de M. de Nassau.--Hymne aux marmots teutons.--Il faut que M. de
Nassau ait bien besoin de quatre florins.--_Die Katz._--Bôhdan
Chimelnicki.--Trois pages sur le chat. Un mot sur le
chien.--L'auteur cherche à faire du tort à un
écho.--Lurley.--Où le lecteur apprend ce que c'était qu'une
galère de Malte.--Chose que les habitants dédaignent et que
doivent rechercher les voyageurs.--La Vallée-Suisse.--Figures
de Rome, de la Grèce et de l'Inde qui apparaissent à l'auteur
dans ce pays des barbares.--Le Reichenberg.--Histoire de la
petite fée grosse comme une sauterelle et du géant qui croit
avoir sur son dos un nid de diables.--Pourquoi on est forcé
d'apporter son rasoir à Bacharach.--Le Rheinfels.--Ici l'auteur
explique pour qui les bombes et les boulets ont des façons
polies et courtoises.--Considérations philosophiques sur le
mille prussien, l'heure de marche turque et la legua
d'Espagne.--Oberwesel.--Les sept filles changées en
rochers.--Le voyageur rencontre et décrit en entomologiste
profond la plus grande des araignées d'eau.--Souper allemand
compliqué d'un hussard français.
Saint-Goar, août.
On peut passer à Saint-Goar une semaine fort bien employée. Il
faut avoir soin de prendre des croisées sur le Rhin dans le
très-confortable gasthaus sur Lilie. Là on est entre le Chat et la
Souris. A sa gauche, on a la Souris à demi voilée au fond de l'horizon
par les brumes du Rhin; à sa droite et devant soi, le Chat, robuste
donjon enveloppé de tourelles, lequel, au haut de sa colline,
occupe le sommet d'un triangle dont le pittoresque village de
Saint-Goarshausen, qui en fait la base au bord du Rhin, marque les
deux angles avec ses deux vieilles tours, l'une carrée, l'autre
ronde.--Les deux châteaux ennemis se guettent et semblent se jeter des
coups d'œil foudroyants à travers le paysage; car, lorsqu'un donjon
est en ruine, sa fenêtre défoncée regarde encore, mais avec ce regard
hideux d'un œil crevé.
En face, sur la rive droite, et comme prêt à mettre le holà entre les
deux adversaires, veille le spectre colossal du château-palais des
landgraves de Hesse, le Rheinfels.
A Saint-Goar le Rhin n'est plus un fleuve; c'est un lac, un vrai lac
du Jura fermé de toutes parts, avec son encaissement sombre, son
miroitement profond et ses bruits immenses.
Si l'on reste chez soi, on a toute la journée le spectacle du Rhin,
les radeaux, les longs bateaux à voiles, les petites barques-flèches
et les huit ou dix omnibus à vapeur qui vont et viennent, montent et
descendent, et passent à chaque instant avec le clapotement d'un gros
chien qui nage, fumants et pavoisés. Au loin, sur la rive opposée,
sous de beaux noyers qui ombragent une pelouse, on voit manœuvrer les
soldats de M. de Nassau en veste verte et en pantalon blanc, et l'on
entend le tambour tapageur d'un petit duc souverain. Tout près, sous
sa croisée, on regarde passer les femmes de Saint-Goar avec leur
bonnet bleu de ciel pareil à une tiare qui aurait été modifiée par un
coup de poing, et l'on entend rire et jaser un tas de petits enfants
qui viennent jouer avec le Rhin. Pourquoi pas? Ceux de Tréport et
d'Etretat jouent bien avec l'Océan. Au reste, les enfants du Rhin sont
charmants. Aucun d'eux n'a cette mine rogue et sévère des marmots
anglais, par exemple. Les marmots allemands ont l'air indulgent comme
de vieux curés.
Si l'on sort, on peut passer le Rhin pour six sous, prix d'un omnibus
parisien, et l'on monte au Chat. C'est dans ce manoir des barons de
Katzenellenbegen que s'est accomplie en 1471 la lugubre aventure du
chapelain Jean de Barnich. Aujourd'hui _die Katz_ est une belle ruine
dont l'usufruit est loué par le duc de Nassau à un major prussien
quatre ou cinq florins par an. Trois ou quatre visiteurs payent la
rente. J'ai feuilleté le livre où s'inscrivent les étrangers; et sur
trente pages,--un an environ,--je n'ai pas vu un seul nom français.
Force noms allemands, quelques noms anglais, deux ou trois noms
italiens, voilà tout le registre. Du reste, l'intérieur du Chat est
complétement démantelé. La salle basse de la tour où le chapelain
prépara le poison pour la comtesse sert aujourd'hui de cellier.
Quelques vignes maigres se tortillent autour de leurs échalas sur
l'emplacement même où était la salle des portraits. Dans un petit
cabinet, le seul qui ait porte et fenêtre, on a cloué au mur une
gravure qui représente Bôhdan Chmielnicki et au bas de laquelle on
lit: _Belli servilis autor_ (sic) _rebelliumque Cosaccorum et plebis
Ukraynen_. Le formidable chef zaporavien, affublé d'un costume qui
tient le milieu entre le moscovite et le turc, semble regarder de
travers, par la faute du graveur peut-être, deux ou trois portraits de
princes actuellement régnants rangés autour de lui.
Du haut du Chat, l'œil plonge sur le fameux gouffre du Rhin appelé
_la Bank_. Entre la Bank et la tour carrée de Saint-Goarshausen il n'y
a qu'un passage étroit. D'un côté le gouffre, de l'autre l'écueil. On
trouve tout sur le Rhin, même Charybde et Scylla. Pour franchir ce
détroit très-redouté, les bateaux s'attachent au côté gauche par une
assez longue corde un tronc d'arbre appelé le _chien_ (hund), et, au
moment où ils passent entre la Bank et la tour, ils jettent le tronc
d'arbre à la Bank. La Bank saisit le tronc d'arbre avec rage et
l'attire à elle. De cette façon elle maintient le radeau à distance de
la tour. Quand le danger est passé, on coupe la corde, et le gouffre
mange le chien. C'est le gâteau de ce Cerbère.
Lorsqu'on est sur la plate-forme du Chat, on demande à son cicerone:
_Où est donc la Bank?_ Il vous montre à vos pieds un petit pli dans le
Rhin. Ce pli, c'est le gouffre.
Il ne faut pas juger des gouffres sur l'apparence.
Un peu plus loin que la Bank, dans un tournant des plus sauvages,
s'enfonce et se précipite à pic dans le Rhin, avec ses mille assises
de granit qui lui donnent l'aspect d'un escalier écroulé, le fabuleux
rocher de Lurley. Il y a là un écho célèbre qui répète, dit-on, sept
fois tout ce qu'on lui dit ou tout ce qu'on lui chante.
Si je ne craignais pas d'avoir l'air d'un homme qui cherche à nuire à
la réputation des échos, j'avouerais que pour moi l'écho n'a jamais
été au delà de cinq répétitions. Il est probable que l'oréade de
Lurley, jadis courtisée par tant de princes et de comtes
mythologiques, commence à s'enrouer et à s'ennuyer. Cette pauvre
nymphe n'a plus aujourd'hui qu'un seul adorateur, lequel s'est creusé
vis-à-vis d'elle, sur l'autre bord du Rhin, deux petites chambres dans
les rochers et passe sa journée à lui jouer du cor de chasse et à lui
tirer des coups de fusil. Cet homme, qui fait travailler l'écho et qui
en vit, est un vieux et brave hussard français.
Du reste, pour un promeneur qui ne s'y attend pas, l'effet de l'écho
de Lurley est extraordinaire. Un batelet qui traverse le Rhin à cet
endroit-là avec ses deux petits avirons y fait un bruit formidable. En
fermant les yeux, on croirait entendre passer une galère de Malte avec
ses cinquante grosses rames remuées chacune par quatre forçats
enchaînés.
En descendant du Chat, avant de quitter Saint-Goarshausen, il faut
aller voir, dans une vieille rue parallèle au Rhin, une charmante
maison de la renaissance allemande, fort dédaignée de ses habitants,
bien entendu. Puis on tourne à droite, on passe un pont de torrent, et
l'on s'enfonce, au bruit des moulins à eau, dans la «Vallée-Suisse,»
superbe ravin presque alpestre formé par la haute colline de
Petersberg et par l'une des arrière-croupes du Lurley.
C'est une délicieuse promenade que la Vallée-Suisse. On va, on vient,
on visite les villages d'en haut, on plonge dans d'étroites gorges
tellement sombres et désertes, que j'ai vu dans l'une d'elles la terre
fraîchement remuée et le gazon bouleversé par la hure d'un sanglier.
Ou bien on suit le bas de la ravine, entre des rochers qui ressemblent
à des murs cyclopéens, sous les saules et les aunes. Là, seul,
englouti profondément dans un abîme de feuilles et de fleurs, on peut
errer et rêver toute la journée et écouter, comme un ami admis en
tiers dans le tête-à-tête, la causerie mystérieuse du torrent et du
sentier. Puis, si l'on se rapproche des routes à ornières, des fermes
et des moulins, tout ce qu'on rencontre semble arrangé et groupé
d'avance pour meubler le coin d'un paysage du Poussin. C'est un berger
demi-nu seul avec son troupeau dans un champ de couleur fauve, et
soufflant des mélodies bizarres dans une espèce de lituus antique.
C'est un chariot traîné par des bœufs, comme j'en voyais dans les
vignettes du Virgile Herhan que j'expliquais dans mon enfance. Entre
le joug et le front des bœufs il y a un petit coussinet de cuir
brodé de fleurs rouges et d'arabesques éclatantes. Ce sont de jeunes
filles qui passent pieds nus, coiffées comme des statues du
bas-empire. J'en ai vu une qui était charmante. Elle était assise près
d'un four à sécher les fruits qui fumait doucement; elle levait vers
le ciel ses grands yeux bleus et tristes, découpés comme deux amandes
sur son visage bruni par le soleil; son cou était chargé de
verroteries et de colliers artistement disposés pour cacher un goître
naissant. Avec cette difformité mêlée à cette beauté, on eût dit une
idole de l'Inde accroupie près de son autel.
Tout à coup on traverse une prairie, les lèvres du ravin s'écartent,
et l'on voit surgir brusquement au sommet d'une colline boisée une
admirable ruine. Ce schloss, c'est le Reichenberg. C'est là que
vivait, pendant les guerres du droit manuel du moyen âge, un des plus
redoutables entre ces chevaliers bandits qui se surnommaient eux-mêmes
_fléaux du pays_ (landschaden). La ville voisine avait beau se
lamenter, l'empereur avait beau citer le brigand blasonné à la diète
de l'empire, l'homme de fer s'enfermait dans sa maison de granit,
continuait hardiment son orgie de toute-puissance et de rapine, et
vivait, excommunié par l'Eglise, condamné par la diète, traqué par
l'empereur, jusqu'à ce que sa barbe blanche lui descendit sur le
ventre. Je suis entré dans le Reichenberg. Il n'y a plus rien, dans
cette caverne de voleurs homériques, que des scabieuses sauvages,
l'ombre déchirée des fenêtres errant sur les décombres, deux ou trois
vaches qui paissent l'herbe des ruines, un reste d'armoiries mutilées
par le marteau au-dessus de la grande porte, et çà et là, sous les
pieds du voyageur, des pierres écartées par le passage des reptiles.
J'ai aussi visité, derrière la colline du Reichenberg, quelques
masures, aujourd'hui à peine visibles, d'un village disparu qui
s'appelle le _village des Barbiers_. Voici ce que c'était que le
village des barbiers:
Le diable, qui en voulait à Frédéric Barberousse à cause de ses
nombreuses croisades, eut un jour l'idée de lui couper la barbe.
C'était là une vraie niche magistrale, fort convenable de diable à
empereur. Il arrangea donc avec une Dalila locale je ne sais quelle
trahison invraisemblable au moyen de laquelle l'empereur Barberousse,
passant à Bacharach, devait être endormi, puis rasé par un des
nombreux barbiers de la ville. Or, Barberousse, n'étant encore que duc
de Souabe, avait obligé, du temps de ses amours avec la belle Gela,
une vieille fée de la Wisper qui résolut de contrecarrer le diable. La
petite fée, grosse comme une sauterelle, alla trouver un géant
très-bête de ses amis, et le pria de lui prêter son sac. Le géant y
consentit et s'offrit même gracieusement à accompagner la fée, ce
qu'elle accepta. La petite fée se grandit probablement un peu, puis
alla à Bacharach dans la nuit même qui devait précéder le passage de
Barberousse, prit un à un tous les barbiers de la ville pendant qu'ils
dormaient profondément, et les mit dans le sac du géant. Après quoi
elle dit au géant de charger ce sac sur ses épaules et de l'emporter
bien loin, n'importe où. Le géant, qui, à cause de la nuit et de sa
bêtise, n'avait rien vu de ce qu'avait fait la vieille, lui obéit et
s'en alla à grandes enjambées par le pays endormi avec le sac sur son
dos. Cependant les barbiers de Bacharach, cognés pêle-mêle les uns
contre les autres, commencèrent à se réveiller et à grouiller dans le
sac. Le géant de s'effrayer et de doubler le pas. Comme il passait
par-dessus le Reichenberg et qu'il levait un peu la jambe à cause de
la grande tour, un des barbiers, qui avait son rasoir dans sa poche,
l'en tira et fit au sac un large trou par lequel tous les barbiers
tombèrent, un peu gâtés et meurtris, dans les broussailles en
poussant d'effroyables cris. Le géant crut avoir sur son dos un nid de
diables et se sauva à toutes jambes. Le lendemain, quand l'empereur
passa à Bacharach, il n'y avait plus un barbier dans le pays; et,
comme Belzébuth y arrivait de son côté, un corbeau railleur perché sur
la porte de la ville dit au sire diable: «Mon ami, tu as au milieu du
visage une chose très-grosse que tu ne pourrais voir dans la meilleure
glace, c'est-à-dire un pied de nez.» Depuis cette époque, il n'y a
plus de barbiers à Bacharach. Le fait certain, c'est qu'aujourd'hui
même il est impossible d'y trouver un frater tenant boutique. Quant
aux barbiers escamotés par la fée, ils s'établirent à l'endroit même
où ils étaient tombés, et y bâtirent un village qu'on nomma le
_village des barbiers_. C'est ainsi que l'empereur Frédéric Ier, dit
Barberousse, conserva sa barbe et son surnom.
Outre la Souris et le Chat, le Lurley, la Vallée-Suisse et le
Reichenberg, il y a encore près de Saint-Goar le Rheinfels, dont je
vous ai dit un mot tout à l'heure.
Toute une montagne évidée à l'intérieur avec des crêtes de ruines sur
sa tête; deux ou trois étages d'appartements et de corridors
souterrains qui paraissent avoir été creusés par des taupes
colossales; d'immenses décombres, des salles démesurées dont l'ogive a
cinquante pieds d'ouverture; sept cachots avec leurs oubliettes
pleines d'une eau croupie qui résonne, plate et morte, au choc d'une
pierre; le bruit des moulins à eau dans la petite vallée derrière le
château, et par les crevasses de la façade le Rhin avec quelque bateau
à vapeur qui, vu de cette hauteur, semble un gros poisson vert aux
yeux jaunes cheminant à fleur d'eau et dressé à porter sur son dos des
hommes et des voitures; un palais féodal des landgraves de Hesse
changé en énorme masure; des embrasures de canons et de catapultes,
qui ressemblent à ces loges de bêtes fauves des vieux cirques
romains, où l'herbe pousse; par endroits, à demi engagée dans
l'antique mur éventré, une vis de Saint-Gilles ruinée et comblée, dont
l'hélice fruste a l'air d'un monstrueux coquillage antédiluvien; les
ardoises et les basaltes non taillées qui donnent aux archivoltes des
profils de scies et de mâchoires ouvertes; de grosses douves ventrues
tombées tout d'une pièce, ou, pour mieux dire, couchées sur le flanc
comme si elles étaient fatiguées de se tenir debout; voilà le
Rheinfels. On voit cela pour deux sous.
Il semble que la terre ait tremblé sous cette ruine. Ce n'est pas un
tremblement de terre, c'est Napoléon qui y a passé. En 1807 l'empereur
a fait sauter le Rheinfels.
Chose étrange! tout a croulé, excepté les quatre murs de la chapelle.
On ne traverse pas sans une certaine émotion mélancolique ce lieu de
paix préservé seul au milieu de cette effrayante citadelle
bouleversée. Dans les embrasures des fenêtres on lit ces graves
inscriptions, deux par chaque fenêtre:--_Sanctus Franciscus de Paula
vixit 1500. Sanctus Franciscus vixit 1526.--Sanctus Dominicus
vixit..._ (effacé). _Sanctus Albertus vixit 1292.--Sanctus Norbertus,
1150. Sanctus Bernardus, 1139.--Sanctus Bruno, 1115. Sanctus
Benedictus, 1140._--Il y a encore un nom effacé; puis, après avoir
ainsi remonté les siècles chrétiens d'auréole en auréole, on arrive à
ces trois lignes majestueuses:--_Sanctus Basilius magnus, episc.
Cæsareæ Cappadoci, magister monachorum orientalium, vixit anno
372._--A côté de Basile le Grand, sous la porte même de la chapelle,
sont inscrits ces deux noms: _Sanctus Antonius magnus. Sanctus Paulus
eremita..._--Voilà tout ce que la bombe et la mine ont respecté.
Ce château formidable, qui s'est écroulé sous Napoléon, avait tremblé
devant Louis XIV. L'ancienne _Gazette de_ _France_, qui s'imprimait
au bureau de l'Adresse, dans les entresols du Louvre, annonce, à la
date du 23 janvier 1693, que «le landgrave de Hesse-Cassel prend
possession de la ville de Saint-Goar et du Rheinfels à lui cédés par
le landgrave Frédéric de Hesse, résolu d'aller finir ses jours à
Cologne.» Dans son numéro suivant, à la date du 5 février, elle fait
savoir que «cinq cents paysans travaillent avec les soldats aux
fortifications du Rheinfels.» Quinze jours après, elle proclame que
«le comte de Thingen fait tendre des chaînes et construire des
redoutes sur le Rhin.» Pourquoi ce landgrave qui s'enfuit? Pourquoi
ces cinq cents paysans qui travaillent mêlés aux soldats? Pourquoi ces
redoutes et ces chaînes tendues en hâte sur le Rhin? C'est que Louis
le Grand a froncé le sourcil. La guerre d'Allemagne va recommencer.
Aujourd'hui le Rheinfels, à la porte duquel est encore incrustée dans
le mur la couronne ducale des landgraves, sculptée en grès rouge, est
la dépendance d'une métairie. Quelques plants de vigne y végètent, et
deux ou trois chèvres y broutent. Le soir, toute la ruine, découpée
sur le ciel avec ses fenêtres à jour, est d'une masse magnifique.
En remontant le Rhin à un mille de Saint-Goar (le mille prussien,
comme la _legua_ espagnole, comme l'heure de marche turque, vaut deux
lieues de France), on aperçoit tout à coup, à l'écartement de deux
montagnes, une belle ville féodale répandue à mi-côte jusqu'au bord du
Rhin, avec d'anciennes rues comme nous n'en voyons à Paris que dans
les décors de l'Opéra, quatorze tours crénelées plus ou moins drapées
de lierre, et deux grandes églises de la plus pure époque gothique.
C'est Oberwesel, une des villes du Rhin qui ont le plus guerroyé. Les
vieilles murailles d'Oberwesel sont criblées de coups de canon et de
trous de balles. On peut y déchiffrer, comme sur un palimpseste, les
gros boulets de fer des archevêques de Tréves, les biscaïens de Louis
XIV et notre mitraille révolutionnaire. Aujourd'hui Oberwesel n'est
plus qu'un vieux soldat qui s'est fait vigneron. Son vin rouge est
excellent.
Comme presque toutes les villes du Rhin, Oberwesel a sur sa montagne
son château en ruines, le Schœnberg, un des décombres les plus
admirablement écroulés qui soient en Europe. C'est dans le Schœnberg
qu'habitaient, au dixième siècle, ces sept rieuses et cruelles
_demoiselles_ qu'on peut voir aujourd'hui, par les brèches de leur
château, changées en sept rochers au milieu du fleuve.
L'excursion de Saint-Goar à Oberwesel est pleine d'attrait. La route
côtoie le Rhin, qui là se rétrécit subitement et s'étrangle entre de
hautes collines. Aucune maison, presque aucun passant. Le lieu est
désert, muet et sauvage. De grands bancs d'ardoise à demi rongés
sortent du fleuve et couvrent la rive comme des tas d'écailles
gigantesques. De temps en temps on entrevoit, à demi cachée sous les
épines et les osiers et comme embusquée au bord du Rhin, une espèce
d'immense araignée formée par deux longues perches souples et courbes,
croisées transversalement, réunies à leur milieu et à leur point
culminant par un gros nœud rattaché à un levier, et plongeant leurs
quatre pointes dans l'eau. C'est une araignée en effet.
Par instants, dans cette solitude et dans ce silence, le levier
mystérieux s'ébranle, et l'on voit la hideuse bête se soulever
lentement tenant entre ses pattes sa toile, au milieu de laquelle
saute et se tord un beau saumon d'argent.
Le soir, après avoir fait une de ces magnifiques courses qui ouvrent
jusque dans leurs derniers cæcums les cavernes profondes de l'estomac,
on rentre à Saint-Goar, et l'on trouve au bout d'une longue table,
ornée de distance en distance de fumeurs silencieux, un de ces
excellents et honnêtes soupers allemands où les perdreaux sont plus
gros que les poulets. Là, on se répare à merveille, surtout si l'on
sait se plier comme le voyageur Ulysse aux mœurs des nations, et si
l'on a le bon esprit de ne pas prendre en scandale certaines
rencontres bizarres qui ont lieu quelquefois dans le même plat, par
exemple, d'un canard rôti avec une marmelade de pommes, ou d'une hure
de sanglier avec un pot de confitures. Vers la fin du souper, une
fanfare mêlée de mousquetade éclate tout à coup au dehors. On se met
en hâte à la fenêtre. C'est le hussard français qui fait travailler
l'écho de Saint-Goar. L'écho de Saint-Goar n'est pas moins merveilleux
que l'écho de Lurley. La chose est admirable en effet. Chaque coup de
pistolet devient coup de canon dans cette montagne. Chaque dentelle de
la fanfare se répète avec une netteté prodigieuse dans la profondeur
ténébreuse des vallées. Ce sont des symphonies délicates, exquises,
voilées, affaiblies, légèrement ironiques, qui semblent se moquer de
vous en vous caressant. Comme il est impossible de croire que cette
grosse montagne lourde et noire ait tant d'esprit, au bout de très-peu
d'instants on est dupe de l'illusion, et le penseur le plus positif
est prêt à jurer qu'il y a là-bas, dans ces ombres, sous quelque
bocage fantastique, un être surnaturel et solitaire, une fée
quelconque, une Titania qui s'amuse à parodier délicieusement les
musiques humaines et à jeter la moitié d'une montagne par terre chaque
fois qu'elle entend un coup de fusil. C'est tout à la fois effrayant
et charmant. L'effet serait bien plus profond encore si l'on pouvait
oublier un moment qu'on est à la croisée d'une auberge et que cette
sensation extraordinaire vous est servie comme un plat de plus dans le
dessert. Mais tout se passe le plus naturellement du monde;
l'opération terminée, un valet d'auberge, tenant à la main une
assiette d'étain qu'il présente aux offrandes, fait le tour de la
salle pour le hussard, qui se tient dans un coin par dignité, et tout
est terminé. Chacun se retire après avoir payé son écho.
TABLE.
PRÉFACE 1
LETTRE I. De Paris à la Ferté-sous-Jouarre 17
LETTRE II. Montmirail.--Montmort.--Épernay 25
LETTRE III. Châlons.--Sainte-Menehould.--Varennes 31
LETTRE IV. De Villers-Cotterets à la frontière 49
LETTRE V. Givet 68
LETTRE VI. Les bords de la Meuse.--Dinant. Namur 74
LETTRE VII. Les bords de la Meuse.--Huy.--Liége 81
LETTRE VIII. Les bords de la Vesdre.--Verviers 92
LETTRE IX. Aix-la-Chapelle.--Le tombeau de Charlemagne 96
LETTRE X. Cologne 118
LETTRE XI. A propos de la maison Ibach 142
LETTRE XII. A propos du musée Wallraf 149
LETTRE XIII. Andernach 156
LETTRE XIV. Le Rhin 166
LETTRE XV. La Souris 186
LETTRE XVI. A travers champs 195
LETTRE XVII. Saint-Goar 200
Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation,
rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.
TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
rue de Vaugirard, 9