du Nord, il paraissait toujours

trouver--«amer le sel de l'étranger et son escalier dur à monter...»

Chopin avait beau lui parler de _Grazyna_ et de _Wallenrod_, ce _Conrad_

demeurait comme sourd à ces beaux accents; sa présence seule témoignait

qu'il les comprenait. Il lui semblait, à juste titre, que nul n'avait

droit d'en exiger plus de lui!...

Enfoncée dans un fauteuil, accoudée sur la console, Mme Sand était

curieusement attentive, gracieusement subjugée. Elle donnait à cette

audition toute la réverbération de son génie ardent, qu'elle croyait

doué de la rare faculté réservé à quelques élus, d'apercevoir le beau

sous toutes les formes de l'art et de la nature. Ne pourrait-elle pas

être cette _seconde vue_, dont toutes les nations ont reconnu chez les

femmes inspirées les dons supérieurs? Magie du regard qui fait tomber

devant elles l'écorce, la larve, l'enveloppe grossière du contour, pour

leur faire contempler dans son essence invisible l'âme du poète qui s'y

est incarnée, l'idéal que l'artiste a conjuré sous le torrent des notes

ou les voiles du coloris, sous les inflexions du marbre ou les

alignements de la pierre, sous les rhythmes mystérieux des strophes ou

les furieuses interjections du drame! Cette faculté n'est que vaguement

ressentie par la plupart de celles qui en sont douées; sa manifestation

suprême se révèle dans une sorte d'oracle divinatoire, conscient du

passé, prophétique de l'avenir! De beaucoup moins commune qu'on ne se

plaît à le supposer, elle dispense les organisations étranges qu'elle

illumine du lourd bagage d'expressions techniques, avec lequel on roule

pesamment vers les régions ésotériques qu'elles atteignent de

prime-saut. Cette faculté prend son essor, bien moins dans l'étude des

arcanes de la science qui analyse, que dans une fréquente familiarité

avec les merveilleuses synthèses de la nature et de l'art.

C'est dans l'accoutumance de ces tête à tête avec la création qui font

l'attrait et la grandeur de la vie de campagne, qu'on ravit à la

nature, en même temps à l'art, le mot caché dans les harmonies infinies

de lignes, de sons, de lumières, de fracas et de gazouillements,

d'épouvantés et de voluptés! Assemblage écrasant qui, affronté et sondé

avec un courage que n'abat aucun mystère, que ne lasse aucune lenteur,

laisse quelquefois apercevoir la clef des analogies, des conformités,

des rapports de nos sens à nos sentiments et nous permet de

simultanément connaître les ligaments occultes, qui relient des

dissemblances apparentes, des oppositions identiques, des antithèses

équivalentes, ainsi, que les abîmes qui séparent, d'un étroit mais

infranchissable espace, ce qui est destiné à se rapprocher sans se

confondre, à se ressembler sans se mélanger. Avoir écouté de bonne heure

les chuchotements par lesquels la nature initie ses privilégiés à ses

rites mystiques, est un des apanages du poète. Avoir appris d'elle à

pénétrer ce que l'homme rêve lorsqu'il crée à son tour et que, dans ses

oeuvres de toutes sortes, il manie comme elle les fracas et les

gazouillements, les épouvantes et les voluptés, est un don plus subtil

encore, que la femme-poète possède à un double droit; de par l'intuition

de son coeur et de son génie.

Après avoir nommé celle dont l'énergique personnalité et l'impérieuse

fascination inspirèrent, à la frêle et délicate nature de Chopin, une

admiration qui le consumait comme un vin trop capiteux détruit des vases

trop fragiles, nous ne saurions faire sortir d'autres noms de ces

limbes du passé dans lequel flottent tant d'indécises images,

d'indécises sympathies, de projets incertains, d'incertaines croyances;

dans lequel chacun de nous pourrait revoir le profil de quelque

sentiment né inviable! Hélas! De tant d'intérêts, de tendances et de

désirs, d'affections et de passions, qui ont rempli une époque durant

laquelle ont été fortuitement rassemblées quelques hautes âmes et

lumineuses intelligences, combien en est-il qui aient possédé un

principe de vitalité suffisante pour les faire survivre à toutes les

causes de mort qui entourent à son berceau chaque idée, chaque

sentiment, comme chaque individu?... Combien en est-il dont, à quelque

instant de leur existence, plus ou moins courte, on n'ait pas dit ce mot

d'une tristesse suprême: _Heureux s'il était mort! Plus heureux s'il

n'était pas né!_ De tant de sentiments qui ont faire battre si fort de

nobles coeurs, combien en est-il qui n'aient jamais encouru cette

malédiction suprême? Il n'en est peut-être pas un seul qui, s'il était

rallumé de sa cendre et sorti de son tombeau, comme l'amant suicidé qui

dans le poème de Mickiewicz revient au jour des morts pour revivre sa

vie et ressoufrir ses douleurs, pourrait apparaître sans les

meutrissures, les stigmates, les mutilations, qui défigurèrent sa

primitive beauté et souillèrent sa candeur?

D'entre ces lugubres revenants, combien s'en trouveraient-ils en qui

cette beauté et cette candeur aient eu des enchantements assez

puissants et assez de céleste radiance durant sa vie, pour n'avoir pas à

craindre, après qu'il eût défailli et expiré, d'être désavoué par ceux

dont il avait fait la joie et le tourment? Quel sépulcral dénombrement

ne faudrait-il pas commencer pour les évoquer un à un, en leur demandant

compte de ce qu'ils ont produit de bon et de mauvais, dans ce monde de

coeurs où il leur fut donné si libéralement accès et dans le monde où

régnaient ces coeurs, qu'ils ont embelli, bouleversé, illuminé, dévasté,

au gré de leurs hasards?...

Mais, si parmi les hommes qui ont formé ces groupes, dont chaque membre

a attiré sur lui l'attention de bien des âmes et porté dans sa

conscience l'aiguillon de bien des responsabilités, il en est un qui n'a

point permis à ce qu'il y avait de plus pur dans le charme naturel qui

les rassemblait en un faisceau rayonnant de s'exhaler dans l'oubli; qui,

élaguant de son souvenir les fermentations dont ne sont point exempts

les plus suaves parfums, n'a légué à l'art que le patrimoine intact de

ses élévations les plus recueillies et de ses plus divins ravissements,

reconnaissons en lui en de ces prédestinés dont la poésie populaire

constatait l'existence par sa foi dans les _bons génies_. En attribuant

à ces êtres, qu'elle supposait bienfaisants aux hommes, une nature

supérieure à celle du vulgaire, n'a-t-elle pas été magnifiquement

confirmée par un grand poète italien qui définissait le génie _une

empreinte plus forte de la_ Divinité? (Manzoni.) Inclinons-nous devant

tous ceux qui ont été ainsi plus profondément marqués du sceau mystique;

mais vénérons surtout d'une intime tendresse ceux qui, comme Chopin,

n'ont employé cette suprématie que pour donner vie et expression aux

plus beaux sentiments.

V.

Une curiosité naturelle s'attache à la biographie des hommes qui ont

consacré de grands talents à glorifier de nobles sentiments, dans des

oeuvres d'art où ils brillent comme de splendides météores aux yeux de la

foule, surprise et ravie.

Celle-ci reporte volontiers les impressions admiratives et sympathiques

qu'ils réveillent, à leurs noms qu'elle divinise aussitôt, dont elle

voudrait immédiatement faire un symbole de noblesse et de grandeur,

inclinée qu'elle est à croire que ceux qui savent si bien exprimer et

faire parler les purs et beaux sentiments, n'en connaissent pas

d'autres. Mais à cette bienveillante prévention, à cette présomption

favorable, s'ajoute nécessairement le besoin de les voir justifiées par

ceux qui en sont l'objet, ratifiées par leurs vies. Quand dans ses

productions on voit le coeur du poète, sentir avec une si exquise

délicatesse ce qu'il est doux d'inspirer; deviner avec une si rapide

intuition ce que voile l'orgueil, la pudeur craintive, l'ennui amer;

peindre l'amour tel que le rêve l'adolescence et tel qu'on en désespère

plus tard; quand on voit son génie dominer de si grandes situations,

s'élever avec calme au-dessus de toutes les péripéties de l'humaine

destinée, trouver dans les entrelacements de ses noeuds inextricables des

fils qui la délient fièrement et victorieusement, planer au-dessus de

toutes les grandeurs et de toutes les catastrophes, monter vers des

sommets que ni les unes ni les autres n'atteignent plus; quand on le

voit posséder le secret des plus suaves modulations de ta tendresse et

des plus augustes simplicités du courage, comment ne se demanderait-on

pas si cette merveilleuse divination est le miracle d'une croyance

sincère en ces sentiments,--ou bien--une habile abstraction de la

pensée, un jeu de l'esprit?

On s'informe, pourrait-il en être autrement? on cherche en quoi ces

hommes, si épris du beau, ont fait différer leurs existences de celles

du vulgaire? Comment en agissait cette superbe de la poésie, alors

qu'elle était aux prises avec les réalités de la vie et ses intérêts

positifs?... En combien ces ineffables émotions de l'amour que le poète

chante, étaient effectivement dégagées des aigreurs et des moisissures

qui les empoisonnent d'ordinaire?... En combien elles étaient à l'abri

de cette évaporation et de cette inconstance qui habituent à n'en plus

tenir compte!... On veut savoir si ceux qui ont éprouvé de si nobles

indignations, ont toujours été équitables!... Si ceux qui ont exalté

l'intégrité, n'ont jamais fait commerce de leur conscience? Si ceux qui

ont tant vanté l'honneur, n'ont jamais été timides?... Si ceux qui ont

fait admirer la fortitude, n'ont jamais transigé avec leurs

faiblesses?...

F. Chopin · 第 9 / 19 段