artistes vains et obséquieux, faute de savoir être fiers et patients.
Puis, en s'affadissant le goût avec eux, il perd la virginité,
l'originalité, la spontanéité primitive de ses sensations; ensuite de
quoi, il ne saurait plus saisir, ni ce qu'un artiste de grand calibre,
un poète de grande lignée, veulent dire, ni s'ils le disent de la bonne
manière. Par là, si haut qu'il soit, la grande poésie, le grand art
surtout, demeurent au-dessus de lui! L'Art, le grand art, a froid dans
les appartements tendus de damas rouge; il s'évanouit dans les salons
jaune paille ou bleu nacré. Tout véritable artiste l'a senti, quoique
tous n'ont pas su s'en rendre compte. Un virtuose de quelque renommée,
plus familiarisé que d'autres avec les variations du thermomètre
intellectuel selon des divers milieux sociaux, connaissant bien ces
températures toujours fraîches, parfois glaciales et glaçantes, répéta
souvent: «À la cour, il faut être court!» Et il ajoutait entre amis: «Il
ne s'agit donc pas de nous entendre, mais de nous avoir entendu!... Ce
que nous disons importe peu, pourvu que le rhythme arrive jusqu'au bout
des pieds et fasse penser à une valse passée ou future!»
D'ailleurs, le _glacé_ conventionnel du grand monde qui recouvre la
grâce de ses approbations, comme les fruits de ses desserts;
l'affectation, l'afféterie, les minauderies des femmes; l'empressement
hypocrite et envieux des jeunes gens, qui voudraient de fait étrangler
celui dont la présence détourne d'eux le regard de quelque belle,
l'attention de quelque oracle de salon, sont des éléments trop peu
intelligents, trop peu sincères, trop factices en définitive, pour que
le poète s'en contente. Lorsque des hommes qui se rengorgent, se croient
«sérieux» et dansent, eux aussi, sur la corde raide des affaires,
daignent laisser tomber un mot du bout de leurs lèvres fanées et
sceptiques pour applaudir l'artiste qu'ils pensent honorer, cette
condescendance fastueuse ne l'honore pas du tout s'ils l'applaudissent à
contresens, en louant ce qu'il prise le moins dans son art et estime le
moins en lui-même.
Il y trouve plutôt occasion de se convaincre que là, personne n'est
admis à l'auguste fréquentation des Muses. Les femmes qui se pâment
parce que leurs nerfs sont excités, sans rien saisir de l'idéal que
l'artiste chante, de l'idée qu'il a voulu exprimer sous les formes du
beau; les hommes qui se morfondent dans leurs cravates blanches parce
que les femmes ne s'occupent pas d'eux, ne sont, certes, ni les unes, ni
les autres, préparés et disposés à voir en lui autre chose qu'un
acrobate de bonne compagnie. Que peuvent-ils savoir du beau langage des
filles de Mnémosyne, des révélations d'Apollon Musagète, ces hommes et
ces femmes habitués dès leur enfance à ne goûter que des plaisirs
intellectuels qui frisent la platitude, cachée sous les formes mignardes
d'une distinction niaise? En fait d'arts plastiques, tous tant qu'ils
sont s'affolent du bric-à-brac devenu le cauchemar des salons où l'on se
pique d'avoir le goût, ne possédant pas le sentiment des arts; on s'y
éprend de l'insipide quidam qui se laisse surnommer «le dieu de la
porcelaine et de la verrerie»; on s'y arrache le fade dessinateur des
vues de château, de vignettes maniérées et de madonnes guindées! En
fait de musique, on raffole des romances faciles a roucouler et des
«pensées fugitives» faciles à épeler!
Une fois arraché à son inspiration solitaire, l'artiste ne peut la
retrouver que dans l'intérêt de son auditoire, plus qu'attentif, vivant
et animé, pour ce qu'il a de meilleur en lui; pour ce qu'il sent de plus
noble, pour ce qu'il pressent de plus élevé, pour ce qu'il veut de plus
dévoué, pour ce qu'il rêve de plus sublime, pour ce qu'il dit de plus
divin. Tout cela est aussi incompris qu'ignoré de nos salons actuels, où
la Muse ne descend guère que par mégarde, pour aussitôt s'envoler vers
d'autres régions. Une fois partie, emportant avec elle l'inspiration,
l'artiste ne retrouve plus celle-ci dans les airs provoquants et les
sourires sémillants qui ne demandent qu'à être désennuyés, dans les
froids regards d'un aréopage de vieux diplomates blasés, sans foi et
sans entrailles, qu'on dirait rassemblés pour juges des mérites d'un
traité de commerce ou des expériences qui donnent droit à un brevet
d'invention. Pour que l'artiste soit véritablement à sa propre hauteur,
pour qu'il s'élève au-dessus de lui-même, pour qu'il transporte son
auditoire en étant hors de lui, enlevé et illuminé par le feu divin,
_l'estro poetico_, il lui faut sentir qu'il ébranle, qu'il émeut ceux
qui l'écoutent, que ses sentiments trouvent en eux l'accord des mêmes
instincts, qu'il les entraîne enfin à sa suite dans sa migration vers
l'infini, comme le chef des troupes ailées, lorsqu'il donne le signal
du départ, est suivi par tous les siens vers de plus beaux rivages.
En thèse générale, l'artiste aurait tout à gagner de ne fréquenter
qu'une société de «patriciens éclairés», car ce n'est pas sans un
certain fond de raison que le Cte Joseph de Maistre, voulant une fois
improviser une définition du Beau, s'écria: «le Beau, c'est ce qu'il
plaît au patricien éclairé!»--Sans doute, le patricien devant être par
sa position sociale au-dessus de toutes les considérations intéressées
et des prédilections communes qui en découlent, appelées bourgeoises,
parce que la bourgeosie tient en ses mains les intérêts matériels d'une
nation; le patricien est précisément désigné, non seulement pour
comprendre, mais pour stimuler, aiguillonner, acclamer et encourager,
l'expression et l'élan de tous les sentiments rares, héroïques,
délicats, désintéressés, voués aux grandes choses et aux grandes idées,
que l'art a pour mission de faire briller de tout leur éclat dans les
créations bénies de ses formes visibles ou audibles; que seul il peut
révéler, dépeindre et décrire, avec une intensité surhumaine; que seul
il peut glorifier, auquel seul il peut départir l'apothéose d'une
immortalité terrestre! Telle serait la thèse.--Mais, si nous envisageons
l'antithèse, il faudra malheureusement avouer que, sauf des cas
exceptionnels, l'artiste a quelquefois moins à gagner qu'à perdre
lorsqu'il prend goût à la société de la noblesse contemporaine. Il s'y
effémine, il s'y rapetisse, il s'y réduit au rôle d'un amuseur
charmant, d'un passe-temps comme il faut et coûteux; à moins qu'on ne
l'exploite adroitement, ce qui se voit au sommet et à la base de
l'échelle aristocratique.
Dans les cours, depuis des temps immémoriaux, l'on éreinte le poète et
l'artiste en laissant à d'autres Mécènes le soin de les récompenser
véritablement et dignement, parce qu'on se figure qu'un sourire
impérial, une approbation royale, une faveur souveraine, une épingle ou
des boutons de diamants suffisent,--et au delà!--pour compenser toutes
les pertes de temps, de facultés ardentes et d'énergies vitales,
auxquelles ils s'exposent en approchant de ces centres solaires
incandescents. Firdousi, l'Homère persan, recevait en monnaie de cuivre
les mille pièces effigiées que son sultan lui avait promis en monnaie
d'or; Kryloff, le fabuliste, raconte dans un apologue digne d'Esope,
comment l'écureuil qui avait diverti le roi-lion vingt ans durant, lui
renvoyait le sac de noisettes reçu lorsqu'il n'avait plus de dents pour
les croquer.
En revanche, chez les rois et les princes de la finance, où l'on
contrefait plus qu'on n'imite les manières des vrais grands-seigneurs,
où tout se paie argent-comptant,--même la visite d'un potentat tel que
Charles-Quint, auquel on offre ses propres lettres de change pour
allumer son feu de cheminée quand il daigne se faire héberger par son
banquier,--le poète et l'artiste n'en sont pas à attendre un honoraire
qui mette leur vieillesse à l'abri du besoin. M. de Rothschild, pour
n'en citer qu'un seul, fit participer Rossini à d'excellentes affaires
qui le gorgèrent de richesses. Cet exemple, qui eut ses nombreux
précédents, fut suivi par plus d'un Rothschild et d'un Rossini au petit
pied quand l'artiste préférait, (non sans un soupir peut-être), acquérir
à bon marché un pot-au-feu toujours fumant, en renonçant à se nourrir de
l'ambroisie des dieux qui laisse l'estomac vide, l'habit râpé, la
mansarde sans soleil et sans feu!...
Qu'arrive-t-il de ce contraste? Les cours épuisent le génie et le talent
de l'artiste, l'inspiration et l'imagination du poète, comme la beauté
des femmes éclatantes épuise par l'admiration incessante qu'elle
provoque, les forces courageuses et viriles de l'homme.--Le monde
bourgeois des enrichis étouffe l'artiste et le poète dans la
gloutonnerie du matérialisme; là, femmes et hommes ne savent mieux faire
que de les engraisser, comme on engraisse les King-Charles de sofas de
boudoir, jusqu'à les faire crever d'embonpoint devant leur assiette en
porcelaine du Japon.--De cette façon, les splendeurs des premiers et des
derniers gradins de la puissance et de la richesse sont également
funestes à ces êtres marqués par le sort du signe «fatale et beau»; à
ces privilégiés de la nature, dont les Grecs disaient que le maître des
cieux les ayant oubliés dans la répartition des biens de la terre, leur
donna en compensation le privilège de monter jusqu'à lui chaque fois
qu'ils en éprouvent le beau désir. Mais, ces êtres n'étant pas moins
accessibles que d'autres aux mauvaises tentations, le grand monde et le
beau monde portent la responsabilité de celles qui les dévorent ou les
suffoquent derrière les lourdes portières capitonnées. Quand donc ces
privilégiés de la nature oublient leur droit de monter jusque chez le
maître des cieux, il est juste qu'on ne les condamne pas toujours sans
condamner aussi ceux qui, ne sachant point les écouter quand ils font
entendre les voix d'un monde meilleur, se contentent d'exploiter leur
talent sans respect pour leur inspiration!
À la cour on est trop distrait pour toujours suivre la pensée de
l'artiste et le vol du poète; trop occupé pour se souvenir de leur
bien-être et des besoins de leur position sociale, (chose pardonnable
après tout et qui se conçoit); on les exploite donc sans merci ni
remords, au profit du plaisir, de l'ostentation, de la gloire.
Cependant, il vient un moment, on ne sait quand, où, la distraction
cessant, l'occupation cédant, chacun y comprend le poète et l'artiste
comme nul ne le comprend ailleurs; où le souverain le récompense comme
nul ne pourrait le faire ailleurs, et cet instant, qui a lieu pour
quelques-uns, brille désormais aux yeux de tous comme un phare, une
étoile polaire, que chacun croit devoir luire pour lui aussi! Ce qui
n'est pas.
Chez les parvenus qui s'empressent de payer leurs vanités satisfaites,
ne se sentant grands que par l'argent qu'ils dépensent, on a beau
écouter de toutes ses oreilles, on a beau regarder de tous ses yeux, on
ne comprend ni la haute poésie, ni le grand art. Les intérêts, dits
positifs, exercent là un empire trop absorbant et trop fascinant, pour
permettre qu'on s'initie aux austères voluptés du renoncement, aux
saintes indignations de la vertu luttant contre l'adversité, aux
sacrifices que l'honneur commande et que l'enthousiasme embellit, aux
nobles mépris des faveurs de la fortune, aux défis audacieux lancés à un
destin cruel, à tous ces sentiments enfin qui alimentent la haute poésie
et le grand art, alors qu'ils ne se souviennent même plus de l'existence
des craintes, des prudences, des précautions, qui se puisent dans les
livres de comptabilité en partie double. En ces parages, le poète et
l'artiste sont exploités au profit de la vulgarité qui l'abaisse et
parfois le dégrade.
Mais, comme le rayon solaire qui se dégage d'un trône peut ne jamais
venir, comme la pluie d'or que distillent les billets de banque ne
manque jamais d'endormir la Muse, qu'y aurait-il d'étonnant si dans
cette alternative, plutôt que de chanter leurs plus beaux chants, de
dire leurs plus beaux secrets à qui les écoute sans les entendre,
l'artiste et le poète préféraient maintes fois avoir faim, avoir froid,
au moral ou au physique, rester dans une solitude stérile, contraire à
leur nature qui a besoin de chaleur, d'écho, de reflets, d'expansion,
pour prendre foi en elle-même? Qu'y aurait-il d'étonnant s'ils
choisissaient le sort de Shakespeare ou de Camoëns, plutôt que d'être
toujours dupes d'espérances trop tardives à se réaliser, d'une
admiration trop souvent mal placée et par là indifférente; plutôt que
d'être si bien repus, qu'ils en soient réduits à l'impuissance des bêtes
de basse-cour? Si quelque chose doit surprendre, c'est que beaucoup de
ces êtres privilégiés ne fassent point ainsi! C'est qu'il y en ait tant
qui condescendent à préférer l'éclat des bougies et les revenant bons
d'un métier d'histrion, à une vie et à une mort solitaires! Si l'on voit
si rarement un tel spectacle, il faut l'attribuer à la faiblesse de
caractère de ces infortunés! Étant poètes et artistes grâce à leurs
facultés imaginatives, ils se laissent leurrer par l'imagination qui,
tantôt les ravit jusqu'aux cieux, tantôt les attarde entre les pompes de
la cour ou le luxe de la haute-banque, en les détournant de leur vraie
vocation.
Le Cte Joseph de Maistre avait un juste pressentiment lorsqu'il
parlait du «patricien éclairé», comme d'un vrai juge du Beau; il laissa
seulement sa pensée incomplète. Car l'aristocratie, en tant que telle,
n'a point pour mission sociale de faire, à l'anglaise, des glosses sur
Homère, des monographies sur tel poète arabe oublié et tel trouvère
retrouvé; des études approfondies sur Phidias, Apelle, Michel-Ange,
Raphaël, des recherches curieuses sur Josquin-des-Près,
Orlando-di-Lasso, Monteverde, Féo, etc. etc. Sa supériorité consiste à
conserver dans ses mains la direction des enthousiasmes de son temps;
des aspirations, des attendrissements, des compassions propres à la
génération contemporaine, qui trouvent leur expression la plus
pénétrante, la plus contagieuse si l'on ose dire, dans les accents du
musicien ou du dramaturge, dans les visions du peintre et du sculpteur!
Or, l'aristocratie ne peut conserver cette direction qu'en devenant la
vraie providence de la poésie et de l'art. Mais pour cela, il faudrait
que le patriciat n'abandonne point au hasard du goût de chacun, la
protection qu'il doit à l'artiste et au poète! Il faudrait qu'il eût
dans son sein des hommes qui sachent, non moins bien que l'histoire de
leur pays, de leur famille, de certaines sciences, l'histoire des
beaux-arts; celle de leurs grandes époques, de leurs grands styles, de
leurs transformations dernières, de vraies causes et des vrais effets de
leurs rivalités et de leurs luttes contemporaines, afin que le
grand-seigneur ne fasse point une demi-douzaine de fautes d'orthographe
artistique, ne laisse point échapper une douzaine de réflexions d'une
ignorance naïve, privées de syntaxe et parfois de grammaire, dans la
moindre de ses conversations quelque peu suivie avec un artiste ou un
poète; danger auquel il n'échappe d'ordinaire, qu'en se retranchant
derrière une insignifiance qui agace encore plus l'artiste et irrite le
poète.
Il faudrait aussi qu'une tradition sacrée commande au patriciat de
dédaigner ces menues manifestations de l'art à bon marché, qui sous
forme de chansons banales, de pianotement facile, de photographies
coloriées, de mauvaise peinture, d'infâme sculpture, de hochets peints,
pétris, chantés, joués, que les artistes ont honte de fabriquer,
devraient être reléguées plus bas, défrayer les plaisirs de plus
modestes demeures que celles dont les portes sont surmontées d'un blason
séculaire.--Il faudrait qu'une tradition intelligente commande au
patriciat, de ne se complaire que dans la haute poésie et dans le grand
art; de ne protéger que les poètes qui chantent les plus nobles
sentiments, les artistes qui expriment les plus audacieux héroïsmes, les
plus parfaites délicatesses, les plus idéales tendresses, l'amour le
plus pur, le pardon le plus généreux, le dévouement le plus
désintéressé, l'immolation volontaire, tout ce qui transporte l'âme
humaine dans ces régions d'une haute spiritualité, dont l'atmosphère
l'élève et la fait vivre au-dessus des préoccupations égoïstes et
épicuriennes, que la poursuite des intérêts matériels ou spéciaux
réveillent et nourrissent dans les autres classes de la société. Même
dans celles de la science, où les passions ne répudient pas toujours
assez les injustices de l'irritabilité et les convoitises d'une vanité
effrénée, pour atteindre aux sphères supérieures et sereines de la haute
poésie et du grand art!
Il faudrait encore que le patriciat s'affranchisse du joug qu'il a eu le
tort d'accepter; le joug d'une mode venue d'en bas, dont il feint
d'ignorer les ignobles origines, dont il subit sans sourciller, que
dis-je? avec empressement, le despotisme factice et malsain, dans ses
«costumes» d'une coupe extravagante, dans ses divertissements d'une
allure triviale, dans ses manières qui, ayant perdu toute distinction,
ne laissent plus apercevoir aucune différence avec celle des «bons
bourgeois de Paris!» Il faudrait enfin que le patriciat, se relevant à
sa juste hauteur, reprenne son droit inné de «donner le ton», pour
imposer effectivement le «bon ton»;--le bon ton dont la vraie
caractéristique est d'inspirer le respect et l'estime de ceux qui
pensent, réfléchissent, motivent leurs jugements, en même temps qu'il
impose sa mode à cet innombrable troupeau de moutons de Panurge que
composent les ravissantes nullités de salons, disposant d'un auditoire
exquis et de rentes héréditaires à bien employer.
Mais, en eût-il été pour Chopin autrement qu'il n'a effectivement été;
eût-il recueilli toute la part d'hommages et d'admirations exaltées
qu'il méritait si bien, dans ces salons renommés où le bon goût semble
être seul appelé à régner, dans ce monde superlatif dont les indigènes
se figurent bien être d'une autre pâte que le reste des mortels; Chopin
eût-il été entendu, comme tant d'autres, par toutes les nations et dans
tous les climats; eût-il obtenu ces triomphes éclatants qui créent un
capitole partout où les populations saluent l'honneur et le génie;
eût-il été connu et reconnu par des milliers au lieu de ne l'être que
par des centaines d'auditoires émus, nous ne nous arrêterions pourtant
point à cette partie de sa carrière pour en énumérer les succès.
Que sont les bouquets à ceux dont le front appelle d'immortels lauriers?
Les éphémères sympathies, les louanges de passage, ne se mentionnent
qu'à peine en présence d'une tombe que réclament de plus entières
gloires. Les créations de Chopin sont destinées à porter dans des
nations et des années lointaines, ces joies, ces consolations, ces
bienfaisantes émotions, que les oeuvres de l'art réveillent dans les âmes
souffrantes, altérées et défaillantes, persévérantes et croyantes,
auxquelles elles sont dédiées, établissant ainsi un lien continu entre
les natures élevées, sur quelque coin de terre, dans quelque période des
temps qu'elles aient vécu, mal devinées de leurs contemporains quand
elles ont gardé le silence, souvent mal comprises quand elles ont parlé!
«Il est diverses couronnes, disait Goethe; il est en même qu'on peut
commodément cueillir durant une promenade.» Celles-ci charment quelques
instants par leur fraîcheur embaumée, mais nous ne saurions les placer à
côté de celles que Chopin s'est laborieusement acquises par un travail
constant et exemplaire, par un amour sérieux de l'art, par un douloureux
ressentiment des émotions qu'il a si bien exprimées. Puisqu'il n'a point
cherché avec une mesquine avidité ces couronnes faciles, dont plus d'un
de nous a la modestie de s'enorgueillir; puisqu'il vécut homme pur,
généreux, bon et compatissant, rempli d'un seul sentiment, le plus noble
des sentiments terrestres, celui de la patrie; puisqu'il a passé parmi
nous comme un fantôme consacré de tout ce que la Pologne récèle de
poésie,--prenons garde de manquer de révérence à sa mémoire. Ne lui
tressons pas des guirlandes de fleurs artificielles! Ne lui jetons pas
des couronnes faciles et légères! Élevons nos sentiments en face de ce
cercueil!
Nous tous qui, _par la grâce de Dieu_, avons le suprême honneur d'être
artistes, interprètes choisis par la nature elle-même du Beau éternel;
nous tous qui le sommes devenus, _par droit de conquête aussi bien que
par droit de naissance_, soit que notre main assouplisse le marbre ou le
bronze, soit qu'elle manie un pinceau irradiant ou le noir burin qui
grave lentement ses lignes pour la postérité, soit qu'elle coure sur le
clavier ou saisisse la baguette qui, le soir, commande aux fougueuses
phalanges d'un orchestre, soit qu'elle tienne le compas de l'architecte
emprunté à Uranie ou la plume de Melpomène trempée dans le sang, le
rouleau de Polymnie que mouillent les larmes ou la lyre de Clio accordée
par la vérité et la justice, apprenons de celui que nous venons de
perdre, à repousser tout ce qui ne tient pas à l'élite des ambitions de
l'Art; à concentrer nos soucis sur les efforts qui tracent un sillon
plus profond que la vogue du jour! Renonçons aussi, pour nous-mêmes, aux
tristes temps de futilité et de corruption artistique où nous vivons, à
tout ce qui n'est pas digne de l'art, à tout ce qui ne renferme pas des
conditions de durée, a tout ce qui ne contient pas en soi quelque
parcelle de l'éternelle et immatérielle beauté, qu'il est enjoint à
l'art de faire resplendir pour resplendir lui-même!
Ressouvenons-nous de l'antique prière des Doriens, dont la simple
formule était d'une si pieuse poésie lorsqu'ils demandaient aux dieux de
leur donner, _le Bien par le Beau!_ Au lieu de tant nous mettre en
travail pour attirer les foules et leur plaire à tout prix,
appliquons-nous plutôt, comme Chopin, à laisser un céleste écho de ce
que nous avons ressenti, aimé et souffert! Apprenons enfin de lui et de
l'exemple qu'il nous a légué, à exiger de nous-mêmes ce qui donne rang
dans la cité mystique de l'art, plutôt que de demander au présent, sans
respect de l'avenir, ces couronnes faciles qui, à peine entassées, sont
incontinent fanées et oubliées!...
En leur place, les plus belles palmes que l'artiste puisse recevoir de
son vivant ont été remises aux mains de Chopin par _d'illustres égaux_.
Une admiration enthousiaste lui était vouée par un public, plus resserré
encore que l'aristocratie musicale dont il fréquentait les salons. Il
était formé par un groupe de noms célèbres qui s'inclinaient devant lui,
comme des rois de divers empires rassemblés pour fêter un des leurs,
pour être initié aux secrets de son pouvoir, pour contempler les
magnificences de ses trésors, les merveilles de son royaume, les
grandeurs de sa puissance, les oeuvres de sa création. Ceux-là lui
payaient intégralement le tribut qui lui était dû. Il n'eût pu en être
autrement dans cette France, dont l'hospitalité sait discerner avec tant
de goût le rang de ses hôtes.
Les esprits de plus éminents de Paris se sont maintes fois rencontrés
dans le salon de Chopin. Non pas, il est vrai, dans ces réunions
d'artistes d'une périodicité fantastique, telle que se les figure
l'oisive imagination de quelques cercles cérémonieusement ennuyés;
telles qu'elles n'ont jamais été, car la gaieté, la verve, l'entrain,
n'arrivent pour personne à heure fixe, peut-être moins qu'à personne aux
véritables artistes. Tous, plus ou moins atteints de la _maladie
sacrée_, orgueil blessé ou défaillance mortelle, il leur faut secouer
ses engourdissements et ses paralysies, oublier ses froides douleurs,
pour s'étourdir et s'amuser à ces jeux pyrotechniques auxquels ils
excellent; émerveillement des passants ébahis, qui aperçoivent de loin
en loin quelque chandelle romaine, quelque feu de Bengale tout rose,
quelque cascade aux eaux de flamme, quelque affreux et innocent dragon,
sans rien comprendre aux fêtes de l'esprit qui en furent l'occasion.