En écoutant quelques-unes des _Polonaises_ de Chopin, on croit entendre

la démarche plus que ferme, pesante, d'hommes affrontant avec l'audace

de la vaillance tout ce que le sort pourrait avoir de plus glorieux ou

de plus injuste. Par intervalle, l'on croit voir passer des groupes

magnifiques, tels que les peignait Paul Véronèse. L'imagination les

revêt du riche costume des vieux siècles: épais brocarts d'or, velours

de Venise, satins ramagés, zibelines serpentantes et moëlleuses, manches

accortement rejetées sur l'épaule, sabres damasquinés, joyaux

splendides, turquoises incrustées d'arabesques, chaussures rouges du

sang foulé ou jaunes comme l'or;--guimpes sévères, dentelles de

Flandres, corsages en carapace de perles, traînes bruissantes, plumes

ondoyantes, coiffures étincelantes de rubis ou verdoyantes d'émeraudes,

souliers mignons brodés d'ambre, gants parfumés des sachets du sérail!

Ces groupes se détachent sur le fond incolore du temps disparu, entourés

des somptueux tapis de Perse, des meubles nacrés de Smyrne, des

orfèvreries filigranées de Constantinople, de toute la fastueuse

prodigalité de ces magnats qui puisaient le Tokay dans des fontaines

artistement préparées, avec leurs gobelets de vermeil bosselés de

médaillons; qui ferraient légèrement d'argent leurs coursiers arabes

lorsqu'ils entraient dans les villes étrangères, afin qu'en se perdant

le long des voies les fers tombés témoignent de leur libéralité

princière aux peuples émerveillés! Surmontant leurs écussons de la même

couronne, que l'élection pouvait rendre royale, les plus fiers

d'entr'eux eussent dédaigné les autres. Ils portaient tous la même,

comme insigne de leur glorieuse égalité, au-dessus de leurs armoiries,

appelées le _Joyau_ de la famille, car l'honneur de chacun de ses

membres devait répondre de son intégrité. Aussi, particularité unique du

blason polonais, avait-il son nom qui remontait d'ordinaire à

quelqu'origine anecdotique et que n'avaient pas droit de prendre

d'autres armoiries semblables, parfois identiques, mais appartenant à un

autre sang.

On n'imaginerait pas les nombreuses nuances et la mimique expressive

introduites jadis dans la Polonaise, plus jouée encore que dansée, sans

les récits et les exemples de quelques vieillards qui portent jusque à

présent l'ancien costume national. Le _kontusz_ d'autrefois était une

sorte de kaftan, de _férédgi_ occidental raccourci jusqu'aux genoux;

c'est la robe des orientaux modifiée par les habitudes d'une vie active,

peu soumise aux résignations fatalistes. D'une étoffe aussi riche que

d'une couleur voyante pour les grandes occasions, ses manches ouvertes

laissaient paraître le vêtement de dessous, le _zupan_, d'un satin uni

si le sien était ouvragé, d'une étoffe fleurie et brochée si la sienne

était d'une façon unie. Souvent garni de fourrures coûteuses, luxe de

prédilection alors, le _kontusz_ devait une partie de son originalité à

ce qu'il obligeait à un geste fréquent, susceptible de grâce et de

coquetterie, par lequel on rejetait en arrière le simulacre de ses

manches pour mieux découvrir la réunion, plus ou moins heureuse, parfois

symbolique, des deux couleurs amies qui formaient l'ensemble de la

toilette du jour.

Ceux qui n'ont jamais porté ce costume, aussi éclatant que pompeux,

pourraient difficilement saisir la tenue, les lentes inclinaisons, les

redressements subits, les finesses de pantomime muette usités par leurs

aïeux, pendant qu'ils défilaient dans une Polonaise comme à une parade

militaire, ne laissant jamais oisifs leurs doigts, occupés soit à lisser

leurs longues moustaches, soit à jouer avec le pommeau de leur sabre.

L'un et l'autre faisaient partie intégrante de leur mise, formant un

objet de vanité pour tous les âges également, que la moustache fut

blonde ou blanche, que le sabre fut encore vierge et plein de promesses

ou déjà ébréché et rougi par le sang des batailles. Escarboucles,

hyacinthes et saphirs, étincelaient souvent sur l'arme suspendue

au-dessous des ceintures de cachemire frangées, de soie lamée d'or ou

d'écailles d'argent, fermées par des boucles aux effigies de la Vierge,

du roi, de l'écusson national, faisant valoir des tailles presque

toujours un peu corpulentes; plus souvent encore la moustache voilait,

sans la cacher, quelque cicatrice dont l'effet surpassait celui des plus

rares pierreries. La magnificence des étoffes, des bijoux, des couleurs

vives, étant poussé aussi loin chez les hommes que chez les femmes, ces

pierreries se retrouvaient, ainsi que dans le costume hongrois[2], aux

boutons du _kontusz_ et du _zupan_, aux agrafes du cou, aux bagues de

rigueur, aux aigrettes des bonnets d'une nuance brillante, parmi

lesquelles prédominaient l'amaranthe servant de fond à l'aigle-blanc de

la Pologne, le gros-bleu servant de fond au cavalier, _pogon_, de la

Lithuanie[3]. Savoir, pendant la Polonaise, tenir, manier, passer de

l'une à l'autre main ce bonnet, où une poignée de diamants se cachait

dans les plis du velours, avec l'accentuation piquante qu'on pouvait

donner à ces gestes rapides, constituait tout un art, principalement

remarqué dans le cavalier de la première paire qui, comme chef de file,

donnait le mot d'ordre à toute la compagnie.

[Note 2: On se souvient encore en Angleterre du costume hongrois

porté par le prince Nicolas Esterhazy au couronnement de George IV,

d'une valeur de plusieurs millions de florins.]

[Note 3: Lorsque les meurtriers de S. Stanislas, évêque de Cracovie,

furent jugés, on défendit à leurs descendants de porter dans leur

habillement, durant un certain nombre de générations, l'amaranthe,

couleur nationale.]

C'est par cette danse qu'un maître de maison ouvrait chaque bal, non

avec la plus jeune, non avec la plus belle, mais avec la plus honorée,

souvent la plus âgée des femmes présentes, la jeunesse n'étant pas seule

appelée à former la phalange dont les évolutions commençaient toute

fête, comme pour lui offrir en premier plaisir une complaisante revue

d'elle-même. Après le maître de la maison, c'étaient d'abord les hommes

les plus considérables qui suivaient ses pas, choisissant, les uns avec

amitié, les autres avec diplomatie, ceux-ci leurs préférées, ceux-là les

plus influentes. L'amphitryon avait à remplir une tâche moins aisée

qu'aujourd'hui. Il était tenu de faire parcourir à la troupe alignée

qu'il conduisait mille méandres capricieux, à travers tous les

appartements où se pressait le reste des invités, plus tardifs à faire

partie de sa brillante suite. On lui savait gré d'atteindre aux galeries

les plus éloignées, aux parterres des jardins confinant à leurs bosquets

illuminés où la musique n'arrivait plus qu'en échos affaiblis. En

revanche, elle accueillait son retour dans la salle principale avec un

redoublement de fanfares. Changeant toujours ainsi de spectateurs, qui

rangés en haie sur son passage l'observaient minutieusement, car ceux

qui n'appartenaient point à cette procession guettaient immobiles son

passage comme celui d'une comète resplendissante, jamais le maître de

maison, conducteur de la première paire, ne négligeait de donner à son

port et à sa prestance cette dignité mêlée de gaillardise qu'admirent

les femmes et que les hommes jalousent. Vain et joyeux à la fois, il eût

cru manquer à ses hôtes en n'étalant point à leurs yeux, avec une

naïveté qui ne manquait pas de mordant, l'orgueil qu'il éprouvait de

voir rassemblés chez lui de si illustres amis, de si notables partisans,

tous empressés en le visitant à se parer richement pour lui faire

honneur.

On traversait, guidé par lui dans cette pérégrination première, des

détours inopinés dont les aspects étaient parfois dus à des surprises

ménagées d'avance, à des supercheries d'architecture ou de décoration,

dont les ornements, les transparents, les lacs et entre-lacs, étaient

adaptés aux plaisirs du jour. Le châtelain en faisait les honneurs de

quelque manière aussi imprévue que galante, s'ils renfermaient quelque

monument de circonstance, quelque hommage _au plus vaillant ou à la plus

belle_. Plus il y avait d'inattendu dans ces petites excursions, plus

elles dénotaient de fantaisie, d'inventions heureuses ou divertissantes,

et plus la partie juvénile de la société applaudissait, plus elle

faisait entendre d'acclamations bruyantes et de charmants choeurs de

rires aux oreilles du coryphée, qui gagnait ainsi en réputation,

devenait un partner privilégié et recherché. S'il était déjà d'un

certain âge, il recevait maintes fois, au retour de ces rondes

d'exploration, des députations de jeunes filles venant le remercier et

le complimenter au nom de toutes. Par leur récits, les jolies voyageuses

fournissaient un aliment aux curiosités des convives et augmentaient

l'entrain avec lequel se formaient les Polonaises subséquentes.

En ce pays d'aristocratique démocratie, d'élections turbulentes, il

n'était pas le moins indifférent d'émerveiller les assistants des

tribunes de la salle de bal, puisque là se rangeaient les nombreux

dépendants des grandes maisons seigneuriales, tous nobles, quelquefois

même de plus ancienne et plus hargneuse noblesse que leurs patrons, mais

trop pauvres pour devenir castellan ou woiewode, chancellier ou hetman,

hommes de cour ou hommes d'État. Ceux d'entre eux qui restaient dans

leurs propres foyers, en rentrant des champs dans leurs maisons qui

ressemblaient à des chaumières, répétaient glorieusement: «Tout noble

derrière sa haie, est l'égal de son palatin». _Szlachcié na zagrodzie,

rówien wojewodzie._ Mais, il y en avait beaucoup qui préféraient courir

les chances de la fortune et se mettre eux-mêmes ou leur famille, fils,

soeurs, filles, au service des riches seigneurs et de leurs femmes. Aux

jours des grandes fêtes, leur manque de parure, leur abstention

volontaire, pouvaient seuls les exclure du privilège de se joindre à la

danse. Les maîtres de la maison ne dédaignaient pas le plaisir de les

éblouir, lorsque le cortège ruisselant des feux irisés d'une élégance

somptueuse passait devant leurs yeux avides, devant leurs regards

admiratifs, en qui parfois perçait l'envie, quoique cachée sous les

applaudissements de la flatterie, sous les dehors de l'honneur et de

l'attachement.

Pareille à un long serpent aux chatoyants anneaux, la bande rieuse qui

glissait sur les parquets, tantôt se déroulait dans toute sa longueur,

tantôt se repliait pour faire scintiller dans ses contours sinueux le

jeu des couleurs les plus variées, pour faire bruire comme des sonnettes

assourdies les chaînes d'or, les sabres traînants, les lourds et

superbes damas brodés de perles, rayés de diamants, parsemés de noeuds et

de rubans aux _frou-frou_ bavards. Le murmure des voix s'annonçait de

loin, semblable à un gai sifflement, ou bien il s'approchait pareil au

jacassement des flots de cette rivière flambante.

Mais, le génie de l'hospitalité qui, en Pologne, paraissait autant

s'inspirer des délicatesses que la civilisation développe, que de la

touchante simplicité des moeurs primitives, ne faisant défaut à aucune de

leurs bienséances, comment ne l'eût-on pas retrouvée dans les détails de

leur danse par excellence? Après que le maître de la maison avait rendu

hommage à ses convives en inaugurant la soirée, en guidant le premier

sur le parcours préparé la plus noble, la plus fêtée, la plus importante

des femmes présentes, chacun de ses hôtes avait le droit de venir le

remplacer auprès de sa dame et de se mettre ainsi à la tête du cortège.

Frappant des mains d'abord pour l'arrêter un instant, il s'inclinait

devant celle qu'il avait devant lui en la priant de l'agréer, pendant

que celui à qui il l'enlevait rendait la pareille à la paire suivante,

exemple que tous suivaient. Les femmes, tout en changeant par là de

cavalier aussi souvent qu'un nouveau venu réclamait l'honneur de

conduire la première d'entre elles, restaient cependant dans la même

succession; tandis que les hommes, se relayant constamment, il arrivait

que celui qui avait commencé la danse se trouvait avant sa fin en être

le dernier, sinon tout à fait exclu.

Le cavalier qui se plaçait à la tête de la colonne s'efforçait de

surpasser son prédécesseur en pertise, par des combinaisons inusitées,

par les circuits qu'il faisait décrire, lesquels, bornés à une seule

salle, pouvaient encore se faire remarquer en dessinant de gracieuses

arabesques et même des chiffres! Il décelait son art et ses droits au

rôle qu'il avait pris en les imaginant serrés, compliqués,

inextricables, en les décrivant néanmoins avec tant de justesse et de

sûreté que le ruban animé, contourné en tous sens, ne se déchirait

jamais en se croisant; que nulle confusion, nul heurtement n'en

résultaient. Quant aux femmes et à ceux qui n'avaient qu'à continuer

l'impulsion déjà donnée, il ne leur était cependant point permis de se

traîner indolemment sur le parquet. La démarche devait être rhythmée,

cadencée, ondulée; elle devait imprimer au corps entier un balancement

harmonieux. On n'avait garde d'avancer avec hâte, de se déplacer

précipitamment, de paraître mû par une nécessité. On glissait comme les

cygnes descendent les fleuves, comme si des vagues inaperçues

soulevaient et abaissaient les tailles flexibles!

L'homme offrait à sa dame tantôt une main, tantôt l'autre, effleurant

parfois à peine le bord de ses doigts, parfois les serrant tous dans sa

paume: il passait à sa gauche ou à sa droite sans la quitter et ces

mouvements, imités par chaque paire, parcouraient comme un frisson toute

l'étendue de la gigantesque couleuvre. Pendant cette courte minute on

entendait les conversations cesser, les talons de bottes se heurter pour

marquer la mesure, la crépitation de la soie s'accentuer, les colliers

résonner comme des clochettes minuscules légèrement touchées. Puis,

toutes les sonorités interrompues reprenaient leur cours; les pas légers

et les pas lourds recommençaient, les bracelets heurtaient les bagues,

les éventails frôlaient les fleurs, les voix, les rires reprenaient et,

la musique engloutissait tous les chuchottements dans ses

retentissements. Quoique préoccupé, absorbé en apparence par ces

multiples manoeuvres qu'il lui fallait inventer ou reproduire fidèlement,

le cavalier trouvait encore le temps de se pencher vers sa dame et,

profitant de quelque instant favorable, lui glisser à l'oreille, de doux

propos si elle était jeune, des confidences, des sollicitations, des

nouvelles intéressantes, si elle ne l'était plus. Après quoi, se

relevant fièrement, il faisait sonner l'or de ses éperons, l'acier de

ses armes, caressait sa moustache, et donnait à tous ses gestes une

expression qui obligeait la femme à y répondre par une contenance

compréhensive et intelligente.

Ainsi, ce n'était point une promenade banale et dénuée de sens qu'on

accomplissait; c'était un défilé où, si nous osions dire, la société

entière faisait la roue et se délectait dans sa propre admiration, en se

voyant si belle, si noble, si fastueuse et si courtoise. C'était une

constante mise en scène de son lustre, de ses renommées, de ses gloires.

Là, les évêques, les hauts prélats et gens d'église[4], les hommes

blanchis dans les camps ou les joutes de l'éloquence, les capitaines

qui avaient plus souvent porté la cuirasse que les vêtements de paix,

les grands dignitaires de l'État, les vieux sénateurs, les palatins

belliqueux, les castellans ambitieux, étaient les danseurs attendus,

désirés, disputés par les plus jeunes, les plus brillantes, les moins

graves, dans ces choix éphémères où l'honneur et les honneurs

égalisaient les années et pouvaient donner l'avantage sur l'amour

lui-même. En nous entendant raconter par ceux qui n'avaient point voulu

quitter le _zupan_ et le _kontusz_ antiques, dont la chevelure était

rasée aux tempes comme celle de leurs ancêtres, les évolutions oubliées

et les à-propos disparus de cette danse majestueuse, nous avons compris

à quel point cette nation si fière d'elle-même avait l'instinct inné de

la représentation, à quel point elle s'en faisait besoin et combien, par

le génie de la grâce que la nature lui a départi, elle poétisait ce goût

ostentatoire en y mêlant le reflet des nobles sentiments et le charme

des fines intentions.

[Note 4: Jadis les primats, les évêques, les prélats, s'associaient

à la Polonaise et y occupaient le premier rang durant son premier

parcours.

Les convenances ne permettaient pas qu'on leur enlève la dame en les

relayant; on attendait pour cela qu'ayant achevé le tour de la salle,

ils la ramènent à sa place avant de s'en séparer. Les dignitaires de

l'Église demeuraient alors simples spectateurs, pendant que la promenade

se continuait sous leurs yeux. Dans les derniers temps, quand les

délicatesses du savoir-vivre propres à ces moeurs toutes particulières

s'effacèrent, sous l'influence des contacts sociaux trop fréquents avec

les autres nations, quand une plus grande réserve fut imposée au clergé

dans tous les pays, les personnages ecclésiastiques s'abstinrent de

participer à la danse nationale et même de paraître aux bals qu'elle

commençait.]

Lorsque nous nous sommes trouvés dans la patrie de Chopin, dont le

souvenir nous accompagnait comme un guide qui excite l'intérêt, il nous

a été donné de rencontrer de ces individualités traditionnelles et

historiques qui, de jour en jour, deviennent partout plus rares, tant la

civilisation européenne, quand elle ne modifie pas le fond des

caractères nationaux, efface du moins leurs aspérités et lime leurs

formes extérieures. Nous avons eu la bonne chance de nous rapprocher de

quelques-uns de ces hommes d'une intelligence supérieure, cultivée,

érudite, puissamment exercée par une vie d'action, mais dont l'horizon

ne s'étend pas au-delà des bornes de leur pays, de leur société, de leur

littérature, de leurs traditions. Nous avons pu entrevoir dans nos

entretiens avec eux, (qu'un interprète rendait possible ou facilitait),

dans leur manière de juger le fond et les formes de moeurs nouvelles,

quelques échappées des temps passés et de ce qui constituait leur

grandeur, leur charme et leur faiblesse. Cette inimitable originalité

d'un point de vue complètement exclusif est curieuse à observer. En

diminuant la valeur des opinions sur beaucoup de points, elle dote

l'esprit d'une singulière vigueur, d'un flair acut et sauvage à

l'endroit des intérêts qui lui sont chers; d'une énergie que rien ne

peut distraire de son courant, tout, hormis son but, lui restant

étranger. Ceux qui ont conservé cette originalité peuvent seuls

représenter, comme un miroir fidèle, le tableau exact du passé en lui

maintenant son vrai jour, son coloris, son cadre pittoresque. Seuls ils

reflètent, en même temps que le rituel des coutumes qui se perdent,

l'esprit qui les avait créées.

Chopin était venu trop tard et avait quitté ses foyers trop tôt pour

posséder cette exclusivité de point de vue; mais, il en avait connu de

nombreux exemples et, à travers les souvenirs de son enfance, non moins

sans doute qu'à travers l'histoire et la poésie de sa patrie, il a si

bien trouvé par induction le secret de ses anciens prestiges, qu'il a pu

les faire sortir de leur oubli et les douer dans ses chants d'une

éternelle jeunesse. Aussi, comme chaque poète est mieux compris, mieux

apprécié par les voyageurs auxquels il est arrivé de parcourir les lieux

qui l'ont inspiré en y cherchant la trace de leurs visions: comme

Pindare et Ossian sont plus intimement pénétrés par ceux qui ont visité

les vestiges du Parthénon éclairés des radiances de leur limpide

atmosphère, les sites d'Écosse gazés de brouillards, de même le

sentiment inspirateur de Chopin ne se révèle tout entier que lorsqu'on a

été dans son pays, qu'on y a vu l'ombre laissée par les siècles écoulés,

qu'on a suivi ses contours grandissants comme ceux du soir, qu'on y a

rencontré son fantôme de gloire, ce revenant inquiet qui hante son

patrimoine! Il apparaît pour effrayer ou attrister les coeurs alors qu'on

s'y attend le moins et, en surgissant aux récits et aux remémorations

des anciens temps, il porte avec lui une épouvante semblable à celle que

répand parmi les paysans de l'Ukraine la belle vierge blanche comme la

Mort, la _Mara_ ceinte d'une écharpe rouge qu'on aperçoit, disent-ils,

marquant d'une tâche de sang la porte des villages que la destruction va

s'approprier.

Nous aurions certainement hésité à parler de la Polonaise, après les

beaux vers que Mickiewicz lui consacra et l'admirable description qu'il

en fit dans le dernier chant du _Pan Tadeusz_, si cet épisode n'était

renfermé dans un ouvrage qu'on n'a point encore traduit et qui n'est

connu que des compatriotes du poète. Il eût été téméraire d'aborder,

même sous une autre forme, un sujet déjà esquissé et coloré par un tel

pinceau, dans cette épopée familière, ce roman épique, où les beautés de

l'ordre le plus élevé sont encadrées dans un paysage comme les peignait

Ruysdaël, lorsqu'il faisait luire un rayon de soleil entre deux nuées

d'orage, sur un de ces bouleaux fracassés par la foudre dont la plaie

béante semble rougir de sang sa blanche écorce. Chopin s'est

certainement inspiré bien de fois du _Pan Tadeusz_, dont les scènes

prêtent tant à la peinture des émotions qu'il reproduisait de

préférence. Son action se passe au commencement de notre siècle, alors

qu'il se rencontrait encore beaucoup de ceux qui avaient conservé les

sentiments et les manières solennelles des antiques Polonais, à côté

d'autres types plus modernes qui sous l'empire napoléonien

représentaient des passions pleines d'entrain, mais éphémères; nées

entre deux campagnes et oubliées durant la troisième, «à la française».

On rencontrait encore souvent à cette époque le contraste que formaient

ces militaires bronzés au soleil du midi et devenus, eux aussi, quelque

peu fanfarons après des victoires fabuleuses, avec ces hommes de

l'ancienne école, graves et superbes, que la conventionalité qui envahit

et façonne la haute société de toutes les contrées, fait à présent

rapidement disparaître.

À mesure que ceux qui conservaient encore le cachet national devenaient

plus rares, on goûta moins la peinture des moeurs d'autrefois, des

manières de sentir, d'agir, de parler et de vivre de jadis. On aurait

pourtant tort de croire que ce fut de l'indifférence; cet éloignement,

ce délaissement des souvenirs encore récents, mais poignants, rappelle

le navrement des mères qui ne peuvent rien contempler de ce qui avait

appartenu à un enfant qui n'est plus, pas même un vêtement, pas même un

bijou! À l'heure qu'il est, les romans de Czaykowski, ce Walter Scott

podolien que les connaisseurs en littérature mettent presque à l'égal du

fécond écrivain écossais, pour la qualité et le caractère national de

son talent, sinon pour la quantité prodigieuse de ses thèmes;

l'_Owruczanin_, le _Wernyhora_, les _Powiesci Kozackie_, ne rencontrent

plus guère, assure-t-on, de lectrices émues par leurs vivants récits, de

jeunes lecteurs enthousiastes de leurs ravissantes héroïnes, de vieux

chasseurs touchés aux larmes devant des paysages dont la poésie si

profondément sentie, si pleine de fraîcheur et de lueurs matinales, de

ramages et de gazouillements dans les grands bois ombrés, ne perd rien,

au dire de qui s'y entend, devant les plus splendides toiles des

paysagistes les plus renommés, de Hobbéma à Dupré, du Berghem _de

velours_ à Morgenstern! Mais que le jour de la résurrection arrive, que

le mort bien aimé rejette son linceul, que le triomphe de la vie

apparaisse, et l'on verra aussitôt tout le passé, enseveli, non oublié,

resplendir dans les coeurs, dans les imaginations, sous la plume des

poètes et des musiciens, comme il resplendit déjà sous le pinceau des

peintres.

La musique primitive des Polonaises, dont il ne s'est point conservé

d'échantillon qui remonte au-delà d'un siècle, a peu de prix pour l'art.

Celles que ne portent pas de nom d'auteur, mais dont la date est

indiquée par des noms des héros sous l'invocation desquels un heureux

sort les a placés, sont pour la plupart graves et douces. La

_Polonaise_, dite de _Kosciuszko_, en est le modèle le plus répandu:

elle est tellement liée à la mémoire de son époque, que nous avons vu

des femmes à qui elle en rappelait le souvenir ne pouvoir l'entendre

sans éclater en sanglots. La princesse F. L., qui avait été aimée de

Kosciuszko, n'était sensible dans ses derniers jours, alors que l'âge

avait affaibli toutes ses facultés, qu'à ces accords retrouvés encore

sur le clavier par ses mains tremblantes, car ses yeux n'en apercevaient

plus les touches. Quelques autres de ces musiques contemporaines sont

d'un caractère si affligé, qu'on les prendrait d'abord pour les notes

d'un convoi funèbre.

F. Chopin · 第 2 / 19 段