En sortant de l'église, qui s'ouvre presque sur la campagne, j'ai fait

le tour de la ville. Le soleil venait de se coucher derrière la haute

colline cultivée et boisée qui a été un monceau de lave dans les temps

antérieurs à l'histoire, et qui est aujourd'hui une carrière de

basalte meulière, qui dominait Artonacum il y a deux mille ans, et qui

domine aujourd'hui Andernach, qui a vu s'effacer successivement la

citadelle du préfet romain, le palais des rois d'Austrasie, des

fenêtres duquel ces princes des époques naïves pêchaient des carpes

dans le Rhin, la tombe impériale de Valentinien, l'abbaye des filles

nobles de Saint-Thomas, et qui voit crouler maintenant pierre à pierre

les vieilles murailles de la ville féodale des électeurs de Trèves.

J'ai suivi le fossé qui longe ces murailles, où des masures de paysans

s'adossent familièrement aujourd'hui, et qui ne servent plus qu'à

abriter contre les vents du nord des carrés de choux et de laitues. La

noble cité démantelée a encore ses quatorze tours rondes ou carrées,

mais converties en pauvres logis de jardiniers; les marmots demi-nus

s'asseyent pour jouer sur les pierres tombées, et les jeunes filles se

mettent à la fenêtre et jasent de leurs amours dans les embrasures des

catapultes. Le châtelet formidable qui défendait Andernach au levant

n'est plus qu'une grande ruine ouvrant mélancoliquement à tous les

rayons de soleil ou de lune les baies de ses croisées défoncées, et la

cour d'armes de ce logis de guerre est envahie par un beau gazon vert,

où les femmes de la ville font blanchir l'été la toile qu'elles ont

filée l'hiver.

Après avoir laissé derrière moi la grande porte ogive d'Andernach,

toute criblée de trous de mitraille noircis par le temps, je me suis

trouvé au bord du Rhin. Le sable fin coupé de petites pelouses

m'invitait, et je me suis mis à remonter lentement la rive vers les

collines lointaines de la Sayn. La soirée était d'une douceur

charmante; la nature se calmait au moment de s'endormir. Des

bergeronnettes venaient boire dans le fleuve et s'enfuyaient dans les

oseraies; je voyais au-dessus des champs de tabac passer dans

d'étroits sentiers des chariots attelés de bœufs et chargés de ce tuf

basaltique dont la Hollande construit ses digues. Près de moi était

amarré un bateau ponté de Leutersdorf, portant à sa proue cet austère

et doux mot: _Pius_. De l'autre côté du Rhin, au pied d'une longue et

sombre colline, treize chevaux remorquaient lentement un autre bateau,

qui les aidait de ses deux grandes voiles triangulaires enflées au

vent du soir. Le pas mesuré de l'attelage, le bruit des grelots et le

claquement des fouets venaient jusqu'à moi. Une ville blanche se

perdait au loin dans la brume; et tout au fond, vers l'orient, à

l'extrême bord de l'horizon, la pleine lune, rouge et ronde comme un

œil de cyclope, apparaissait entre deux paupières de nuages au front

du ciel.

Combien de temps ai-je marché ainsi, absorbé dans la rêverie de toute

la nature? Je l'ignore. Mais la nuit était tout à fait tombée, la

campagne était tout à fait déserte, la lune éclatante touchait presque

au zénith quand je me suis, pour ainsi dire, réveillé au pied d'une

éminence couronnée à son sommet d'un petit bloc obscur, autour duquel

se profilaient des lignes noires imitant, les unes des potences, les

autres des mâts avec leurs vergues transversales. Je suis monté

jusque-là en enjambant des gerbes de grosses fèves fraîchement

coupées. Ce bloc, posé sur un massif circulaire en maçonnerie, c'était

un tombeau enveloppé d'un échafaudage.

Pour qui ce tombeau? Pourquoi cet échafaudage?

Dans le massif de maçonnerie était pratiquée une porte cintrée et

basse grossièrement fermée par un assemblage de planches. J'y ai

frappé du bout de ma canne; l'habitant endormi ne m'a pas répondu.

Alors, par une rampe douce tapissée d'un gazon épais et semée de

fleurs bleues que la pleine lune semblait avoir fait ouvrir, je suis

monté sur le massif circulaire et j'ai regardé le tombeau.

Un grand obélisque tronqué, posé sur un énorme dé figurant un

sarcophage romain, le tout, obélisque et dé, en granit bleuâtre;

autour du monument et jusqu'à son faîte, une grêle charpente traversée

par une longue échelle; les quatre faces du dé crevées et ouvertes

comme si l'on en avait arraché quatre bas-reliefs; çà et là, à mes

pieds, sur la plate-forme circulaire, des lames de granit bleu

brisées, des fragments de corniches, des débris d'entablement, voilà

ce que la lune me montrait.

J'ai fait le tour du tombeau, cherchant le nom du mort. Sur les trois

premières façades il n'y avait rien; sur la quatrième j'ai vu cette

dédicace en lettres de cuivre qui étincelaient: _L'armée de

Sambre-et-Meuse à son général en chef_; et au-dessous de ces deux

lignes le clair de la lune m'a permis de lire ce nom, plutôt indiqué

qu'écrit:

HOCHE.

Les lettres avaient été arrachées, mais elles avaient laissé leur

vague empreinte sur le granit.

Ce nom, dans ce lieu, à cette heure, vu à cette clarté, m'a causé une

impression profonde et inexprimable. J'ai toujours aimé Hoche. Hoche

était, comme Marceau, un de ces jeunes grands hommes ébauchés par

lesquels la Providence, qui voulait que la révolution vainquît et que

la France dominât, préludait à Bonaparte; essais à moitié réussis,

épreuves incomplètes que le destin brisa sitôt qu'il eut une fois tiré

de l'ombre le profil achevé et sévère de l'homme définitif.

C'est donc là, pensais-je, que Hoche est mort!--Et la date héroïque du

18 avril 1797 me revenait à l'esprit.

J'ignorais où j'étais. J'ai promené mon regard autour de moi. Au nord,

j'avais une vaste plaine; au sud, à une portée de fusil, le Rhin; et à

mes pieds, au bas du monticule qui était comme la base de ce tombeau,

un village à l'entrée duquel se dressait une vieille tour carrée.

En ce moment un homme traversait un champ à quelques pas du monument;

je lui ai demandé au hasard en français le nom de ce village.

L'homme,--un vieux soldat peut-être, car la guerre, autant que la

civilisation, a appris notre langue à toutes les nations du

monde,--l'homme m'a crié: «Weiss Thurm,» puis a disparu derrière une

haie.

Ces deux mots _Weiss Thurm_ signifient _tour blanche_; je me suis

rappelé la _Turris Alba_ des Romains. Hoche est mort dans un lieu

illustre. C'est là, à ce même endroit, qu'il y a deux mille ans César

a passé le Rhin pour la première fois.

Que veut cet échafaudage à ce monument? Le restaure-t-on? le

dégrade-t-on? Je ne sais.

J'ai escaladé le soubassement, et, en me tenant aux charpentes, par

une des quatre ouvertures pratiquées dans le dé, j'ai regardé dans le

tombeau. C'était une petite chambre quadrangulaire, nue, sinistre et

froide. Un rayon de la lune entrant par une des crevasses y dessinait

dans l'ombre une forme blanche, droite et debout contre le mur.

Je suis entré dans cette chambre par l'étroite meurtrière, en baissant

la tête et en me traînant sur les genoux. Là, j'ai vu au centre du

pavé un trou rond, béant, plein de ténèbres. C'est par ce trou sans

doute qu'on avait autrefois descendu le cercueil dans le caveau

inférieur. Une corde y pendait et s'y perdait dans la nuit. Je me suis

approché. J'ai hasardé mon regard dans ce trou, dans cette ombre, dans

ce caveau; j'ai cherché le cercueil; je n'ai rien vu.

A peine ai-je distingué le vague contour d'une sorte d'alcôve funèbre,

taillée dans la voûte, qui se dessinait dans la pénombre.

Je suis resté là longtemps, l'œil et l'esprit vainement plongés dans

ce double mystère de la mort et de la nuit. Une sorte d'haleine glacée

sortait du trou du caveau comme d'une bouche ouverte.

Je ne pourrais dire ce qui se passait en moi. Cette tombe si

brusquement rencontrée, ce grand nom inattendu, cette chambre lugubre,

ce caveau habité ou vide, cet échafaudage que j'entrevoyais par la

brèche du monument, cette solitude et cette lune enveloppant ce

sépulcre, toutes ces idées se présentaient à la fois à ma pensée et la

remplissaient d'ombres. Une profonde pitié me serrait le cœur. Voilà

donc ce que deviennent les morts illustres exilés ou oubliés chez

l'étranger! Ce trophée funèbre élevé par toute une armée est à la

merci du passant. Le général français dort loin de son pays dans un

champ de fèves, et des maçons prussiens font ce que bon leur semble à

son tombeau.

Il me semblait entendre sortir de cet amas de pierres une voix qui

disait: _Il faut que la France reprenne le Rhin_.

Une demi-heure après, j'étais sur la route d'Andernach, dont je ne

m'étais éloigné que de cinq quarts de lieue.

* * * * *

Je ne comprends rien aux «touristes.» Ceci est un endroit admirable.

Je viens de parcourir le pays, qui est superbe. Du haut des collines

la vue embrasse un cirque de géants, du Siebengebürge aux crêtes

d'Ehrenbreistein. Ici, il n'y a pas une pierre des édifices qui ne

soit un souvenir, pas un détail de paysage qui ne soit une grâce. Les

habitants ont ce visage affectueux et bon qui réjouit l'étranger.

L'auberge (l'_Hôtel-de-l'Empereur_) est excellente entre les

meilleures d'Allemagne. Andernach est une ville charmante; eh bien,

Andernach est une ville déserte, personne n'y vient.--On va où est la

cohue, à Coblenz, à Bade, à Mannheim; on ne vient pas où est

l'histoire, où est la nature, où est la poésie, à Andernach.

Je suis retourné une seconde fois à l'église. L'ornementation

byzantine des clochers est d'une richesse rare et d'un goût à la fois

sauvage et exquis. Le portail méridional a des chapiteaux étranges et

une grosse nervure-archivolte profondément fouillée. Le tympan à angle

obtus porte une peinture byzantine du Crucifiement encore parfaitement

visible et distincte. Sur la façade, à côté de la porte-ogive, un

bas-relief peint, qui est de la renaissance, représente Jésus à

genoux, les bras effarés, dans l'attitude de l'épouvante. Autour de

lui tourbillonnent et se mêlent, comme dans un songe affreux, toutes

les choses terribles dont va se composer sa passion, le manteau

dérisoire, le sceptre de roseau, la couronne à fleurons épineux, les

verges, les tenailles, le marteau, les clous, l'échelle, la lance,

l'éponge de fiel, le profil sinistre du mauvais larron, le masque

livide de Judas, la bourse au cou; enfin, devant les yeux du divin

maître, la croix, et entre les bras de la croix, comme la suprême

torture, comme la douleur la plus poignante entre toutes les douleurs,

une petite colonne au haut de laquelle se dresse le coq qui chante,

c'est-à-dire l'ingratitude et l'abandon d'un ami. Ce dernier détail

est admirablement beau. Il y a là toute la grande théorie de la

souffrance morale, pire que la souffrance physique. L'ombre

gigantesque des deux gros clochers se répand sur cette sombre élégie.

Autour du bas-relief, le sculpteur a gravé une légende que j'ai

copiée: (sic)

[Illustration]

_O vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor

similis sicut dolor meus._ 1538.

Devant cette sévère façade, à quelques pas de cette double lamentation

de Job et de Jésus, de charmants petits enfants, gais et roses,

s'ébattaient sur une pelouse verte et faisaient brouter, avec de

grands cris, un pauvre lapin tout ensemble apprivoisé et effarouché.

Personne autre _ne passait par le chemin_.

Il y a une seconde belle église dans Andernach. Celle-ci est gothique.

C'est une nef du quatorzième siècle, aujourd'hui transformée en écurie

de caserne et gardée par des cavaliers prussiens, le sabre au poing.

Par la porte entr'ouverte on aperçoit une longue file de croupes de

chevaux qui se perd dans l'ombre des chapelles. Au-dessus du portail

on lit: _Sancta Maria, ora pro nobis._ Ce sont à présent les chevaux

qui disent cela.

J'aurais voulu monter dans la curieuse tour que je vois de ma croisée,

et qui est, selon toute apparence, l'ancienne vedette de la ville;

mais l'escalier en est rompu et les voûtes en sont effondrées. Il m'a

fallu y renoncer. Du reste, la magnifique masure a tant de fleurs, de

si charmantes fleurs, des fleurs disposées avec tant de goût et

entretenues avec tant de soin à toutes les fenêtres, qu'on la croirait

habitée. Elle est habitée en effet, habitée par la plus coquette et la

plus farouche à la fois des habitantes, par cette douce fée invisible

qui se loge dans toutes les ruines, qui les prend pour elle et pour

elle seule, qui en défonce tous les étages, tous les plafonds, tous

les escaliers, afin que le pas de l'homme n'y trouble pas les nids des

oiseaux, et qui met à toutes les croisées et devant toutes les portes

des pots de fleurs qu'elle sait faire, en fée qu'elle est, avec toute

vieille pierre creusée par la pluie ou ébréchée par le temps.

LETTRE XIV

LE RHIN.

Diverses déclarations d'amour à différentes choses de la

création.--L'auteur cite Boileau.--Groupe de tous les

fleuves.--Histoire.--Les volcans.--Les Celtes.--Les

Romains.--Les colonies romaines.--Quelles ruines il y avait sur

le Rhin il y a douze cents ans.--Charlemagne.--Fin du Rhin

historique.--Commencement du Rhin fabuleux.--Mythologie

gothique.--Fourmillement des légendes.--Le hideux et le

charmant mêlés sous mille formes dans une lueur

fantastique.--Dénombrement des figures chimériques.--Les fables

pâlissent; le jour se fait; l'histoire reparaît.--Ce que font

quatre hommes assis sur une pierre.--Rhens.--Triple naissance

de trois grandes choses presque au même lieu et au même

moment.--Le Rhin religieux et militaire.--Les princes

ecclésiastiques composés des mêmes éléments que le pape.--Qui

se développe empiète.--Les comtes palatins protestent par le

moyen des comtesses palatines.--Etablissements des ordres de

chevalerie.--Naissances des villes marchandes.--Brigands

gigantesques du Rhin.--Les Burgraves.--Ce que font pendant ce

temps-là les choses invisibles.--Jean Huss.--Doucin.--Un fait

naît à Nuremberg.--Un autre fait naît à Strasbourg.--La face du

monde va changer.--Hymne au Rhin.--Ce que le Rhin était pour

Homère,--pour Virgile,--pour Shakspeare.--Ce qu'il est pour

nous.--A qui il est.--Souvenirs historiques.--Pépin le

Bref.--L'empire de Charlemagne comparé à l'empire de

Napoléon.--Explication de la façon dont s'est disloqué, de

siècle en siècle et lambeau par lambeau, l'empire de

Charlemagne.--Comment Napoléon disposa le Rhin dans la partie

qu'il jouait.--Récapitulation.--Les quatre phases du Rhin.--Le

Rhin symbolique.--A quel grand fait il ressemble.

Saint-Goar, 17 août.

Vous savez, je vous l'ai dit souvent, j'aime les fleuves. Les fleuves

charrient les idées aussi bien que les marchandises. Tout a son rôle

magnifique dans la création. Les fleuves, comme d'immenses clairons,

chantent à l'océan la beauté de la terre, la culture des champs, la

splendeur des villes et la gloire des hommes.

Et, je vous l'ai dit aussi, entre tous les fleuves, j'aime le Rhin. La

première fois que j'ai vu le Rhin, c'était il y a un an, à Kehl, en

passant le pont de bateaux. La nuit tombait, la voiture allait au pas.

Je me souviens que j'éprouvai alors un certain respect en traversant

le vieux fleuve. J'avais envie de le voir depuis longtemps. Ce n'est

jamais sans émotion que j'entre en communication, j'ai presque dit en

communion, avec ces grandes choses de la nature qui sont aussi de

grandes choses dans l'histoire. Ajoutez à cela que les objets les plus

disparates me présentent, je ne sais pourquoi, des affinités et des

harmonies étranges. Vous souvenez-vous, mon ami, du Rhône à la

Valserine?--nous l'avons vu ensemble en 1825, dans ce doux voyage de

Suisse qui est un des souvenirs lumineux de ma vie. Nous avions alors

vingt ans!--Vous rappelez-vous avec quel cri de rage, avec quel

rugissement féroce le Rhône se précipitait dans le gouffre, pendant

que le frêle pont de bois tremblait sous nos pieds? Eh bien, depuis ce

temps-là, le Rhône éveillait dans mon esprit l'idée du tigre, le Rhin

y éveillait l'idée du lion.

Ce soir-là, quand je vis le Rhin pour la première fois, cette idée ne

se dérangea pas. Je contemplai longtemps ce fier et noble fleuve,

violent, mais sans fureur, sauvage, mais majestueux. Il était enflé et

magnifique au moment où je le traversais. Il essuyait aux bateaux du

pont sa crinière fauve, sa _barbe limoneuse_, comme dit Boileau. Ses

deux rives se perdaient dans le crépuscule. Son bruit était un

rugissement puissant et paisible. Je lui trouvais quelque chose de la

grande mer.

Oui, mon ami, c'est un noble fleuve, féodal, républicain, impérial,

digne d'être à la fois français et allemand. Il y a toute l'histoire

de l'Europe, considérée sous ses deux grands aspects, dans ce fleuve

des guerriers et des penseurs, dans cette vague superbe qui fait

bondir la France, dans ce murmure profond qui fait rêver l'Allemagne.

Le Rhin réunit tout. Le Rhin est rapide comme le Rhône, large comme la

Loire, encaissé comme la Meuse, tortueux comme la Seine, limpide et

vert comme la Somme, historique comme le Tibre, royal comme le Danube,

mystérieux comme le Nil, pailleté d'or comme un fleuve d'Amérique,

couvert de fables et de fantômes comme un fleuve d'Asie.

Avant que l'histoire écrivît, avant que l'homme existât peut-être, où

est le Rhin aujourd'hui fumait et flamboyait une double chaîne de

volcans qui se sont éteints en laissant sur le sol deux tas de laves

et de basaltes disposés parallèlement comme deux longues murailles. A

la même époque, les cristallisations gigantesques qui sont les

montagnes primitives s'achevaient, les alluvions énormes qui sont les

montagnes secondaires se desséchaient, l'effrayant monceau que nous

appelons aujourd'hui les Alpes se refroidissait lentement, les neiges

s'y accumulaient; deux grands écoulements de ces neiges se répandirent

sur la terre: l'un, l'écoulement du versant septentrional, traversa

les plaines, rencontra la double tranchée des volcans éteints et s'en

alla par là à l'Océan; l'autre, l'écoulement du versant occidental,

tomba de montagne en montagne, côtoya cet autre bloc de volcans

expirés que nous nommons l'Ardèche, et se perdit dans la Méditerranée.

Le premier de ces écoulements, c'est le Rhin; le second, c'est le

Rhône.

Les premiers hommes que l'histoire voit poindre sur les bords du Rhin,

c'est cette grande famille de peuples à demi sauvages qui s'appelaient

_Celtes_, et que Rome appela _Gaulois_; _qui ipsorum lingua_ CELTÆ,

_nostra vero_ GALLI _vocantur_, dit César. Les Rauraques s'établirent

plus près de la source, les Argentoraques et les Moguntiens plus près

de l'embouchure. Puis, quand l'heure fut venue, Rome apparut: César

passa le Rhin; Drusus édifia ses cinquante citadelles; le consul

Munatius Plancus commença une ville sur la croupe septentrionale du

Jura; Martius-Vipsanius Agrippa bâtit un fort devant le dégorgement du

Mein, puis il établit une colonie vis-à-vis de Tuitium: le sénateur

Antoine fonda sous Néron un municipe près de la mer batave; et tout le

Rhin fut sous la main de Rome. Quand la vingt-deuxième légion, qui

avait campé sous les oliviers mêmes où agonisa Jésus-Christ, revint du

siége de Jérusalem, Titus l'envoya sur le Rhin. La légion romaine

continua l'œuvre de Martius Agrippa; une ville semblait nécessaire

aux conquérants pour lier le Mélibocus au Taunus; et Moguntiacum,

ébauchée par Martius, fut construite par la légion, puis agrandie

ensuite par Trajan et embellie par Adrien.--Chose frappante et qu'il

faut noter en passant!--Cette vingt-deuxième légion avait amené avec

elle Crescentius, qui le premier porta la parole du Christ dans le

Rhingau et y fonda la religion nouvelle. Dieu voulait que ces mêmes

hommes aveugles qui avaient renversé la dernière pierre du temple sur

le Jourdain, en reposassent la première pierre sur le Rhin.--Après

Trajan et Adrien, vint Julien, qui dressa une forteresse sur le

confluent du Rhin et de la Moselle; après Julien, Valentinien, qui

érigea des châteaux sur les deux volcans éteints que nous nommons le

Lowemberg et le Stromberg; et ainsi se trouva nouée et consolidée en

peu de siècles, comme une chaîne rivée sur le fleuve, cette longue et

robuste ligne de colonies romaines, Vinicella, Altavilla, Lorca,

Trajani castrum, Versalia, Mola Romanorum, Turris Alba, Victoria,

Rodobriga, Antoniacum, Sentiacum, Rigodulum, Rigomagum, Tulpetum,

Broïlum, qui part de la Cornu Romanorum au lac de Constance, descend

le Rhin en s'appuyant sur Augusta, qui est Bâle; sur Argentina, qui

est Strasbourg; sur Moguntiacum, qui est Mayence; sur Confluentia, qui

est Coblenz; sur Colonia Agrippina, qui est Cologne; et va se

rattacher, près de l'Océan, à Trajectum-ad-Mosam, qui est Maëstricht,

et à Trajectum-ad-Rhenum, qui est Utrecht.

Dès lors le Rhin fut romain. Il ne fut plus que le fleuve arrosant la

province helvétique ultérieure, la première et la seconde Germanie, la

première Belgique et la province batave. Le Gaulois chevelu du Nord,

que venait voir par curiosité au troisième siècle le Gaulois à toge de

Milan et le Gaulois à braies de Lyon, le Gaulois chevelu fut dompté.

Les châteaux romains de la rive gauche tinrent en respect la rive

droite, et le légionnaire vêtu de drap de Trèves, armé d'une

pertuisane de Tongres, n'eut plus qu'à surveiller du haut des rochers

le vieux chariot de guerre des Germains, massive tour roulante, aux

roues armées de faux, au timon hérissé de piques, traînée par des

bœufs, crénelée pour dix archers, qui se hasardait quelquefois de

l'autre côté du Rhin jusque sous la baliste des forteresses de Drusus.

Cet effrayant passage des hommes du nord aux régions du midi qui se

renouvelle fatalement à de certaines époques climatériques de la vie

des nations et qu'on appelle l'Invasion des Barbares, vint submerger

Rome quand fut arrivé l'instant où Rome devait se transformer. La

barrière granitique et militaire des citadelles du Rhin fut écrasée

par ce débordement, et il y eut un moment vers le sixième siècle où

les crêtes du Rhin furent couronnées de ruines romaines comme elles le

sont aujourd'hui de ruines féodales.

Charlemagne restaura ces décombres, refit ces forteresses, les opposa

aux vieilles hordes germaines renaissantes sous d'autres noms, aux

Boëmans, aux Abodrites, aux Welebates, aux Sarabes; bâtit à Mayence,

où fut enterrée sa femme Fastrada, un pont à piles de pierre dont on

voit encore, dit-on, les ruines sous l'eau; releva l'aqueduc de Bonn;

répara les voies romaines de Victoria, aujourd'hui Neuwied; de

Bacchiara, aujourd'hui Bacharach; de Vinicella, aujourd'hui Winkel;

et de Thronus-Bacchi, aujourd'hui Trarbach; et se construisit à

lui-même, des débris d'un bain de Julien, un palais, le Saal, à

Nieder-Ingelheim. Mais, malgré tout son génie et toute sa volonté,

Charlemagne ne fit que galvaniser des ossements. La vieille Rome était

morte. La physionomie du Rhin était changée.

Déjà, comme je l'ai indiqué plus haut, sous la domination romaine, un

germe inaperçu avait été déposé dans le Rhingau. Le christianisme, cet

aigle divin qui commençait à déployer ses ailes, avait pondu dans ces

rochers son œuf qui contenait un monde. A l'exemple de Crescentius,

qui, dès l'an 70, évangélisait le Taunus, saint Apollinaire avait

visité Rigomagum; saint Goar avait prêché à Bacchiara; saint Martin,

évêque de Tours, avait catéchisé Confluentia; saint Materne, avant

d'aller à Tongres, avait habité Cologne; saint Eucharius s'était bâti

un ermitage dans les bois près de Trèves, et, dans les mêmes forêts,

saint Gézélin, debout pendant trois ans sur une colonne, avait lutté

corps à corps avec une statue de Diane qu'il avait fini par faire

crouler, pour ainsi dire, en la regardant. A Trèves même beaucoup de

chrétiens obscurs étaient morts de la mort des martyrs dans la cour du

palais des préfets de la Gaule, et l'on avait jeté leur cendre au

vent; mais cette cendre était une semence.

La graine était dans le sillon; mais, tant que dura le passage des

Barbares, rien ne leva.

Bien au contraire, il se fit un écroulement profond où la civilisation

sembla tomber; la chaîne des traditions certaines se rompit;

l'histoire parut s'effacer; les hommes et les événements de cette

sombre époque traversèrent le Rhin comme des ombres, jetant à peine au

fleuve un reflet fantastique, évanoui aussitôt qu'aperçu.

De là, pour le Rhin, après une période historique, une période

merveilleuse.

Le Rhin, Tome I · 第 11 / 14 段