L'imagination de l'homme, pas plus que la nature, n'accepte le vide.

Où se tait le bruit humain la nature fait jaser les nids d'oiseaux,

chuchoter les feuilles d'arbres et murmurer les mille voix de la

solitude. Où cesse la certitude historique l'imagination fait vivre

l'ombre, le rêve et l'apparence. Les fables végètent, croissent,

s'entremêlent et fleurissent dans les lacunes de l'histoire écroulée,

comme les aubépines et les gentianes dans les crevasses d'un palais en

ruine.

La civilisation est comme le soleil, elle a ses nuits et ses jours,

ses plénitudes et ses éclipses; elle disparaît et reparaît.

Dès qu'une aube de civilisation renaissante commença à poindre sur le

Taunus, il y eut sur les bords du Rhin un adorable gazouillement de

légendes et de fabliaux; dans toutes les parties éclairées par ce

rayon lointain, mille figures surnaturelles et charmantes

resplendirent tout à coup, tandis que dans les parties sombres les

formes hideuses et d'effrayants fantômes s'agitaient. Alors, pendant

que se bâtissaient, avec de belles basaltes neuves, à côté des

décombres romains, aujourd'hui effacés, les châteaux saxons et

gothiques, aujourd'hui démantelés, toute une population d'êtres

imaginaires, en communication directe avec les belles filles et les

beaux chevaliers, se répandit dans le Rhingau: les oréades, qui

prirent les bois; les ondins, qui prirent les eaux; les gnomes, qui

prirent le dedans de la terre; l'esprit des rochers; le frappeur; le

chasseur noir, traversant les halliers monté sur un grand cerf à seize

andouillers; la pucelle du marais noir; les six pucelles du marais

rouge; Wodan, le dieu à dix mains; les douze hommes noirs; l'étourneau

qui proposait des énigmes; le corbeau qui croassait sa chanson; la pie

qui racontait l'histoire de sa grand'mère; les marmousets du

Zeitelmoos; Everard le Barbu, qui conseillait les princes égarés à la

chasse; Sigefroi le Cornu, qui assommait les dragons dans les antres.

Le diable posa sa pierre à Teufelstein et son échelle à Teufelsleiter;

il osa même aller prêcher publiquement à Gernsbach près de la forêt

Noire; mais heureusement Dieu dressa de l'autre côté du fleuve, en

face de la Chaire-du-Diable, la Chaire-de-l'Ange. Pendant que les

Sept-Montagnes, ce vaste cratère éteint, se remplissaient de monstres,

d'hydres et de spectres gigantesques, à l'autre extrémité de la

chaîne, à l'entrée du Rhingau, l'âpre vent de la Wisper apportait

jusqu'à Bingen des nuées de vieilles fées petites comme des

sauterelles. La mythologie se greffa dans ces vallées sur la légende

des saints et y produisit des résultats étranges, bizarres fleurs de

l'imagination humaine. Le Drachenfels eut, sous d'autres noms, sa

Tarasque et sa Sainte-Marthe; la double fable d'Echo et d'Hylas

s'installa dans le redoutable Rocher de Lurley; la pucelle-serpent

rampa dans les souterrains d'Augst; Hatto, le mauvais évêque, fut

mangé dans sa tour par ses sujets changés en rats; les sept sœurs

moqueuses de Schœnberg furent métamorphosées en rochers, et le Rhin

eut ses _demoiselles_ comme la Meuse avait ses _dames_. Le démon Urian

passa le Rhin à Dusseldorf, ayant sur son dos, ployée en deux comme un

sac de meunier, la grosse dune qu'il avait prise au bord de la mer, à

Leyde, pour engloutir Aix-la-Chapelle, et que, épuisé de fatigue et

trompé par une vieille femme, il laissa tomber stupidement aux portes

de la ville impériale où cette dune est aujourd'hui le Lousberg. A

cette époque, plongée pour nous dans une pénombre où des lueurs

magiques étincellent çà et là, ce ne sont dans ces bois, dans ces

rochers, dans ces vallons, qu'apparitions, visions, prodigieuses

rencontres, chasses diaboliques, châteaux infernaux, bruits de harpes

dans les taillis, chansons mélodieuses chantées par des chanteuses

invisibles, affreux éclats de rire poussés par des passants

mystérieux. Des héros humains, presque aussi fantastiques que les

personnages surnaturels, Cunon de Sayn, Sibo de Lorch, la _forte

épée_, Griso le païen, Attich, duc d'Alsace, Thassilo, duc de Bavière,

Anthyse, duc des Francs, Samo, roi des Vendes, errent effarés dans ces

futaies vertigineuses, cherchant et pleurant leurs belles, longues et

sveltes princesses blanches couronnées de noms charmants, Gela,

Garlinde, Liba, Williswinde, Schonetta. Tous ces aventuriers, à demi

enfoncés dans l'impossible et tenant à peine par le talon à la vie

réelle, vont et viennent dans les légendes, perdus vers le soir dans

les forêts inextricables, cassant les ronces et les épines, comme le

_Chevalier de la mort_ d'Albert Durer, sous le pas de leur lourd

cheval, suivis de leur lévrier efflanqué, regardés entre deux branches

par des larves, et accostant dans l'ombre tantôt quelque noir

charbonnier assis près d'un feu, qui est Satan entassant dans un

chaudron les âmes des trépassés; tantôt des nymphes toutes nues qui

leur offrent des cassettes pleines de pierreries; tantôt de petits

hommes vieux, lesquels leur rendent leur sœur, leur fille ou leur

fiancée, qu'ils ont retrouvée sur une montagne endormie dans un lit de

mousse, au fond d'un beau pavillon tapissé de coraux, de coquilles et

de cristaux; tantôt quelque puissant nain _qui_, disent les vieux

poëmes, _tient parole de géant_.

Parmi ces héros chimériques surgissent de temps en temps des figures

de chair et d'os: d'abord et surtout Charlemagne et Roland;

Charlemagne à tous les âges, enfant, jeune homme, vieillard;

Charlemagne que la légende fait naître chez un meunier dans la forêt

Noire; Roland, qu'elle fait mourir, non à Roncevaux des coups de toute

une armée, mais d'amour sur le Rhin, devant le couvent de

Nonnenswerth; plus tard, l'empereur Othon, Frédéric Barberousse et

Adolphe de Nassau. Ces hommes historiques mêlés dans les contes aux

personnages merveilleux; c'est la tradition des faits réels qui

persiste sous l'encombrement des rêveries et des imaginations, c'est

l'histoire qui se fait vaguement jour à travers les fables, c'est la

ruine qui reparaît çà et là sous les fleurs.

Cependant les ombres se dissipent, les contes s'effacent, le jour se

fait, la civilisation se reforme et l'histoire reprend figure avec

elle.

Voici que quatre hommes venus de quatre côtés différents se réunissent

de temps en temps près d'une pierre qui est au bord du Rhin, sur la

rive gauche, à quelques pas d'une allée d'arbres, entre Rhens et

Kapellen. Ces quatre hommes s'asseyent sur cette pierre, et là ils

font et défont les empereurs d'Allemagne. Ces hommes sont les quatre

électeurs du Rhin; cette pierre, c'est le siége royal, Kœnigsthül.

Le lieu qu'ils ont choisi, à peu près au milieu de la vallée du

Rhens, qui est à l'électeur de Cologne, regarde à la fois, à l'ouest,

sur la rive gauche, Kapellen, qui est à l'électeur de Trèves; et au

nord, sur la rive droite, d'un côté Oberlahnstein, qui est à

l'électeur de Mayence, et de l'autre Braubach, qui est à l'électeur

palatin. En une heure chaque électeur peut se rendre à Rhens de chez

lui.

De leur côté, tous les ans, le second jour de la Pentecôte, les

notables de Coblentz et de Rhens se réunissent au même lieu sous

prétexte de fête, et confèrent entre eux de certaines choses obscures;

commencement de commune et de bourgeoisie faisant sourdement son trou

dans les fondations du formidable édifice germanique déjà tout

construit; vivace et éternelle conspiration des petits contre les

grands germant audacieusement près du Kœnigsthül, à l'ombre même de

ce trône de pierre de la féodalité.

Presque au même endroit, dans le château électoral de Stolzenfels, qui

domine la petite ville de Kapellen, aujourd'hui ruine magnifique,

Werner, archevêque de Cologne, loge et entretient de 1380 à 1418 des

alchimistes qui ne font pas d'or, mais qui trouvent en cheminant vers

la pierre philosophale plusieurs des grandes lois de la chimie. Ainsi,

dans un espace de temps assez court, le même point du Rhin, le lieu à

peine remarqué aujourd'hui qui fait face à l'embouchure de la Lahn,

voit naître pour l'Allemagne l'empire, la démocratie et la science.

Désormais le Rhin a pris un aspect tout ensemble militaire et

religieux. Les abbayes et les couvents se multiplient; les églises à

mi-côte rattachent aux donjons de la montagne les villages du bord du

fleuve, image frappante et renouvelée à chaque tournant du Rhin, de la

façon dont le prêtre doit être situé dans la société humaine. Les

princes ecclésiastiques multiplient les édifices dans le Rhingau,

comme avaient fait mille ans auparavant les préfets de Rome.

L'archevêque Baudouin de Trèves bâtit l'église d'Oberwesel;

l'archevêque Henri de Wittingen construit le pont de Coblentz sur la

Moselle; l'archevêque Walram de Juliers sanctifie par une croix de

pierre magnifiquement sculptée les ruines romaines et le piton

volcanique de Godersberg, ruines et colline quelque peu suspectes de

magie. Le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel se mêlent dans ces

princes comme dans le pape. De là une juridiction double qui prend

l'âme et le corps et ne s'arrête pas, comme dans les états purement

séculiers, devant le bénéfice de clergie. Jean de Barnich, chapelain

de Saint-Goar, empoisonne avec le vin de la communion sa dame, la

comtesse de Katzenellenbogen; l'électeur de Cologne, comme son évêque,

l'excommunie, et, comme son prince, le fait brûler vif.

De son côté, l'électeur palatin sent le besoin de protester

perpétuellement contre les empiétements possibles des trois

archevêques de Cologne, de Trèves et de Mayence; et les comtesses

palatines vont faire leurs couches, en signe de souveraineté, dans la

Pfalz, tour bâtie devant Caub, au milieu même du Rhin.

En même temps, au milieu de ces développements simultanés ou

successifs des princes-électeurs, les ordres de chevalerie prennent

position sur le Rhin. L'ordre teutonique s'installe à Mayence, en vue

du Taunus, tandis que, près de Trèves, en vue des Sept-Montagnes, les

chevaliers de Rhodes s'établissent à Martinshof. De Mayence l'ordre

teutonique se ramifie jusqu'à Coblentz, où une de ses commanderies

prend pied. Les Templiers, déjà maîtres de Courgenay et de Porentruy

dans l'évêché de Bâle, avaient Boppart et Saint-Goar au bord du Rhin,

et Trarbach entre le Rhin et la Moselle. C'est ce même Trarbach, le

pays des vins exquis, le Thronus-Bacchi des Romains, qui appartint

plus tard à ce Pierre Flotte, que le pape Boniface appelait _borgne de

corps_ et _aveugle d'esprit_.

Tandis que les princes, les évêques et les chevaliers faisaient leurs

fondations, le commerce faisait ses colonies. Une foule de petites

villes marchandes germèrent, à l'imitation de Coblentz sur la Moselle

et de Mayence devant le Mein, au confluent de toutes les rivières et

de tous les torrents que versent dans le Rhin les innombrables vallées

du Hündsruck, du Hohenruck, des crêtes de Hammerstein et des

Sept-Montagnes. Bingen se posa sur la Nahe; Niederlahnstein sur la

Lahn; Engers, vis-à-vis la Sayn; Irrlich, sur la Wied; Linz, en face

de l'Aar; Rheindorf, sur les Mahrbachs; et Berghein, sur la Sieg.

Cependant, dans tous les intervalles qui séparaient les princes

ecclésiastiques et les princes féodaux, les commanderies des

chevaliers-moines et les bailliages des communes, l'esprit des temps

et la nature des lieux avaient fait croître une singulière race de

seigneurs. Du lac de Constance aux Sept-Montagnes, chaque crête du

Rhin avait son burg et son burgrave. Ces formidables barons du Rhin,

produits robustes d'une nature âpre et farouche, nichés dans les

basaltes et les bruyères, crénelés dans leur trou et servis à genoux

par leurs officiers comme l'empereur, hommes de proie tenant tout

ensemble de l'aigle et du hibou, puissants seulement autour d'eux,

mais tout-puissants autour d'eux, maîtrisaient le ravin et la vallée,

levaient des soldats, battaient les routes, imposaient des péages,

rançonnaient les marchands, qu'ils vinssent de Saint-Gall ou de

Dusseldorf, barraient le Rhin avec leur chaîne, et envoyaient

fièrement des cartels aux villes voisines quand elles se hasardaient à

leur faire affront. C'est ainsi que le burgrave d'Ockenfels provoqua

la grosse commune de Linz, et le chevalier Hausner du Hegau, la ville

impériale de Kaufbeuern. Quelquefois, dans ces étranges duels, les

villes, ne se sentant pas assez fortes, avaient peur et demandaient

secours à l'empereur; alors le burgrave éclatait de rire, et, à la

prochaine fête patronale, il allait insolemment au tournoi de la ville

monté sur l'âne de son meunier. Pendant les effroyables guerres

d'Adolphe de Nassau et de Didier d'Isembourg, plusieurs de ces

chevaliers qui avaient leurs forteresses dans le Taunus, poussèrent

l'audace jusqu'à aller piller un des faubourgs de Mayence sous les

yeux mêmes des deux prétendants qui se disputaient la ville. C'était

leur façon d'être neutres. Le burgrave n'était ni pour Isembourg

ni pour Nassau; il était pour le burgrave. Ce n'est que sous

Maximilien, quand le grand capitaine du Saint-Empire, George de

Frundsberg, eut détruit le dernier des burgs, Hohenkraehen, qu'expira

cette redoutable espèce de gentilshommes sauvages qui commence au

dixième siècle par les burgraves-héros et qui finit au seizième par

les burgraves-brigands.

Mais les choses invisibles dont les résultats ne prennent corps

qu'après beaucoup d'années s'accomplissaient aussi sur le Rhin. En

même temps que le commerce, et sur les mêmes bateaux, pour ainsi dire,

l'esprit d'hérésie, d'examen et de liberté montait et descendait ce

grand fleuve sur lequel il semble que toute la pensée de l'humanité

dût passer. On pourrait dire que l'âme de Tanquelin, qui au douzième

siècle prêchait contre le pape devant la cathédrale d'Anvers, escorté

de trois mille sectaires armés, avec la pompe et l'équipage d'un roi,

remonta le Rhin après sa mort et alla inspirer Jean Huss dans sa

maison de Constance, puis des Alpes redescendit le Rhône et fit surgir

Doucet dans le comtat d'Avignon. Jean Huss fut brûlé, Doucet fut

écartelé. L'heure de Luther n'avait pas encore sonné. Dans les voies

de la Providence, il y a des hommes pour les fruits verts et d'autres

hommes pour les fruits mûrs.

Cependant le seizième siècle approchait. Le Rhin avait vu naître au

quatorzième siècle, non loin de lui, à Nuremberg, l'artillerie; et au

quinzième, sur sa rive même, à Strasbourg, l'imprimerie. En 1400,

Cologne avait fondu la fameuse coulevrine de quatorze pieds de long.

En 1472, Vindelin de Spire avait imprimé sa Bible. Un nouveau monde

allait surgir, et, chose remarquable et digne qu'on y insiste, c'est

sur les bords du Rhin que venaient de trouver et de prendre une

nouvelle forme ces deux mystérieux outils avec lesquels Dieu travaille

sans cesse à la civilisation de l'homme, la catapulte et le livre, la

guerre et la pensée.

Le Rhin, dans les destinées de l'Europe, a une sorte de signification

providentielle. C'est le grand fossé transversal qui sépare le Sud du

Nord. La Providence en a fait le fleuve-frontière; les forteresses en

ont fait le fleuve-muraille. Le Rhin a vu la figure et a reflété

l'ombre de presque tous les grands hommes de guerre qui, depuis trente

siècles, ont labouré le vieux continent avec ce soc qu'on appelle

l'épée. César a traversé le Rhin en montant du midi; Attila a traversé

le Rhin en descendant du septentrion. Clovis y a gagné la bataille de

Tolbiac. Charlemagne et Bonaparte y ont régné. L'empereur

Frédéric-Barberousse, l'empereur Rodolphe de Hapsbourg et le palatin

Frédéric Ier y ont été grands, victorieux et formidables.

Gustave-Adolphe y a commandé ses armées du haut de la guérite de Caub.

Louis XIV a vu le Rhin. _Enghien et Condé l'ont passé._ Hélas! Turenne

aussi. Drusus y a sa pierre à Mayence comme Marceau à Coblentz et

Hoche à Andernach. Pour l'œil du penseur qui voit vivre l'histoire,

deux grands aigles planent perpétuellement sur le Rhin, l'aigle des

légions romaines et l'aigle des régiments français.

Ce noble Rhin, que les Romains nommaient _Rhenus superbus_, tantôt

porte les ponts de bateaux hérissés de lances, de pertuisanes ou de

baïonnettes qui versent sur l'Allemagne les armées d'Italie,

d'Espagne et de France, ou reversent sur l'ancien monde romain,

toujours géographiquement adhérent, les anciennes hordes barbares,

toujours les mêmes aussi; tantôt charrie pacifiquement les sapins de

la Murg et de Saint-Gall, les porphyres et les serpentines de Bâle, la

potasse de Bingen, le sel de Karlshall, les cuirs de Stromberg, le

vif-argent de Lansberg, les vins de Johannisberg et de Bacharach, les

ardoises de Caub, les saumons d'Oberwesel, les cerises de Salzig, le

charbon de bois de Boppart, la vaisselle de fer-blanc de Coblentz, la

verrerie de la Moselle, les fers forgés de Bendorf, les tufs et les

meules d'Andernach, les tôles de Neuwied, les eaux minérales

d'Antoniustein, les draps et les poteries de Wallendar, les vins

rouges de l'Aar, le cuivre et le plomb de Linz, la pierre de taille de

Kœnigswinter, les laines et les soieries de Cologne; et il accomplit

majestueusement à travers l'Europe, selon la volonté de Dieu, sa

double fonction de fleuve de la guerre et de fleuve de la paix, ayant

sans interruption sur la double rangée de collines qui encaisse la

plus notable partie de son cours, d'un côté des chênes, de l'autre des

vignes, c'est-à-dire d'un côté le nord, de l'autre le midi; d'un côté

la force, de l'autre la joie.

Pour Homère, le Rhin n'existait pas. C'était un des fleuves probables,

mais inconnus, de ce sombre pays des Cimmériens, sur lesquels il pleut

sans cesse et qui ne voient jamais le soleil. Pour Virgile, ce n'était

pas le fleuve inconnu, mais le fleuve glacé. _Frigora Rheni._ Pour

Shakspeare, c'est le _beau Rhin_: «_Beautiful Rhine._» Pour nous,

jusqu'au jour où le Rhin sera la question de l'Europe, c'est

l'excursion pittoresque à la mode, la promenade des désœuvrés d'Ems,

de Bade et de Spa.

Pétrarque est venu à Aix-la-Chapelle, mais je ne crois pas qu'il ait

parlé du Rhin.

La géographie donne, avec cette volonté inflexible des pentes, des

bassins et des versants que tous les congrès du monde ne peuvent

contrarier longtemps, la géographie donne la rive gauche du Rhin à la

France. La divine Providence lui a donné trois fois les deux rives.

Sous Pépin le Bref, sous Charlemagne et sous Napoléon.

L'empire de Pépin le Bref était à cheval sur le Rhin. Il comprenait la

France proprement dite, moins l'Aquitaine et la Gascogne, et

l'Allemagne proprement dite, jusqu'au pays des Bavarois exclusivement.

L'empire de Charlemagne était deux fois plus grand que ne l'a été

l'empire de Napoléon.

Il est vrai, et ceci est considérable, que Napoléon avait trois

empires, ou, pour mieux dire, était empereur de trois façons:

immédiatement et directement, de l'empire français; médiatement et par

ses frères, de l'Espagne, de l'Italie, de la Westphalie et de la

Hollande, royaumes dont il avait fait les contre-forts de l'empire

central; moralement et par droit de suprématie, de l'Europe, qui

n'était plus que la base, de jour en jour plus envahie, de son

prodigieux édifice.

Compris de cette manière, l'empire de Napoléon égalait au moins celui

de Charlemagne.

Charlemagne, dont l'empire avait le même centre et le même mode de

génération que l'empire de Napoléon, prit et aggloméra autour de

l'héritage de Pépin le Bref la Saxe jusqu'à l'Elbe, la Germanie

jusqu'à la Saal, l'Esclavonie jusqu'au Danube, la Dalmatie jusqu'aux

bouches du Cattaro, l'Italie jusqu'à Gaëte, l'Espagne jusqu'à l'Ebre.

Il ne s'arrêta en Italie qu'aux limites des Bénéventins et des Grecs,

et en Espagne qu'aux frontières des Sarrasins.

Quand cette immense formation se décomposa pour la première fois, en

843, Louis le Débonnaire étant mort et ayant déjà laissé reprendre aux

Sarrasins leur part, c'est-à-dire toute la tranche de l'Espagne

comprise entre l'Ebre et le Llobregat, des trois morceaux en lesquels

l'empire se brisa il y eut de quoi faire un empereur, Lothaire, qui

eut l'Italie et un grand fragment triangulaire de la Gaule; et deux

rois, Louis, qui eut la Germanie, et Charles, qui eut la France. Puis,

en 855, quand le premier des trois lambeaux se divisa à son tour, de

ces morceaux d'un morceau de l'empire de Charlemagne on put encore

faire un empereur, Louis, avec l'Italie; un roi, Charles, avec la

Provence et la Bourgogne; et un autre roi, Lothaire, avec l'Austrasie,

qui s'appela dès lors Lotharingie, puis Lorraine. Quand vint le moment

où le deuxième lot, le royaume de Louis le Germanique, se déchira, le

plus gros débris forma l'empire d'Allemagne, et dans les petits

fragments s'installa l'innombrable fourmilière des comtés, des duchés,

des principautés et des villes libres, protégée par les margraviats,

gardiens des frontières. Enfin, quand le troisième morceau, l'Etat de

Charles le Chauve, plia et se rompit sous le poids des ans et des

princes, cette dernière ruine suffit pour la formation d'un roi, le

roi de France; de cinq ducs souverains, les ducs de Bourgogne, de

Normandie, de Bretagne, d'Aquitaine et de Gascogne; et de trois

comtes-princes, le comte de Champagne, le comte de Toulouse et le

comte de Flandre.

Ces empereurs-là sont des Titans. Ils tiennent un moment l'univers

dans leurs mains, puis la mort leur écarte les doigts, et tout tombe.

On peut dire que la rive droite du Rhin appartint à Napoléon comme à

Charlemagne.

Bonaparte ne rêva pas un duché du Rhin, comme l'avaient fait quelques

politiques médiocres dans la longue lutte de la maison de France

contre la maison d'Autriche. Il savait qu'un royaume longitudinal qui

n'est pas insulaire est impossible; il plie et se coupe en deux au

premier choc violent. Il ne faut pas qu'une principauté affecte

l'ordre simple; l'ordre profond est nécessaire aux Etats pour se

maintenir et résister. A quelques mutilations et à quelques

agglomérations près, l'empereur prit la confédération du Rhin telle

que la géographie et l'histoire l'avaient faite, et se contenta de la

systématiser. Il faut que la confédération du Rhin fasse front et

obstacle au Nord ou au Midi. Elle était posée contre la France,

l'empereur la retourna. Sa politique était une main qui plaçait et

déplaçait les empires avec la force d'un géant et la sagacité d'un

joueur d'échecs. En grandissant les princes du Rhin, l'empereur

comprit qu'il accroissait la couronne de France et qu'il diminuait la

couronne d'Allemagne. En effet, ces électeurs devenus rois, ces

margraves et ces landgraves devenus grands-ducs, gagnaient en

escarpements du côté de l'Autriche et de la Russie ce qu'ils perdaient

du côté de la France, grands par devant, petits par derrière, rois

pour les empereurs du Nord, préfets pour Napoléon.

Ainsi, pour le Rhin, quatre phases bien distinctes, quatre

physionomies bien tranchées. Première phase: l'époque antédiluvienne

et peut-être préadamite, les volcans; deuxième phase: l'époque

historique ancienne, luttes de la Germanie et de Rome, où rayonne

César; troisième phase: l'époque merveilleuse où surgit Charlemagne;

quatrième phase: l'époque historique moderne, luttes de l'Allemagne et

de la France, que domine Napoléon. Car, quoi que fasse l'écrivain pour

éviter la monotonie de ces grandes gloires, quand on traverse

l'histoire européenne d'un bout à l'autre, César, Charlemagne et

Napoléon sont les trois énormes bornes militaires, ou plutôt

millénaires, qu'on retrouve toujours sur son chemin.

Et maintenant, pour terminer par une dernière observation, le Rhin,

fleuve providentiel, semble être aussi un fleuve symbolique. Dans sa

pente, dans son cours, dans les milieux qu'il traverse, il est, pour

ainsi dire, l'image de la civilisation, qu'il a déjà tant servie et

qu'il servira tant encore. Il descend de Constance à Rotterdam, du

pays des aigles à la ville des harengs, de la cité des papes, des

conciles et des empereurs au comptoir des marchands et des bourgeois,

des Alpes à l'Océan, comme l'humanité elle-même est descendue des

idées hautes, immuables, inaccessibles, sereines, resplendissantes,

aux idées larges, mobiles, orageuses, sombres, utiles, navigables,

dangereuses, insondables, qui se chargent de tout, qui portent tout,

qui fécondent tout, qui engloutissent tout; de la théocratie à la

démocratie, d'une grande chose à une autre grande chose.

LETTRE XV

LA SOURIS.

Le Rhin, Tome I · 第 12 / 14 段