la démarche plus que ferme, pesante, d'hommes affrontant avec l'audace
de la vaillance tout ce que le sort pourrait avoir de plus glorieux ou
de plus injuste. Par intervalle, l'on croit voir passer des groupes
magnifiques, tels que les peignait Paul Véronèse. L'imagination les
revêt du riche costume des vieux siècles: épais brocarts d'or, velours
de Venise, satins ramagés, zibelines serpentantes et moëlleuses, manches
accortement rejetées sur l'épaule, sabres damasquinés, joyaux
splendides, turquoises incrustées d'arabesques, chaussures rouges du
sang foulé ou jaunes comme l'or;--guimpes sévères, dentelles de
Flandres, corsages en carapace de perles, traînes bruissantes, plumes
ondoyantes, coiffures étincelantes de rubis ou verdoyantes d'émeraudes,
souliers mignons brodés d'ambre, gants parfumés des sachets du sérail!
Ces groupes se détachent sur le fond incolore du temps disparu, entourés
des somptueux tapis de Perse, des meubles nacrés de Smyrne, des
orfèvreries filigranées de Constantinople, de toute la fastueuse
prodigalité de ces magnats qui puisaient le Tokay dans des fontaines
artistement préparées, avec leurs gobelets de vermeil bosselés de
médaillons; qui ferraient légèrement d'argent leurs coursiers arabes
lorsqu'ils entraient dans les villes étrangères, afin qu'en se perdant
le long des voies les fers tombés témoignent de leur libéralité
princière aux peuples émerveillés! Surmontant leurs écussons de la même
couronne, que l'élection pouvait rendre royale, les plus fiers
d'entr'eux eussent dédaigné les autres. Ils portaient tous la même,
comme insigne de leur glorieuse égalité, au-dessus de leurs armoiries,
appelées le _Joyau_ de la famille, car l'honneur de chacun de ses
membres devait répondre de son intégrité. Aussi, particularité unique du
blason polonais, avait-il son nom qui remontait d'ordinaire à
quelqu'origine anecdotique et que n'avaient pas droit de prendre
d'autres armoiries semblables, parfois identiques, mais appartenant à un
autre sang.
On n'imaginerait pas les nombreuses nuances et la mimique expressive
introduites jadis dans la Polonaise, plus jouée encore que dansée, sans
les récits et les exemples de quelques vieillards qui portent jusque à
présent l'ancien costume national. Le _kontusz_ d'autrefois était une
sorte de kaftan, de _férédgi_ occidental raccourci jusqu'aux genoux;
c'est la robe des orientaux modifiée par les habitudes d'une vie active,
peu soumise aux résignations fatalistes. D'une étoffe aussi riche que
d'une couleur voyante pour les grandes occasions, ses manches ouvertes
laissaient paraître le vêtement de dessous, le _zupan_, d'un satin uni
si le sien était ouvragé, d'une étoffe fleurie et brochée si la sienne
était d'une façon unie. Souvent garni de fourrures coûteuses, luxe de
prédilection alors, le _kontusz_ devait une partie de son originalité à
ce qu'il obligeait à un geste fréquent, susceptible de grâce et de
coquetterie, par lequel on rejetait en arrière le simulacre de ses
manches pour mieux découvrir la réunion, plus ou moins heureuse, parfois
symbolique, des deux couleurs amies qui formaient l'ensemble de la
toilette du jour.
Ceux qui n'ont jamais porté ce costume, aussi éclatant que pompeux,
pourraient difficilement saisir la tenue, les lentes inclinaisons, les
redressements subits, les finesses de pantomime muette usités par leurs
aïeux, pendant qu'ils défilaient dans une Polonaise comme à une parade
militaire, ne laissant jamais oisifs leurs doigts, occupés soit à lisser
leurs longues moustaches, soit à jouer avec le pommeau de leur sabre.
L'un et l'autre faisaient partie intégrante de leur mise, formant un
objet de vanité pour tous les âges également, que la moustache fut
blonde ou blanche, que le sabre fut encore vierge et plein de promesses
ou déjà ébréché et rougi par le sang des batailles. Escarboucles,
hyacinthes et saphirs, étincelaient souvent sur l'arme suspendue
au-dessous des ceintures de cachemire frangées, de soie lamée d'or ou
d'écailles d'argent, fermées par des boucles aux effigies de la Vierge,
du roi, de l'écusson national, faisant valoir des tailles presque
toujours un peu corpulentes; plus souvent encore la moustache voilait,
sans la cacher, quelque cicatrice dont l'effet surpassait celui des plus
rares pierreries. La magnificence des étoffes, des bijoux, des couleurs
vives, étant poussé aussi loin chez les hommes que chez les femmes, ces
pierreries se retrouvaient, ainsi que dans le costume hongrois[2], aux
boutons du _kontusz_ et du _zupan_, aux agrafes du cou, aux bagues de
rigueur, aux aigrettes des bonnets d'une nuance brillante, parmi
lesquelles prédominaient l'amaranthe servant de fond à l'aigle-blanc de
la Pologne, le gros-bleu servant de fond au cavalier, _pogon_, de la
Lithuanie[3]. Savoir, pendant la Polonaise, tenir, manier, passer de
l'une à l'autre main ce bonnet, où une poignée de diamants se cachait
dans les plis du velours, avec l'accentuation piquante qu'on pouvait
donner à ces gestes rapides, constituait tout un art, principalement
remarqué dans le cavalier de la première paire qui, comme chef de file,
donnait le mot d'ordre à toute la compagnie.
[Note 2: On se souvient encore en Angleterre du costume hongrois
porté par le prince Nicolas Esterhazy au couronnement de George IV,
d'une valeur de plusieurs millions de florins.]
[Note 3: Lorsque les meurtriers de S. Stanislas, évêque de Cracovie,
furent jugés, on défendit à leurs descendants de porter dans leur
habillement, durant un certain nombre de générations, l'amaranthe,
couleur nationale.]
C'est par cette danse qu'un maître de maison ouvrait chaque bal, non
avec la plus jeune, non avec la plus belle, mais avec la plus honorée,
souvent la plus âgée des femmes présentes, la jeunesse n'étant pas seule
appelée à former la phalange dont les évolutions commençaient toute
fête, comme pour lui offrir en premier plaisir une complaisante revue
d'elle-même. Après le maître de la maison, c'étaient d'abord les hommes
les plus considérables qui suivaient ses pas, choisissant, les uns avec
amitié, les autres avec diplomatie, ceux-ci leurs préférées, ceux-là les
plus influentes. L'amphitryon avait à remplir une tâche moins aisée
qu'aujourd'hui. Il était tenu de faire parcourir à la troupe alignée
qu'il conduisait mille méandres capricieux, à travers tous les
appartements où se pressait le reste des invités, plus tardifs à faire
partie de sa brillante suite. On lui savait gré d'atteindre aux galeries
les plus éloignées, aux parterres des jardins confinant à leurs bosquets
illuminés où la musique n'arrivait plus qu'en échos affaiblis. En
revanche, elle accueillait son retour dans la salle principale avec un
redoublement de fanfares. Changeant toujours ainsi de spectateurs, qui
rangés en haie sur son passage l'observaient minutieusement, car ceux
qui n'appartenaient point à cette procession guettaient immobiles son
passage comme celui d'une comète resplendissante, jamais le maître de
maison, conducteur de la première paire, ne négligeait de donner à son
port et à sa prestance cette dignité mêlée de gaillardise qu'admirent
les femmes et que les hommes jalousent. Vain et joyeux à la fois, il eût
cru manquer à ses hôtes en n'étalant point à leurs yeux, avec une
naïveté qui ne manquait pas de mordant, l'orgueil qu'il éprouvait de
voir rassemblés chez lui de si illustres amis, de si notables partisans,
tous empressés en le visitant à se parer richement pour lui faire
honneur.
On traversait, guidé par lui dans cette pérégrination première, des
détours inopinés dont les aspects étaient parfois dus à des surprises
ménagées d'avance, à des supercheries d'architecture ou de décoration,
dont les ornements, les transparents, les lacs et entre-lacs, étaient
adaptés aux plaisirs du jour. Le châtelain en faisait les honneurs de
quelque manière aussi imprévue que galante, s'ils renfermaient quelque
monument de circonstance, quelque hommage _au plus vaillant ou à la plus
belle_. Plus il y avait d'inattendu dans ces petites excursions, plus
elles dénotaient de fantaisie, d'inventions heureuses ou divertissantes,
et plus la partie juvénile de la société applaudissait, plus elle
faisait entendre d'acclamations bruyantes et de charmants choeurs de
rires aux oreilles du coryphée, qui gagnait ainsi en réputation,
devenait un partner privilégié et recherché. S'il était déjà d'un
certain âge, il recevait maintes fois, au retour de ces rondes
d'exploration, des députations de jeunes filles venant le remercier et
le complimenter au nom de toutes. Par leur récits, les jolies voyageuses
fournissaient un aliment aux curiosités des convives et augmentaient
l'entrain avec lequel se formaient les Polonaises subséquentes.
En ce pays d'aristocratique démocratie, d'élections turbulentes, il
n'était pas le moins indifférent d'émerveiller les assistants des
tribunes de la salle de bal, puisque là se rangeaient les nombreux
dépendants des grandes maisons seigneuriales, tous nobles, quelquefois
même de plus ancienne et plus hargneuse noblesse que leurs patrons, mais
trop pauvres pour devenir castellan ou woiewode, chancellier ou hetman,
hommes de cour ou hommes d'État. Ceux d'entre eux qui restaient dans
leurs propres foyers, en rentrant des champs dans leurs maisons qui
ressemblaient à des chaumières, répétaient glorieusement: «Tout noble
derrière sa haie, est l'égal de son palatin». _Szlachcié na zagrodzie,
rówien wojewodzie._ Mais, il y en avait beaucoup qui préféraient courir
les chances de la fortune et se mettre eux-mêmes ou leur famille, fils,
soeurs, filles, au service des riches seigneurs et de leurs femmes. Aux
jours des grandes fêtes, leur manque de parure, leur abstention
volontaire, pouvaient seuls les exclure du privilège de se joindre à la
danse. Les maîtres de la maison ne dédaignaient pas le plaisir de les
éblouir, lorsque le cortège ruisselant des feux irisés d'une élégance
somptueuse passait devant leurs yeux avides, devant leurs regards
admiratifs, en qui parfois perçait l'envie, quoique cachée sous les
applaudissements de la flatterie, sous les dehors de l'honneur et de
l'attachement.
Pareille à un long serpent aux chatoyants anneaux, la bande rieuse qui
glissait sur les parquets, tantôt se déroulait dans toute sa longueur,
tantôt se repliait pour faire scintiller dans ses contours sinueux le
jeu des couleurs les plus variées, pour faire bruire comme des sonnettes
assourdies les chaînes d'or, les sabres traînants, les lourds et
superbes damas brodés de perles, rayés de diamants, parsemés de noeuds et
de rubans aux _frou-frou_ bavards. Le murmure des voix s'annonçait de
loin, semblable à un gai sifflement, ou bien il s'approchait pareil au
jacassement des flots de cette rivière flambante.
Mais, le génie de l'hospitalité qui, en Pologne, paraissait autant
s'inspirer des délicatesses que la civilisation développe, que de la
touchante simplicité des moeurs primitives, ne faisant défaut à aucune de
leurs bienséances, comment ne l'eût-on pas retrouvée dans les détails de
leur danse par excellence? Après que le maître de la maison avait rendu
hommage à ses convives en inaugurant la soirée, en guidant le premier
sur le parcours préparé la plus noble, la plus fêtée, la plus importante
des femmes présentes, chacun de ses hôtes avait le droit de venir le
remplacer auprès de sa dame et de se mettre ainsi à la tête du cortège.
Frappant des mains d'abord pour l'arrêter un instant, il s'inclinait
devant celle qu'il avait devant lui en la priant de l'agréer, pendant
que celui à qui il l'enlevait rendait la pareille à la paire suivante,
exemple que tous suivaient. Les femmes, tout en changeant par là de
cavalier aussi souvent qu'un nouveau venu réclamait l'honneur de
conduire la première d'entre elles, restaient cependant dans la même
succession; tandis que les hommes, se relayant constamment, il arrivait
que celui qui avait commencé la danse se trouvait avant sa fin en être
le dernier, sinon tout à fait exclu.
Le cavalier qui se plaçait à la tête de la colonne s'efforçait de
surpasser son prédécesseur en pertise, par des combinaisons inusitées,
par les circuits qu'il faisait décrire, lesquels, bornés à une seule
salle, pouvaient encore se faire remarquer en dessinant de gracieuses
arabesques et même des chiffres! Il décelait son art et ses droits au
rôle qu'il avait pris en les imaginant serrés, compliqués,
inextricables, en les décrivant néanmoins avec tant de justesse et de
sûreté que le ruban animé, contourné en tous sens, ne se déchirait
jamais en se croisant; que nulle confusion, nul heurtement n'en
résultaient. Quant aux femmes et à ceux qui n'avaient qu'à continuer
l'impulsion déjà donnée, il ne leur était cependant point permis de se
traîner indolemment sur le parquet. La démarche devait être rhythmée,
cadencée, ondulée; elle devait imprimer au corps entier un balancement
harmonieux. On n'avait garde d'avancer avec hâte, de se déplacer
précipitamment, de paraître mû par une nécessité. On glissait comme les
cygnes descendent les fleuves, comme si des vagues inaperçues
soulevaient et abaissaient les tailles flexibles!
L'homme offrait à sa dame tantôt une main, tantôt l'autre, effleurant
parfois à peine le bord de ses doigts, parfois les serrant tous dans sa
paume: il passait à sa gauche ou à sa droite sans la quitter et ces
mouvements, imités par chaque paire, parcouraient comme un frisson toute
l'étendue de la gigantesque couleuvre. Pendant cette courte minute on
entendait les conversations cesser, les talons de bottes se heurter pour
marquer la mesure, la crépitation de la soie s'accentuer, les colliers
résonner comme des clochettes minuscules légèrement touchées. Puis,
toutes les sonorités interrompues reprenaient leur cours; les pas légers
et les pas lourds recommençaient, les bracelets heurtaient les bagues,
les éventails frôlaient les fleurs, les voix, les rires reprenaient et,
la musique engloutissait tous les chuchottements dans ses
retentissements. Quoique préoccupé, absorbé en apparence par ces
multiples manoeuvres qu'il lui fallait inventer ou reproduire fidèlement,
le cavalier trouvait encore le temps de se pencher vers sa dame et,
profitant de quelque instant favorable, lui glisser à l'oreille, de doux
propos si elle était jeune, des confidences, des sollicitations, des
nouvelles intéressantes, si elle ne l'était plus. Après quoi, se
relevant fièrement, il faisait sonner l'or de ses éperons, l'acier de
ses armes, caressait sa moustache, et donnait à tous ses gestes une
expression qui obligeait la femme à y répondre par une contenance
compréhensive et intelligente.
Ainsi, ce n'était point une promenade banale et dénuée de sens qu'on
accomplissait; c'était un défilé où, si nous osions dire, la société
entière faisait la roue et se délectait dans sa propre admiration, en se
voyant si belle, si noble, si fastueuse et si courtoise. C'était une
constante mise en scène de son lustre, de ses renommées, de ses gloires.
Là, les évêques, les hauts prélats et gens d'église[4], les hommes
blanchis dans les camps ou les joutes de l'éloquence, les capitaines
qui avaient plus souvent porté la cuirasse que les vêtements de paix,
les grands dignitaires de l'État, les vieux sénateurs, les palatins
belliqueux, les castellans ambitieux, étaient les danseurs attendus,
désirés, disputés par les plus jeunes, les plus brillantes, les moins
graves, dans ces choix éphémères où l'honneur et les honneurs
égalisaient les années et pouvaient donner l'avantage sur l'amour
lui-même. En nous entendant raconter par ceux qui n'avaient point voulu
quitter le _zupan_ et le _kontusz_ antiques, dont la chevelure était
rasée aux tempes comme celle de leurs ancêtres, les évolutions oubliées
et les à-propos disparus de cette danse majestueuse, nous avons compris
à quel point cette nation si fière d'elle-même avait l'instinct inné de
la représentation, à quel point elle s'en faisait besoin et combien, par
le génie de la grâce que la nature lui a départi, elle poétisait ce goût
ostentatoire en y mêlant le reflet des nobles sentiments et le charme
des fines intentions.
[Note 4: Jadis les primats, les évêques, les prélats, s'associaient
à la Polonaise et y occupaient le premier rang durant son premier
parcours.
Les convenances ne permettaient pas qu'on leur enlève la dame en les
relayant; on attendait pour cela qu'ayant achevé le tour de la salle,
ils la ramènent à sa place avant de s'en séparer. Les dignitaires de
l'Église demeuraient alors simples spectateurs, pendant que la promenade
se continuait sous leurs yeux. Dans les derniers temps, quand les
délicatesses du savoir-vivre propres à ces moeurs toutes particulières
s'effacèrent, sous l'influence des contacts sociaux trop fréquents avec
les autres nations, quand une plus grande réserve fut imposée au clergé
dans tous les pays, les personnages ecclésiastiques s'abstinrent de
participer à la danse nationale et même de paraître aux bals qu'elle
commençait.]
Lorsque nous nous sommes trouvés dans la patrie de Chopin, dont le
souvenir nous accompagnait comme un guide qui excite l'intérêt, il nous
a été donné de rencontrer de ces individualités traditionnelles et
historiques qui, de jour en jour, deviennent partout plus rares, tant la
civilisation européenne, quand elle ne modifie pas le fond des
caractères nationaux, efface du moins leurs aspérités et lime leurs
formes extérieures. Nous avons eu la bonne chance de nous rapprocher de
quelques-uns de ces hommes d'une intelligence supérieure, cultivée,
érudite, puissamment exercée par une vie d'action, mais dont l'horizon
ne s'étend pas au-delà des bornes de leur pays, de leur société, de leur
littérature, de leurs traditions. Nous avons pu entrevoir dans nos
entretiens avec eux, (qu'un interprète rendait possible ou facilitait),
dans leur manière de juger le fond et les formes de moeurs nouvelles,
quelques échappées des temps passés et de ce qui constituait leur
grandeur, leur charme et leur faiblesse. Cette inimitable originalité
d'un point de vue complètement exclusif est curieuse à observer. En
diminuant la valeur des opinions sur beaucoup de points, elle dote
l'esprit d'une singulière vigueur, d'un flair acut et sauvage à
l'endroit des intérêts qui lui sont chers; d'une énergie que rien ne
peut distraire de son courant, tout, hormis son but, lui restant
étranger. Ceux qui ont conservé cette originalité peuvent seuls
représenter, comme un miroir fidèle, le tableau exact du passé en lui
maintenant son vrai jour, son coloris, son cadre pittoresque. Seuls ils
reflètent, en même temps que le rituel des coutumes qui se perdent,
l'esprit qui les avait créées.
Chopin était venu trop tard et avait quitté ses foyers trop tôt pour
posséder cette exclusivité de point de vue; mais, il en avait connu de
nombreux exemples et, à travers les souvenirs de son enfance, non moins
sans doute qu'à travers l'histoire et la poésie de sa patrie, il a si
bien trouvé par induction le secret de ses anciens prestiges, qu'il a pu
les faire sortir de leur oubli et les douer dans ses chants d'une
éternelle jeunesse. Aussi, comme chaque poète est mieux compris, mieux
apprécié par les voyageurs auxquels il est arrivé de parcourir les lieux
qui l'ont inspiré en y cherchant la trace de leurs visions: comme
Pindare et Ossian sont plus intimement pénétrés par ceux qui ont visité
les vestiges du Parthénon éclairés des radiances de leur limpide
atmosphère, les sites d'Écosse gazés de brouillards, de même le
sentiment inspirateur de Chopin ne se révèle tout entier que lorsqu'on a
été dans son pays, qu'on y a vu l'ombre laissée par les siècles écoulés,
qu'on a suivi ses contours grandissants comme ceux du soir, qu'on y a
rencontré son fantôme de gloire, ce revenant inquiet qui hante son
patrimoine! Il apparaît pour effrayer ou attrister les coeurs alors qu'on
s'y attend le moins et, en surgissant aux récits et aux remémorations
des anciens temps, il porte avec lui une épouvante semblable à celle que
répand parmi les paysans de l'Ukraine la belle vierge blanche comme la
Mort, la _Mara_ ceinte d'une écharpe rouge qu'on aperçoit, disent-ils,
marquant d'une tâche de sang la porte des villages que la destruction va
s'approprier.
Nous aurions certainement hésité à parler de la Polonaise, après les
beaux vers que Mickiewicz lui consacra et l'admirable description qu'il
en fit dans le dernier chant du _Pan Tadeusz_, si cet épisode n'était
renfermé dans un ouvrage qu'on n'a point encore traduit et qui n'est
connu que des compatriotes du poète. Il eût été téméraire d'aborder,
même sous une autre forme, un sujet déjà esquissé et coloré par un tel
pinceau, dans cette épopée familière, ce roman épique, où les beautés de
l'ordre le plus élevé sont encadrées dans un paysage comme les peignait
Ruysdaël, lorsqu'il faisait luire un rayon de soleil entre deux nuées
d'orage, sur un de ces bouleaux fracassés par la foudre dont la plaie
béante semble rougir de sang sa blanche écorce. Chopin s'est
certainement inspiré bien de fois du _Pan Tadeusz_, dont les scènes
prêtent tant à la peinture des émotions qu'il reproduisait de
préférence. Son action se passe au commencement de notre siècle, alors
qu'il se rencontrait encore beaucoup de ceux qui avaient conservé les
sentiments et les manières solennelles des antiques Polonais, à côté
d'autres types plus modernes qui sous l'empire napoléonien
représentaient des passions pleines d'entrain, mais éphémères; nées
entre deux campagnes et oubliées durant la troisième, «à la française».
On rencontrait encore souvent à cette époque le contraste que formaient
ces militaires bronzés au soleil du midi et devenus, eux aussi, quelque
peu fanfarons après des victoires fabuleuses, avec ces hommes de
l'ancienne école, graves et superbes, que la conventionalité qui envahit
et façonne la haute société de toutes les contrées, fait à présent
rapidement disparaître.
À mesure que ceux qui conservaient encore le cachet national devenaient
plus rares, on goûta moins la peinture des moeurs d'autrefois, des
manières de sentir, d'agir, de parler et de vivre de jadis. On aurait
pourtant tort de croire que ce fut de l'indifférence; cet éloignement,
ce délaissement des souvenirs encore récents, mais poignants, rappelle
le navrement des mères qui ne peuvent rien contempler de ce qui avait
appartenu à un enfant qui n'est plus, pas même un vêtement, pas même un
bijou! À l'heure qu'il est, les romans de Czaykowski, ce Walter Scott
podolien que les connaisseurs en littérature mettent presque à l'égal du
fécond écrivain écossais, pour la qualité et le caractère national de
son talent, sinon pour la quantité prodigieuse de ses thèmes;
l'_Owruczanin_, le _Wernyhora_, les _Powiesci Kozackie_, ne rencontrent
plus guère, assure-t-on, de lectrices émues par leurs vivants récits, de
jeunes lecteurs enthousiastes de leurs ravissantes héroïnes, de vieux
chasseurs touchés aux larmes devant des paysages dont la poésie si
profondément sentie, si pleine de fraîcheur et de lueurs matinales, de
ramages et de gazouillements dans les grands bois ombrés, ne perd rien,
au dire de qui s'y entend, devant les plus splendides toiles des
paysagistes les plus renommés, de Hobbéma à Dupré, du Berghem _de
velours_ à Morgenstern! Mais que le jour de la résurrection arrive, que
le mort bien aimé rejette son linceul, que le triomphe de la vie
apparaisse, et l'on verra aussitôt tout le passé, enseveli, non oublié,
resplendir dans les coeurs, dans les imaginations, sous la plume des
poètes et des musiciens, comme il resplendit déjà sous le pinceau des
peintres.
La musique primitive des Polonaises, dont il ne s'est point conservé
d'échantillon qui remonte au-delà d'un siècle, a peu de prix pour l'art.
Celles que ne portent pas de nom d'auteur, mais dont la date est
indiquée par des noms des héros sous l'invocation desquels un heureux
sort les a placés, sont pour la plupart graves et douces. La
_Polonaise_, dite de _Kosciuszko_, en est le modèle le plus répandu:
elle est tellement liée à la mémoire de son époque, que nous avons vu
des femmes à qui elle en rappelait le souvenir ne pouvoir l'entendre
sans éclater en sanglots. La princesse F. L., qui avait été aimée de
Kosciuszko, n'était sensible dans ses derniers jours, alors que l'âge
avait affaibli toutes ses facultés, qu'à ces accords retrouvés encore
sur le clavier par ses mains tremblantes, car ses yeux n'en apercevaient
plus les touches. Quelques autres de ces musiques contemporaines sont
d'un caractère si affligé, qu'on les prendrait d'abord pour les notes
d'un convoi funèbre.