D'ailleurs, en ce siècle de calomnies, on calomnie aussi les hommes là,

ou les femmes ont de quoi braver, vaincre et faire taire la calomnie. Si

ces Polonaises qui changent une fleur des champs en un sceptre dont on

bénit la puissance, ont un sens de la foi plus sublime que les hommes,

il n'est pourtant pas plus viril; si elles ont le goût de l'héroïsme

plus exalté, il n'est pourtant pas plus impérissable; si l'orgueil de la

résistance est plus indigné chez elles, il n'est pourtant pas plus

indomptable! Tout le monde dit du mal des Polonais; cela est si aisé! On

exagère leurs défauts, on a soin de taire leurs qualités, leurs

souffrances surtout. Où donc est la nation qu'un siècle de servitude n'a

point défaite, comme une semaine d'insomnie défait un soldat? Mais,

quand on aura dit tout le mal imaginable des Polonais, les Polonaises se

demanderont toujours: Qui donc sait aimer comme eux? S'ils sont souvent

des infidèles, prompts à adorer toute divinité, à brûler leur encens

devant chaque miracle de beauté, à adorer chaque jeune astre

nouvellement monté sur l'horizon, qui donc a un coeur aussi constant, des

attendrissements que vingt ans n'ont pas effacés, des souvenirs dont

l'émotion se répercute jusque sous les cheveux blancs, des services

empressés qui se reprennent après un quart de siècle d'interruption

comme on renoue un entretien brisé la veille? Dans quelle nation ces

êtres, frêles et courageux, trouveraient-elles autant de coeurs capables

de les adorer d'une dévotion si vraie, qu'il fait aimer la femme jusqu'à

aimer la mort pour elle, sachant que son beau regard ne peut convier

qu'à une belle mort?

Là-bas, dans la patrie et aux temps de Chopin, l'homme ne connaissait

point encore ces méfiances néfastes qui font craindre une femme comme on

redoute un vampire. Il n'avait point encore entendu parler de ces

magiciennes malfaisantes du dix-neuvième siècle, surnommées les

«dévoreuses de cervelles»! Il ne savait point encore qu'il existerait un

jour des princesses entretenues, des comtesses courtisanes, des

ambassadrices juives, des grandes dames aux gages d'une grande

puissance, des espionnes de haute naissance, des voleuses de bonne

maison dérobant le coeur, les secrets, l'honneur, le patrimoine de ceux

dont elles recevaient l'hospitalité! Il ignorait que sous peu on aurait

formé à l'intention des grands noms de son pays, à l'intention des fils

de mères incorruptibles, des héritiers d'une longue lignée de nobles

ancêtres, toute une école de séductrices dressées au métier de la

délation. L'homme ne se doutait pas encore qu'il viendrait un temps où

dans les sociétés d'Europe, sociétés chrétiennes cependant, un homme

d'honneur passerait pour dupe de la femme qu'il n'aurait pas déshonorée,

pour victime de celle qu'il n'aurait pas souillée!...

Alors, alors, dans la patrie et aux temps de Chopin, l'homme aimait pour

aimer; prêt à jouer sa vie pour une beauté qu'il aurait vue deux fois,

se souvenant que le parfum de la fleur ne laisse à jamais son plus

poétique souvenir que lorsqu'elle ne fut jamais cueillie, jamais

flétrie! Il eût rougi de penser aux menus plaisirs d'une volupté

corrompue, en cette société où la galanterie consistait à haïr le

conquérant, à mépriser ses menaces, à braver son courroux, à railler le

parvenu barbare qui prétend faire oublier à l'Europe somnolente le

mécanisme asiatique de sa savonnette à vilain. Alors, alors, l'homme

aimait quand il se sentait aiguillonné au bien et béni par la piété,

fier des grands sacrifices, entraîné aux grandes espérances par une de

ces femmes dont le coeur a pour note dominante l'apitoiement. Car, en

toute Polonaise, chaque tendresse jaillit d'une compatissance; elle n'a

rien à dire à celui qu'elle n'a pas à plaindre. De là vient que des

sentiments qui ailleurs ne sont que des vanités ou des sensualités, se

colorent chez elle d'un autre reflet: celui d'une vertu qui, trop sûre

d'elle-même pour faire la grosse voix et se retrancher derrière les

fortifications en carton de la pruderie, dédaigne les sécheresses

rigides et reste accessible à tous les enthousiasmes qu'elle inspire,

comme à tous les sentiments qu'elle peut porter devant Dieu et les

hommes.

Ensemble irrésistible, qui enchante et qu'on honore! Balzac a essayé de

l'esquisser dans des lignes toutes d'antithèses, renfermant le plus

précieux des encens adressé à cette «fille d'une terre étrangère, ange

par l'amour, démon par la fantaisie, enfant par la foi, vieillard par

l'expérience, homme par le cerveau, femme par le coeur, géante par

l'espérance, mère par la douleur et poète par ses rêves»[12].

[Note 12: Dédicace de _Modeste Mignon_.]

Berlioz, génie shakespearien qui toucha à tous les extrêmes, dut

naturellement entrevoir à travers les transparences musicales de Chopin

le prestige innommable et ineffable qui se mirait, chatoyait,

serpentait, fascinait dans sa poésie, sous ses doigts! Il les nomma les

_divines chatteries_ de ces femmes semi-orientales, que celles

d'occident ne soupçonnent pas; elles sont trop heureuses pour en deviner

le douloureux secret. _Divines chatteries_ en effet, généreuses et

avares à la fois, imprimant au coeur épris l'ondoiement indécis et

berçant d'une nacelle sans rames et sans agrès. Les hommes en sont

choyés par leurs mères, câlinés par leurs soeurs, enguirlandés par leurs

amies, ensorcelés par leurs fiancées, leurs idoles, leur déesses! C'est

encore avec de _divines chatteries_, que des saintes les gagnent au

martyrologe de leur patrie. Aussi, comprend-on qu'après cela les

coquetteries des autres femmes semblent grossières ou insipides et que

les Polonais s'écrient, à bon droit, avec une gloriole que chaque

Polonaise justifie: _Niema jak Polki_[13].

[Note 13: L'habitude où l'on était autrefois de boire dans leur

propre soulier la santé des femmes qu'on voulait fêter, est une des

traditions les plus originales de la galanterie enthousiaste des

Polonais.]

Le secret de ces _divines chatteries_ fait ces êtres insaisissables,

plus chers que la vie, dont les poètes comme Chateaubriand se forgent

durant les brûlantes insomnies de leur adolescence une _démonne_ et une

_charmeresse_, quand ils trouvent dans une Polonaise de seize ans une

soudaine ressemblance avec leur impossible vision, «d'une Ève innocente

et tombée, ignorant tout, sachant tout, vierge et amante à la

fois!!!»[14]--«Mélange de l'odalisque et de la walkyrie, choeur féminin

varié d'âge et de beauté, ancienne sylphide réalisée... Flore nouvelle,

délivrée du joug des saisons...[15]--Le poète avoue que, poursuivi dans

ses rêves, enivré par le souvenir de cette apparition, il n'osa pourtant

la revoir. Il sentait, vaguement, mais indubitablement, qu'en sa

présence il cessait d'être un triste René, pour grandir selon ses voeux,

devenir ce qu'elle voulait qu'il fût, être exhaussé et façonné par elle.

Il fut assez fat pour prendre peur de ces vertigineuses hauteurs, parce

que les Chateaubriand font école en littérature, mais ne font pas une

nation. Le Polonais ne redoute point la _charmeresse_ sa soeur, _Flore

nouvelle délivrée du joug des saisons!_ Il la chérit, il la respecte, il

sait mourir pour elle... et cet amour, pareil à un arôme incorruptible,

préserve le sommeil de la nation de devenir mortel. Il lui conserve sa

vie, il empêche le vainqueur _d'en venir à bout_ et prépare ainsi la

glorieuse résurrection de la patrie.

[Note 14: _Mémoires d'outre-tombe_, 1er vol.--_Incantation_.]

[Note 15: _Idem_, 3e vol.--_Atala_.]

Il faut cependant reconnaître qu'entre toutes, une seule nation eut

l'intuition d'un idéal de femme à nul autre pareil, dans ces belles

exilées que tout semblait amuser, que rien ne parvenait à consoler.

Cette nation fut la France. Elle seule vit entre-luire un idéal inconnu

chez les filles de cette Pologne, «morte civilement» aux yeux d'une

société civile, où la sagesse des Nestor politiques croyait assurer

«l'équilibre européen», en traitant les peuples comme «une expression

géographique»! Les autres nations ne se doutèrent même pas qu'il pouvait

y avoir quelque chose à admirer en le vénérant, dans les séductions de

ces sylphides de bal, si rieuses le soir, le lendemain matin prosternées

sanglotantes aux pieds des autels; de ces voyageuses distraites qui

baissaient les stores de leur voiture en passant par la Suisse, afin de

n'en pas voir les sites montagneux, écrasants pour leurs poitrines,

amoureuses des horizonts sans bornes de leurs plaines natales!

En Allemagne, on leur reprochait d'être des ménagères insouciantes,

d'ignorer les grandeurs bourgeoises du _Soll und Haben_! Pour cela, on

leur en voulait à elles, dont tous les désirs, tous les vouloirs, toutes

les passions se résument à mépriser _l'avoir_, pour sauver _l'être_, en

livrant des fortunes millionnaires à la confiscation de vainqueurs

cupides et brutaux! À elles, qui, encore enfants, entendent leur père

répéter: «la richesse a cela de bon que, donnant quelque chose à

sacrifier, elle sert de piédestal à l'exil!...»--En Italie, on ne

comprenait rien à ce mélange de culture intellectuelle, de lectures

avides, de science ardente, d'érudition virile, et de mouvements

prime-sautiers, effarés, convulsifs parfois, comme ceux de la lionne

pressentant dans chaque feuille qui remue un danger pour ses

petits.--Les Polonaises qui traversaient Dresde et Vienne, Carlsbad et

Ems, pour chercher à Paris une espérance secrète, à Rome une foi

encourageante, ne rencontrant la charité nulle part, n'arrivaient ni à

Londres, ni à Madrid. Elles ne songeaient point à trouver une sympathie

de coeur sur les bords de la Tamise, ni une aide possible parmi les

descendants du Cid! Les Anglais étaient trop froids, les Espagnols trop

loin.

Les poètes, les littérateurs de la France, furent les seuls à

s'apercevoir que dans le coeur des Polonaises, il existait un monde

différent de celui qui vit et se meut dans le coeur des autres femmes.

Ils ne surent pas deviner sa palingénésie; ils ne comprirent pas que si,

dans ce _choeur féminin varié d'âge et de beauté_, on croyait parfois

retrouver les mystérieuses attractions de l'odalisque, c'est qu'elles

étaient là comme une parure acquise sur un champ de bataille; si l'on

pensait y entrevoir une silhouette de walkyrie, c'est qu'elle se

dégageait des vapeurs de sang qui depuis un siècle planaient sur la

patrie! Par ainsi, ces poètes et ces littérateurs ne saisirent point la

dernière formule de cet idéal dans sa parfaite simplicité. Ils ne

se figurèrent point une nation de vaincus qui, enchaînée et foulée

aux pieds, proteste contre l'éclatante iniquité au nom du sentiment

chrétien. Le sentiment d'une nation, par quoi s'exprime-t-il?--N'est-ce

point par la poésie et l'amour?--Et qui en sont les interprètes?--N'est-ce

point les poètes et les femmes?--Mais, si les Français, trop habitués aux

conventionalités artificielles du monde parisien, n'ont pu avoir l'intuition

des sentiments dont Childe Harold entendit les accents déchirants dans les

femmes de Saragosse, défendant vainement leurs foyers contre «l'étranger»,

ils subirent tellement la fascination qui s'échappait en ondes diaprées de

ce type féminin, qu'ils lui prêtèrent des puissances presque surnaturelles.

Leur imagination, trop impressionnée par les détails, les grandit

démesurément, exagérant la portée des contrastes et les facultés de la

métamorphose dans ces Protées aux noirs sourcils et aux dents perlées.

Elle en fit ainsi une énigme insoluble, ne sachant point, à force de se

perdre entre les petits faits de l'analyse, reconstruire leur large

synthèse. Dans une émotion éblouie, la poésie française crut dépeindre

la Polonaise en lui jetant à la face, comme une poignée de pierreries

multicolores, non serties, une poignée d'épithètes sublimes et

incohérentes. Elles sont précieuses cependant, car leur éclat

multicolore, leur incohérence irraisonnée, témoignent éloquemment de la

violente commotion produite sur eux par ces femmes, dont les qualités

françaises parlèrent à l'esprit français, mais qu'on ne connaît

vraiment que lorsque les héroïsmes de leur coeur parlent au coeur.

La Polonaise d'autrefois, tant qu'elle fut la noble compagne de héros

vainqueurs, n'était point ce qu'est la Polonaise d'aujourd'hui, ange

consolateur de héros vaincus. Le Polonais actuel n'est pas plus

différent de ce qu'était le Polonais antique, que la Polonaise moderne

n'est différente de la Polonaise des anciens temps. Jadis, elle était

avant tout et surtout une patricienne honorée; la matrone romaine

devenue chrétienne. Toute Polonaise, qu'elle fut riche ou pauvre, à la

cour ou à la ville, régnant sur ses palais ou sur ses champs, était

grande dame. Elle l'était par suite de la situation que la société lui

préparait, bien plus encore que par la noblesse de son sang et l'orgueil

de son écusson. Les lois tenaient, il est vrai, sous une tutelle

rigoureuse tout le sexe faible, (qui devient si souvent le sexe fort au

milieu des poignantes péripéties de la vie), y compris les «hautes et

puissantes châtelaines», que par respect et déférence on appelait

_bialoglowa_, parce que les femmes mariées avaient la tête couverte et

les joues encadrées de blanches et vaporeuses dentelles, imitation

civilisée, pudique et chrétienne, du voile musulman, injurieux et

barbare. Mais, leur sujétion et leur impuissance légale, contre-balancée

par les moeurs et les sentiments, loin de les diminuer, les élevaient, en

préservant la sérénité de leur âme, qu'elles tenaient en dehors de

l'âpre lutte des intérêts, et en ne leur permettant jamais d'être en

faute.

Elles ne pouvaient disposer par elles-mêmes d'aucune fortune, d'aucune

volonté, mais elles ne pouvaient non plus se tromper, être entraînées et

devenir blâmables! C'était là pour elles tout gain, tout avantage;

avantage inappréciable, dont elles connaissaient bien tous les

échappatoires et les ressources infinies! N'ayant pas le pouvoir du mal,

elles compensaient cette soumission à une vigilance constante, qui

dictait les proportions du cadre où elles étaient placées, en prenant un

empire presque sans bornes dans la vie privée, où chaque bien était leur

attribut. Toute la dignité de la vie de famille, toute la douceur de la

vie domestique leur étaient confiées; elles gouvernaient en souveraines

ce noble et important apanage, d'où elles étendaient leur pieuse et

pacificatrice influence sur les affaires publiques. Car, elles étaient

dès leur première adolescence les compagnes de leur père, qui les

initiait à ses poursuites et à ses inquiétudes, aux difficultés et aux

gloires de la _res publica_; elles étaient les premières confidentes de

leurs frères, souvent leurs meilleures amies la vie durant. Elles

devenaient pour leur mari et leurs fils des conseillères secrètes,

fidèles, perspicaces, déterminantes. L'histoire de la Pologne et le

tableau de ses anciennes moeurs présentent sans cesse le type de ces

courageuses et intelligentes épouses, dont l'Angleterre nous a offert un

splendide exemple en 1683, lorsque dans un procès où sa tête était en

jeu, Lord Russell ne voulut d'autre avocat que sa femme.

Sans ce type antique, grave et doux, jamais sec et anguleux; tendrement

pieux, jamais bigot et fatigant; libéral et magnifique, jamais

fiévreusement vain, la vraie Polonaise moderne n'aurait pas été à même

de se produire. Elle enta sur l'idéal solennel de l'aïeule, la grâce et

la vivacité françaises, dont sa petite-fille connut toutes les allures

alors que l'irrésistible attrait des moeurs de Versailles, après avoir

inondé l'Allemagne, arriva jusqu'à la Vistule. Date fatale! On peut

l'affirmer: Voltaire et la Régence sous-minèrent la Pologne et furent

les auteurs de sa ruine. En perdant ces mâles vertus, dont Montesquieu

dit que seules elles soutiennent les États libres, et qui effectivement

avaient soutenu la Pologne durant huit siècles!... les Polonais

perdirent leur patrie. Les Polonaises étant plus fermes en la foi, moins

besogneuses d'argent dont elles ne connaissaient pas le prix n'ayant pas

eu l'habitude de le manier, moins accessibles à l'immoralité par une

horreur innée et instinctive de l'impudeur, elles résistèrent mieux à la

contagion mortifère du dix-huitième siècle! Leur religion, ses vertus,

ses enthousiasmes et ses espérances, créèrent en elles le ferment sacré

qui fera ressusciter cette patrie si chère!... Les hommes le sentent;

ils le sentent si bien, qu'ils savent adorer ce qu'il y a d'adorable

dans ces âmes dont chacune peut s'écrier: _Rien ne m'est plus, plus ne

m'est rien_, tant que le ciel, assailli de leurs supplications, ne leur

aura point rendu l'intégrité de leur type primitif en leur rendant la

patrie!

Les poètes de la Pologne n'ont certes pas laissé à d'autres l'honneur

d'ébaucher, (avec des couleurs plus fulgurantes que fondues), l'idéal de

leurs compatriotes. Tous l'ont chanté, tous l'ont glorifié, tous ont

connu ses secrets, tous ont tressailli avec béatitude devant ses joies

et religieusement recueilli ses pleurs! Si dans l'histoire et la

littérature des «anciens jours», _Zygmuntowskie czasy_, on retrouve à

chaque instant l'antique matrone de cette noblesse guerrière, comme

l'empreinte d'un beau camée dans le sable d'or d'un fleuve dont le temps

roule les flots anecdotiques, la poésie moderne dépeint l'idéal de la

Polonaise actuelle, plus émouvant que ne le rêva jamais poète énamouré.

Sur le premier plan se dessinent l'épique et royale figure de _Grazyna_,

le sublime profil de la solitaire et secrète fiancée de _Wallenrod_; la

Rose des _Dziady_, la Sophie de _Pan Tadeusz_. Autour d'elles, que de

têtes charmantes et touchantes ne voit-on pas se grouper! On les

rencontre à chaque pas, au milieu des sentiers bordés de roses que

dessine la poésie de ce pays, où le mot de poète n'a point cessé de

correspondre à celui de prophète: _wieszcz!_ Dans ces vergers pleins de

cerisiers en fleur; dans ces bois de chênes pleins d'abeilleries

bourdonnantes, dépeints avec tant de fraîcheur par les romanciers; dans

ces beaux jardins où s'étalent les superbes plates-bandes; dans ces

somptueux appartements où fleurissent le grenadier rouge, le cactus

blanc au gland d'or, les grappes roses du Pérou et les lianes du Brésil,

on aperçoit à tout instant quelque tête à la Palma-Vecchio. Des lueurs

pourpres d'un splendide couchant éclairent, là aussi, une lourde

chevelure qui se détache sur quelque nuage vert d'eau, encadrant de sa

blonde auréole des traits où le pressentiment de tristesses futures se

cache déjà sous un sourire encore folâtre[16]!

[Note 16: Dans l'impossibilité de citer des poèmes trop longs ou des

fragments trop courts, nous ajouterons ici pour les belles compatriotes

de Chopin quelques strophes d'un ton familier, qu'elles disent

intraduisibles, mais peignant d'une touche fine et sentie le caractère

général de celles qui habitent ces régions moyennes, où se concentrent

les rayons épars du type national; si non les plus éclatants, du moins

les plus vrais.

Bo i cóz to tam za zywosc

Mlodych Polek i uroda!

Tam wstyd szczery, tam poczciwosc,

Tam po Bogu dusza mloda!

........................

........................

Mysl ich cicho w zyciu swieci,

Pelne zycia, jak nadzieje;

Lubia piesni, tance, dzieci,

Wiosne, kwiaty, stare dzieje....

Gdy wesole, istne trzpiotki,

I wiewiórki i szczebiotki!

Lecz gdy w smutku mysl zagrzebie,

Wówczas Polka taka rzewna,

Iz uwierzysz, ze jéj krewna

Najsmutniejsza z gwiazd na niebie!

Choc czlek duszy jéj nie zbadal,

W kolo serca tak tam prawo,

Tak rozkosznie i tak lzawo,

Jakbys grzechy wyspowiadal.

A gdy usmiech lze pokryje,

I dla ciebie serce bije:

To cie dojmie tak do zywa,

Iz to cudne, cudne dziwa,

Ze sie serce nie rozplynie,

Ze od szczescia czlek nie zginie!

Zda sie, ze to zyjesz spolem

Z rajskiém dzieckiém, czy z aniolem.

Lecz to szczescie nie tak tanie,

Przeboleje dusza mloda;

Jednak lat i lez nie szkoda,

Boc raz w zyciu to kochanie!

A jak ci sie która poda,

Z calej duszy i statecznie,

To juz twoja bedzie wiecznie,

I w lad pójdzie ci z nia zycie,

Bo twéj duszy nie wyziebi.

Ona sercem pojmie skrycie,

Co mysl wieku dzwiga w gtebi;

Co sie w czasie zrywa, wazy,

To w rumiencu na jéj twarzy,

Jak w zwierciedle sie odbije,

Bo w tém lonie przyszlosc zyje!

]

Nous l'avons dit; peut-être faut-il connaître de près les compatriotes

de Chopin pour avoir l'intuition des sentiments dont ses _Mazoures_ sont

imprégnées, ainsi que beaucoup d'autres de ses compositions. Presque

toutes sont remplies de cette même vapeur amoureuse qui plane comme un

fluide ambiant à travers ses _Préludes_, ses _Nocturnes_, ses

_Impromptus_, où se retracent une à une toutes les phases de la passion

dans des âmes spiritualistes et pures: leurres charmants d'une

coquetterie inconsciente d'elle-même, attaches insensibles des

inclinations, capricieux festonnages que dessine la fantaisie;

mortelles dépressions de joies étiolées qui naissent mourantes, roses

noires, fleurs de deuil; ou bien, roses d'hiver, blanches comme la neige

qui les environne, attristant par le parfum même des tremblants pétales

que le moindre souffle fait tomber de leurs frêles tiges. Étincelles

sans reflet qu'allument les vanités mondaines, semblables à l'éclat de

certains bois morts qui ne reluisent que dans l'obscurité; plaisirs sans

passé ni avenir, ravis à des rencontres de hasard, comme la conjonction

fortuite de deux astres lointains; illusions, goûts inexplicables

tentant d'aventure, comme ces saveurs aigrelettes des fruits à moitié

mûrs, qui plaisent tout en agaçant les dents. Ébauches de sentiment dont

la gamme est interminable et auxquels l'élévation native, la beauté, la

distinction, l'élégance de ceux qui les éprouvent, prêtent une poésie

réelle, souvent sérieuse, quand l'un de ces accords qu'on croyait

seulement effleurer dans un rapide arpège, devient tout d'un coup un

thème solennel, dont les ardentes et hardies modulations prennent dans

un coeur exalté les allures d'une passion, qui veut l'éternité pour

demeure!

Dans le grand nombre des _Mazoures_ de Chopin, il règne une extrême

diversité de motifs et d'impressions. Plusieurs sont entremêlées de la

résonnance des éperons; mais, dans la plupart on distingue avant tout

l'imperceptible frôlement du tulle et de la gaze sous le souffle léger

de la danse; le bruit des éventails, le cliquetis de l'or et des

pierreries. Quelques-unes semblent peindre le plaisir courageux, mais

creusé d'anxiété, d'un bal à la veille d'un assaut; on entend à travers

le rhythme de la danse, les soupirs et les adieux défaillants dont elle

cache les pleurs. Quelques autres semblent révéler les angoisses, les

peines et les secrets ennuis, apportés à des fêtes dont le bruit

n'assourdit pas les clameurs du coeur. Ailleurs encore, on saisit comme

des terreurs étouffées: craintes, pressentiments d'un amour qui lutte et

qui survit, que la jalousie dévore, qui se sent vaincu, et qui prend en

pitié dédaignant de maudire. Ensuite, c'est un tourbillonnement, un

délire, au milieu duquel passe et repasse une mélodie haletante,

saccadée, comme les palpitations d'un coeur qui se pâme, et se brise, et

se meurt d'amour. Plus loin reviennent de lointaines fanfares, distants

souvenirs de gloire.--Il en est dont le rhythme est aussi indéterminé,

aussi fluide, que le sentiment avec lequel deux jeunes amants

contemplent une étoile levée seule au firmament!

IV.

Après avoir parlé du compositeur et de ses oeuvres, où tant de sentiments

immortels résonnent, où son génie, aux prises avec la douleur, lutta,

parfois vainqueur, parfois vaincu, contre cet élément terrible de la

réalité qu'une des missions de l'art est de réconcilier avec le ciel; de

ses oeuvres où se sont épanchés, comme des pleurs dans un lacrymatoire,

tous les souvenirs de sa jeunesse, toutes les fascinations de son coeur,

tous les transports de ses aspirations et de ses emportements

inexprimés; de ses oeuvres où, dépassant les bornes de nos sensations

trop obtuses pour sa guise, de nos perceptions trop ternes à son gré, il

fait incursion dans le monde des Dryades, des Oréades, des Nymphes et

des Océanides,--il nous resterait à parler de l'exécution de Chopin, si

nous en avions le triste courage; si nous pouvions exhumer des émotions

entrelacées à nos plus intimes souvenirs personnels, pour parer leurs

linceuls des couleurs dont il faudrait les peindre.

F. Chopin · 第 6 / 19 段