Toutes les femmes en Pologne ont, par un don inné, la science magique de

cette danse; les moins heureusement douées savent y trouver des attraits

improvisés. La timidité et la modestie y deviennent des avantages, aussi

bien que la majesté de celles qui n'ignorent point qu'elles sont les

plus enviées. N'en est-il pas ainsi parce que, d'entre toutes, c'est la

danse la plus chastement amoureuse? Les personnes dansantes ne faisant

pas abstraction du public, mais s'adressant à lui tout au contraire, il

règne dans son sens même un mélange de tendresse intime et de vanité

mutuelle aussi plein de décence que d'entraînement.

D'ailleurs, en Pologne toute femme ne peut-elle pas devenir adorable,

sitôt qu'on sait l'adorer? Les moins belles ont inspiré des passions

inextinguibles, les plus belles ont fasciné des existences entières avec

les battements de leurs blonds cils attendris, avec le soupir exhalé par

des lèvres qui savaient se plier à l'imploration après avoir été

scellées par un silence hautain. Là, où de pareilles femmes règnent, que

de fiévreuses paroles, que d'espérances indéfinies, que de charmantes

ivresses, que d'illusions, que de désespoirs, n'ont pas dû se succéder

durant les cadences de ces _Mazoures_, dont plus d'une vibre dans le

souvenir de chacune d'elles comme l'écho de quelque passion évanouie, de

quelque sentimentale déclaration? Quelle est la Polonaise qui dans sa

vie n'ait terminé une mazoure, les joues plus brûlantes d'émotion que de

fatigue?

Que de liens inattendus formés dans ces longs tête-à-tête au milieu de

la foule, au son d'une musique faisant revivre d'ordinaire quelque nom

guerrier, quelque souvenir historique, attaché aux paroles et incarné

pour toujours dans la mélodie? Que de promesses s'y sont échangées dont

le dernier mot, prenant le ciel à témoin, ne fut jamais oublié par le

coeur qui attendit fidèlement le ciel pour retrouver là-haut un bonheur

que le sort avait ajourné ici bas! Que d'adieux difficiles s'y sont

échangés, entre ceux qui se plaisaient et se fussent si bien convenus si

le même sang avait coulé dans leurs veines, si l'amant ivre d'amour

aujourd'hui ne devait point se transformer en ennemi, que dis-je? en

persécuteur du lendemain! Que de fois ceux qui s'aimaient avec extase

s'y sont donné rendez-vous à si longue échéance, que l'automne de la vie

pouvait succéder à son printemps, tous deux croyant plutôt à leur

fidélité à travers tous les remous de l'existence qu'à la possibilité

d'un bonheur privé de la sanction paternelle! Que de tristes affections,

secrètement nourries en ceux que séparaient les infranchissables

distances de la richesse et du rang, n'ont pu se révéler que dans ces

instants uniques où le monde admire la beauté plus que la richesse, la

bonne mine plus que le rang! Que de destinées désunies par la naissance

et les griefs d'une autre génération, ne se sont jamais rapprochées que

dans ces rencontres périodiques, étincelantes de triomphes et de joies

cachées, dont le pâle et lointain reflet devait éclairer à lui seul une

longue série d'années ténébreuses; car, le poète l'a dit: _l'absence est

un monde sans soleil!_

Que de courtes amours s'y sont nouées et dénouées le même soir entre

ceux qui, ne s'étant jamais vus et ne devant plus se revoir,

pressentaient ne pouvoir s'oublier! Que d'entretiens entamés avec

insouciance durant les longs repos et les figures enchevêtrées de la

mazoure, prolongés avec ironie, interrompus avec émotion, repris avec

ces sous-entendus où excellent la délicatesse et la finesse slaves, ont

abouti à de profonds attachements! Que de confidences y ont été

éparpillées dans les plis déroulés de cette franchise qui se jette

d'inconnu à inconnu, lorsqu'on est délivré de la tyrannie des

ménagements obligés! Mais aussi, que de paroles menteusement riantes,

que de voeux, que de désirs, que de vagues espoirs y furent négligemment

livrés au vent, comme le mouchoir de la danseuse jeté au souffle du

hasard... et qui n'ont point été relevés par les maladroits!...

Chopin a dégagé l'_inconnu_ de poésie, qui n'était qu'indiqué dans les

thèmes originaux des _Mazoures_ vraiment nationales. Conservant leur

rhythme, il en a ennobli la mélodie, agrandi les proportions; il y a

intercalé des clairs-obscurs harmoniques aussi nouveaux que les sujets

auxquels il les adaptait, pour peindre dans ces productions qu'il aimait

à nous entendre appeller des _tableaux de chevalet_, les innombrables

émotions d'ordres si divers qui agitent les coeurs pendant que durent, et

la danse, et ces longs intervalles surtout, où le cavalier a de droit

une place à côté de sa dame dont il ne se sépare point.

Coquetteries, vanités, fantaisies, inclinations, élégies, passions et

ébauches de sentiments, conquêtes dont peuvent dépendre le salut ou la

grâce d'un autre, tout s'y rencontre. Mais, qu'il est malaisé de se

faire une idée complète des infines degrés sur lesquels l'émotion

s'arrête ou auxquels atteint sa marche ascendante, parcourue plus ou

moins longtemps avec autant d'abandon que de malice, dans ces pays où la

mazoure se danse avec le même entraînement, le même abandon, le même

intérêt à la fois amoureux et patriotique, depuis les palais jusqu'aux

chaumières; dans ces pays où les qualités et les défauts propres à la

nation sont si singulièrement répartis que, se retrouvant dans leur

essence à peu près les mêmes chez tous, leur mélange varie et se

différencie dans chacun d'une manière inopinée, souvent méconnaissable!

Il en résulte une excessive diversité dans les caractères

capricieusement amalgamés, ce qui ajoute à la curiosité un aiguillon

qu'elle n'a pas ailleurs, fait de chaque rapport nouveau une piquante

investigation et prête de la signification aux moindres incidents.

Ici, rien d'indifférent, rien d'inaperçu et rien de banal. Les

contrastes se multiplient parmi ces natures d'une mobilité constante

dans leurs impressions, d'un esprit fin, perçant, toujours en éveil;

d'une sensibilité qu'alimentent les malheurs et les souffrances, venant

jeter des jours inattendus sur les coeurs comme des lueurs d'incendie

dans l'obscurité. Ici, les longues et glaciales terreurs des cachots

d'une forteresse, les interrogatoires perfides et semés de pièges d'un

juge abhorré quoique vénal, les steppes blancs de la Sibérie, silencieux

et déserts, s'étendent devant les regards épouvantés et les coeurs

frémissants, comme les tableaux d'une tapisserie aérienne sur les murs

de toute salle de bal; depuis celle dont les parois furent badigeonnées

pour l'occasion d'une teinte bleue claire, dont le modeste plancher fut

ciré la veille, dont les belles jeunes filles sont parées de simple

mousseline blanche et rose, jusqu'à celle dont les éblouissantes

murailles sont d'un stuc sulphuréen, les parquets d'acajou et d'ébène,

les lustres étincelants de mille bougies!

Ici, un rien peut rapprocher étroitement ceux qui la veille étaient

étrangers, tout comme l'épreuve d'une minute ou d'un mot y sépare des

coeurs longtemps unis. Les confiances soudaines y sont forcées et

d'incurables défiances entretenues en secret. Selon le mot d'une femme

spirituelle: «on y joue souvent la comédie, pour éviter la tragédie», on

aime à y faire entendre ce qu'on tient à n'avoir pas prononcé. Les

généralités servent à acérer l'interrogation, en la dissimulant; elles

font écouter les plus évasives réponses, comme on écouterait le son

rendu par un objet pour en reconnaître le métal. Tous ces coeurs si sûrs

d'eux-mêmes ne cessent de s'interroger, de se sonder, de se mettre à

l'épreuve. Chaque jeune homme veut savoir s'il y a entre lui et celle

qu'il fait dame de ses pensées pendant une soirée ou deux, communauté

d'amour pour la patrie, communauté d'horreur pour le vainqueur. Chaque

femme, avant d'accorder ses préférences d'un soir à qui la regarde avec

une ardeur si tendre et une douceur si passionée, veut savoir s'il est

homme à braver la confiscation, l'exil forcé ou l'exil volontaire, (non

moins amer souvent), la caserne du soldat à perpétuité sur les rives de

la Caspienne ou dans les montagnes du Caucase!...

Quand l'homme sait haïr et que la femme se contente de dénigrer

l'ennemi, il y a de poignantes incertitudes; les mains qui ont échangé

l'anneau des fiançailles font glisser les bagues sur leurs doigts, en se

demandant si elles y resteront? Quand la femme est de la trempe de la

Psse Eustache Sanguszko, aimant mieux voir son fils aux mines que de

ployer les genoux devant le czar[7], et que l'homme se demande s'il

n'est point permis d'imiter le sort des K., des B., des L., des J.,

etc., qui vécurent à St. Pétersbourg comblés d'honneurs, tous en

élevant leurs enfants dans l'attente du jour où ils tireront l'épée

contre les maîtres de la veille, la femme saisit le coeur de l'homme en

ses paroles brûlantes, comme une mère saisait la tête de son enfant en

ses paumes fiévreuses et la tournant vers le ciel, lui crie: voilà où

est ton Dieu!... Elle a des sanglots étouffés dans la voix, des larmes

pour lui seul visibles dans les yeux. Elle supplie et elle commande à la

fois, elle met son sourire à prix; et ce prix, c'est l'héroïsme! Si elle

détourne la tête, elle semble jeter l'homme dans le gouffre de

l'opprobre; si elle lui rend l'éclat solaire de son beau visage, elle

semble le tirer du néant!

[Note 7: À la suite de la guerre de 1830, le Pce Roman Sanguszko

fut condamné à être soldat à perpétuité en Sibérie. En revoyant le

décret, l'empereur Nicolas ajouta de sa main: «où il sera conduit les

chaînes aux pieds».--Sa santé étant gravement atteinte, la famille fit

des démarches à la cour et reçut pour réponse que si sa mère, la Psse

Eustache, venait se jeter aux pieds de l'empereur, elle obtiendrait la

grâce de son fils. Longtemps la princesse s'y refusa. L'état de son fils

empirant toujours, elle partit. Arrivée à St. Pétersbourg, les

pourparlers commencèrent sur la manière dont s'accomplirait sa

génuflexion. On proposa d'abord les formes les plus humiliantes que la

princesse rejetait les unes après les autres, prête à retourner chez

elle. Enfin, il fut convenu qu'elle demanderait et recevrait une

audience de l'impératrice, que l'empereur viendrait et que là, sans

autres témoins, la princesse implorerait à genoux la grâce de son

enfant. Quand elle fut chez l'impératrice, l'empereur entra... voyant

que la princesse ne bougeait pas, l'impératrice crut qu'elle ne le

reconnaissait point et se leva... La princesse se leva et debout

attendit... l'empereur la regarda, traversa lentement le salon... et

sortit!... L'impératrice hors d'elle saisit les mains de la princesse,

en s'écriant: «Vous avez perdu une occasion unique!..»--La princesse

raconta plus tard que ses genoux étaient devenus de marbre et, qu'en

songeant aux milliers de Polonais qui souffraient plus encore que son

fils, elle fut plutôt morte que de les plier. Elle n'obtint aucune

grâce, mais les siècles entoureront d'une auréole la mémoire sacrée de

cette matrone polonaise aux antiques vertus.]

Or, à chaque mazoure qui se danse là-bas, il y a un homme dont le

regard, la parole, l'étreinte angoissée, ont rivé pour jamais à l'autel

sacré de la patrie le coeur d'une femme, dont il dispose ainsi seulement

et sur lequel il n'a pas d'autre droit. Il y a une femme dont les yeux

moites, la main effilée, le souffle parfumé murmurant des mots magiques,

ont à jamais enrôlé un coeur d'homme dans ces milices sacrées où les

chaînes d'une femme font trouver légères les chaînes de la prison et de

la _kibitka_. Cet homme et cette femme ne reverront peut-être jamais

leur partner; pourtant, l'un aura déterminé le sort de l'autre en lui

jetant dans l'âme ces cris que nul n'entendait, mais qui, à partir de ce

jour, la rongeaient ou la vivifiaient comme des morsures de feu, en lui

répétant: _Patrie, Honneur, Liberté!_ Liberté, liberté surtout! Haine de

l'esclavage et haine du despotisme, haine de la bassesse et haine de la

_viltà_. Mourir, mourir de suite; mourir mille fois, plutôt que de ne

pas garder une âme libre en une personne libre! Plutôt que de dépendre,

comme l'ignoble transfuge, du bon plaisir des czars et des czarines, du

sourire ou de l'insulte, de la caresse impure et dégradante ou de la

colère meurtrière et fantasque de l'autocrate!

Toutefois, mourir c'était trop! Par conséquent ce n'était pas assez.

Tous ne devaient pas mourir, tous cependant devaient refuser de vivre,

en refusant l'air libre de leurs prérogatives innées, les franchises de

leur antique patriciat dans la grande cité chrétienne; lorsqu'ils

refusaient tout pacte avec le vainqueur qui y avait usurpé sa place et

s'y targuait de ses privilèges. C'était là vraiment un destin pire que

la mort! N'importe! Celles qui ne craignaient pas de l'imposer, en

rencontraient toujours qui ne craignaient pas de l'accepter. S'il y en

eut qui ont pactisé avec le vainqueur, (plus pour la forme que pour le

fond), combien n'y en eut-il pas qui n'ont jamais voulu pactiser, ni

pour le fond, ni pour la forme! Ils se sont soustraits à tout pacte,

même à ce pacte tacite qui ouvrait les portes de toutes les ambassades

et de toutes les cours d'Europe, à la seule condition de ne jamais

laisser entendre que «l'ours qui a mis des gants blancs» chez

l'étranger, se hâte de les jeter à la frontière et, loin de ses regards,

redevient la bête inculte, friande il est vrai des saveurs du miel de la

civilisation dont elle importe volontiers chez elle les rayons tout

faits, mais incapable de voir qu'elle écrase de sa masse informe les

fleurs dont ce miel est tiré, qu'elle fait mourir sous ses grosses

pattes les travailleuses ailées sans lesquelles il n'existe pas.

Pourtant, sans un tel pacte le Polonais, héritier d'une civilisation

huit fois séculaire et dédaignant depuis cent ans de renoncer à ce

qu'elle lui a mis au coeur d'élévation, de noblesse, de hautaine

indépendance, pour accepter la fraternité des puissants serviles; le

Polonais apparaît en Europe comme un paria, un jacobin, un être

dangereux, dont il vaut mieux éviter le voisinage fâcheux. S'il voyage,

lui, grand-seigneur par excellence, il devient un épouvantail pour ses

pairs; lui, catholique fervent, martyr de sa foi, il devient la terreur

de son pontife, un embarras pour son Église; lui, par essence homme de

salon, causeur spirituel, convive exquis, il semble un homme de rien à

écarter poliment! N'est-ce point là un calice d'amertume? N'est-ce point

là un sort plus dur à affronter qu'un combat glorieux, qui ne se

prolonge pas durant toute une existence? Néanmoins, chaque jeune homme

et chaque jeune femme qui durant une mazoure se rencontrent une fois par

hasard, ont à honneur de se prouver l'un à l'autre qu'ils sauront boire

ce calice; qu'ils l'acceptent, émus et joyeux, de la main qui pour lors

le présente avec un coeur plein d'enthousiasme, des yeux pleins d'amour,

un mot plein de force et de grâce, un geste plein d'élégance fière et

dédaigneuse.

Mais, dans les bals on n'est pas toujours _entre soi_. Il faut souvent

danser avec les vainqueurs; il faut souvent leur plaire pour n'en être

pas incontinent anéantis. Il faut aller chez leurs femmes et quelquefois

les inviter; il faut être près d'elles, côte à côte avec elles, humiliés

par celles qu'on méprise. Quelles sont dures les femmes des vainqueurs

quand elles apparaissent aux fêtes des vaincus! Les unes se montrent

confites dans la morgue des dames de cour sur lesquelles resplendit tout

l'éclat d'une faveur impériale, insolentes avec préméditation, cruelles

avec inconscience, se croyant adulées sans se sentir haïes, imaginant

trôner et régner, sans apercevoir qu'elles sont raillées et tournées en

dérision par ceux qui ont assez de sang au coeur, assez de feu dan le

sang, assez de foi dans l'âme, assez d'espoir dans l'avenir, pour

attendre des générations avant de livrer leur souvenir exécré à la

vindicte publique. Etalant le grand air d'emprunt des personnes qui

savent à un cheveu près le degré d'élasticité permis au busc de leur

corset, ces hautaines proconsulesses sont rendues plus froidement

impertinentes encore par le déplaisir de se voir entournés d'un essaim

de créatures, plus enchanteresses les unes que les autres, et dont la

taille n'a jamais connu de corset!

D'autres, parvenues enrichies, font papilloter l'éclat de leurs diamants

aux yeux de celles à qui leurs maris ont volé leurs revenus. Sottes et

méchantes, ne se doutant quelquefois pas des taches de sang qui

souillent le crêpe rouge de leur robe, mais heureuses d'enfoncer une

épingle tombée de leur coiffure dans le coeur d'une mère ou d'une soeur,

qui les maudit chaque fois qu'elles passent en tourbillonnant devant

elle. Ce qui était odieux, elles le rendent risible, en essayant de

singer les grands airs des grandes dames. À observer la vulgarité des

formes mongoles, la disgrâce des traits kalmouks, qui impriment encore

leurs traces sur ces plates figures, on songe involontairement aux longs

siècles durant lesquels les Russes durent lutter avec les hordes

payennes de l'Asie, dont ils portèrent souvent le joug en gardant son

empreinte barbare dans leur âme, comme dans leur langue! Encore au jour

d'aujourd'hui le trésor de l'État, comme qui dirait en Europe le

ministère des finances, y est appelé _la tente princière_: celle où

jadis se portait le plus beau du butin et du pillage! _Kaziennaia

Palata_.

Quand les femmes des vainqueurs sont en présence des femmes de vaincus,

elles font toutes pleuvoir le dédain de leurs prunelles arrogantes. Ni

les «dames chiffrées», celles qui portent un monogramme impérial sur

l'épaule, ni les autres qui ne peuvent se targuer d'être ainsi marquées

comme les génisses d'un troupeau seigneurial, ne comprennent rien à

l'atmosphère où elles sont plongées. Elles ne voient ni les flammes de

l'héroïsme, précurseurs de la conflagration, monter en langues étroites

et frémissantes jusqu'aux plafonds dorés et là, former une voûte de

sombres prophéties sur leurs têtes lourdes et vides; ni les fleurs

vénéneuses d'une future poésie sortir de terre sous leurs pas, accrocher

à leurs falbalas leurs épines immortelles, s'enrouler comme des aspics

autour de leurs corsages, monter jusqu'à leur coeur pour y plonger leurs

dards et retomber, surprises et béantes, n'y trouvant aussi que le vide!

Pour elles toutes, le Polonais n'est pas un gentilhomme, tant leurs

races sont diverses et leur langage différent. Il est un vaincu,

c'est-à-dire moins qu'un esclave; il est en défaveur, c'est-à-dire

au-dessous de la bête honorée d'une attention souveraine. Mais pour les

vainqueurs, les Polonaises sont des femmes. Et quelles femmes! En est-il

dont le coeur n'ait jamais été carbonisé par le regard de l'une d'elles,

noir comme la nuit ou bleu comme le ciel d'Italie, pour qui il se serait

damné... oui... cent fois damné... mais non perdu aux yeux du czar!...

Car devant la _faveur_, la bassesse de l'homme et la bassesse de la

femme russes sont aussi équivalentes que la livre de plomb et la livre

de plume, ce qu'un proverbe constate à sa manière en disant: _mouz i

géna, adna satana_ «Mari et femme ne font qu'un diable»! Seulement, la

livre de plomb ne bouge pas plus qu'un boulet au fond d'un sac de toile

imperméable, la livre de plume remue, voltige, se lève, retombe, se

relève et s'aplatit sans cesse, comme un nid de noirs papillons dans un

sac de gaze transparente.

Cependant, dans les poitrines couvertes du plastron de l'uniforme

chamarré d'or, semé de croix et de crachats, emmédaillé et enrubanné, il

y a, par dessous, on ne sait quelle étincelle d'élément slave qui vit,

s'agite, qui parfois flambe. Il est accessible à la pitié, il est séduit

pur les larmes, il est touché par les sourires. Gare pourtant à qui

voudrait s'y fier, car à côté de lui il y a tout un brasier d'élément

mongol et kalmouk qui renifle la rapine. Cette étincelle réunie à ce

brasier font, que le vainqueur ne se contente pas de larmes et de

sourires sans argent, ni ne veut non plus de l'argent qu'avec

l'assaisonnement des larmes et des sourires! Qui dira tous les drames

qui dans ces données se sont joués entre des êtres, dont l'un tend des

filets d'or et de soie, recule d'effroi comme mordu par un scorpion à la

pensée de s'être pris dans ses propres rets; dont l'autre, friand et

glouton à la fois, s'abreuve d'un limpide regard, s'enivre d'un doux

parler, tout en palpant les billets de banque qu'il tient déjà sur son

coeur.

Le Russe et la Polonaise sont les seuls points de contact entre deux

peuples plus antipathiques entre eux que le feu et l'eau, l'un étant fou

de la liberté qu'il aime plus que la vie, l'autre étant voué au servage

officiel jusqu'à lui donner sa vie. Mais, ce seul point de contact est

incandescent, parce que la femme espère toujours inoculer à l'homme le

ferment de la bonté, de la pitié, de l'honneur; l'homme espère toujours

dénationaliser la femme jusqu'à lui faire oublier la pitié, la bonté,

l'honneur. À ce double jeu chacun s'enflamme et, comme on ne se

rencontre guère ailleurs, c'est durant la mazoure qu'on épuise toutes

ses ressources, ses stratagèmes, ses assauts, ses embuscades et ses

silencieuses victoires. Le bal et la danse sont le terrain de ces

grandes batailles, dont le succès consiste à se changer en d'heureux

préliminaires de paix entre deux belligérants amis, sur les bases de

quelque haute rançon et de quelque souvenir ému, qui scintille comme une

étoile jamais voilée dans le coeur de l'homme, laissant parfois aussi une

reconnaissance toujours bienveillante dans celui de la femme.[8]

[Note 8: Un général russe était chargé de faire exécuter on ne sait

plus quelles mesures vexatoires à l'entour du couvent des dominicaines,

à Kamieniec, en Podolie. La prieure fut obligée de le voir pour tâcher

d'obtenir quelqu'adoucissement à ces rigueurs. Appartenant à une des

plus antiques familles de la Lithuanie, elle était encore d'une grande

beauté et d'une suavité de manières vraiment fascinante. Le général la

vit derrière la grille du parloir et causa longtemps avec elle. Le

lendemain il lui fit accorder tout ce qu'elle avait demandé, (sans la

prévenir qu'un an après son successeur n'en tiendrait aucun compte), et

ordonna à ses soldats de planter un jeune peuplier devant ses fenêtres;

personne ne devina ce que pouvait signifier cette fantaisie. Bien des

années après, la mère Rose, si bien nommée pour le doux parfum

qu'exhalait son âme, le regardait encore avec complaisance; il lui

rappelait que le général russe avait trouvé moyen de lui rendre un

éternel hommage, en faisant dire à cet arbre qui indiquait sa cellule:

_To polka_.]

Là, où les neiges boréales d'Irkutsk, les ensevelissements vivants de

Nertschinsk, forment neuf fois sur dix comme l'arrière-fond,

l'arrière-pensée d'une conversation engagée par une Polonaise qui

effeuille son bouquet entre deux sourires, avec un Russe qui déchire

son gant blanc en suivant des yeux un pur profil, un galbe angélique, on

plaide en apparence pour soi quand un autre est en cause; les flatteries

par contre peuvent devenir des exigences déguisées. Là, c'est la

dégradation du rang et de la noblesse[9], c'est le knout et la mort, qui

attendent peut-être celui qu'une soeur, une fiancée, une amie, une

compatriote inconnue, une femme douée du génie de la compassion et de la

ruse, ont le pouvoir de perdre ou de sauver durant les fugitives amours

de deux mazoures. Dans l'une, ces amours s'ébauchent; la lutte commence,

le défi est jeté. Durant les longs _a parte_ qu'elle autorise, ciel et

terre sont remués sans que l'interlocuteur sache souvent ce qu'on veut

de lui avant le jour, (dont l'indiscrétion chèrement payée de quelque

inférieur a révélé l'approche), où une écriture fine, tremblante, humide

de pleurs, vient se rencontrer avec un homme d'affaires porteur d'un

portefeuille tout gonflé. Au second bal, quand la femme et l'homme se

retrouvent dans la mazoure, l'un des deux finit par être vaincu. Elle

n'a rien obtenu ou elle a tout conquis. Rarement s'est-il vu qu'elle

n'ait _rien_ obtenu, qu'on ait _tout_ refusé à un regard, à un sourire,

à une larme, à la honte du mépris.

[Note 9: Le Prince Troubetzkoy, revenu des mines de Sibérie où il

avait passé vingt ans et n'avait rien perdu de sa fière imprudence, fit

mettre sur ses cartes de visite (aussitôt confisquées): _Pierre

Troubetzkoy, né Prince Troubetzkoy_.]

F. Chopin · 第 4 / 19 段