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F. CHOPIN
PAR
F. LISZT
QUATRIÈME ÉDITION
LEIPZIG
BREITKOPF ET HAERTEL
IMPRIMEURS-ÉDITEURS
1890
Tous droits réservés.
TABLE DES MATIÈRES
I. Caractère général des Oeuvres de Chopin
II. Polonaises
III. Mazoures
IV. Virtuosité de Chopin
V. Individualité de Chopin
VI. Jeunesse de Chopin
VII. Lélia
VIII. Derniers temps, derniers instants
I.
Weimar 1850.
Chopin! doux et harmonieux génie! Quel est le coeur auquel il fut cher,
quelle est la personne à laquelle il fut familier qui, en l'entendant
nommer, n'éprouve un tressaillement, comme au souvenir d'un être
supérieur qu'il eut la fortune de connaître? Mais, quelque regretté
qu'il soit par tous les artistes et par tous ses nombreux amis, il nous
est peut-être permis de douter que le moment soit déjà venu où, apprécié
à sa juste valeur, celui dont la perte nous est si particulièrement
sensible, occupe dans l'estime universelle le haut rang que lui réserve
l'avenir.
S'il a été souvent prouvé que _nul n'est prophète en son pays_, n'est-il
pas d'expérience aussi que les hommes de l'avenir, ceux qui le
pressentent et le rapprochent par leurs oeuvres, ne sont pas reconnus
prophètes par leurs temps?... À vrai dire, pourrait-il en être
autrement? Sans nous en prendre à ces sphères où le raisonnement
devrait, jusqu'à un certain point, servir de garant à l'expérience, nous
oserons affirmer que, dans le domaine des arts, tout génie innovateur,
tout auteur qui délaisse l'idéal, le type, les formes dont se
nourrissaient et s'enchantaient les esprits de son temps, pour évoquer
un idéal nouveau, créer de nouveaux types et des formes inconnues,
blessera sa génération contemporaine. Ce n'est que la génération
suivante qui comprendra sa pensée, son sentiment. Les jeunes artistes
groupés autour de cet inventeur auront beau protester contre les
retardataires, dont la coutume invariable est d'assommer les vivants
avec les morts, dans l'art musical bien plus encore que dans d'autres
arts, il est quelquefois réservé au temps seul de révéler toute la
beauté et tout le mérite des inspirations et des formes nouvelles.
Les formes multiples de l'art n'étant qu'une sorte d'incantation, dont
les formules très diverses sont destinées à évoquer dans son cercle
magique les sentiments et les passions que l'artiste veut rendre
sensibles, visibles, audibles, tangibles, en quelque sorte, pour en
communiquer les frémissements, le génie se manifeste par l'invention de
formes nouvelles, adaptées parfois à des sentiments qui n'avaient point
encore surgi dans le cercle enchanté. Dans la musique, ainsi que dans
l'architecture, la sensation est liée à l'émotion sans l'intermédiaire
de la pensée et du raisonnement, comme il en est dans l'éloquence, la
poésie, la sculpture, la peinture, l'art dramatique, qui exigent qu'on
connaisse et comprenne d'abord leur sujet, que l'intelligence doit
avoir saisi avant que le coeur en soit touché. Comment alors la seule
introduction de formes et de modes inusités, ne serait-elle pas déjà
dans cet art un obstacle à la compréhension immédiate d'une oeuvre?... La
surprise, la fatigue même, occasionnées par l'étrangeté des impressions
inconnues que réveillent une manière de procéder, une manière d'exprimer
ses pensées et son sentiment, une manière de dire dont on n'a point
encore appris la portée, le charme et le secret, font paraître au grand
nombre les oeuvres conçues en ces conditions imprévues, comme écrites
dans une langue qu'on ignore et qui, par cela même, semble d'abord
barbare!
La seule peine d'y habituer l'oreille, de se rendre compte par _a_ + _b_
des raisons pour lesquelles les anciennes règles sont autrement
appliquées, autrement employées, successivement transformées, afin de
correspondre à des besoins qui n'existaient pas lorsqu'elles furent
établies, suffit pour en rebuter beaucoup. Ils refusent opiniâtrement
d'étudier avec suite les oeuvres nouvelles, pour saisir parfaitement ce
qu'elles ont voulu dire et pourquoi elles ne pouvaient pas le dire sans
changer les anciennes habitudes du langage musical, en croyant par là
repousser du pur domaine de l'art sacré et radieux, un patois indigne
des maîtres qui l'ont illustré. Cette répulsion, plus vive en des
esprits consciencieux qui, ayant pris beaucoup de peine pour apprendre
ce qu'ils savent s'y attachent comme à des dogmes _hors desquels pas de
salut_, devient encore plus forte, plus impérieuse, quand sous des
formes nouvelles un génie novateur introduit dans l'art des sentiments
qui n'y avaient pas encore été exprimés. Alors on l'accuse de ne savoir
ni ce qu'il est permis à l'art de dire, ni la manière dont il doit le
dire.
Les musiciens ne sauraient même espérer que la mort apporte à leurs
travaux cette _plus value_ instantanée qu'elle donne à ceux des
peintres, et aucun d'eux ne pourrait renouveler, au profit de ses
manuscrits, le subterfuge d'un des grands maîtres flamands qui voulut de
son vivant exploiter sa gloire future, en chargeant sa femme de répandre
le bruit de son décès pour faire renchérir les toiles dont il avait eu
soin de garnir son atelier. Les questions d'école peuvent aussi dans les
arts plastiques retarder, de leur vivant, l'appréciation équitable de
certains maîtres. Qui ne sait que les admirateurs passionnés de Rafael
fulminaient contre Michel-Ange, que de nos jours on méconnut longtemps
en France le mérite d'Ingres, dont ensuite les partisans dénigrèrent
celui de Delacroix, pendant qu'en Allemagne les adhérents de Cornélius
anathématisaient ceux de Kaulbach, qui le leur rendaient bien. Mais, en
peinture ces guerres d'école arrivent plus tôt à une solution équitable,
parce que le tableau ou la statue d'un novateur une fois exposés, tous
peuvent la voir; la foule y accoutume ainsi ses yeux, pendant que le
penseur, le critique impartial, (s'il y en a), est à même de l'étudier
consciencieusement et d'y découvrir le mérite réel de la pensée et des
formes encore inusitées. Il lui est toujours aisé de les revoir et de
juger avec équité, pour peu qu'il le veuille, l'union adéquate qui s'y
trouve ou non du sentiment et de la forme.
En musique, il n'en va pas ainsi. Les partisans exclusifs des anciens
maîtres et de leur style ne permettent pas aux esprits impartiaux de se
familiariser avec les productions d'une école qui surgit. Ils ont soin
de les soustraire tout à fait à la connaissance du public. Si par
mégarde quelque oeuvre nouvelle, écrite dans un style nouveau, vient à
être exécutée, non contents de la faire attaquer par tous les organes de
la presse qu'ils tiennent à leur disposition, ils empêchent qu'on la
joue et, surtout, qu'on la rejoue. Ils confisquent les orchestres et les
conservatoires, les salles de concert et les salons, en établissant
contre tout auteur qui cesse d'être un imitateur, un système de
prohibition qui s'étend des écoles, où se forment le goût des virtuoses
et des maîtres de chapelle, aux leçons, au cours, aux exécutions
publiques, privées et intimes, où se forme le goût des auditeurs.
Un peintre et un sculpteur peuvent raisonnablement espérer de convertir
peu à peu leurs contemporains de bonne foi, ceux que l'envie, la
rancune, le parti pris, ne rendent pas inaccessibles à toute conversion,
en ayant prise par la publicité même de leur oeuvre sur toutes les âmes
ingénues, sur celles qui sont supérieures aux petites taquineries
d'atelier à atelier. Le musicien novateur est condamné à attendre une
génération suivante pour être d'abord entendu, puis écouté. En dehors du
théâtre, qui a ses propres conditions, ses propres lois, ses propres
normes, dont nous ne nous occupons pas ici, il ne peut guère espérer de
conquérir un public de son vivant; c'est-à-dire, de voir le sentiment
qui l'a inspiré, la volonté qui l'a animé, la pensée qui l'a guidé,
généralement comprises, clairement présentes à quiconque lit ou exécute
ses oeuvres. Il lui faut à l'avance courageusement renoncer à voir le
mérite et la beauté de la forme dont il a revêtu son sentiment et sa
pensée, généralement appréciées et reconnues par les artistes, ses
égaux, avant un quart de siècle; pour mieux dire, avant sa mort.
Celle-ci apporte bien une notable mutation dans les jugements, ne fut-ce
que parce qu'elle donne à toutes les mauvaises petites passions des
rivalités locales, l'occasion de taquiner, d'attaquer, de miner des
réputations en vogue, en opposant à leurs plates productions les oeuvres
de ceux qui ne sont plus. Mais, qu'il y a loin encore de cette estime
rétrospective que l'envie emprunte chez la justice, à la compréhension
sympathique, affectueuse, amoureuse, admirative, due au génie ou au
talent hors ligne.
Toutefois, en musique les retardataires sont moins coupables peut-être
que ne le pensent ceux dont ils neutralisent les efforts, dont ils
empêchent le succès, dont ils ajournent la gloire. Ne faut-il pas tenir
compte de la difficulté réelle qu'ils éprouvent à comprendre les
beautés qu'ils méconnaissent, à apprécier les mérites qu'ils nient avec
tant d'obstination? L'ouïe est un sens infiniment plus sensible, plus
nerveux, plus subtil que la vue; du moment que, cessant de servir aux
simples besoins de la vie, il porte au cerveau des émotions liées à ses
sensations, des pensées formulées par les divers modes que les sons
affectent, au moyen de leur succession qui produit la mélodie, de leur
groupement qui donne le rhythme, de leur simultanéité qui constitue
l'harmonie, l'on a infiniment plus de peine à s'accoutumer à ses
nouvelles formes qu'à celles qui affectent le regard. L'oeil se fait bien
plus rapidement à des contours maigres ou exubérants, à des lignes
anguleuses ou rebondissantes, à un emploi exagéré de couleurs ou à une
absence choquante de coloris, pour saisir l'intention austère ou
pathétique d'un maître à travers sa «manière», que l'oreille ne se fait
à l'apparition de dissonances qui lui paraissent atroces tant qu'il n'en
saisit pas la motivation, de modulations dont la hardiesse lui semble
vertigineuse tant qu'il n'en a pas senti le lien secret, logique et
esthétique à la fois, comme les transitions voulues par un style en
architecture, impossibles dans un autre. En outre, les musiciens qui ne
s'astreignent pas aux routines conventionnelles ont besoin plus que
d'autres artistes de l'aide du temps, parce que leur art, s'attaquant
aux fibres les plus délicates du coeur humain le blesse et le fait
souffrir, quand il ne le charme et ne l'enchante point.
Ce sont en premier lieu les organisations les plus jeunes et les plus
vives qui, le moins enchaînées par l'attrait de l'habitude à des formes
anciennes et aux sentiments qu'elles exprimaient, (attrait respectable
même en ceux chez qui il est tyrannique), se prennent de curiosité, puis
de passion, pour l'idiome nouveau, qui correspond naturellement par ce
qu'il dit, comme par la manière dont il le dit, à l'idéal nouveau d'une
nouvelle époque, aux types naissants d'une période qui va succéder à une
autre. C'est grâce à ces jeunes phalanges, enthousiastes de ce qui
dépeint leurs impressions et donne vie à leurs pressentiments, que le
nouveau langage pénètre dans les régions récalcitrantes du public; c'est
grâce à elles que celui-ci finit par en saisir le sens, la portée, la
construction, et se décide à rendre justice aux qualités ou aux
richesses qu'il renferme.
Quelle que soit donc la popularité déjà acquise à une partie des
productions du maître dont nous voulons parler, de celui que les
souffrances avaient brisé longtemps avant sa fin, il est à présumer que
dans vingt-cinq ou trente ans d'ici, on aura pour ses ouvrages une
estime moins superficielle et moins légère que celle qui leur est
accordée maintenant. Ceux qui dans la suite s'occuperont de l'histoire
de la musique, feront sa part, et elle sera grande, à celui qui y marqua
par un si rare génie mélodique, par de si merveilleuses inspirations
rhythmiques, par de si heureux et de si remarquables agrandissements du
tissu harmonique, que ses conquêtes seront préférées avec raison à
mainte oeuvre de surface plus étendue, jouée et rejouée par de grands
orchestres, chantée et rechantée par une quantité de _prime donne_.
Le génie de Chopin fut assez profond et assez élevé, assez riche
surtout, pour avoir pu s'établir de prime abord, si non de prime saut,
dans le vaste domaine de l'orchestration. Ses idées musicales furent
assez grandes, assez arrêtées, assez nombreuses, pour se répartir à
travers toutes les mailles d'une large instrumentation. Si les pédants
lui eussent reproché de n'être point polyphone, il avait de quoi se
moquer des pédants en leur prouvant que la polyphonie, tout en étant une
des plus surprenantes, des plus puissantes, des plus admirables, des
plus expressives, des plus majestueuses ressources du génie musical, ne
représente, après tout, qu'une ressource, un mode d'expression, une des
formes du style dans l'art, plus usité par tel auteur, plus général en
telle époque ou tel pays, selon que le sentiment de cet auteur, de cette
époque, de ce pays, en avaient plus besoin pour se traduire. Or, l'art
n'étant pas là pour mettre en oeuvre ses ressources en tant que
ressources, pour faire valoir ses formes en tant que formes, il est
évident que l'artiste n'a lieu de s'en servir que lorsque ces formes et
ces ressources sont utiles ou nécessaires à l'expression de sa pensée
et de son sentiment. Pour peu que la nature de son génie et celle des
sujets qu'il choisit ne réclament point ces formes, n'aient pas besoin
de ces ressources, il les laisse de côté comme il laisse reposer le
fifre et la clarinette-basse, la grosse-caisse ou la viole d'amour quand
il n'a qu'en faire.
Ce n'est certes pas l'emploi de certains effets plus difficiles à
atteindre que d'autres, qui témoigne du génie de l'artiste. Son génie se
révèle dans le sentiment qui le fait chanter; il se mesure à sa
noblesse, il se témoigne définitivement dans une union si adéquate du
_sentiment_ et de la _forme_ qu'il prend, qu'on ne puisse imaginer l'un
sans l'autre, l'un étant comme le revêtement naturel, l'irradiation
spontanée de l'autre. Rien ne prouve mieux que les pensées de Chopin
eussent pu facilement être acclimatées par lui dans l'orchestre, que la
facilité avec laquelle on peut y transporter les plus belles, les plus
remarquables d'entr'elles. Si donc il n'aborda jamais la musique
symphonique sous aucune de ses manifestations, c'est qu'il ne le voulut
point. Ce ne fut ni modestie outrée, ni dédain mal placé; ce fut la
conscience claire et nette de la forme qui convenait le mieux à son
sentiment, cette conscience étant un des attributs les plus essentiels
du génie dans tous les arts, mais spécialement dans la musique.
En se renfermant dans le cadre exclusif du piano, Chopin fit preuve
d'une des qualités les plus précieuses dans un grand écrivain et
certainement les plus rares dans un écrivain ordinaire: la juste
appréciation de la forme dans laquelle il lui est donné d'exceller.
Pourtant, ce fait dont nous lui faisons un sérieux mérite, nuisit à
l'importance de sa renommée. Difficilement peut-être un autre, en
possession de si hautes facultés mélodiques et harmoniques, eût-il
résisté aux tentations que présentent les chants de l'archet, les
alanguissements de la flûte, les tempêtes de l'orchestre, les
assourdissements de la trompette, que nous nous obstinons encore à
croire la seule messagère de la vieille déesse dont nous briguons les
subites faveurs. Quelle conviction réfléchie ne lui a-t-il point fallu
pour se borner à un cercle plus aride en apparence, determiné à y faire
éclore par son génie et son travail des produits qui, à première vue,
eussent semblé réclamer un autre terrain pour donner toute leur
floraison? Quelle pénétration intuitive ne révèle pas ce choix exclusif
qui, arrachant certains effets d'orchestre à leur domaine habituel où
toute l'écume du bruit fût venue se briser à leurs pieds, les
transplantait dans une sphère plus restreinte, mais plus idéalisée?
Quelle confiante aperception des puissances futures de son instrument
n'a-t-elle pas présidé à cette renonciation volontaire d'un empirisme si
répandu, qu'un autre eût probablement considéré comme un contresens
d'enlever d'aussi grandes pensées à leurs interprètes ordinaires! Que
nous devons sincèrement admirer cette unique préoccupation du beau pour
lui-même qui, en faisant dédaigner à Chopin la propension commune de
répartir entre une centaine de pupitres chaque brin de mélodie, lui
permit d'augmenter les ressources de l'art en enseignant à les
concentrer dans un moindre espace!
Loin d'ambitionner les fracas de l'orchestre, Chopin se contenta de voir
sa pensée intégralement reproduite sur l'ivoire du clavier, réussissant
dans son but de ne lui rien faire perdre en énergie sans prétendre aux
effets d'ensemble et à la brosse du décorateur. On n'a point encore
assez sérieusement et assez attentivement apprécie la valeur du dessin
de ce burin délicat, habitué qu'on est de nos jours à ne considérer
comme compositeurs dignes d'un grand nom que ceux qui ont laissé pour le
moins une demi-douzaine d'opéras, autant d'oratorios et quelques
symphonies, demandant ainsi à chaque musicien de faire tout, même un peu
plus que tout. Cette manière d'évaluer le génie, qui, par essence, est
une qualité, à la quantité et à la dimension de ses oeuvres, si
généralement répandue qu'elle soit, n'en est pas moins d'une justesse
très problématique!
Personne ne voudrait contester la gloire plus difficile à obtenir et la
supériorité réelle des chantres épiques, qui déploient sur un large plan
leurs splendides créations. Mais nous désirerions qu'on applique à la
musique le prix qu'on met aux proportions matérielles dans les autres
branches des beaux-arts et qui, en peinture par exemple, place une
toile de vingt pouces carrés, comme la _Vision d'Ezéchiel_ ou le
_Cimetière_ de Ruysdaël, parmi les chefs-d'oeuvre évalués plus haut que
tel tableau de vaste dimension, fût-il d'un Rubens ou d'un Tintoret. En
littérature, Larochefoucauld est-il moins un écrivain de premier ordre
pour avoir toujours resserré ses _Pensées_ dans de si petits cadres?
Uhland et Petofi sont-ils moins des poètes nationaux, pour n'avoir pas
dépassé la poésie lyrique et la _Ballade_? Pétrarque ne doit-il pas son
triomphe à ses _Sonnets_, et de ceux qui ont le plus répété leurs suaves
rimes en est-il beaucoup qui connaissent l'existence de son poème sur
l'Afrique?
Nous sommes certains de voir bientôt disparaître les préjugés qui
disputent encore à l'artiste, n'ayant produit que des _Lieder_ pareils à
ceux de Franz Schubert ou de Robert Franz, sa supériorité d'écrivain sur
tel autre qui aura partitionné les plates mélodies de bien des opéras
que nous ne citerons pas! En musique aussi on finira bientôt par tenir
surtout compte, dans les compositions diverses, de l'éloquence et du
talent avec lesquels seront exprimés les pensées et les sentiments du
poète, quels que soient du reste l'espace et les moyens employés pour
les interpréter.
Or, on ne saurait étudier et analyser avec soin les travaux de Chopin
sans y trouver des beautés d'un ordre très élevé, des sentiments d'un
caractère parfaitement neuf, des formes d'une contexture harmonique
aussi originale que savante. Chez lui la hardiesse se justifie
toujours; la richesse, l'exubérance même, n'excluent pas la clarté, la
singularité ne dégénère pas en bizarrerie, les ciselures ne sont pas
désordonnées, le luxe de l'ornementation ne surcharge pas l'élégance des
lignes principales. Ses meilleurs ouvrages abondent en combinaisons qui,
on peut le dire, forment époque dans le maniement du style musical.
Osées, brillantes, séduisantes, elles déguisent leur profondeur sous
tant de grâce et leur habilité sous tant de charme, que c'est avec peine
qu'on parvient à se soustraire assez à leur entraînant attrait, pour les
juger à froid sous le point de vue de leur valeur théorique. Celle-ci a
déjà été sentie par plus d'un maître ès-sciences, mais elle se fera de
plus en plus reconnaître lorsque sera venu le temps d'un examen attentif
des services rendus à l'art durant la période que Chopin a traversée.
C'est à lui que nous devons l'extension des accords, soit plaqués, soit
en arpèges, soit en batteries; les sinuosités chromatiques et
enharmoniques dont ses pages offrent de si frappants exemples, les
petits groupes de notes surajoutées, tombant comme les gouttelettes
d'une rosée diaprée par-dessus la figure mélodique. Il donna à ce genre
de parure, dont on n'avait encore pris le modèle que dans les
_fioritures_ de l'ancienne grande école de chant italien, l'imprévu et
la variété que ne comportait pas la voix humaine, servilement copiée
jusque là par le piano dans des embellissements devenus stéréotypes et
monotones. Il inventa ces admirables progressions harmoniques, par
lesquelles il dota d'un caractère sérieux même les pages qui, vu la
légèreté de leur sujet, ne paraissaient pas devoir prétendre à cette
importance.
Mais, qu'importe le sujet? N'est-ce pas l'idée qu'on en fait jaillir,
l'émotion qu'on y fait vibrer, qui l'élève, l'ennoblit et le grandit?
Que de mélancolie, que de finesse, que de sagacité, que _d'art_ surtout
dans ces chefs-d'oeuvre de La Fontaine, dont les sujets sont si familiers
et les titres si modestes! Ceux d'_Études_ et de _Préludes_ le sont
aussi; pourtant les morceaux de Chopin qui les portent n'en resteront
pas moins des types de perfection, dans un genre qu'il a créé et qui
relève, ainsi que toutes ses oeuvres, de l'inspiration de son génie
poétique. Ses _Études_ écrites presque en premier lieu, sont empreintes
d'une verve juvénile qui s'efface dans quelques-uns de ses ouvrages
subséquents, plus élaborés, plus achevés, plus combinés, pour se perdre,
si l'on veut, dans ses dernières productions d'une sensibilité plus
exquise, qu'on accusa longtemps d'être surexcitée et, par là, factice.
On arrive cependant à se convaincre que cette subtilité dans le
maniement des nuances, cette excessive finesse dans l'emploi des teintes
les plus délicates et des contrastes les plus fugitifs, n'a qu'une
fausse ressemblance avec les recherches de l'épuisement. En les
examinant de près, on est forcé d'y reconnaître la claire-vue, souvent
l'intuition sentiment et la pensée, mais que le commun des hommes
n'aperçoit point, comme leur vue ordinaire ne saisit point toutes les
transitions de la couleur, toutes les dégradations de teintes, qui font
l'inénarrable beauté et la merveilleuse harmonie de la nature!
Si nous avions à parler ici en termes d'école du développement de la
musique de piano, nous disséquerions ces merveilleuses pages qui offrent
une si riche glane d'observations. Nous explorerions en première ligne
ces _Nocturnes, Ballades, Impromptus, Scherzos_, qui, tous, sont pleins
de raffinements harmoniques aussi inattendus qu'inentendus. Nous les
rechercherions également dans ses _Polonaises_, dans ses _Mazoures,
Valses, Boléros_. Mais ce n'est ni l'instant, ni le lieu d'un travail
pareil, qui n'offrirait d'intérêt qu'aux adeptes du contre-point et de
la basse chiffrée. C'est par le sentiment qui déborde de toutes ces
oeuvres qu'elles se sont répandues et popularisées: sentiment romantique,
éminemment individuel, propre à leur auteur et profondément sympathique,
non seulement à son pays qui lui doit une illustration de plus, mais à
tous ceux que purent jamais toucher les infortunes de l'exil et les
attendrissements de l'amour.
Ne se contentant pas toujours de cadres dont il était libre de dessiner
les contours si heureusement choisis, par lui, Chopin voulut quelquefois
enclaver aussi sa pensée dans les classiques barrières. Il écrivit de
beaux _Concertos_ et de belles _Sonates_; toutefois, il n'est pas
difficile de distinguer dans ces productions plus de volonté que
d'inspiration. La sienne était impérieuse, fantasque, irréfléchie; ses
allures ne pouvaient être que libres. Nous croyons qu'il a violenté son
génie chaque fois qu'il a cherché à l'astreindre aux règles, aux
classifications, à une ordonnance qui n'étaient pas les siennes et ne
pouvaient concorder avec les exigences de son esprit, un de ceux dont la
grâce se déploie surtout lorsqu'ils semblent aller à la dérive.
Il fut peut-être entraîné à désirer ce double succès par l'exemple de
son ami Mickiewicz, qui, après avoir été le premier à doter sa langue
d'une poésie romantique, faisant école dès 1818 dans la littérature
polonaise par ses _Dziady_ et ses ballades fantastiques, prouva ensuite,
en écrivant _Grazyna_ et _Wallenrod_, qu'il savait aussi triompher des
difficultés qu'opposent à l'inspiration les entraves de la forme
classique; qu'il était également maître lorsqu'il saisissait la lyre des
anciens poètes. Chopin, en faisant des tentatives analogues, n'a pas, à
notre avis, aussi complètement réussi. Il n'a pu maintenir dans le carré
d'une coupe anguleuse et raide, ce contour flottant et indéterminé qui
fait le charme de sa pensée. Il n'a pu y enserrer cette indécision
nuageuse et estompée qui, en détruisant toutes les arêtes de la forme,
la drape de longs plis, comme de flocons brumeux, semblables à ceux dont
s'entouraient les beautés ossianiques lorsqu'elles faisaient apparaître
aux mortels quelque suave profil, du milieu des changeantes nuées.
Les essais classiques de Chopin brillent pourtant par une rare
distinction de style; ils renferment des passages d'un haut intérêt, des
morceaux d'une surprenante grandeur. Nous citerons l'_Adagio_ du second
_Concerto_, pour lequel il avait une prédilection marquée et qu'il se
plaisait à redire fréquemment. Les dessins accessoires appartiennent à
la plus belle manière de l'auteur, la phrase principale en est d'une
largeur admirable; elle alterne avec un récitatif qui pose le ton mineur
et qui en est comme l'antistrophe. Tout ce morceau est d'une idéale
perfection. Son sentiment, tour à tour radieux et plein d'apitoiement,
fait songer à un magnifique paysage inondé de lumière, à quelque
fortunée vallée de Tempé, qu'on aurait fixée pour être le lieu d'un
récit lamentable, d'une scène poignante. On dirait un irréparable
malheur accueillant le coeur humain en face d'une incomparable splendeur
de la nature. Ce contraste est soutenu par une fusion de tons, une
transmutation de teintes atténéries, qui empêche que rien de heurté ou
de brusque ne vienne faire dissonance à l'impression émouvante qu'il
produit, laquelle mélancolise la joie et en même temps rassérène la
douleur!
Pourrions-nous ne pas parler de la _Marche funèbre_ intercalée dans sa
première sonate, orchestrée et exécutée pour la première fois à la
cérémonie de ses obsèques? En vérité, on n'aurait pu trouver d'autres
accents pour exprimer avec le même navrement quels sentiments et quelles
larmes devaient accompagner à son dernier repos celui qui avait compris
d'une manière si sublime comment on pleurait les grandes pertes!
Nous entendions dire un jour à un jeune homme de son pays: «Ces pages
n'auraient pu être écrites que par un Polonais!» En effet, tout ce que
le cortège d'une nation en deuil, pleurant sa propre mort, aurait de
solennel et de déchirant, se retrouve dans le glas funèbre qui semble
ici l'escorter. Tout le sentiment de mystique espérance, de religieux
appel à une miséricorde surhumaine, à une clémence infinie, à une
justice qui tient compte de chaque tombe et de chaque berceau; tout le
repentir exalté qui éclaira de la lumière des auréoles tant de douleurs
et de désastres, supportés avec l'héroïsme inspiré des martyrs
chrétiens, résonne dans ce chant dont la supplication est si désolée. Ce
qu'il y a de plus pur, de plus saint, de plus résigné, de plus croyant
et de plus espérant dans le coeur des femmes, des enfants et des prêtres,
y retentit, y frémit, y tressaille avec d'indicibles vibrations! On sent
ici que ce n'est pas seulement la mort d'un héros qu'on pleure alors que
d'autres héros restent pour le venger, mais bien celle d'une génération
entière qui a succombé ne laissant après elle que les femmes, les
enfants et les prêtres.
Aussi, le côté antique de la douleur en est-il totalement exclu. Rien
n'y rappelle les fureurs de Cassandre, les abaissements de Priam, les
frénésies d'Hécube, les désespoirs des captives troyennes. Ni cris
perçants, ni rauques gémissements, ni blasphèmes impies, ni furieuses
imprécations, ne troublent un instant une plainte qu'on pourrait prendre
pour de séraphiques soupirs. Une foi superbe anéantissant dans les
survivants de cette Ilion chrétienne l'amertume de la souffrance, en
même temps que la lâcheté de l'abattement, leur douleur ne conserve plus
aucune de ses terrestres faiblesses. Elle s'arrache de ce sol moite de
sang et de larmes, elle s'élance vers le ciel et s'adresse au Juge
suprême, trouvant pour l'implorer des supplications si ferventes que le
coeur de quiconque les écoute se brise sous une auguste compassion. La
mélopée funèbre, quoique si lamentable, est d'une si pénétrante douceur
qu'elle semble ne plus venir de cette terre. Des sons qu'on dirait
attiédis par la distance imposent un suprême recueillement, comme si,
chantés par les anges eux-mêmes, ils flottaient déjà là-haut aux
alentours du trône divin.
On aurait cependant tort de croire que toutes les compositions de Chopin
sont dépourvues des émotions dont il a dépouillé ce sublime élan, que
l'homme n'est peut-être pas à même de ressentir constamment avec une
aussi énergique abnégation et une aussi courageuse douceur. De sourdes
colères, des rages étouffées, se rencontrent dans maints passages de ses
oeuvres. Plusieurs de ses _Études_, aussi bien que ses _Scherzos_,
dépeignent une exaspération concentrée, un désespoir tantôt ironique,
tantôt hautain. Ces sombres apostrophes de sa muse ont passé plus
inaperçues et moins comprises que ses poèmes d'un plus tranquille
coloris, en provenant d'une région de sentiments où moins de personnes
ont pénétré, dont moins de coeurs connaissent les formes d'une
irréprochable beauté. Le caractère personnel de Chopin a pu y contribuer
aussi. Bienveillant, affable, facile dans ses rapports, d'une humeur
égale et enjouée, il laissait peu soupçonner les secrètes convulsions
qui l'agitaient.
Ce caractère n'était pas facile à saisir. Il se composait de mille
nuances qui, en se croisant, se déguisaient les unes les autres d'une
manière indéchiffrable _a prima vista_. Il était aisé de se méprendre
sur le fond de sa pensée, comme avec les slaves en général chez qui la
loyauté et l'expansion, la familiarité et la captante _desinvoltura_ des
manières, n'impliquent nullement la confiance et l'épanchement. Leurs
sentiments se révèlent et se cachent, comme les replis d'un serpent
enroulé sur lui-même; ce n'est qu'en les examinant très attentivement
qu'on trouve l'enchaînement de leurs anneaux. Il y aurait de la naïveté
à prendre au mot leur complimenteuse politesse, leur modestie prétendue.
Les formules de cette politesse et de cette modestie tiennent à leurs
moeurs, qui se ressentent singulièrement de leurs anciens rapports avec
l'orient. Sans se contagier le moins du monde de la taciturnité
musulmane, les slaves ont appris d'elle une réserve défiante sur tous
les sujets qui tiennent aux cordes délicates et intimes du coeur. On peut
à peu près être certain qu'en parlant d'eux-mêmes, ils gardent toujours
vis-à-vis de leur interlocuteur des réticences qui leur assurent sur lui
un avantage d'intelligence ou de sentiment, en lui laissant ignorer
telle circonstance ou tel mobile secret par lesquels ils seraient le
plus admirés ou le moins estimés; ils se complaisent à le dérober sous
un sourire fin, interrogateur, d'une imperceptible raillerie. Ayant en
toute occurrence du goût pour le plaisir de la mystification, depuis les
plus spirituelles et les plus bouffonnes jusqu'aux plus amères et aux
plus lugubres, on dirait qu'ils voient dans cette moqueuse supercherie
une formule de dédain à la supériorité qu'ils s'adjugent intérieurement,
mais qu'ils voilent avec le soin et la ruse des opprimés.
L'organisation chétive et débile de Chopin ne lui permettant pas
l'expression énergique de ses passions, il ne livrait à ses amis que ce
qu'elles avaient de doux et d'affectueux. Dans le monde pressé et
préoccupé des grandes villes, où nul n'a le loisir de deviner l'énigme
des destinées d'autrui, où chacun n'est jugé que sur son attitude
extérieure, bien peu songent à prendre la peine de jeter un coup d'oeil
qui dépasse la superficie des caractères. Mais ceux que des rapports
intimes et fréquents rapprochaient du musicien polonais, avaient
occasion d'apercevoir à certains moments l'impatience et l'ennui qu'il
ressentait d'être si promptement cru sur parole. L'artiste, hélas! ne
pouvait venger l'homme!... D'une santé trop faible pour trahir cette
impatience par la véhémence de son jeu, il cherchait à se dédommager en
entendant exécuter par un autre, avec la vigueur qui lui faisait défaut,
ses pages dans lesquelles surnagent les rancunes passionnées de l'homme
plus profondément atteint par certaines blessures qu'il ne lui plaît de
l'avouer, comme surnageraient autour d'une frégate pavoisée, quoique
près de sombrer, les lambeaux de ses flancs arrachés par les flots.
Un après-dîner, nous n'étions que trois. Chopin avait longtemps joué;
une des femmes les plus distinguées de Paris se sentait de plus en plus
envahie par un pieux recueillement, pareil à celui qui saisirait à la
vue des pierres mortuaires jonchant ces champs de la Turquie, dont les
ombrages et les parterres promettent de loin un jardin riant au voyageur
surpris. Elle lui demanda d'où venait l'involontaire respect qui
inclinait son coeur devant des monuments, dont l'apparence ne présentait
à la vue qu'objets doux et gracieux? De quel nom il appellerait le
sentiment extraordinaire qu'il renfermait dans ses compositions, comme
des cendres inconnues dans des urnes superbes, d'un albâtre si
fouillé?... Vaincu par les belles larmes qui humectaient de si belles
paupières, avec une sincérité rare dans cet artiste si ombrageux sur
tout ce qui tenait aux intimes reliques qu'il enfouissait dans les
châsses brillantes de ses oeuvres, il lui répondit que son coeur ne
l'avait pas trompée dans son mélancolique attristement, car quels que
fussent ses passagers égayements, il ne s'affranchissait pourtant jamais
d'un sentiment qui formait en quelque sorte le sol de son coeur, pour
lequel il ne trouvait d'expression que dans sa propre langue, aucune
autre ne possédant d'équivalent au mot polonais de _Zal!_ En effet, il
le répétait fréquemment, comme si son oreille eût été avide de ce son
qui renfermait pour lui toute la gamme des sentiments que produit une
plainte intense, depuis le repentir jusqu'à la haine, fruits bénis ou
empoisonnés de cette âcre racine.
_Zal!_ Substantif étrange, d'une étrange diversité et d'une plus étrange
philosophie! Susceptible de régimes différents, il renferme tous les
attendrissements et toutes les humilités d'un regret résigné et sans
murmure, aussi longtemps que son régime direct s'applique aux faits et
aux choses. Se courbant, pour ainsi dire, avec douceur devant la loi
d'une fatalité providentielle, il se laisse traduire alors par, «regret
inconsolable après une perte irrévocable». Mais, sitôt qu'il s'adresse à
l'homme et que son régime devient indirect, en affectant une préposition
qui le dirige vers celui-ci ou celle-là, il change aussitôt de
physionomie et n'a plus de synonyme ni dans le groupe des idiomes
latins, ni dans celui des idiomes germains.--D'un sentiment plus élevé,
plus noble, plus large que le mot «grief», il signifie pourtant le
ferment de la rancune, la révolte des reproches, la préméditation de la
vengeance, la menace implacable grondant au fond du coeur, soit en épiant
la revanche, soit en s'alimentant d'une stérile amertume! Oui vraiment,
le _Zal!_ colore toujours d'un reflet tantôt argenté, tantôt ardent,
tout le faisceau des ouvrages de Chopin. Il n'est même pas absent de ses
plus douces rêveries.
Ces impressions ont eu d'autant plus d'importance dans la vie de Chopin,
qu'elles se sont manifestées sensiblement dans ses derniers ouvrages.
Elles ont peu à peu atteint une sorte d'irascibilité maladive, arrivée
au point d'un tremblement fébrile. Celui-ci se révèle dans quelques-uns
de ses derniers écrits par un contournement de sa pensée, qu'on est
parfois plus peiné que surpris d'y rencontrer.--Suffoquant presque sous
l'oppression de ses violences réprimées, ne se servant plus de l'art que
pour se donner à lui-même sa propre tragédie, après avoir d'abord chanté
son sentiment, il se prit à le dépecer. On retrouve dans les feuilles
qu'il a publiées sous ces influences quelque chose des émotions
alambiquées de Jean-Paul, auquel il fallait les surprises causées par
les phénomènes de la nature et de la physique, les sensations d'effroi
voluptueux dues à des accidents imprévoyables dans l'ordre naturel des
choses, les morbides surexcitations d'un cerveau halluciné, pour remuer
un coeur macéré de passions et blasé sur la souffrance.
La mélodie de Chopin devient alors tourmentée; une sensibilité nerveuse
et inquiète amène un remaniement de motifs d'une persistance acharnée,
pénible comme le spectacle des tortures que causent ces maladies de
l'âme ou du corps qui n'ont que la mort pour remède. Chopin était en
proie à un de ces mals qui, empirant d'année en année, l'a enlevé jeune
encore. Dans les productions dont nous parlons, on retrouve les traces
des douleurs aiguës qui le dévoraient, comme on trouverait dans un beau
corps celles des griffes d'un oiseau de proie. Ces oeuvres cessent-elles
pour cela d'être belles? L'émotion qui les inspire, les formes qu'elles
prennent pour s'exprimer, cessent-elles d'appartenir au domaine du grand
art?--Non.--Cette émotion étant d'une pure et chaste noblesse dans ses
regrets navrants et son irrémédiable désolation, appartient aux plus
sublimes motifs du coeur humain; son expression demeure toujours dans les
vraies limites du langage de l'art, n'ayant jamais ni une velléité
vulgaire, ni un cri outré et théâtral, ni une contorsion laide. Du point
de vue technique l'on ne saurait nier non plus que loin d'être diminuée,
la qualité de l'étoffe harmonique n'en devient que plus intéressante par
elle-même, plus curieuse à étudier.
II.
Du reste, les tonalités de sentiment qui décèlent une souffrance subtile
et des chagrins d'un raffinement peu commun, ne se rencontrent point
dans les pièces plus connues et plus habituellement goûtées de l'artiste
qui nous occupe. Ses _Polonaises_ qui, à cause des difficultés qu'elles
présentent, sont plus rarement exécutées encore qu'elles ne le méritent,
appartiennent à ses plus belles inspirations. Elles ne rappellent
nullement les _Polonaises_ mignardes et fardées à la Pompadour, telles
que les ont propagées les orchestres de bals, les virtuoses de concerts,
le répertoire rebattu de la musique maniérée et affadie des salons.
Les rhythmes énergiques des _Polonaises_ de Chopin font tressaillir et
galvanisent toutes les torpeurs de nos indifférences. Les plus nobles
sentiments traditionnels de l'ancienne Pologne y sont recueillis.
Martiales pour la plupart, la bravoure et la valeur y sont rendues avec
la simplicité d'accent qui faisait chez cette nation guerrière le trait
distinctif de ces qualités. Elles respirent une force calme et
réfléchie, un sentiment de ferme détermination joint à une gravité
cérémonieuse qui, dit-on, était l'apanage de ses grands hommes
d'autrefois. L'on croit y revoir les antiques Polonais, tels que nous
les dépeignent leurs chroniques; d'une organisation massive, d'une
intelligence déliée, d'une piété profonde et touchante quoique sensée,
d'un courage indomptable, mêlé à une galanterie qui n'abandonne les
enfants de la Pologne ni sur le champ de bataille, ni la veille, ni le
lendemain du combat. Cette galanterie était tellement inhérente à leur
nature, que malgré la compression que des habitudes rapprochées de
celles de leurs voisins et ennemis, les infidèles de Stamboul, leur
faisaient exercer jadis sur les femmes, en les refoulant dans la vie
domestique et en les tenant toujours à l'ombre d'une tutelle légale,
elle a su néanmoins glorifier et immortaliser dans leurs annales des
reines qui furent des saintes, des vassales qui devinrent des reines, de
belles sujettes pour lesquelles les uns risquèrent, les autres perdirent
des trônes, aussi bien qu'une terrible Sforza, une intrigante d'Arquien,
une Gonzague coquette.
Chez les Polonais des temps passés, une mâle résolution s'unissant à
cette ardente dévotion pour les objets de leur amour qui, en face des
étendards du croissant _aussi nombreux que les épis d'un champ_, dictait
tous les matins à Sobieski les plus tendres billets-doux à sa femme,
prenait une teinte singulière et imposante dans l'habitude de leur
maintien, noble jusqu'à une légère emphase. Ils ne pouvaient manquer de
contracter le goût des manières solennelles en en contemplant les plus
beaux types dans les sectateurs de l'islam, dont ils appréciaient, et
gagnaient les qualités tout en combattant leurs envahissements. Il
savaient comme eux faire précéder leurs actes d'une intelligente
délibération, qui semblait rendre présente à chacun la divise du prince
Boleslas de Poméranie: _Erst wieg's, dann wag's!_ (Pèse d'abord, puis
ose!) Ils aimaient à rehausser leurs mouvements d'une certaine
importance gracieuse, d'une certaine fierté pompeuse, qui ne leur
enlevait nullement une aisance d'allures et une liberté d'esprit
accessibles aux plus légers soucis de leurs tendresses, aux plus
éphémères craintes de leur coeur, aux plus futiles intérêts de leur vie.
Comme ils mettaient leur honneur à la faire payer cher, ils aimaient à
l'embellir et, mieux que cela, ils savaient aussi aimer ce qui
l'embellissait, révérer ce qui la leur rendait précieuse.
Leurs chevaleresques héroïsmes étaient sanctionnés par leur altière
dignité et une préméditation convaincue. Ajoutant les ressorts de la
raison aux énergies de la vertu, ils réussissaient à se faire admirer de
tous les âges, de tous les esprits, de leurs adversaires mêmes. C'était
une sorte de sagesse téméraire, de prudence hasardeuse, de fatuité
fanatique, dont la manifestation historique la plus marquante et la plus
célèbre fut l'expédition de Sobieski, alors qu'il sauva Vienne et
frappa d'un coup mortel l'empire ottoman, vaincu enfin dans cette
longue lutte soutenue de part et d'autre avec tant de prouesse, d'éclat
et de mutuelles déférences, entre deux ennemis aussi irréconciliables
dans leurs combats que magnanimes dans leurs trêves.
Durant de longs siècles la Pologne a formé un état dont la haute
civilisation, tout à fait autonome, n'était conforme à aucune autre et
devait rester unique dans son genre. Aussi différente de l'organisation
féodale de l'Allemagne qui l'avoisinait à l'occident, que de l'esprit
despotique et conquérant des Turcs qui ne cessaient d'inquiéter ses
frontières d'orient, elle se rapprochait d'une part de l'Europe par son
christianisme chevaleresque, par son ardeur à combattre les infidèles,
d'autre part elle empruntait aux nouveaux maîtres de Byzance les
enseignements de leur politique sagace, de leur tactique militaire et de
leurs dires sentencieux. Elle fondait ces éléments hétérogènes dans une
société qui s'assimilait des causes de ruine et de décadence, avec les
qualités héroïques du fanatisme musulman et les sublimes vertus de la
sainteté chrétienne[1]. La culture générale des lettres latines, la
connaissance et le goût de la littérature italienne et française,
recouvraient ces étranges contrastes d'un lustre et d'un vernis
classiques. Cette civilisation devait nécessairement apposer un cachet
distinctif à ses moindres manifestations. Peu propice aux romans de la
chevalerie errante, aux tournois et passes d'armes, ainsi qu'il était
naturel à une nation perpétuellement en guerre qui réservait pour
l'ennemi ses prouesses valeureuses, elle remplaça les jeux et les
splendeurs des joutes simulées par d'autres fêtes, dont des cortèges
somptueux formaient le principal ornement.
[Note 1: On sait de combien de noms glorieux la Pologne a enrichi le
calendrier et le martyrologe de l'Église. Rome accorda à l'ordre des
Trinitaires, (_Frères de la Rédemption_), destiné à racheter les
chrétiens tombés en esclavage chez les infidèles, le privilège exclusif
pour ce pays de porter une ceinture rouge sur leur habit blanc, en
mémoire des nombreux martyrs qu'il fournit, principalement dans les
établissements rapprochés des frontières, tels que celui de
Kamieniec-Podolski.]
Il n'y a rien de nouveau, assurément, à dire que tout un côté du
caractère des peuples se décèle dans leurs danses nationales. Mais, nous
pensons qu'il en est peu dans lesquelles, comme dans la Polonaise, sous
une aussi grande simplicité de contours, les impulsions qui les ont fait
naître se traduisent aussi parfaitement dans leur ensemble, en se
trahissant aussi diversement par les épisodes qu'il était réservé à
l'improvisation de chacun de faire entrer dans le cadre général. Dès que
ces épisodes eurent disparu, que la verve en fut absente, que nul ne se
créa plus un rôle spécial dans ces courts intermèdes, qu'on se contenta
d'accomplir machinalement l'obligatoire pourtour d'un salon, il ne resta
plus que le squelette des anciennes pompes.
Le caractère primitif de cette danse essentiellement polonaise est assez
difficile à diviner maintenant, tant elle est dégénérée au dire de ceux
qui l'ont vu exécuter au commencement de ce siècle encore. On comprend
à quel point elle doit leur sembler devenue fade, en songeant que la
plupart des danses nationales ne peuvent guère conserver leur
originalité primitive, dès que le costume qui y était approprié n'est
plus en usage. La Polonaise surtout, si absolument dénuée de mouvements
rapides, de _pas_ véritables dans le sens chorégraphique du mot, de
poses difficiles et uniformes; la Polonaise, inventée bien plus pour
déployer l'ostentation que la séduction, fut, par une exception
caractéristique, surtout destinée à faire remarquer les hommes, à mettre
en évidence leur beauté, leur bel air, leur contenance guerrière et
courtoise à la fois. (Ces deux épithètes ne définissent-elles pas le
caractère polonais?...) Le nom même de la danse est du genre masculin
dans l'original. (_Polski._) Ce n'est que par un _mal-entendu_ évident
qu'on l'a traduit au féminin. Elle dut forcément perdre de sa suffisance
quelque peu ampoulée, de sa signification orgueilleuse, pour se changer
en une promenade circulaire peu intéressante, sitôt que les hommes
furent privés des accessoires nécessaires pour que leurs gestes vinssent
animer, par leur jeu et leur pantomime, sa formule si simple, rendue
aujourd'hui décidément monotone.