_Gasthaus zur Lilie._--Où il faut se placer pour voir les soldats

de M. de Nassau.--Hymne aux marmots teutons.--Il faut que M. de

Nassau ait bien besoin de quatre florins.--_Die Katz._--Bôhdan

Chimelnicki.--Trois pages sur le chat. Un mot sur le

chien.--L'auteur cherche à faire du tort à un

écho.--Lurley.--Où le lecteur apprend ce que c'était qu'une

galère de Malte.--Chose que les habitants dédaignent et que

doivent rechercher les voyageurs.--La Vallée-Suisse.--Figures

de Rome, de la Grèce et de l'Inde qui apparaissent à l'auteur

dans ce pays des barbares.--Le Reichenberg.--Histoire de la

petite fée grosse comme une sauterelle et du géant qui croit

avoir sur son dos un nid de diables.--Pourquoi on est forcé

d'apporter son rasoir à Bacharach.--Le Rheinfels.--Ici l'auteur

explique pour qui les bombes et les boulets ont des façons

polies et courtoises.--Considérations philosophiques sur le

mille prussien, l'heure de marche turque et la legua

d'Espagne.--Oberwesel.--Les sept filles changées en

rochers.--Le voyageur rencontre et décrit en entomologiste

profond la plus grande des araignées d'eau.--Souper allemand

compliqué d'un hussard français.

Saint-Goar, août.

On peut passer à Saint-Goar une semaine fort bien employée. Il

faut avoir soin de prendre des croisées sur le Rhin dans le

très-confortable gasthaus sur Lilie. Là on est entre le Chat et la

Souris. A sa gauche, on a la Souris à demi voilée au fond de l'horizon

par les brumes du Rhin; à sa droite et devant soi, le Chat, robuste

donjon enveloppé de tourelles, lequel, au haut de sa colline,

occupe le sommet d'un triangle dont le pittoresque village de

Saint-Goarshausen, qui en fait la base au bord du Rhin, marque les

deux angles avec ses deux vieilles tours, l'une carrée, l'autre

ronde.--Les deux châteaux ennemis se guettent et semblent se jeter des

coups d'œil foudroyants à travers le paysage; car, lorsqu'un donjon

est en ruine, sa fenêtre défoncée regarde encore, mais avec ce regard

hideux d'un œil crevé.

En face, sur la rive droite, et comme prêt à mettre le holà entre les

deux adversaires, veille le spectre colossal du château-palais des

landgraves de Hesse, le Rheinfels.

A Saint-Goar le Rhin n'est plus un fleuve; c'est un lac, un vrai lac

du Jura fermé de toutes parts, avec son encaissement sombre, son

miroitement profond et ses bruits immenses.

Si l'on reste chez soi, on a toute la journée le spectacle du Rhin,

les radeaux, les longs bateaux à voiles, les petites barques-flèches

et les huit ou dix omnibus à vapeur qui vont et viennent, montent et

descendent, et passent à chaque instant avec le clapotement d'un gros

chien qui nage, fumants et pavoisés. Au loin, sur la rive opposée,

sous de beaux noyers qui ombragent une pelouse, on voit manœuvrer les

soldats de M. de Nassau en veste verte et en pantalon blanc, et l'on

entend le tambour tapageur d'un petit duc souverain. Tout près, sous

sa croisée, on regarde passer les femmes de Saint-Goar avec leur

bonnet bleu de ciel pareil à une tiare qui aurait été modifiée par un

coup de poing, et l'on entend rire et jaser un tas de petits enfants

qui viennent jouer avec le Rhin. Pourquoi pas? Ceux de Tréport et

d'Etretat jouent bien avec l'Océan. Au reste, les enfants du Rhin sont

charmants. Aucun d'eux n'a cette mine rogue et sévère des marmots

anglais, par exemple. Les marmots allemands ont l'air indulgent comme

de vieux curés.

Si l'on sort, on peut passer le Rhin pour six sous, prix d'un omnibus

parisien, et l'on monte au Chat. C'est dans ce manoir des barons de

Katzenellenbegen que s'est accomplie en 1471 la lugubre aventure du

chapelain Jean de Barnich. Aujourd'hui _die Katz_ est une belle ruine

dont l'usufruit est loué par le duc de Nassau à un major prussien

quatre ou cinq florins par an. Trois ou quatre visiteurs payent la

rente. J'ai feuilleté le livre où s'inscrivent les étrangers; et sur

trente pages,--un an environ,--je n'ai pas vu un seul nom français.

Force noms allemands, quelques noms anglais, deux ou trois noms

italiens, voilà tout le registre. Du reste, l'intérieur du Chat est

complétement démantelé. La salle basse de la tour où le chapelain

prépara le poison pour la comtesse sert aujourd'hui de cellier.

Quelques vignes maigres se tortillent autour de leurs échalas sur

l'emplacement même où était la salle des portraits. Dans un petit

cabinet, le seul qui ait porte et fenêtre, on a cloué au mur une

gravure qui représente Bôhdan Chmielnicki et au bas de laquelle on

lit: _Belli servilis autor_ (sic) _rebelliumque Cosaccorum et plebis

Ukraynen_. Le formidable chef zaporavien, affublé d'un costume qui

tient le milieu entre le moscovite et le turc, semble regarder de

travers, par la faute du graveur peut-être, deux ou trois portraits de

princes actuellement régnants rangés autour de lui.

Du haut du Chat, l'œil plonge sur le fameux gouffre du Rhin appelé

_la Bank_. Entre la Bank et la tour carrée de Saint-Goarshausen il n'y

a qu'un passage étroit. D'un côté le gouffre, de l'autre l'écueil. On

trouve tout sur le Rhin, même Charybde et Scylla. Pour franchir ce

détroit très-redouté, les bateaux s'attachent au côté gauche par une

assez longue corde un tronc d'arbre appelé le _chien_ (hund), et, au

moment où ils passent entre la Bank et la tour, ils jettent le tronc

d'arbre à la Bank. La Bank saisit le tronc d'arbre avec rage et

l'attire à elle. De cette façon elle maintient le radeau à distance de

la tour. Quand le danger est passé, on coupe la corde, et le gouffre

mange le chien. C'est le gâteau de ce Cerbère.

Lorsqu'on est sur la plate-forme du Chat, on demande à son cicerone:

_Où est donc la Bank?_ Il vous montre à vos pieds un petit pli dans le

Rhin. Ce pli, c'est le gouffre.

Il ne faut pas juger des gouffres sur l'apparence.

Un peu plus loin que la Bank, dans un tournant des plus sauvages,

s'enfonce et se précipite à pic dans le Rhin, avec ses mille assises

de granit qui lui donnent l'aspect d'un escalier écroulé, le fabuleux

rocher de Lurley. Il y a là un écho célèbre qui répète, dit-on, sept

fois tout ce qu'on lui dit ou tout ce qu'on lui chante.

Si je ne craignais pas d'avoir l'air d'un homme qui cherche à nuire à

la réputation des échos, j'avouerais que pour moi l'écho n'a jamais

été au delà de cinq répétitions. Il est probable que l'oréade de

Lurley, jadis courtisée par tant de princes et de comtes

mythologiques, commence à s'enrouer et à s'ennuyer. Cette pauvre

nymphe n'a plus aujourd'hui qu'un seul adorateur, lequel s'est creusé

vis-à-vis d'elle, sur l'autre bord du Rhin, deux petites chambres dans

les rochers et passe sa journée à lui jouer du cor de chasse et à lui

tirer des coups de fusil. Cet homme, qui fait travailler l'écho et qui

en vit, est un vieux et brave hussard français.

Du reste, pour un promeneur qui ne s'y attend pas, l'effet de l'écho

de Lurley est extraordinaire. Un batelet qui traverse le Rhin à cet

endroit-là avec ses deux petits avirons y fait un bruit formidable. En

fermant les yeux, on croirait entendre passer une galère de Malte avec

ses cinquante grosses rames remuées chacune par quatre forçats

enchaînés.

En descendant du Chat, avant de quitter Saint-Goarshausen, il faut

aller voir, dans une vieille rue parallèle au Rhin, une charmante

maison de la renaissance allemande, fort dédaignée de ses habitants,

bien entendu. Puis on tourne à droite, on passe un pont de torrent, et

l'on s'enfonce, au bruit des moulins à eau, dans la «Vallée-Suisse,»

superbe ravin presque alpestre formé par la haute colline de

Petersberg et par l'une des arrière-croupes du Lurley.

C'est une délicieuse promenade que la Vallée-Suisse. On va, on vient,

on visite les villages d'en haut, on plonge dans d'étroites gorges

tellement sombres et désertes, que j'ai vu dans l'une d'elles la terre

fraîchement remuée et le gazon bouleversé par la hure d'un sanglier.

Ou bien on suit le bas de la ravine, entre des rochers qui ressemblent

à des murs cyclopéens, sous les saules et les aunes. Là, seul,

englouti profondément dans un abîme de feuilles et de fleurs, on peut

errer et rêver toute la journée et écouter, comme un ami admis en

tiers dans le tête-à-tête, la causerie mystérieuse du torrent et du

sentier. Puis, si l'on se rapproche des routes à ornières, des fermes

et des moulins, tout ce qu'on rencontre semble arrangé et groupé

d'avance pour meubler le coin d'un paysage du Poussin. C'est un berger

demi-nu seul avec son troupeau dans un champ de couleur fauve, et

soufflant des mélodies bizarres dans une espèce de lituus antique.

C'est un chariot traîné par des bœufs, comme j'en voyais dans les

vignettes du Virgile Herhan que j'expliquais dans mon enfance. Entre

le joug et le front des bœufs il y a un petit coussinet de cuir

brodé de fleurs rouges et d'arabesques éclatantes. Ce sont de jeunes

filles qui passent pieds nus, coiffées comme des statues du

bas-empire. J'en ai vu une qui était charmante. Elle était assise près

d'un four à sécher les fruits qui fumait doucement; elle levait vers

le ciel ses grands yeux bleus et tristes, découpés comme deux amandes

sur son visage bruni par le soleil; son cou était chargé de

verroteries et de colliers artistement disposés pour cacher un goître

naissant. Avec cette difformité mêlée à cette beauté, on eût dit une

idole de l'Inde accroupie près de son autel.

Tout à coup on traverse une prairie, les lèvres du ravin s'écartent,

et l'on voit surgir brusquement au sommet d'une colline boisée une

admirable ruine. Ce schloss, c'est le Reichenberg. C'est là que

vivait, pendant les guerres du droit manuel du moyen âge, un des plus

redoutables entre ces chevaliers bandits qui se surnommaient eux-mêmes

_fléaux du pays_ (landschaden). La ville voisine avait beau se

lamenter, l'empereur avait beau citer le brigand blasonné à la diète

de l'empire, l'homme de fer s'enfermait dans sa maison de granit,

continuait hardiment son orgie de toute-puissance et de rapine, et

vivait, excommunié par l'Eglise, condamné par la diète, traqué par

l'empereur, jusqu'à ce que sa barbe blanche lui descendit sur le

ventre. Je suis entré dans le Reichenberg. Il n'y a plus rien, dans

cette caverne de voleurs homériques, que des scabieuses sauvages,

l'ombre déchirée des fenêtres errant sur les décombres, deux ou trois

vaches qui paissent l'herbe des ruines, un reste d'armoiries mutilées

par le marteau au-dessus de la grande porte, et çà et là, sous les

pieds du voyageur, des pierres écartées par le passage des reptiles.

J'ai aussi visité, derrière la colline du Reichenberg, quelques

masures, aujourd'hui à peine visibles, d'un village disparu qui

s'appelle le _village des Barbiers_. Voici ce que c'était que le

village des barbiers:

Le diable, qui en voulait à Frédéric Barberousse à cause de ses

nombreuses croisades, eut un jour l'idée de lui couper la barbe.

C'était là une vraie niche magistrale, fort convenable de diable à

empereur. Il arrangea donc avec une Dalila locale je ne sais quelle

trahison invraisemblable au moyen de laquelle l'empereur Barberousse,

passant à Bacharach, devait être endormi, puis rasé par un des

nombreux barbiers de la ville. Or, Barberousse, n'étant encore que duc

de Souabe, avait obligé, du temps de ses amours avec la belle Gela,

une vieille fée de la Wisper qui résolut de contrecarrer le diable. La

petite fée, grosse comme une sauterelle, alla trouver un géant

très-bête de ses amis, et le pria de lui prêter son sac. Le géant y

consentit et s'offrit même gracieusement à accompagner la fée, ce

qu'elle accepta. La petite fée se grandit probablement un peu, puis

alla à Bacharach dans la nuit même qui devait précéder le passage de

Barberousse, prit un à un tous les barbiers de la ville pendant qu'ils

dormaient profondément, et les mit dans le sac du géant. Après quoi

elle dit au géant de charger ce sac sur ses épaules et de l'emporter

bien loin, n'importe où. Le géant, qui, à cause de la nuit et de sa

bêtise, n'avait rien vu de ce qu'avait fait la vieille, lui obéit et

s'en alla à grandes enjambées par le pays endormi avec le sac sur son

dos. Cependant les barbiers de Bacharach, cognés pêle-mêle les uns

contre les autres, commencèrent à se réveiller et à grouiller dans le

sac. Le géant de s'effrayer et de doubler le pas. Comme il passait

par-dessus le Reichenberg et qu'il levait un peu la jambe à cause de

la grande tour, un des barbiers, qui avait son rasoir dans sa poche,

l'en tira et fit au sac un large trou par lequel tous les barbiers

tombèrent, un peu gâtés et meurtris, dans les broussailles en

poussant d'effroyables cris. Le géant crut avoir sur son dos un nid de

diables et se sauva à toutes jambes. Le lendemain, quand l'empereur

passa à Bacharach, il n'y avait plus un barbier dans le pays; et,

comme Belzébuth y arrivait de son côté, un corbeau railleur perché sur

la porte de la ville dit au sire diable: «Mon ami, tu as au milieu du

visage une chose très-grosse que tu ne pourrais voir dans la meilleure

glace, c'est-à-dire un pied de nez.» Depuis cette époque, il n'y a

plus de barbiers à Bacharach. Le fait certain, c'est qu'aujourd'hui

même il est impossible d'y trouver un frater tenant boutique. Quant

aux barbiers escamotés par la fée, ils s'établirent à l'endroit même

où ils étaient tombés, et y bâtirent un village qu'on nomma le

_village des barbiers_. C'est ainsi que l'empereur Frédéric Ier, dit

Barberousse, conserva sa barbe et son surnom.

Outre la Souris et le Chat, le Lurley, la Vallée-Suisse et le

Reichenberg, il y a encore près de Saint-Goar le Rheinfels, dont je

vous ai dit un mot tout à l'heure.

Toute une montagne évidée à l'intérieur avec des crêtes de ruines sur

sa tête; deux ou trois étages d'appartements et de corridors

souterrains qui paraissent avoir été creusés par des taupes

colossales; d'immenses décombres, des salles démesurées dont l'ogive a

cinquante pieds d'ouverture; sept cachots avec leurs oubliettes

pleines d'une eau croupie qui résonne, plate et morte, au choc d'une

pierre; le bruit des moulins à eau dans la petite vallée derrière le

château, et par les crevasses de la façade le Rhin avec quelque bateau

à vapeur qui, vu de cette hauteur, semble un gros poisson vert aux

yeux jaunes cheminant à fleur d'eau et dressé à porter sur son dos des

hommes et des voitures; un palais féodal des landgraves de Hesse

changé en énorme masure; des embrasures de canons et de catapultes,

qui ressemblent à ces loges de bêtes fauves des vieux cirques

romains, où l'herbe pousse; par endroits, à demi engagée dans

l'antique mur éventré, une vis de Saint-Gilles ruinée et comblée, dont

l'hélice fruste a l'air d'un monstrueux coquillage antédiluvien; les

ardoises et les basaltes non taillées qui donnent aux archivoltes des

profils de scies et de mâchoires ouvertes; de grosses douves ventrues

tombées tout d'une pièce, ou, pour mieux dire, couchées sur le flanc

comme si elles étaient fatiguées de se tenir debout; voilà le

Rheinfels. On voit cela pour deux sous.

Il semble que la terre ait tremblé sous cette ruine. Ce n'est pas un

tremblement de terre, c'est Napoléon qui y a passé. En 1807 l'empereur

a fait sauter le Rheinfels.

Chose étrange! tout a croulé, excepté les quatre murs de la chapelle.

On ne traverse pas sans une certaine émotion mélancolique ce lieu de

paix préservé seul au milieu de cette effrayante citadelle

bouleversée. Dans les embrasures des fenêtres on lit ces graves

inscriptions, deux par chaque fenêtre:--_Sanctus Franciscus de Paula

vixit 1500. Sanctus Franciscus vixit 1526.--Sanctus Dominicus

vixit..._ (effacé). _Sanctus Albertus vixit 1292.--Sanctus Norbertus,

1150. Sanctus Bernardus, 1139.--Sanctus Bruno, 1115. Sanctus

Benedictus, 1140._--Il y a encore un nom effacé; puis, après avoir

ainsi remonté les siècles chrétiens d'auréole en auréole, on arrive à

ces trois lignes majestueuses:--_Sanctus Basilius magnus, episc.

Cæsareæ Cappadoci, magister monachorum orientalium, vixit anno

372._--A côté de Basile le Grand, sous la porte même de la chapelle,

sont inscrits ces deux noms: _Sanctus Antonius magnus. Sanctus Paulus

eremita..._--Voilà tout ce que la bombe et la mine ont respecté.

Ce château formidable, qui s'est écroulé sous Napoléon, avait tremblé

devant Louis XIV. L'ancienne _Gazette de_ _France_, qui s'imprimait

au bureau de l'Adresse, dans les entresols du Louvre, annonce, à la

date du 23 janvier 1693, que «le landgrave de Hesse-Cassel prend

possession de la ville de Saint-Goar et du Rheinfels à lui cédés par

le landgrave Frédéric de Hesse, résolu d'aller finir ses jours à

Cologne.» Dans son numéro suivant, à la date du 5 février, elle fait

savoir que «cinq cents paysans travaillent avec les soldats aux

fortifications du Rheinfels.» Quinze jours après, elle proclame que

«le comte de Thingen fait tendre des chaînes et construire des

redoutes sur le Rhin.» Pourquoi ce landgrave qui s'enfuit? Pourquoi

ces cinq cents paysans qui travaillent mêlés aux soldats? Pourquoi ces

redoutes et ces chaînes tendues en hâte sur le Rhin? C'est que Louis

le Grand a froncé le sourcil. La guerre d'Allemagne va recommencer.

Aujourd'hui le Rheinfels, à la porte duquel est encore incrustée dans

le mur la couronne ducale des landgraves, sculptée en grès rouge, est

la dépendance d'une métairie. Quelques plants de vigne y végètent, et

deux ou trois chèvres y broutent. Le soir, toute la ruine, découpée

sur le ciel avec ses fenêtres à jour, est d'une masse magnifique.

En remontant le Rhin à un mille de Saint-Goar (le mille prussien,

comme la _legua_ espagnole, comme l'heure de marche turque, vaut deux

lieues de France), on aperçoit tout à coup, à l'écartement de deux

montagnes, une belle ville féodale répandue à mi-côte jusqu'au bord du

Rhin, avec d'anciennes rues comme nous n'en voyons à Paris que dans

les décors de l'Opéra, quatorze tours crénelées plus ou moins drapées

de lierre, et deux grandes églises de la plus pure époque gothique.

C'est Oberwesel, une des villes du Rhin qui ont le plus guerroyé. Les

vieilles murailles d'Oberwesel sont criblées de coups de canon et de

trous de balles. On peut y déchiffrer, comme sur un palimpseste, les

gros boulets de fer des archevêques de Tréves, les biscaïens de Louis

XIV et notre mitraille révolutionnaire. Aujourd'hui Oberwesel n'est

plus qu'un vieux soldat qui s'est fait vigneron. Son vin rouge est

excellent.

Comme presque toutes les villes du Rhin, Oberwesel a sur sa montagne

son château en ruines, le Schœnberg, un des décombres les plus

admirablement écroulés qui soient en Europe. C'est dans le Schœnberg

qu'habitaient, au dixième siècle, ces sept rieuses et cruelles

_demoiselles_ qu'on peut voir aujourd'hui, par les brèches de leur

château, changées en sept rochers au milieu du fleuve.

L'excursion de Saint-Goar à Oberwesel est pleine d'attrait. La route

côtoie le Rhin, qui là se rétrécit subitement et s'étrangle entre de

hautes collines. Aucune maison, presque aucun passant. Le lieu est

désert, muet et sauvage. De grands bancs d'ardoise à demi rongés

sortent du fleuve et couvrent la rive comme des tas d'écailles

gigantesques. De temps en temps on entrevoit, à demi cachée sous les

épines et les osiers et comme embusquée au bord du Rhin, une espèce

d'immense araignée formée par deux longues perches souples et courbes,

croisées transversalement, réunies à leur milieu et à leur point

culminant par un gros nœud rattaché à un levier, et plongeant leurs

quatre pointes dans l'eau. C'est une araignée en effet.

Par instants, dans cette solitude et dans ce silence, le levier

mystérieux s'ébranle, et l'on voit la hideuse bête se soulever

lentement tenant entre ses pattes sa toile, au milieu de laquelle

saute et se tord un beau saumon d'argent.

Le soir, après avoir fait une de ces magnifiques courses qui ouvrent

jusque dans leurs derniers cæcums les cavernes profondes de l'estomac,

on rentre à Saint-Goar, et l'on trouve au bout d'une longue table,

ornée de distance en distance de fumeurs silencieux, un de ces

excellents et honnêtes soupers allemands où les perdreaux sont plus

gros que les poulets. Là, on se répare à merveille, surtout si l'on

sait se plier comme le voyageur Ulysse aux mœurs des nations, et si

l'on a le bon esprit de ne pas prendre en scandale certaines

rencontres bizarres qui ont lieu quelquefois dans le même plat, par

exemple, d'un canard rôti avec une marmelade de pommes, ou d'une hure

de sanglier avec un pot de confitures. Vers la fin du souper, une

fanfare mêlée de mousquetade éclate tout à coup au dehors. On se met

en hâte à la fenêtre. C'est le hussard français qui fait travailler

l'écho de Saint-Goar. L'écho de Saint-Goar n'est pas moins merveilleux

que l'écho de Lurley. La chose est admirable en effet. Chaque coup de

pistolet devient coup de canon dans cette montagne. Chaque dentelle de

la fanfare se répète avec une netteté prodigieuse dans la profondeur

ténébreuse des vallées. Ce sont des symphonies délicates, exquises,

voilées, affaiblies, légèrement ironiques, qui semblent se moquer de

vous en vous caressant. Comme il est impossible de croire que cette

grosse montagne lourde et noire ait tant d'esprit, au bout de très-peu

d'instants on est dupe de l'illusion, et le penseur le plus positif

est prêt à jurer qu'il y a là-bas, dans ces ombres, sous quelque

bocage fantastique, un être surnaturel et solitaire, une fée

quelconque, une Titania qui s'amuse à parodier délicieusement les

musiques humaines et à jeter la moitié d'une montagne par terre chaque

fois qu'elle entend un coup de fusil. C'est tout à la fois effrayant

et charmant. L'effet serait bien plus profond encore si l'on pouvait

oublier un moment qu'on est à la croisée d'une auberge et que cette

sensation extraordinaire vous est servie comme un plat de plus dans le

dessert. Mais tout se passe le plus naturellement du monde;

l'opération terminée, un valet d'auberge, tenant à la main une

assiette d'étain qu'il présente aux offrandes, fait le tour de la

salle pour le hussard, qui se tient dans un coin par dignité, et tout

est terminé. Chacun se retire après avoir payé son écho.

TABLE.

PRÉFACE 1

LETTRE I. De Paris à la Ferté-sous-Jouarre 17

LETTRE II. Montmirail.--Montmort.--Épernay 25

LETTRE III. Châlons.--Sainte-Menehould.--Varennes 31

LETTRE IV. De Villers-Cotterets à la frontière 49

LETTRE V. Givet 68

LETTRE VI. Les bords de la Meuse.--Dinant. Namur 74

LETTRE VII. Les bords de la Meuse.--Huy.--Liége 81

LETTRE VIII. Les bords de la Vesdre.--Verviers 92

LETTRE IX. Aix-la-Chapelle.--Le tombeau de Charlemagne 96

LETTRE X. Cologne 118

LETTRE XI. A propos de la maison Ibach 142

LETTRE XII. A propos du musée Wallraf 149

LETTRE XIII. Andernach 156

LETTRE XIV. Le Rhin 166

LETTRE XV. La Souris 186

LETTRE XVI. A travers champs 195

LETTRE XVII. Saint-Goar 200

Ch. Lahure, imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation,

rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.

TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE

Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation

rue de Vaugirard, 9

Le Rhin, Tome I · 第 14 / 14 段