Les _Polonaises_ du Pce Oginski[5], dernier grand-trésorier du

Grand-Duché de Lithuanie, venues ensuite, acquirent bientôt une grande

popularité en imprégnant de langueur cette veine lugubre. Se ressentant

encore de cette coloration assombrie, elles la modifient par une

tendresse d'un charme naïf et mélancolique. Le rhythme s'affaisse, la

modulation apparaît, comme si un cortège, solennel et bruyant jadis,

devenait silencieux et recueilli en passant auprès de tombes dont le

voisinage éteint l'orgueil et le rire. L'amour seul survit, errant dans

ces alentours et répétant le refrain que le barde de la _verte Érin_

surprit aux brises de son île:

_Love born of sorrow, like sorrow, is true!_

L'amour né de la douleur est vrai comme elle.

[Note 5: L'une d'elles, celle en _fa_ majeur, est restée

particulièrement célèbre. Elle a été publiée avec une vignette qui

représente l'auteur se brûlant la cervelle d'un coup de pistolet,

commentaire romanesque qu'on a longtemps pris à tort pour un fait

véritable.]

Dans ces motifs si connus du Pce Oginski, on croit toujours entendre

quelque distique d'une pensée analogue, planer entre deux haleines

amoureuses ou se faire deviner dans des yeux baignés de larmes.

Plus tard, les tombeaux sont dépassés, ils reculent; on ne les aperçoit

plus que de loin en loin. La vie, l'animation reprennent leurs cours;

les impressions douloureuses se changent en souvenirs et ne reviennent

qu'en échos. La fantaisie n'évoque plus des ombres glissant avec

précaution comme pour ne pas réveiller les morts de la veille... et déjà

dans les _Polonaises_ de Lipinski on sent que le coeur bat joyeusement...

étourdiment... comme il avait battu avant la défaite! La mélodie se

dessine de plus en plus, répandant un parfum de jeunesse et d'amour

printanier; elle s'épanouit en un chant expressif, parfois rêveur. Elle

n'est point destinée à mesurer les pas de hauts et graves personnages,

qui ne prennent plus que peu de part aux danses pour lesquelles on

l'écrit, elle ne parle qu'aux jeunes coeurs, pour leur souffler de

poétiques fictions. Elle s'adresse à des imaginations romanesques,

vives, plus occupées de plaisirs que de splendeurs. Mayseder avança sur

cette pente où ne le retenait aucune attache nationale; il finit par

atteindre à la coquetterie la plus sémillante, au plus charmant entrain

de concert. Ses imitateurs nous ont submergés de morceaux de musique

intitulés _Polonaises_, qui n'avaient plus aucun caractère justifiant ce

nom.

Un homme de génie lui rendit subitement son vigoureux éclat. Weber fit

de la _Polonaise_ un dithyrambe, où se retrouvèrent soudain toutes les

magnificences évanouies avec leur éblouissant déploiement. Pour

réverbérer le passé dans une formule dont le sens était si altéré, il

réunit les ressources diverses de son art. Ne cherchant point à rappeler

ce que devait être l'antique musique, il transporta dans la musique

tout ce qu'était l'antique Pologne. Il accentua le rhythme, se servit de

la mélodie comme d'un récit, la colora par la modulation avec une

profusion que le sujet ne comportait pas seulement, qu'il appelait

impérieusement. Il fit circuler dans la _Polonaise_ la vie, la chaleur,

la passion sans s'écarter de l'allure hautaine, de la dignité

cérémonieusement magistrale, de la majesté naturelle et apprêtée à la

fois qui lui sont inhérentes. Les cadences y furent marquées par des

accords qu'on dirait le bruit des sabres, remués dans leurs fourreaux.

Le murmure des voix, au lieu de faire entendre de tièdes pourparlers

d'amour, fit retentir des notes basses, pleines et profondes, comme

celles des poitrines habituées à commander, auxquelles répond le

hennissement éloigné et fougueux de ces chevaux du désert de si noble et

élégante encolure, piaffant avec impatience, regardant de leur oeil doux,

intelligent et plein de feu, portant avec tant de grâce les longs

caparaçons cousus de turquoises ou de rubis dont les surchargeaient les

grands seigneurs polonais [6]. Weber connaissait-il la Pologne

d'autrefois?... Avait-il évoqué un tableau déjà contemplé pour en

déterminer ainsi le groupement? Questions oiseuses! Le génie n'a-t-il

pas ses intuitions et la poésie manque-t-elle jamais de lui révéler ce

qui appartient à son domaine?...

[Note 6: Au trésor des princes Radziwill, dans l'ordinal de

Nieswirz, on voyait aux temps de sa splendeur douze harnachements

incrustes de pierres fines, chacun d'une autre couleur. On y voyait

aussi les douze apôtres, de grandeur naturelle, en argent massif. Ce

luxe n'étonne point lorsqu'on songe que cette famille, descendante du

dernier grand pontife de la Lithuanie, (auquel furent donnés en

propriété, quand il embrassa le christianisme, tous les bois et toutes

les terres qui avaient été consacrées au culte des dieux païens),

possédait encore 800,000 serfs vers la fin du dernier siècle, quoique

ses richesses fussent déjà considérablement diminuées. Une pièce non

moins curieuse du trésor dont nous parlons et qui subsiste encore, est

un tableau représentant Saint Jean-Baptiste entouré d'une banderole avec

cet exergue latine: _Au nom du Seigneur, Jean, tu seras vainqueur_. Il a

été trouvé par _Jean_ Sobieski lui-même, après la victoire qu'il

remporta sous les murs de Vienne, dans la tente du grand visir

Kara-Mustapha et fut donné après sa mort par sa veuve, Marie d'Arquien,

à un prince Radziwill, avec une inscription de sa main qui indique son

origine et le don qu'elle en fait. L'autographe, muni du sceau royal, se

trouve sur le revers même de la toile. En 1843, celle-ci se trouvait

encore à Werki, près Wilna, entre les mains du Prince Louis Wittgenstein

qui avait épousé la fille du Prince Dominique Radziwill, seule héritière

de ses immenses biens.]

Lorsque l'imagination ardente et nerveuse de Weber s'attaquait à un

sujet, elle en exprimait comme un suc tout ce qu'il contenait de poésie.

Elle s'en emparait d'une façon si absolue qu'il était difficile de

l'aborder après, avec l'espoir d'atteindre aux mêmes effets.

Pourtant,--quoi d'étonnant?--Chopin le surpassa dans cette inspiration

autant par le nombre et la variété de ses écrits en ce genre, que par sa

touche plus émouvante et ses nouveaux procédés d'harmonie. Ses

_Polonaises_ en _la_ et en _la-bémol majeur_ se rapprochent surtout de

celle de Weber en _mi majeur_ par la nature de leur élan et de leur

aspect. Dans d'autres, il a quitté cette large manière, il a traité ce

thème différemment. Dirons-nous plus heureusement toujours? Le jugement

est chose épineuse en pareille matière. Comment restreindre les droits

du poète sur les diverses faces de son sujet? Ne lui serait-il point

permis d'être sombre et oppressé au milieu des allégresses mêmes, de

chanter la douleur après avoir chanté la gloire, de s'apitoyer avec les

vaincus en deuil après avoir répété les accents de la prospérité?

Sans contredit, ce n'est pas une des moindres supériorités de Chopin

d'avoir consécutivement embrassé tous les jours sous lesquels pouvait se

présenter ce thème, d'en avoir fait jaillir tout ce qu'il a

d'étincelant, comme tout ce qu'on peut lui prêter de pathétique. Les

phases que ses propres sentiments subissaient ont contribué à lui offrir

cette multiplicité de points de vue. L'on peut suivre leurs

transformations, leur endolorissement fréquent, dans la série de ces

productions spéciales, non sans admirer la fécondité de sa verve, même

alors qu'elle n'est plus portée et soutenue par les côtés avantageux de

son inspiration. Il ne s'est pas toujours arrêté à l'ensemble des

tableaux que lui présentaient son imagination et ses souvenirs; plus

d'une fois, en contemplant les groupes de la foule brillante qui

s'écoulait devant lui, il s'est épris de quelque figure isolée, il a été

arrêté par la magie de son regard, il s'est complu à en deviner les

mystérieuses révélations et n'a plus chanté que pour elle seule.

On doit ranger parmi ses plus énergiques conceptions la _Grande

Polonaise_ en _fa-dièse mineur_. Il y a intercalé une _Mazoure_,

innovation qui eut pu devenir un ingénieux caprice de bal s'il n'avait

comme épouvanté la mode frivole, en l'employant avec une si sombre

bizarrerie dans une fantastique évocation. On dirait aux premiers rayons

d'une aube d'hiver, terne et grise, le récit d'un rêve fait après une

nuit d'insomnie, rêve poème, où les impressions et les objets se

succèdent avec d'étranges incohérences et d'étranges transitions, comme

ceux dont Byron dit:

»....Dreams in their development have breath,

And tears, and tortures, and the touch of joy;

They have a weight upon our waking thoughts,

..............................

And look like heralds of Eternity.«

(A Dream.)

Le motif principal est véhément, d'un air sinistre, comme l'heure qui

précède l'ouragan; l'oreille croit saisir des interjections exaspérées,

un défi jeté à tous les éléments. Incontinent, le retour prolongé d'une

tonique au commencement de chaque mesure fait entendre comme des coups

de canon répétés, comme une bataille vivement engagée au loin. À la

suite de cette note se déroulent, mesure par mesure, des accords

étranges. Nous ne connaissons rien d'analogue dans les plus grands

auteurs au saisissant effet que produit cet endroit, brusquement

interrompu par une scène champêtre, par une _Mazoure_ d'un style

idyllique qu'on dirait répandre les senteurs de la menthe et de la

marjolaine! Mais, loin d'effacer le souvenir du sentiment profond et

malheureux qui saisit d'abord, elle augmente au contraire par son

ironique et amer contraste les émotions pénibles de l'auditeur, au point

qu'il se sent presque soulagé lorsque la première phrase revient et

qu'il retrouve l'imposant et attristant spectacle d'une lutte fatale,

délivrée du moins de l'importune opposition d'un bonheur naïf et

inglorieux! Comme un rêve, cette improvisation se termine sans autre

conclusion qu'un morne frémissement, qui laisse l'âme sous l'empire

d'une désolation poignante.

Dans la _Polonaise-Fantaisie_, qui appartient déjà à la dernière période

des oeuvres de Chopin, à celles qui sont surplombées d'une anxiété

fiévreuse, on ne trouve aucune trace de tableaux hardis et lumineux. On

n'entend plus les pas joyeux d'une cavalerie coutumière de la victoire,

les chants que n'étouffe aucune prévision de défaite, les paroles que

relève l'audace qui sied à des vainqueurs. Une tristesse élégiaque y

prédomine, entrecoupée par des mouvements effarés, de mélancoliques

sourires, des soubresauts inopinés, des repos pleins de tressaillements,

comme les ont ceux qu'une embuscade a surpris, cernés de toutes parts,

qui ne voient poindre aucune espérance sur le vaste horizon, auxquels le

désespoir est monté au cerveau comme une large gorgée de ce vin de

Chypre qui donne une rapidité plus instinctive à tous les gestes, une

pointe plus acérée à tous les mots, une étincelle plus brûlante à

toutes les émotions, faisant arriver l'esprit à un diapason

d'irritabilité voisine du délire.

Peintures peu favorables à l'art, comme celles de tous les moments

extrêmes, de toutes les agonies, des râles et des contractions où les

muscles perdent tout ressort et où les nerfs, en cessant d'être les

organes de la volonté, réduisent l'homme à ne plus devenir que la proie

passive de la douleur! Aspects déplorables, que l'artiste n'a avantage

d'admettre dans son domaine qu'avec une extrême circonspection!

III.

Les _Mazoures_ de Chopin diffèrent notablement d'avec ses _Polonaises_

en ce qui concerne l'expression. Le caractère en est tout à fait

dissemblable. C'est un autre milieu, dans lequel les nuances délicates,

tendres, pâles et changeantes, remplacent un coloris riche et vigoureux.

À l'impulsion une et concordante de tout un peuple succèdent des

impressions purement individuelles, constamment différenciées. L'élément

féminin et efféminé au lieu d'être reculé dans une pénombre quelque peu

mystérieuse, s'y fait jour en première ligne. Il acquiert même sur le

premier plan une importance si grande, que les autres disparaissent pour

lui faire place ou du moins ne lui servent que d'accompagnement.

Les temps ne sont plus où, pour dire qu'une femme était charmante, on

l'appelait _reconnaissante (wdzieczna)_; où le mot de charme lui-même

dérivait de celui de _gratitude (wdzieki)_. La femme n'apparaît plus en

protégée, mais en reine; elle ne semble plus être la meilleure partie de

la vie, elle fait la vie entière. L'homme est bouillant, fier,

présomptueux, mais livré au vertige du plaisir! Cependant ce plaisir ne

cesse jamais d'être veiné de mélancolie, car son existence n'est plus

appuyée sur le sol inébranlable de la sécurité, de la force, de la

tranquillité. La patrie n'est plus!... Dorénavant toutes les destinées

ne sont que les débris flottants d'un immense naufrage. Les bras de

l'homme ressemblent à un radeau portant sur leur faible charpente, une

famille éplorée. Ce radeau est lancé en pleine mer, mer houleuse, aux

vagues menaçantes prêtes à l'engloutir. Pourtant un port est toujours

ouvert, un port est toujours là! Mais, ce port, c'est l'abîme de la

honte; ce port, c'est le refuge glacial que présente l'ignominie! Maint

coeur d'homme, lassé et épuisé, a peut-être songé à y trouver le repos

désiré par son âme fatiguée. Vainement! À peine son regard s'y est-il

arrêté que sa mère, sa femme, sa soeur, sa fille, l'amie de sa jeunesse,

la fiancée de son fils, la fille de sa fille, l'aïeule aux cheveux

blancs, l'enfant aux cheveux blonds, ont jeté des cris d'alarme,

demandant à ne pas approcher du port d'infamie, à être rejetées en haute

mer, sauf à y périr, à y être englouties durant une nuit noire, sans une

étoile au ciel, sans une plainte sur la terre, entre deux flots sombres

comme l'Érèbe, répétant au fond d'une âme emparadisée dans la mort par

la double foi de la religion et de la patrie: _Jeszcze Polska nie

zgineta!..._

En Pologne, la mazoure devient souvent le lieu où le sort de toute une

vie se décide, où les coeurs se pèsent, où les éternels dévouements se

promettent, où la patrie recrute ses martyrs et ses héroïnes. En ces

contrées, la mazoure n'est donc pas seulement une danse; elle est une

poésie nationale, destinée, comme toutes les poésies des peuples

vaincus, à transmettre le brûlant faisceau des sentiments patriotiques,

sous le voile transparent d'une mélodie populaire. Aussi, n'y a-t-il

rien de surprenant à ce que la plupart d'entr'elles modulent dans leurs

notes et dans les strophes qui y sont attachées, les deux tons dominants

dans le coeur du Polonais moderne: le plaisir de l'amour et la mélancolie

du danger. Beaucoup de ces airs portent le nom d'un guerrier, d'un

héros. _La Polonaise de Kosziuszko_ est moins historiquement célèbre que

la _Mazoure de Dombrowski_, devenue chant national à cause de ses

paroles, comme la Mazoure de Chlopicki fut populaire durant trente ans à

cause de son rhythme et de sa date, 1830. Il fallut une nouvelle

avalanche de cadavres et de victimes, une nouvelle inondation de sang,

un nouveau déluge de larmes, une nouvelle persécution dioclétienne, un

nouveau repeuplement de la Sibérie, pour étouffer jusqu'au dernier écho

de ses accents et jusqu'au dernier reflet de ses souvenirs.

Depuis cette dernière catastrophe, la plus lourde de toutes à ce

qu'assurent les contemporains, sans être écrasante néanmoins à ce

qu'affirment tous les coeurs, à ce que murmurent toutes les voix, la

Pologne est silencieuse, pour mieux dire, muette. Plus de _Polonaises_

nationales, plus de _Mazoures_ populaires. Pour parler d'elles, il faut

remonter au-delà de cette époque, alors que musique et paroles

reproduisaient également cette opposition, d'un héroïque et attrayant

effet, entre le plaisir de l'amour et la mélancolie du danger, dont naît

le besoin de _réjouir la misère, (cieszyc bide)_, qui fait rechercher un

étourdissement enchanteur dans les grâces de la danse et ses furtives

fictions. Les vers qu'on chante sur ses mélodies, leur donnent en outre

le privilège de se lier plus intimement que d'autres airs de danse à la

vie des souvenirs. Des voix fraîches et sonores les ont bien des fois

répétées dans la solitude, aux heures matinales, dans de joyeux loisirs.

Elles ont été fredonnées en voyage, dans les bois, sur une barque, à ces

instants où l'émotion surprend inopinément, lorsqu'une rencontre, un

tableau, un mot inespéré, viennent illuminer d'un éclat impérissable

pour le coeur, des heures destinées à scintiller dans la mémoire à

travers les années les plus éloignées et les plus sombres régions de

l'avenir.

Chopin s'est emparé de ces inspirations avec un rare bonheur, pour y

ajouter tout le prix de son travail et de son style. Les taillant en

mille facettes, il a découvert tous les feux cachés dans ces diamants;

en réunissant jusqu'à leur poussière, il les a montés en ruisselants

écrins. Dans quel autre cadre d'ailleurs que celui de ces danses, où il

y a place pour tant de choses, pour tant d'allusions, tant d'élans

spontanés, de bondissants enthousiasmes, de prières muettes, ses

souvenirs personnels l'auraient-ils mieux aidé à créer des poèmes, à

fixer des scènes, à décrire des épisodes, à dérouler des tristesses, qui

lui doivent de retentir plus loin que le sol qui leur a donné naissance,

d'appartenir désormais à ces types idéalisés que l'art consacre dans son

royaume de son lustre resplendissant?

Pour comprendre combien ce cadre était approprié aux teintes de

sentiments que Chopin a su y rendre avec une touche irisée, il faut

avoir vu danser la mazoure en Pologne; ce n'est que là qu'on peut saisir

ce que cette danse renferme de fier, de tendre, de provoquant. Tandis

que la valse et le galop isolent les danseurs et n'offrent qu'un tableau

confus aux assistants; tandis que la contredanse est une sorte de passe

d'armes au fleuret où l'on s'attaque et se pare avec une égale

indifférence, où l'on étale des grâces nonchalantes auxquelles ne

répondent que de nonchalantes recherches; tandis que la vivacité de la

polka devient aisément équivoque; que les menuets, les fandangos, les

tarentelles, sont de petits drames amoureux de divers caractères qui

n'intéressent que les exécutants, dans lesquels l'homme n'a pour tâche

que de faire valoir la femme, le public d'autre rôle que de suivre assez

maussadement des coquetteries dont la pantomime obligée n'est point à

son adresse,--dans la mazoure, le rôle de l'homme ne le cède ni en

importance, ni en grâce à celui de sa danseuse et le public est aussi de

la partie.

Les longs intervalles qui séparent l'apparition successive des paires

étant réservés aux causeries des danseurs, lorsque leur tour de paraître

arrive, la scène ne se passe plus entre eux, mais d'eux au public. C'est

devant lui que l'homme se montre vain de celle dont il a su obtenir la

préférence; c'est devant lui qu'elle doit lui faire honneur; c'est à lui

donc qu'elle cherche à plaire, puisque les suffrages qu'elle obtient,

rejaillissant sur son danseur, deviennent pour lui la plus flatteuse des

coquetteries. Au dernier instant, elle semble les lui reporter

formellement en s'élançant vers lui et se reposant sur son bras,

mouvement qui plus que tous les autres est susceptible de mille nuances

que savent lui donner la bienveillance et l'adresse féminines, depuis

l'élan passionné jusqu'à l'abandon le plus distrait.

Pour commencer, toutes les paires se donnent la main et forment une

grande chaîne vivante et mouvante. Se rangeant dans un cercle dont la

courte rotation éblouit la vue, elles tressent une couronne dont chaque

femme est une fleur, seule de son espèce, et dont, semblable à un noir

feuillage, le costume uniforme des hommes relève les couleurs variées.

Toutes les paires, ensuite, s'élancent les unes après les autres en

suivant la première, qui est la paire d'honneur, avec une scintillante

animation et une jalouse rivalité, défilant devant les spectateurs comme

une revue, dont l'énumération ne le céderait guère en intérêt à celles

qu'Homère et le Tasse font des armées prêtes à se ranger en front de

bataille! Au bout d'une heure ou deux le même cercle se reforme pour

terminer la danse dans une ronde d'une rapidité étourdissante, durant

laquelle maintes fois, pour peu que l'on se sente _entre soi_, le plus

ému et le plus enthousiaste des jeunes gens entonne le chant de la

mélodie que joue l'orchestre. Danseurs et danseuses s'y joignent

aussitôt en choeur, pour en répéter le refrain amoureux et patriotique à

la fois. Les jours où l'amusement et le plaisir répandent parmi tous une

gaieté exaltée, qui pétille comme un feu de sarment dans les

organisations si facilement impressionnables, la promenade générale est

encore reprise, son pas accéléré ne permet guère de soupçonner la

moindre lassitude chez les femmes de là-bas, créatures aussi délicates

et endurantes que si leurs membres possédaient les obéissantes et

infatigables souplesses de l'acier.

Il est peu de plus ravissant spectacle que celui d'un bal en Pologne,

quand la mazoure une fois commencée, la ronde générale et le grand

défilé terminés, l'attention de la salle entière, loin d'être offusquée

par une multitude de personnes s'entre-choquant en sens divers comme

dans le reste de l'Europe, ne s'attache que sur un seul couple, d'égale

beauté, se lançant dans l'espace vide. Que de moments divers pendant les

tours de la salle de bal! Avançant d'abord avec une sorte d'hésitation

timide, la femme se balance comme l'oiseau qui va prendre son vol;

glissant longtemps d'un seul pied, elle rase comme une patineuse la

glace du parquet; puis, comme une enfant, elle prend son élan tout d'un

coup, portée sur les ailes d'un pas de basque allongé. Alors ses

paupières se lèvent et, telle qu'une divinité chasseresse, le front

haut, le sein gonflé, les bonds élastiques, elle fend l'air comme la

barque fend l'onde et semble se jouer de l'espace. Elle reprend ensuite

son glissé coquet, considère les spectateurs, envoie quelques sourires,

quelques paroles aux plus favorisés, tend ses beaux bras au cavalier qui

vient la rejoindre, pour recommencer ses pas nerveux et se transporter

avec une rapidité prestigieuse d'un bout à l'autre de la salle. Elle

glisse, elle court, elle vole; la fatigue colore ses joues, illumine son

regard, incline sa taille, ralentit ses pas, jusqu'à ce qu'épuisée,

haletante, elle s'affaisse mollement et tombe dans les bras de son

danseur qui, la saisissant d'une main vigoureuse, l'enlève un instant en

l'air avant d'achever avec elle le tourbillon envivré.

En revanche, l'homme accepté par une femme s'en empare comme d'une

conquête dont il s'enorgueillit, qu'il fait admirer à ses rivaux, avant

de se l'approprier dans cette courte et tourbillonnante étreinte à

travers laquelle on aperçoit encore l'expression narguante du vainqueur,

la vanité rougissante de celle dont la beauté fait la gloire de son

triomphe. Le cavalier accentue d'abord ses pas comme par un défi, quitte

un instant sa danseuse comme pour la mieux contempler, tourne sur

lui-même comme fou de joie et pris de vertige, pour la rejoindre peu

après avec un empressement passionné! Les figures les plus multiples

viennent varier et accidenter cette course triomphale, qui nous rend

mainte Atalante plus belle que ne les rêvait Ovide. Quelquefois deux

paires partent en même temps, peu après les hommes changent de danseuse;

un troisième survient en frappant des mains et enlève l'une d'elles à

son partner, comme éperdûment et irrésistiblement épris de sa beauté, de

son charme, de sa grâce incomparable. Quand c'est une des reines de la

fête qui est ainsi réclamée, les plus brillants jeunes hommes se

succèdent longtemps en briguant l'honneur de lui avoir donné la main.

F. Chopin · 第 3 / 19 段