pourraient obtenir nos efforts? Réussirait-on à faire connaître à ceux
qui ne l'ont pas entendu, le charme d'une ineffable poésie? Charme
subtil et pénétrant comme un de ces légers parfums exotiques, celui de
la verveine ou de la calla ethiopica, qui ne s'exhalent que dans les
appartements peu fréquentés et se dissipent, comme effarouchés, dans les
foules compactes, au milieu desquelles l'air épaissi ne garde plus que
les senteurs vivaces des tubéreuses en pleines fleurs ou des résines en
pleines flammes.
Chopin avait dans son imagination et son talent quelque chose qui, par
la pureté de sa diction, par ses accointances avec _la Fée aux miettes_
et _le Lutin d'Argail_, par ses rencontres de _Séraphine_ et de
_Diane_, murmurant à son oreille leurs plus confidentielles plaintes,
leurs rêves les plus innomés, rappelait le style de Nodier, dont on
rencontrait maintes fois les volumes sur les tables de son salon. Dans
la plupart de ses _Valses, Ballades, Scherzos_, gît embaumée la mémoire
de quelque fugitive poésie inspirée par une de ces fugitives
apparitions. Il l'idéalise quelquefois jusqu'à en rendre les libres si
ténues et si friables qu'elles ne paraissent plus appartenir à notre
nature, mais se rapprocher du monde féerique et nous dévoiler les
indiscrètes confidences des Ondines, des Titanias, des Ariels, des
reines Mab, des Obérons puissants et capricieux, de tous les génies des
airs, des eaux et des flammes, sujets, eux aussi, aux plus amers
mécomptes et aux plus insupportables ennuis.
Quand ce genre d'inspiration saisissait Chopin, son jeu prenait un
caractère particulier, quelque fut du reste le genre de musique qu'il
exécutait; musique de danse ou musique rêveuse, mazoures ou nocturnes,
préludes ou scherzos, valses ou tarentelles, études ou ballades. Il leur
imprimait à toutes on ne sait quelle couleur sans nom, quelle apparence
indéterminée, quelles pulsations tenant de la vibration, qui n'avaient
presque plus rien de matériel et, comme les impondérables, semblaient
agir sur l'être sans passer par les sens. Tantôt on croyait entendre les
joyeux trépignements de quelque péri amoureusement taquine; tantôt,
c'étaient des modulations veloutées et chatoyantes comme la robe d'une
salamandre; tantôt, on saisissait des accents profondément découragés,
comme si des âmes en peine ne trouvaient pas les charitables prières
nécessaires à leur délivrance finale. D'autres fois, il s'exhalait de
ses doigts une désespérance si morne, si inconsolable, qu'on croyait
voir revivre le Jacopo Foscari de Byron, contempler l'abattement suprême
de celui qui, mourant d'amour pour sa patrie, préférait la mort à
l'exil, ne pouvant supporter de quitter _Venezia la bella_![17]
[Note 17: Le _Nocturne en mi mineur_ (oeuvre 72) nous rend quelque
chose des impressions subtiles, raffinées, alambiquées, que Chopin
reproduisait avec une sorte de prédilection passionnée. Nous ne nous
refusons pas le plaisir de faire connaître à celles qui les
comprendront, les vers que ce morceau inspira à la belle Csse
Cielecka, née Csse Bninska:
Kolysze zwolna, jakby fala morza,
Nóty dzwiecznemi, pelnemi uroku.
Rozjasnia blaskiem jakby zycia zorza,
Która witamy czasem ze lza w oku.
Dalej uderza nas walki przeczucie;
Ton coraz glosniéj rozlega sie w góre.
Pelen, ponury, objawia w swéj nócie
Swiatlosé ukryta za posepna chmure.
Stróny tak silne, jakby kute w stali,
Zalosnym jekiem, w duszy naszej dzwonia:
Mówia o bòlu, co nam serce pali,
Lecz co zostawia dusze nieskazona!...
Pózniéj, podobny do woni wspomnienia
Znów zakolysac czasem nas powraca.
Z urokiem igra; kolyszac cierpienia,
Swoim promykiem jeszcze nas ozlaca.
Nareszcie, jako cicha na dnie woda,
Spokój gleboki z nurt toni sie wznosi,
Jak serce, które o nic juz nie prosi,
Lecz kwiatów zycia, szkoda... mówi... szkoda!...
]
Chopin se livrait aussi à des fantaisies burlesques; il évoquait
volontiers parfois quelque scène à la Jacques Callot, pour faire rire,
grimacer, gambader des figures fantastiques, spirituelles et narquoises,
pleines de saillies musicales, pétillantes d'esprit et de _humour_
anglais, comme un feu de fagots verts. L'_Étude V_ nous a conservé une
de ces improvisations piquantes, où les touches noires du clavier sont
exclusivement attaquées, comme l'enjouement de Chopin n'attaquait que
les touches supérieures de l'esprit, amoureux d'alticisme qu'il était,
reculant devant la jovialité vulgaire, le rire grossier, la gaieté
commune, comme devant ces animaux plus abjects encore que venimeux, dont
la vue cause les plus nauséabonds éloignements à certaines natures
sensitives et douillettes.
Dans son jeu, le grand artiste rendait ravissamment cette sorte de
trépidation émue, timide ou haletante, qui vient au coeur quand on se
croit dans le voisinage des êtres surnaturels, en présence de ceux qu'on
ne sait ni comment deviner, ni comment saisir, ni comment embrasser, ni
comment enchanter. Il faisait toujours onduler la mélodie, comme un
esquif porté sur le sein de la vague puissante; ou bien, il la faisait
mouvoir indécise, comme une apparition aérienne, surgie à l'improviste
en ce monde tangible et palpable. Dans ses écrits, il indiqua d'abord
cette manière, qui donnait un cachet si particulier à sa virtuosité, par
le mot de _Tempo rubato_: temps dérobé, entrecoupé, mesure souple,
abrupte et languissante à la fois, vacillante comme la flamme sous le
souffle qui l'agite, comme les épis d'un champ ondulés, par les molles
pressions d'un air chaud, comme le sommet des arbres inclinés de ci et
de là par les versatilités d'une brise piquante.
Mais, le mot qui n'apprenait rien à qui savait, ne disant rien à qui ne
savait pas, ne comprenait pas, ne sentait pas, Chopin cessa plus tard
d'ajouter cette explication à sa musique, persuadé que si on en avait
l'intelligence, il était impossible de ne pas deviner cette règle
d'irrégularité. Aussi, toutes ses compositions doivent-elles être jouées
avec cette sorte de balancement accentué et prosodié, cette _morbidezza_
dont il était difficile de saisir le secret quand on ne l'avait pas
souvent entendu lui-même. Il semblait désireux d'enseigner cette
manière à ses nombreux élèves, surtout à ses compatriotes auxquels il
voulait, plus qu'à d'autres, communiquer le souffle de son inspiration.
Ceux-ci, ou plutôt celles-là, la saisissaient avec cette aptitude
qu'elles ont pour toutes les choses de sentiment et de poésie. Une
compréhension innée de sa pensée leur permettait de suivre toutes les
fluctuations de son vague azuré.
Chopin savait, il le savait même trop, qu'il n'agissait pas sur la
multitude et ne pouvait frapper les masses, car pareils à une mer de
plomb, leurs flots, malléables à tous les feux, n'en sont pas moins
lourds à remuer. Ils nécessitent le bras puissant de l'ouvrier athlète
pour être versés dans un moule, où le métal en fusion devient tout d'un
coup une idée et un sentiment sous la forme qu'on lui impose. Chopin
avait conscience de n'être parfaitement goûté que dans ces réunions,
malheureusement trop peu nombreuses, dont tous les esprits étaient
préparés à le suivre partout où il lui plaisait de les conduire; à se
transporter avec lui dans ces sphères où les anciens ne faisaient entrer
que par la porte d'ivoire des songes heureux, entourée de pilastres
diamantés aux mille feux irisés. Il prenait plaisir à surmonter cette
porte, dont les génies gardent les secrètes serrures, d'une coupole dans
laquelle tous les rayons du prisme se jouent, sur une de ces
transparences fauves comme celle des opales du Mexique, dont les foyers
kaléïdoscopiques sont cachés dans une brunie olivâtre qui les efface et
les dévoile tour à tour. Par cette porte merveilleuse, il faisait entrer
dans un monde où tout est miracle charmant, surprise folle, songe
réalisé! Mais, il fallait être des initiés pour savoir comment on en
franchit le seuil!
Chopin se réfugiait et se complaisait volontiers en ces régions
imaginées, où il n'emmenait que de rares amis. Il professait de les
estimer, et les prisait effectivement, plus que celles des rudes champs
de bataille de l'art musical, où l'on tombe quelquefois aux mains d'un
vainqueur improvisé, conquérant stupide et fanfaron, qui n'a qu'un jour,
mais auquel un jour suffit pour faucher un parterre de lis et
d'asphodèles, pour intercepter l'entrée du bois sacré d'Apollon! Pendant
ce jour, le «soldat heureux» se sent bien l'égal des rois; mais
seulement des rois de la terre, ce qui est trop peu vraiment pour
l'imagination qui hante les divinités des airs et les esprits peuplant
les cimes.
Sur ce terrain, d'ailleurs, l'on est à la merci des caprices d'une mode
de boutiques, de réclames, d'annonces, de camaraderies, mode équivoque
et de naissance douteuse. Or, si la mode bien née, la mode personne de
qualité, est toujours une sotte déesse, que doit-ce être d'une mode sans
parents avouables! Les natures d'artiste finement trempées,
éprouveraient sûrement une répugnance bien naturelle à se mesurer corps
à corps avec un de ces Hercule de foire, déguisé en prince de l'art, qui
guettent le virtuose de race sur son chemin, comme un manant prêt à
assaillir de ses coups de bâton le chevalier armé de la veille, en quête
de nobles aventures. Mais elles souffriraient moins peut-être d'avoir à
lutter contre un si piètre adversaire, que de se voir réduites à
recevoir des coups d'épingle qui simulent des coups de poignard, d'une
mode vénale, d'une mode commerçante, d'une mode industrielle, insolente
courtisane qui prétend en remontrer à l'Olympe des grands salons du
beau-monde! Elle voudrait même, l'insensée, s'abreuver à la coupe de
Hébé qui, rougissant à son approche, implore pour la foudroyer, tantôt
l'aide de Vénus, tantôt celle de Minerve! Vainement! Ni la beauté
suprême ne parvient à éclipser son fard de marchande d'orviétan, ni la
sagesse armée de toutes pièces ne peut lui arracher sa marotte dont elle
se fait un sceptre de paille goudronnée! En cette détresse, il ne reste
à la déesse de l'immortalité d'autre ressource que de se détourner
indignée de cette intruse de bas-étage. C'est ce qui ne manque pas
d'arriver! L'on voit alors les cosmétiques s'écailler sur ses joues
bouffies et vulgaires, les rides se montrer, et la vieille édentée
chassée, avant d'avoir eu le temps d'être délaissée.
Chopin avait presque quotidiennement le spectacle, peu dramatique,
parfois plaisant jusqu'à la bouffonnerie, des mésaventures de quelque
protégé de cette mode interlope, quoique de son temps l'effronterie des
«entrepreneurs de réputations artistiques», des cornacs de bêtes plus ou
moins curieuses, plus ou moins artificielles, «produit _unique_ de la
carpe et du lapin», était loin d'avoir atteint les impudentes audaces et
les proportions millionnaires qu'elles ont prises depuis. Toutefois,
quoique dans l'enfance de l'art, la spéculation pouvait déjà faire assez
d'excursions sur le terrain réservé aux Muses pour que celui qui les
hantait exclusivement, qui après sa patrie perdue n'aimait qu'elles, qui
ne se consolait de sa patrie perdue qu'avec elles, fût comme épouvanté
devant cette grande diablesse! Sous l'impression terrifiée du dégoût
qu'elle lui inspirait, le musicien-poète disait un jour à un artiste de
ses amis, qu'on a beaucoup entendu depuis: «Je ne suis point propre à
donner des concerts; la foule m'intimide, je me sens asphyxié par ses
haleines précipitées, paralysé par ses regards curieux, muet devant ses
visages étrangers; mais toi, tu y es destiné, car quand tu ne gagnes pas
ton public, tu as de quoi l'assommer».
Cependant, mettant à part la concurrence des artistes qui n'en sont pas,
des virtuoses qui dansent sur la corde de leur violon, de leur harpe ou
de leur piano, il est certain que Chopin se sentait mal à l'aise devant
un «grand public», ce public d'inconnus, dont on ne sait jamais dix
minutes à l'avance s'il faut le gagner ou l'assommer: l'entraîner par
l'irrésistible aimant de l'art vers les hauteurs dont l'air raréfié
dilate les poumons sains et purs, ou bien, stupéfier par ses révélations
gigantesques et exultantes, des auditeurs venus pour chicaner sur des
vétilles. Il est hors de doute que les concerts fatiguaient moins la
constitution physique de Chopin, qu'ils ne provoquaient son irritabilité
de poète. Sa volontaire abnégation des bruyants succès cachait, à qui
savait le discerner, un froissement intérieur. Ayant un sentiment très
distinct de sa supériorité native, (comme tous ceux qui ont su la
cultiver au point de lui faire rendre cent pour cent), le pianiste
polonais n'en recevait pas du dehors assez d'échos intelligents, pour
gagner la tranquille certitude d'être réellement apprécié à toute sa
valeur. Il avait vu d'assez près l'acclamation populaire pour connaître
cette bête, parfois intuitive, parfois ingénuement et noblement
passionnée, plus souvent fantasque, capricieuse, rétive, déraisonnable,
ayant encore en elle du sauvage: sottement engouée, sottement encolérée,
car elle s'engoue des verroteries qu'on lui jette et laisse passer
inaperçus les plus nobles joyaux; elle se fâche pour des bagatelles et
se laisse enjôler par les plus fades flagorneries. Mais, chose étrange,
Chopin qui la savait par coeur, en avait horreur et s'en faisait besoin.
Il oubliait en elle le sauvage, pour regretter ses naïves émotions
d'enfant, qui pleure, qui souffre, qui s'exalte de toute son âme, au
récit de toutes les fictions, de toutes les souffrances et de toutes les
extases!
Plus «ce délicat», cet épicurien du spiritualisme, perdait l'habitude de
dompter et de braver le «grand public», plus il lui en imposait. Pour
rien au monde il n'eût voulu qu'une mauvaise étoile lui donne le
dessous en sa présence, dans un de ces combats singuliers où l'artiste,
comme un valeureux combattant dans un tournoi, jette son défi et son
gant à quiconque lui conteste la beauté et la primauté de sa dame;
c'est-à-dire, de son art! Il se disait probablement, certes avec raison,
que lui, vainqueur au dehors, n'aurait pu être ni plus aimé, ni plus
goûté, qu'il ne l'était déjà par le groupe spécial qui composait son
«petit public». Il se demandait peut-être, non à tort, hélas! tant sont
incertaines les humaines opinions, tant sont ondoyantes les humaines
affections, si lui, vaincu au dehors, ne serait pas moins aimé, moins
apprécié, par ses plus fervents admirateurs? La Fontaine l'a bien dit:
«les délicats sont malheureux!»
Ayant ainsi conscience des exigences qu'entraînait la nature de son
talent, il ne jouait que rarement pour tout le monde. Hormis quelques
concerts de début, en 1831, dans lesquels il se fit entendre à Vienne et
à Munich, il n'en donna plus que peu à Paris et à Londres et ne put
guère voyager à cause de sa santé. Elle lui fit subir des crises
quelquefois fort dangereuses, restant toujours débile, exigeant toujours
de grandes précautions; néanmoins, elle lui laissait de belles saisons
de répit, de belles années d'un équilibre qui lui donnait une force
relative. Elle ne lui eût point permis de se faire connaître dans toutes
les cours et toutes les capitales d'Europe, de Lisbonne à
Saint-Pétersbourg, en s'arrêtant aux villes d'université et aux cités
manufacturières, comme un de ses amis dont le nom monosyllabique,
aperçu un jour sur les affiches des murs de Teschen par l'Impératrice de
Russie, la fit sourire en s'écriant: «Comment! Une si grande réputation
dans un si petit endroit!» Néanmoins, la santé de Chopin ne l'eût point
empêché de se faire plus souvent entendre là, où il se trouvait; sa
constitution délicate était donc moins une raison, qu'un prétexte
d'abstention, pour éviter d'être mis et remis en question.
Pourquoi ne pas l'avouer? Si Chopin souffrait de ne point prendre part à
ces joûtes publiques et solennelles, où l'acclamation populaire salue le
triomphateur; s'il se sentait déprimé en s'en voyant exclu, c'est qu'il
ne comptait pas assez sur ce qu'il avait, pour se passer gaiement de ce
qu'il n'avait pas. Quoiqu'effarouché par le «grand public», il voyait
bien que celui-ci, en prenant au sérieux son propre verdict, forçait
aussi les autres à le prendre pour tel: tandis que le «petit public», le
monde des salons, est un juge qui commence par ne pas se reconnaître
d'autorité à lui-même: qui aujourd'hui encense, demain renie ses dieux.
Il a peur des excentricités du génie, il recule devant les hardiesses
d'une grande supériorité, d'une grande individualité, d'une grande âme,
d'un grand esprit, ne se sentant pas assez sûr de lui-même pour
reconnaître celles qui sont justifiées par les exigences intérieures
d'une inspiration qui cherche sa voie, en repoussant sans hésitation
celles qui ne correspondent qu'à de petites passions, n'ayant rien
d'exceptionnel: à des «poses» d'un but fort ordinaire, se formulant en
un désir d'éblouir un peu, pour gagner beaucoup d'argent dans un métier
lucratif, au bout duquel on aperçoit une bonne retraite de rentier
bourgeoisement casé.
Le monde des salons ne distingue pas ces personnalités si différentes
qu'on pourrait les appeler les antipodes l'une de l'autre, parce qu'il
n'a point encore pris à coeur de penser par lui-même, en dehors de la
tutelle du feuilletoniste qui dirige les opinions artistiques, comme le
directeur de conscience dirige les opinions religieuses. Il ne sait donc
pas distinguer les grands mouvements, les aspirations tumultueuses des
sentiments jetant Ossa sur Pélion pour escalader les astres, d'avec les
mouvements emphatiques de sentiments d'un amour-propre mesquin, d'une
égoïste suffisance, joints à une vile courtisanerie des passions du
jour, des vices élégants, de l'immoralité à la mode, de la
démoralisation régnante! Il ne distingue pas davantage la simplesse des
grandes pensées, se traduisant sans aucun «effet» cherché, d'avec les
conventionalités surannées d'un style qui a fait son temps et dont les
vieilles douairières deviennent les gardiennes attitrées, faute de
savoir suivre d'un oeil intelligent les incessantes transformations de
l'art.
Pour s'épargner le soin d'apprécier, en connaissance de cause,
l'intégrité des sentiments du poète-artiste dont l'étoile semble monter
sur le firmament de l'art; pour s'éviter la peine de prendre l'art au
sérieux, afin d'être à même de préjuger avec quelque divination des
promesses que les jeunes hommes apportent et des qualités qui leur
permettront de les réaliser, le monde des salons ne soutient avec
constance, pour mieux dire, il ne protège avec obstination, que les
médiocrités adulatrices, dont il n'a à redouter aucune nouveauté
embarrassante, (_keine Genialität_); qui se laissent traiter de haut en
bas et que l'on maltraite à son aise, n'ayant jamais à en craindre ni un
défaut gênant, ni un lustre ineffaçable!
Ce «petit public» tant vanté peut bien mettre au jour une _vogue_; mais
cette _vogue_, d'un prestige enivrant si l'on veut, n'a pas plus de
réalité qu'une heure d'ivresse charmante, produite par le vin mousseux
qu'on extrait, dans le pays de Cachemire, des pétales de roses et
d'oeillets légèrement fermentés. Cette _vogue_ est une chose éphémère,
chétive, sans consistance, sans vie réelle, toujours prête à s'évaporer,
parce qu'elle ignore sa raison d'être et souvent n'en a aucune à donner.
Pendant que le gros public, qui ignore souvent aussi pourquoi et comment
il s'est senti saisi, frémissant, électrisé, «empoigné» dit le plébéien
ravi, renferme du moins ces «gens du métier» qui savent ce qu'ils disent
et pourquoi ils le disent,--tant que la tarantule de l'envie ne les a
point piqués et ne leur fait point cracher à chaque discours, comme à la
fée malfaisante des contes de Perrault, les vipères et les crapauds du
mensonge, au lieu des perles fines et des fleurs odorantes de la
vérité, comme le commanderaient les errements de bonne dame Justice!
Chopin semblait se demander maintes fois, non sans un secret déplaisir,
jusqu'à quel point les salons d'élite remplaçaient par leurs
applaudissements discrets les foules et les masses qu'il abandonnait,
faisant par là acte d'abdication involontaire? Quiconque savait lire sur
sa physionomie pouvait deviner combien de fois il s'était aperçu,
qu'entre ces beaux messieurs si bien frisés et pommadés, entre ces
belles dames si décolletées et si parfumées, tous ne le comprenaient
pas. Après quoi, il était bien moins sûr encore si ce peu qui le
comprenait, le comprenait bien? Il en résultait un mécontentement, assez
indéfini peut-être pour lui-même, du moins quant à sa véritable source,
mais qui le minait sourdement. On le voyait choqué presque par des
éloges qui sonnaient creux ou sonnaient faux à son oreille. Tous ceux
auxquels il avait droit de prétendre ne lui parvenant pas en larges
bouffées, il était porté à trouver fâcheuses les louanges isolées quand
elles portaient à côté, ne visant presque jamais juste, ne touchant le
point sensible que par un pur hasard, que le fin regard de l'artiste
savait distinguer sous les dentelles des mouchoirs humides et sous le
mouvement rhythmé des éventails coquets battant des ailes!
À travers les phrases polies par lesquelles il secouait souvent, ainsi
qu'une poussière dorée, mais importune, des compliments qui lui
semblaient montés sur des fils-d'archal, comme les fleurs des bouquets
qui encombraient les jolies mains et les empêchaient de se tendre vers
lui, on pouvait, avec un peu de pénétration, découvrir qu'il se jugeait
non seulement peu applaudi, mais mal applaudi. Il préférait alors n'être
pas troublé dans la placide solitude de ses contemplations intérieures,
de ses fantaisies, de ses rêves, de ses évocations de poète et
d'artiste. Beaucoup trop fin connaisseur en raillerie, trop ingénieux
moqueur lui-même, pour prêter le flanc au sarcasme, il ne se drapa point
en génie méconnu. Sous une apparente satisfaction, pleine de bon goût et
de bonne grâce, il dissimula si complètement la blessure de son légitime
orgueil qu'on n'en remarqua presque pas l'existence. Mais, ce n'est pas
sans raison qu'on attribuerait la rareté graduellement croissante des
occasions dans lesquelles on pouvait obtenir de lui qu'il s'approche du
piano, plus encore au désir qu'il éprouvait de fuir les hommages qui ne
lui apportaient pas le genre de tribut qu'il se croyait dû, qu'à
l'augmentation de sa faiblesse, mise à de tout aussi rudes épreuves par
les longues heures qu'il passait à jouer chez lui, aussi bien que par
les leçons qu'il n'a jamais cessé de donner.
Il est à regretter que les indubitables avantages qui devraient résulter
pour l'artiste à ne cultiver que des auditeurs choisis, se trouvent
ainsi diminués par la parcimonieuse expression de leurs sympathies et
par l'absence complète d'une véritable entente de ce qui détermine le
Beau en soi, comme des moyens qui le révèlent et qui constituent l'Art.
Les appréciations de salon ne sont que _d'éternels à-peu-près_, comme
les appelait Saint-Beuve, dans une boutade mignonne d'un de ces
feuilletons saupoudrés et pailletés de fins aperçus qui, chaque lundi,
charmaient ses lecteurs. Le beau monde ne recherche que des impressions
superficielles, n'ayant aucune racine dans des connaissances préalables,
aucune portée et aucun avenir dans un intérêt sincère et soutenu;
impressions si passagères, qu'on peut les appeler plutôt physiques que
morales.--Trop préoccupé des petits intérêts du jour, des incidents de
la politique, des succès de jolies femmes, des bons-mots de ministres «à
pied» ou de désoeuvrés mécontents, du mariage ou des relevailles de
quelque élégante du moment, des maladies d'enfants ou des liaisons peu
édifiantes, de médisances qu'on traite de calomnies ou de calomnies
qu'on traite de médisances, le grand monde ne veut en fait de poésie, ne
supporte en fait d'art, que des émotions qui s'inhalent en quelques
minutes, s'épuisent en une soirée, s'oublient le lendemain!