tableau.--Velmich.--L'auteur recueille une foule de mauvais
propos touchant une ruine qui fait beaucoup jaser sur son
compte.--Une sombre aventure.--Maxime générale: ne redemandez
pas une chose, quand elle est d'argent, à celui qui l'a volée,
quand il est prince.--Ce que c'est que la montagne voisine.--A
quoi songeait le congrès, en 1815, de donner aux Borusses le
pays des Ubiens?--Le voyageur monte l'escalier qu'on ne monte
plus.--Un paysage du Rhin à vol d'oiseau.--Le voyageur réclame
et demande quelques spectres de bonne volonté.--Il ne réussit
qu'à se faire siffler.--Intérieur de la ruine mal
famée.--Description minutieuse.--Quatre pages d'un
portefeuille.--_Phædovius_ et _Kutorga_.--_Die Mäuse._--Que
tous les chats ne mangent pas toutes les souris.--Le voyageur
marche sur l'herbe épaisse, ce qui lui rappelle des choses
passées.--Il rencontre le génie familier du lieu, lequel ne lui
montre aucune méchante humeur.
Saint-Goar, août.
Samedi passé il avait plu toute la matinée. J'avais pris passage à
Andernach sur le dampfschiff le _Stadt Manheim_. Nous remontions le
Rhin depuis quelques heures lorsque tout à coup, par je ne sais quel
caprice, car d'ordinaire c'est de là que viennent les nuées, le vent
du sud-ouest, le Favonius de Virgile et d'Horace, le même qui, sous le
nom de Fohn, fait de si terribles orages sur le lac de Constance,
troua d'un coup d'aile la grosse voûte de nuages que nous avions sur
nos têtes et se mit à en disperser les débris dans tous les coins du
ciel avec une joie d'enfant. En quelques minutes la vraie et éternelle
coupole bleue reparut appuyée sur les quatre coins de l'horizon, et un
chaud rayon de midi fit remonter tous les voyageurs sur le pont.
En ce moment-là nous passions, toujours _entre les vignes et les
chênes_, devant un pittoresque et vieux village de la rive droite,
Velmich, dont le clocher roman, aujourd'hui stupidement châtré et
restauré, était flanqué il y a peu d'années encore de quatre
tourelles-vedettes comme la tour militaire d'un burgrave. Au-dessus de
Velmich s'élevait presque verticalement un de ces énormes bancs de
laves dont la coupe sur le Rhin ressemble, dans des proportions
démesurées, à la cassure d'un tronc d'arbre à demi entaillé par la
hache du bûcheron. Sur cette croupe volcanique, une superbe forteresse
féodale ruinée, de la même pierre et de la même couleur, se dressait
comme une excroissance naturelle de la montagne. Tout au bord du Rhin
babillait un groupe de jeunes laveuses, battant gaiement leur linge au
soleil.
Cette rive m'a tenté; je m'y suis fait descendre. Je connaissais la
ruine de Velmich comme une des plus mal famées et des moins visitées
qu'il y eût sur le Rhin. Pour les voyageurs, elle est d'un abord
difficile et, dit-on, même dangereux. Pour les paysans, elle est
pleine de spectres et d'histoires effrayantes. Elle est habitée par
des flammes vivantes qui le jour se cachent dans des souterrains
inaccessibles et ne deviennent visibles que la nuit au haut de la
grande tour ronde. Cette grande tour n'est elle-même que le
prolongement hors de terre d'un immense puits comblé aujourd'hui, qui
trouait jadis tout le mont et descendait plus bas que le niveau du
Rhin. Dans ce puits, un seigneur de Velmich, un Falkenstein, nom fatal
dans les légendes, lequel vivait au quatorzième siècle, faisait jeter
sans confession qui bon lui semblait parmi les passants ou parmi ses
vassaux. Ce sont toutes ces âmes en peine qui habitent maintenant le
château. Il y avait à cette époque dans le clocher de Velmich une
cloche d'argent donnée et bénite par Winfried, évêque de Mayence, en
l'année 740, temps mémorable où Constantin VI était empereur de Rome à
Constantinople, où le roi païen Massilies avait quatre royaumes en
Espagne et où régnait en France le roi Clotaire, plus tard excommunié
de triple excommunication par saint Zacharie, quatre-vingt-quatorzième
pape. On ne sonnait jamais cette cloche que pour les prières de
quarante heures quand un seigneur de Velmich était gravement malade et
en danger de mort. Or, Falkenstein, qui ne croyait pas à Dieu, qui ne
croyait pas même au diable, et qui avait besoin d'argent, eut envie de
cette belle cloche. Il la fit arracher du clocher et apporter dans son
donjon. Le prieur de Velmich s'émut et monta chez le seigneur, en
chasuble et en étole, précédé de deux enfants de chœur portant la
croix, pour redemander sa cloche. Falkenstein se prit à rire et lui
cria: _Tu veux ta cloche? eh bien, tu l'auras, et elle ne te quittera
plus._ Cela dit, il fit jeter le prêtre dans le puits de la tour avec
la cloche d'argent liée au cou. Puis, sur l'ordre du burgrave, on
combla avec de grosses pierres, par-dessus le prêtre et la cloche,
soixante aunes du puits. Quelques jours après, Falkenstein tomba
subitement malade. Alors, quand la nuit fut venue, l'astrologue et le
médecin qui veillaient près du burgrave entendirent avec terreur le
glas de la cloche d'argent sortir des profondeurs de la terre. Le
lendemain Falkenstein était mort. Depuis ce temps-là, tous les ans,
quand revient l'époque de la mort du burgrave, dans la nuit du 18
janvier, fête de la Chaire de saint Pierre à Rome, on entend
distinctement la cloche d'argent tinter sous la montagne.--Voilà une
des histoires.--Ajoutez à cela que le mont voisin, qui encaisse de
l'autre côté le torrent de Velmich, est lui-même tout entier la tombe
d'un ancien géant; car l'imagination des hommes, qui a vu avec raison
dans les volcans les grandes forges de la nature, a mis des cyclopes
partout où elle a vu fumer des montagnes, et tous les Etnas ont leur
Polyphème.
J'ai donc commencé à gravir vers la ruine entre le souvenir de
Falkenstein et le souvenir du géant. Il faut vous dire que je m'étais
d'abord fait indiquer le meilleur sentier par des enfants du village,
service pour lequel je leur ai laissé prendre dans ma bourse tout ce
qu'ils ont voulu; car les pièces d'argent et de cuivre de ces peuples
lointains, thalers, gros, pfennings, sont les choses les plus
fantastiques et les plus inintelligibles du monde, et, pour ma part,
je ne comprends rien à ces monnaies barbares imposées par les Borusses
au pays des Ubiens.
Le sentier est âpre en effet; dangereux, non; si ce n'est pour les
personnes sujettes au vertige, ou peut-être après les grosses pluies,
quand la terre et la roche sont glissantes. Du reste, cette ruine
maudite et redoutée a sur les autres ruines du Rhin l'avantage de
n'être pas exploitée. Aucun officieux ne vous suit dans l'ascension,
aucun démonstrateur des spectres ne vous demande pour boire, aucune
porte verrouillée ou cadenassée ne vous barre le chemin à mi-côte. On
grimpe, on escalade le vieil escalier de basalte des burgraves qui
reparaît encore par endroits, on s'accroche aux broussailles et aux
touffes d'herbe, personne ne vous aide et personne ne vous gêne. Au
bout de vingt minutes, j'étais au sommet du mont, au seuil de la
ruine. Là, je me suis retourné et j'ai fait halte un moment avant
d'entrer. Derrière moi, sous une poterne changée en crevasse informe,
montait un roide escalier changé en rampe de gazon. Devant moi se
développait un immense paysage presque géométriquement composé, sans
froideur pourtant, de tranches concentriques; à mes pieds, le village
groupé autour de son clocher, autour du village un tournant du Rhin,
autour du Rhin un sombre croissant de montagnes couronnées au loin çà
et là de donjons et de vieux châteaux, autour et au-dessus des
montagnes la rondeur du ciel bleu.
Après avoir repris haleine, je suis entré sous la poterne, et j'ai
commencé à escalader la pente étroite de gazon. En cet instant-là, la
forteresse éventrée m'est apparue avec un aspect si délabré et une
figure si formidable et si sauvage, que j'avoue que je n'aurais pas
été surpris le moins du monde de voir sortir de dessous les rideaux de
lierre quelque forme surnaturelle portant des fleurs bizarres dans son
tablier, Gela, la fiancée de Barberousse, ou Hildegarde, la femme de
Charlemagne, cette douce impératrice qui connaissait les vertus
occultes des simples et des minéraux et qui allait herborisant dans
les montagnes. J'ai regardé un moment vers la muraille septentrionale
avec je ne sais quel vague désir de voir se dresser brusquement entre
les pierres les lutins _qui sont partout au nord_, comme disait le
gnome à Cunon de Sayn, ou les trois petites vieilles chantant la
sinistre chanson des légendes:
Sur la tombe du géant
J'ai cueilli trois brins d'orties;
En fil les ai converties:
Prenez, ma sœur, ce présent.
Mais il a fallu me résigner à ne rien voir et à ne rien entendre que
le sifflement ironique d'un merle des rochers perché je ne sais où.
Maintenant, ami, si vous voulez avoir une idée complète de l'intérieur
de cette ruine fameuse et inconnue, je ne puis mieux faire que de
transcrire ici ce que j'écrivais sur mon livre de notes à chaque pas
que j'y faisais. C'est la chose vue pêle-mêle, minutieusement, mais
prise sur le fait et par conséquent ressemblante.
«Je suis dans la ruine.--La tour ronde, quoique rongée au sommet, est
encore d'une élévation prodigieuse. Aux deux tiers de sa hauteur,
entailles verticales d'un pont-levis dont la baie est murée.--De
toutes parts grands murs à fenêtres déformées dessinant encore des
salles sans portes ni plafonds.--Etages sans escaliers--escaliers sans
chambres.--Sol inégal, montueux, formé de voûtes effondrées, couvert
d'herbes. Fouillis inextricable.--J'ai déjà souvent admiré avec quelle
jalousie de propriétaire avare la solitude garde, enclôt et défend ce
que l'homme lui a une fois abandonné. Elle dispose et hérisse
soigneusement sur le seuil les broussailles les plus féroces, les
plantes les plus méchantes et les mieux armées, le houx, l'ortie, le
chardon, l'aubépine, la lande, c'est-à-dire plus d'ongles et de
griffes qu'il n'y en a dans une ménagerie de tigres. A travers ces
buissons revêches et hargneux, la ronce, ce serpent de la végétation,
s'allonge et se glisse et vient vous mordre les pieds. Ici, du reste,
comme la nature n'oublie jamais l'ornement, ce fouillis est charmant.
C'est une sorte de gros bouquet sauvage où abondent des plantes de
toute forme et de toute espèce, les unes avec leurs fleurs, les autres
avec leurs fruits, celles-là avec leur riche feuillage d'automne,
mauve, liseron, clochette, anis, pimprenelle, bouillon-blanc, gentiane
jaune, fraisier, thym, le prunellier tout violet, l'aubépine qu'en
août on devrait appeler rouge épine avec ses baies écarlates, les
longs sarments chargés de mures de la ronce déjà couleur de sang.--Un
sureau.--Deux jolis acacias.--Coin inattendu où quelque paysan
voltairien, profitant de la superstition des autres, se cultive pour
lui-même un petit carré de betteraves. De quoi faire un morceau de
sucre.--A ma gauche la tour sans porte, ni croisée, ni entrée visible.
A ma droite, un souterrain défoncé par la voûte. Changé en
gouffre.--Bruit superbe du vent, admirable ciel bleu aux crevasses de
l'immense masure.--Je vais monter par un escalier d'herbe dans une
espèce de salle haute.--J'y suis.--Rien que deux vues magiques sur le
Rhin, les collines et les villages.--Je me penche dans le compartiment
au fond duquel est le souterrain gouffre.--Au dessus de ma tête deux
arrachements de cheminées sculptées en granit bleu, quinzième siècle.
Reste de suie et de fumée à l'âtre.--Peintures effacées aux
fenêtres.--Là-haut une jolie tourelle sans toit ni escalier, pleine de
plantes fleuries qui se penchent pour me regarder.--J'entends rire les
laveuses du Rhin. Je redescends dans une salle basse.--Rien. Traces de
fouilles dans le pavé. Quelque trésor enfoui par les gnomes que les
paysans auront cherché.--Autre salle basse.--Trou carré au centre
donnant dans un caveau. Ces deux noms sur le mur: _Phædovius,
Kutorga._ J'écris le mien à côté avec un morceau de basalte
pointu.--Autre caveau.--Rien.--D'ici je revois le gouffre.--Il est
inaccessible. Un rayon de soleil y pénètre.--Ce souterrain est au bas
du grand donjon carré qui occupait l'angle opposé à la tour ronde. Ce
devait être la prison du burg.--Grand compartiment faisant face au
Rhin.--Trois cheminées, dont une à colonnettes, pendent arrachées à
diverses hauteurs. Trois étages défoncés sous mes pieds. Au fond, deux
arches voûtées. A l'une, des branches mortes; à l'autre, deux jolis
rameaux de lierre qui se balancent gracieusement. J'y vais. Voûtes
construites sur la basalte même du mont qui reparaît à vif. Traces de
fumée. Dans l'autre grand compartiment où je suis entré tout d'abord
et qui a dû être la cour, près de la tour ronde, plâtrage blanc sur le
mur avec un reste de peinture et ces deux chiffres tracés en rouge:
23--18--(_sic_.) [Illustration]--Je fais le tour extérieur du château
par le fossé.--Escalade assez pénible.--L'herbe glisse.--Il faut
ramper de broussaille en broussaille au-dessus d'un précipice assez
profond. Toujours pas d'entrée ni de trace de porte murée au bas de la
grande tour. Reste de peintures sur les mâchicoulis. Le vent tourne
les feuillets de mon livre et me gêne pour écrire.--Je vais rentrer
dans la ruine.--J'y suis.--J'écris sur une petite console de velours
vert que me prête le vieux mur.
J'ai oublié de vous dire que cette énorme ruine s'appelle _la Souris_
(die Mause). Voici pourquoi.
Au douzième siècle, il n'y avait là qu'un petit burg toujours guetté
et fort souvent molesté par un gros château fort situé une demi-lieue
plus loin qu'on appelait _le Chat_ (die Katz), par abréviation du nom
de son seigneur, Katzenellenbogen. Kuno de Falkenstein, à qui le
chétif burg de Velmich échut en héritage, le fit raser, et construisit
à la même place un château beaucoup plus grand que le château voisin,
en déclarant que _désormais ce serait la Souris qui mangerait le
Chat_.
Il avait raison. _Die Mause_, en effet, quoique tombée aujourd'hui,
est encore une sinistre et redoutable commère sortie jadis armée et
vivante, avec ses hanches de lave et de basalte, des entrailles mêmes
de ce volcan éteint qui la porte, ce semble, avec orgueil. Je ne pense
pas que personne ait jamais été tenté de railler cette montagne qui a
enfanté cette souris.
Je suis resté dans la masure jusqu'au coucher du soleil, qui est aussi
une heure de spectres et de fantômes. Ami, il me semblait que j'étais
redevenu un joyeux écolier; j'errais et je grimpais partout, je
dérangeais les grosses pierres, je mangeais des mûres sauvages, je
tâchais d'irriter, pour les faire sortir de leur ombre, les habitants
surnaturels; et, comme j'écrasais des épaisseurs d'herbes en marchant
au hasard, je sentais monter vaguement jusqu'à moi cette odeur âcre
des plantes des ruines que j'ai tant aimée dans mon enfance.
Après tout, il est certain qu'avec sa mauvaise renommée de puits plein
d'âmes et de squelettes cette impénétrable tour sans portes ni
fenêtres est d'un aspect lugubre et singulier.
Cependant le soleil était descendu derrière la montagne et j'allais
faire comme lui, quand quelque chose d'étrange a tout à coup remué
près de moi. Je me suis penché. Un grand lézard d'une forme
extraordinaire, d'environ neuf pouces de long, à gros ventre, à queue
courte, à tête plate et triangulaire comme une vipère, noir comme
l'encre et traversé de la tête à la queue par deux raies d'un jaune
d'or, posait ses quatre pattes noires à coudes saillants sur les
herbes humides et rampait lentement vers une crevasse basse du vieux
mur. C'était l'habitant mystérieux et solitaire de cette ruine, la
bête-génie, l'animal à la fois réel et fabuleux,--une salamandre,--qui
me regardait avec douceur en rentrant dans son trou.
LETTRE XVI
A TRAVERS CHAMPS.
Il arrive au voyageur des choses effrayantes et
surnaturelles.--Grimace que fait le géant.--Où l'on voit que
les âmes ne dédaignent pas le bon vin.--Férocité des lois de
Nassau.--Le voyageur ne sait plus où il est.--Il s'assied
n'importe où, avec une montagne sur la tête et un nuage sous
les pieds.--Il voit la grande chauve-souris invisible.--Quatre
lignes que ne comprendront pas ceux qui ne connaissent point
Albert Durer.--Un trou se fait sous ses pieds.--Ce qu'il y
voit.
Saint-Goar, août.
Je ne pouvais m'arracher de cette ruine. Plusieurs fois j'ai commencé
à descendre, puis je suis remonté.
La nature, comme une mère souriante, se prête à tous nos rêves et à
tous nos caprices. Comme j'allais enfin décidément quitter la Souris,
l'idée m'est venue, et j'avoue que je l'ai exécutée, d'appliquer mon
oreille contre le soubassement de la grosse tour afin de pouvoir me
dire consciencieusement à moi-même que si je n'y étais pas entré
j'avais du moins écouté au mur. J'espérais un bruit quelconque, sans
me flatter pourtant que la cloche de Winfried daignât se réveiller
pour moi. En ce moment-là, ô prodige! j'ai entendu, mais entendu de
mes propres oreilles, ce qui s'appelle entendu, un vague frémissement
métallique, le son faible et à peine distinct d'une cloche, qui
montait jusqu'à moi à travers le crépuscule et semblait en effet
sortir de dessous la tour. Je confesse qu'à ce bruit si étrange
les vers d'Hamlet à Horatio ont subitement reparu dans ma mémoire,
comme s'ils y étaient écrits en caractères lumineux; j'ai même cru
un moment qu'ils éclairaient mon esprit. Mais je suis bien vite
retombé dans le monde réel.--C'était l'angelus de quelque village
perdu au loin dans les plis des vallées que le vent m'apportait
complaisamment.--N'importe. Il ne tient qu'à moi de croire et de dire
que j'ai entendu tinter et palpiter sous la montagne la mystérieuse
cloche d'argent de Velmich.
Comme je sortais du fossé septentrional, qui s'est changé en un ravin
très-épineux, le mont voisin, le tombeau du géant, s'est brusquement
présenté à moi. Du point où j'étais, le rocher dessine à la base de la
montagne, tout près du Rhin, le profil colossal d'une tête renversée
en arrière, la bouche béante. On dirait que le géant qui, selon les
légendes, gît là sur le ventre étouffé sous le poids du mont, était
parvenu à soulever un peu l'effroyable masse et que déjà sa tête
sortait d'entre les rochers, mais qu'à ce moment-là quelque Apollon ou
quelque saint Michel a mis le pied sur la montagne, de sorte que le
monstre écrasé a expiré dans cette posture en poussant un grand cri.
Le cri s'est perdu dans les ténèbres de quarante siècles, la bouche
est demeurée ouverte.
Du reste, je dois déclarer que ni le géant, ni la cloche d'argent, ni
le spectre de Falkenstein, n'empêchent les vignes et les échalas de
monter de terrasse en terrasse fort près de la Souris. Tant pis pour
les fantômes qui se logent dans les pays vignobles! on leur fera du
vin à leur porte, et les vrilles de la vigne s'accrocheront gaiement
à leur masure. A moins pourtant que ce coteau de Velmich ne soit
cultivé par les esprits eux-mêmes, et qu'il ne faille appliquer à ces
fantastiques vignerons cette phrase que je lisais hier dans je ne sais
quel guide tudesque des bords du Rhin: «Derrière la montagne de
Johannisberg se trouve le village du même nom _avec près de sept cents
âmes qui récoltent un très-bon vin_.»
Il faut d'ailleurs que le passant même le plus altéré se garde de
toucher à ce raisin, ensorcelé ou non. A Velmich, on est dans le duché
de M. de Nassau, et les lois de Nassau sont féroces à l'endroit des
délits champêtres. Tout délinquant saisi est tenu d'acquitter une
amende égale à la somme des dommages causés par tous les délits
antérieurs dont les coupables ont échappé. Dernièrement un touriste
anglais a cueilli et mangé dans un champ une prune qu'il a payée
cinquante florins.
Je voulais aller chercher gîte à Saint-Goar, qui est sur la rive
gauche, à une demi-lieue plus haut que Velmich. Un batelier du village
m'a fait passer le Rhin et m'a déposé poliment chez le roi de Prusse,
car la rive gauche est au roi de Prusse. Puis, en me quittant, ce
brave homme m'a donné dans une langue composite, moitié en allemand,
moitié en gaulois, des renseignements sur mon chemin que j'ai sans
doute mal compris; car, au lieu de suivre la route qui côtoie le
fleuve, j'ai pris par la montagne, croyant abréger, et je me suis
quelque peu égaré.
Cependant, comme je traversais, broyant le chaume fraîchement coupé,
de hautes plaines rousses où les grands vents se déploient le soir, un
ravin s'est tout à coup présenté à ma gauche. J'y suis entré, et après
quelques instants d'une descente très-âpre le long d'un sentier qui
semble par moments un escalier fait avec de larges ardoises, je
revoyais le Rhin.
Je me suis assis là; j'étais las.
Le jour n'avait pas encore complétement disparu. Il faisait nuit noire
pour le ravin où j'étais et pour les vallées de la rive gauche
adossées à de grosses collines d'ébène; mais une inexprimable lueur
rose, reflet du couchant de pourpre, flottait sur les montagnes de
l'autre côté du Rhin et sur les vagues silhouettes de ruines qui
m'apparaissaient de toutes parts. Sous mes yeux, dans un abîme, le
Rhin, dont le murmure arrivait jusqu'à moi, se dérobait sous une large
brume blanchâtre d'où sortait à mes pieds même la haute aiguille d'un
clocher gothique à demi submergé dans le brouillard. Il y avait sans
doute là une ville, cachée par cette nappe de vapeurs. Je voyais à ma
droite, à quelques toises plus bas que moi, le plafond couvert d'herbe
d'une grosse tour grise démantelée et se tenant encore fièrement sur
la pente de la montagne, sans créneaux, sans mâchicoulis et sans
escaliers. Sur ce plafond, dans un pan de mur resté debout, il y avait
une porte toute grande ouverte, car elle n'avait plus de battants, et
sous laquelle aucun pied humain ne pouvait plus marcher. J'entendais
au-dessus de ma tête cheminer et parler dans la montagne des passants
inconnus dont je voyais les ombres remuer dans les ténèbres.--La lueur
rose s'était évanouie.
Je suis resté longtemps assis là sur une pierre, me reposant en
songeant, regardant en silence passer cette heure sombre où le crêpe
des fumées et des vapeurs efface lentement le paysage, et où le
contour des objets prend une forme fantasque et lugubre. Quelques
étoiles rattachaient et semblaient clouer au zénith le suaire noir de
la nuit étendu sur une moitié du ciel et le blanc linceul du
crépuscule déployé sinistrement sur l'autre.
Peu à peu le bruit de pas et de voix a cessé dans le ravin, le vent
est tombé, et avec lui s'est éteint ce doux frémissement de l'herbe
qui soutient la conversation avec le passant fatigué et lui tient
compagnie. Aucun bruit ne venait de la ville invisible; le Rhin
lui-même semblait s'être assoupi; une nuée livide et blafarde avait
envahi l'immense espace du couchant au levant; les étoiles s'étaient
voilées l'une après l'autre, et je n'avais plus au-dessus de moi qu'un
de ces ciels de plomb où plane, visible pour le poëte, cette grande
chauve-souris qui porte écrit dans son ventre ouvert _melancholia_.
Tout à coup une brise a soufflé, la brume s'est déchirée, l'église
s'est dégagée, un sombre bloc de maisons, piqué de mille vitres
allumées, est apparu au fond du précipice par le trou qui s'est fait
dans le brouillard. C'était Saint-Goar.
LETTRE XVII
SAINT-GOAR.