La vie et l'intelligence de l'homme sont à la merci de je ne sais

quelle machine obscure et divine, appelée par les uns la _providence_,

par les autres le _hasard_, qui mêle, combine et décompose tout, qui

dérobe ses rouages dans les ténèbres et qui étale ses résultats au

grand jour. On croit faire une chose, et l'on en fait une autre.

_Urceus exit._ L'histoire est pleine de cela. Quand le mari de

Catherine de Médicis et l'amant de Diane de Poitiers se laisse aller à

de mystérieuses distractions près de Philippe Duc, la belle fille

piémontaise, ce n'est pas seulement Diane d'Angoulême qu'il engendre

pour Horace Farnèse, c'est la future réconciliation de celui de ses

fils qui sera Henri III avec celui de ses cousins qui sera Henri IV.

Quand le duc de Nemours descend au galop les degrés de la

Sainte-Chapelle sur son roussin le _Réal_, ce n'est pas seulement la

folie des jeux dangereux qu'il met à la mode, c'est la mort du roi de

France qu'il prépare. Le 10 juillet 1559, dans les lices de la rue

Saint-Antoine, quand Montgommery, ruisselant de sueur sous son vaste

panache rouge, assure sa lance en arrêt et pique des deux à l'encontre

de ce beau cavalier fleurdelisé applaudi de toutes les dames, il ne se

doute pas de toutes les choses prodigieuses qu'il tient dans sa main.

Jamais baguette de fée n'aura travaillé comme cette lance. D'un seul

coup Montgommery va tuer Henri II, démolir le palais des Tournelles et

bâtir la place Royale, c'est-à-dire bouleverser la comédie

providentielle, supprimer le personnage et changer le décor.

Lorsque Charles II d'Angleterre, après la bataille de Worcester, se

cache dans le creux d'un chêne, il croit se cacher, rien de plus; pas

du tout, il nomme une constellation, le _Chêne royal_, et il donne à

Halley l'occasion de taquiner la renommée de Tycho. Le second mari de

madame de Maintenon, en révoquant l'édit de Nantes, et le parlement de

1688, en expulsant Jacques II, ne font autre chose que rendre possible

cette étrange bataille d'Almanza où l'on vit face à face, sur le même

terrain, l'armée française commandée par un Anglais, le maréchal de

Berwick, et l'armée anglaise commandée par un Français, Ruvigny, lord

Galloway. Si Louis XIII n'était pas mort le 14 mai 1643, l'idée ne

serait pas venue au vieux comte de Fontana d'attaquer Rocroy dans les

cinq jours; et un héroïque prince de vingt-deux ans n'aurait pas eu

cette magnifique occasion du 19 mai, qui a fait du duc d'Enghien le

grand Condé. Et au milieu de tout ce tumulte de faits qui encombrent

les chronologies, que d'échos singuliers, que de parallélismes

extraordinaires, que de contre-coups formidables! En 1664, après

l'offense faite au duc de Créqui son ambassadeur, Louis XIV fait

bannir les Corses de Rome; cent quarante ans plus tard, Napoléon

Buonaparte exile de France les Bourbons.

Que d'ombre! et que d'éclairs dans cette ombre! Vers 1612, lorsque le

jeune Henri de Montmorency, alors âgé de dix-sept ans, voyait aller et

venir chez son père, parmi les gentilshommes domestiques, apportant

l'aiguière et donnant à laver, dans l'humble attitude du service,

un pâle et chétif page, le petit de Laubespine de Châteauneuf, qui

lui eût dit que ce page, si respectueusement incliné devant lui,

deviendrait sous-diacre, que ce sous-diacre deviendrait garde

des sceaux, que ce garde des sceaux présiderait par commission

le parlement de Toulouse, et que, vingt ans plus tard, ce

page-sous-diacre-président demanderait sournoisement des dispenses au

pape afin de pouvoir le faire décapiter, lui, le maître de ce drôle,

lui Henri II, duc de Montmorency, maréchal de France par le choix de

l'épée, pair du royaume par la grâce de Dieu! Quand le président de

Thou, dans son livre, fourbissait, aiguisait et remettait si

soigneusement à neuf l'édit de Louis XI du 22 décembre 1477, qui eût

dit à ce père qu'un jour ce même édit, avec Laubardemont pour manche,

serait la hache dont Richelieu trancherait la tête de son fils!

Et au milieu de ce chaos il y a des lois. Le chaos n'est que

l'apparence, l'ordre est au fond. Après de longs intervalles, les

mêmes faits effrayants qui ont déjà fait lever les yeux à nos pères

reviennent, comme des comètes, des plus ténébreuses profondeurs de

l'histoire. Ce sont toujours les mêmes embûches, toujours les mêmes

chutes, toujours les mêmes trahisons, toujours les mêmes naufrages aux

mêmes écueils; les noms changent, les choses persistent. Peu de jours

avant la Pâque fatale de 1814, l'empereur aurait pu dire à ses treize

maréchaux: _Amen dico vobis quia unus vestrûm me traditurus

est._--Toujours César adopte Brutus; toujours Charles Ier empêche

Cromwell de partir pour la Jamaïque; toujours Louis XVI empêche

Mirabeau de s'embarquer pour les Indes; toujours et partout les reines

cruelles sont punies par des fils cruels; toujours et partout les

reines ingrates sont punies par des fils ingrats. Toute Agrippine

engendre le Néron qui la tuera; toute Marie de Médicis enfante le

Louis XIII qui la bannira.

Et moi-même, ne remarquez-vous pas de quelle façon étrange ma pensée

arrive, d'idée en idée et presque à mon insu, à ces deux femmes, à ces

deux Italiennes, à ces deux spectres, Agrippine et Marie de Médicis,

qui sont les deux spectres de Cologne! Cologne est la ville des reines

mères malheureuses. A seize cents ans de distance, la fille de

Germanicus, mère de Néron, et la femme de Henri IV, mère de Louis

XIII, ont attaché à Cologne leur nom et leur souvenir. De ces deux

veuves,--car une orpheline est une veuve,--faites, la première par le

poison, la seconde par le poignard, l'une, Marie de Médicis, y est

morte; l'autre, Agrippine, y était née.

J'ai visité à Cologne la maison qui a vu expirer Marie de

France,--maison Ibach, selon les uns, maison Jabach, selon les

autres,--et, au lieu de vous dire ce que j'y ai vu, je vous dis ce que

j'y ai pensé. Pardonnez-moi, mon ami, de ne pas vous donner cette fois

tous les détails locaux que j'aime et qui, selon moi, peignent

l'homme, l'expliquent par son enveloppe et font aller l'esprit de

l'extérieur à l'intérieur des faits. Cette fois je m'en abstiens. J'ai

peur de vous fatiguer avec mes _festons_ et mes _astragales_.

La triste reine est morte là le 3 juillet 1642. Elle avait

soixante-huit ans. Elle était exilée de France depuis onze ans. Elle

avait erré un peu partout, en Flandre, en Angleterre, fort à charge à

tous les pays. A Londres, Charles Ier la traita dignement; pendant

trois ans qu'elle y passa, il lui donna cent livres sterling par jour.

Plus tard, je le dis à regret, Paris rendit à la reine d'Angleterre

cette hospitalité que Londres avait donnée à la reine de France.

Henriette, fille de Henri IV et veuve de Charles Ier, fut logée au

Louvre dans je ne sais quel galetas, où elle restait au lit faute d'un

fagot l'hiver, attendant les quelques louis que lui prêtait le

coadjuteur. Sa mère, la veuve de Henri IV, finit à Cologne à peu près

de la même manière,--dans la misère la plus profonde. A la demande du

cardinal-ministre, Charles Ier l'avait renvoyée d'Angleterre. J'en

suis fâché pour le royal et mélancolique auteur de l'_Eikon Basilikè_;

et je ne comprends pas comment l'homme qui sut rester roi devant

Cromwell ne sut pas rester roi devant Richelieu.

Du reste, j'insiste sur ce détail plein d'une sombre signification:

Marie de Médicis fut suivie de près par Richelieu, qui mourut dans la

même année qu'elle, et par Louis XIII, qui mourut l'an d'après. A quoi

bon toutes ces haines dénaturées entre ces trois créatures humaines, à

quoi bon tant d'intrigues, tant de persécutions, tant de querelles,

tant de perfidies, pour mourir tous les trois presque à la même

heure?--Dieu sait ce qu'il fait.

Il y a un triste doute sur Marie de Médicis. L'ombre que jette

Ravaillac m'a toujours paru toucher les plis traînants de sa robe.

J'ai toujours été épouvanté de la phrase terrible que le président

Hénault, sans intention peut-être, a écrite sur cette reine:--_Elle ne

fut pas assez surprise de la mort de Henri IV._

J'avoue que tout ceci me rend plus admirable l'époque claire, loyale

et pompeuse de Louis XIV. Les ombres et les obscurités qui tachent le

commencement de ce siècle font valoir les splendeurs de la fin. Louis

XIV, c'est le pouvoir comme Richelieu, plus la majesté; c'est la

grandeur comme Cromwell, plus la sérénité. Louis XIV, ce n'est pas le

génie dans le maître; mais c'est le génie autour du maître, ce qui

fait le roi moindre peut-être, mais le règne plus grand. Quant à moi

qui aime, comme vous le savez, les choses _réussies_ et complètes,

sans contester toutes les restrictions qu'il faut admettre, j'ai

toujours eu une sympathie profonde pour ce grave et magnifique prince

si bien né, si bien venu, si bien entouré, roi dès le berceau et roi

dans la tombe; vrai monarque dans la plus haute acception du mot,

souverain central de la civilisation, pivot de l'Europe, auquel il fut

donné d'user, pour ainsi dire, et de voir tour à tour pendant la durée

de son règne paraître, resplendir et disparaître autour de son trône

huit papes, cinq sultans, trois empereurs, deux rois d'Espagne, trois

rois de Portugal, quatre rois et une reine d'Angleterre, trois rois

de Danemark, une reine et deux rois de Suède, quatre rois de Pologne

et quatre czars de Moscovie; étoile polaire de tout un siècle qui,

pendant soixante-douze ans, en a vu tourner majestueusement autour

d'elle toutes les constellations!

LETTRE XII

A PROPOS DU MUSÉE WALLRAF.

Biographie, monographie et épopée du pourboire.--L'estafier.--Le

conducteur.--Le postillon.--Le grand drôle.--L'autre drôle.--Le

brouetteur.--Celui qui a apporté les effets.--La vieille

femme.--Le tableau, le rideau, le bedeau.--L'individu grave et

triste.--Le custode.--Le suisse.--Le sacristain.--La face qui

apparaît au judas.--Le sonneur.--L'être importun qui vous

coudoie.--L'explicateur.--Le baragouin.--La fabrique.--Le jeune

gaillard.--Encore le bedeau.--Encore l'estafier.--Le

domestique.--Le garçon d'écurie.--Le facteur.--Le

gouvernement.--«N'oubliez pas que tout pourboire doit être au

moins une pièce d'argent.»

Andernach.

Outre la cathédrale, l'hôtel de ville et la maison Ibach, j'ai visité,

au Schleis Kotten, près de Cologne, les vestiges de l'aqueduc

souterrain qui, au temps des Romains, allait de Cologne à Trèves, et

dont on trouve encore aujourd'hui les traces dans trente-trois

villages. Dans Cologne même, j'ai vu le musée Wallraf. Je serais bien

tenté de vous en faire ici l'inventaire, mais je vous épargne. Qu'il

vous suffise de savoir que, si je n'y ai pas trouvé, grâce aux

déprédations du baron de Hubsch, le chariot de guerre des anciens

Germains, la fameuse momie égyptienne et la grande coulevrine de

quatre aunes de long, fondue à Cologne en 1400; en revanche j'y ai vu

un fort beau sarcophage romain et l'armure de l'évêque Bernard de

Galen. On m'a aussi montré une énorme cuirasse qui passe pour avoir

appartenu au général de l'Empire Jean de Wert; mais j'ai vainement

cherché sa grande épée longue de huit pieds et demi, sa grande pique

pareille au pin de Polyphème, et son grand casque homérique que deux

hommes, dit-on, avaient peine à soulever.

Le plaisir de voir toutes ces choses belles ou curieuses, musées,

églises, hôtels de ville, est tempéré, il faut le dire, par la grave

importunité du pourboire. Sur les bords du Rhin, comme d'ailleurs dans

toutes les contrées très-visitées, le pourboire est un moustique fort

importun, lequel revient, à chaque instant et à tout propos, piquer,

non votre peau, mais votre bourse. Or la bourse du voyageur, cette

bourse précieuse, contient tout pour lui, puisque la sainte

hospitalité n'est plus là pour le recevoir au seuil des maisons avec

son doux sourire et sa cordialité auguste. Voici à quel degré de

puissance les intelligents naturels de ce pays ont élevé le pourboire.

J'expose les faits, je n'exagère rien.--Vous entrez dans un lieu

quelconque; à la porte de la ville, un estafier s'informe de l'hôtel

où vous comptez descendre, vous demande votre passe-port, le prend et

le garde. La voiture s'arrête dans la cour de la poste; le conducteur,

qui ne vous a pas adressé un regard pendant toute la route, se

présente, vous ouvre la portière et vous offre la main d'un air béat.

Pourboire. Un moment après, le postillon arrive à son tour, attendu

que cela lui est défendu par les règlements de police, et vous adresse

une harangue charabia qui veut dire: pourboire. On débâche; un grand

drôle prend sur la voiture et dépose à terre votre valise et votre sac

de nuit. Pourboire. Un autre drôle met le bagage sur une brouette,

vous demande à quel hôtel vous allez, et se met à courir devant vous

poussant sa brouette. Arrivés à l'hôtel, l'hôte surgit et entame avec

vous ce petit dialogue qu'on devrait écrire dans toutes les langues

sur la porte de toutes les auberges.--_Bonjour, monsieur.--Monsieur,

je voudrais une chambre.--C'est fort bien, monsieur._ (A LA

CANTONNADE:) _Conduisez monsieur au no 4!--Monsieur, je voudrais

dîner.--Tout de suite, monsieur_, etc., etc. Vous montez no 4. Votre

bagage y est déjà. Un homme apparaît, c'est celui qui l'a brouetté à

l'hôtel. Pourboire. Un second arrive; que veut-il? C'est lui qui a

apporté vos effets dans la chambre. Vous lui dites: C'est bon, je vous

donnerai en partant comme aux autres domestiques.--Monsieur, répond

l'homme, je n'appartiens pas à l'hôtel.--Pourboire. Vous sortez. Une

église se présente, une belle église. Il faut y entrer. Vous tournez

alentour, vous regardez, vous cherchez. Les portes sont fermées. Jésus

a dit: _Compelle intrare_; les prêtres devraient tenir les portes

ouvertes, mais les bedeaux les ferment pour gagner trente sous.

Cependant une vieille femme a vu votre embarras, elle vient à vous et

vous désigne une sonnette à côté d'un petit guichet. Vous comprenez,

vous sonnez, le guichet s'ouvre, le bedeau se montre; vous demandez à

voir l'église, le bedeau prend un trousseau de clefs et se dirige vers

le portail. Au moment où vous allez entrer dans l'église, vous vous

sentez tirer par la manche; c'est l'obligeante vieille que vous avez

oubliée, ingrat, et qui vous a suivi. Pourboire. Vous voilà dans

l'église; vous contemplez, vous admirez, vous vous récriez. «Pourquoi

ce rideau vert sur ce tableau? Parce que c'est le plus beau de

l'église, dit le bedeau.--Bon, reprenez-vous. Ici on cache les beaux

tableaux, ailleurs on les montrerait.--De qui est ce tableau?--De

Rubens.--Je voudrais le voir.» Le bedeau vous quitte et revient

quelques minutes après avec un individu fort grave et fort triste.

C'est le custode. Ce brave homme presse un ressort, le rideau s'ouvre,

vous voyez le tableau. Le tableau vu, le rideau se referme, et le

custode vous fait un salut significatif. Pourboire. En continuant

votre promenade dans l'église, toujours remorqué par le bedeau, vous

arrivez à la grille du chœur, qui est parfaitement verrouillée, et

devant laquelle se tient debout un magnifique personnage splendidement

harnaché, c'est le suisse qui a été prévenu de votre passage et qui

vous attend. Le chœur est au suisse. Vous en faites le tour. Au

moment où vous sortez, votre cicerone empanaché et galonné vous salue

majestueusement. Pourboire. Le suisse vous rend au bedeau. Vous passez

devant la sacristie. O miracle! elle est ouverte. Vous y entrez. Il y

a un sacristain. Le bedeau s'éloigne avec dignité, car il convient de

laisser au sacristain sa proie. Le sacristain s'empare de vous, vous

montre les ciboires, les chasubles, les vitraux que vous verriez fort

bien sans lui, les mitres de l'évêque, et, sous une vitre, dans une

boîte garnie de satin blanc fané, quelque squelette de saint habillé

en troubadour. La sacristie est vue, reste le sacristain. Pourboire.

Le bedeau vous reprend. Voici l'escalier des tours. La vue du haut du

grand clocher doit être belle, vous voulez y monter. Le bedeau pousse

silencieusement la porte; vous escaladez une trentaine de marches de

la vis-de-Saint-Gilles. Puis le passage vous est barré brusquement.

C'est une porte fermée. Vous vous retournez. Vous êtes seul. Le bedeau

n'est plus là. Vous frappez. Une face apparaît à un judas. C'est le

sonneur. Il ouvre et il vous dit: _Montez, monsieur_. Pourboire. Vous

montez, le sonneur ne vous suit pas; tant mieux, pensez-vous; vous

respirez, vous jouissez d'être seul, vous parvenez ainsi gaiement à la

ligule plate-forme de la tour. Là, vous regardez, vous allez et venez,

le ciel est bleu, le paysage est superbe, l'horizon est immense. Tout

à coup vous vous apercevez que depuis quelques instants un être

importun vous suit et vous coudoie et vous bourdonne aux oreilles des

choses obscures. Ceci est l'explicateur juré et privilégié, chargé de

commenter aux étrangers les magnificences du clocher, de l'église et

du paysage. Cet homme-là est d'ordinaire un bègue. Quelquefois il est

bègue et sourd. Vous ne l'écoutez pas, vous le laissez baragouiner

tout à son aise, et vous l'oubliez en contemplant l'énorme croupe de

l'église, d'où les arcs-boutants sortent comme des côtes disséquées,

les mille détails de la flèche de pierre, les toits, les rues, les

pignons, les routes qui s'enfuient dans tous les sens comme les rayons

d'une roue dont l'horizon est la jante et dont la ville est le moyeu,

les plaines, les arbres, les rivières, les collines. Quand vous avez

bien tout vu, vous songez à redescendre, vous vous dirigez vers la

tourelle de l'escalier. L'homme se dresse devant vous. Pourboire.

«C'est fort bien, monsieur, vous dit-il en empochant; maintenant

voulez-vous me donner pour moi?--Comment! et ce que je viens de vous

donner?--C'est pour la fabrique, monsieur, à laquelle je redois deux

francs par personne; mais à présent, monsieur comprend bien qu'il me

faut quelque petite chose pour moi.» Pourboire. Vous redescendez. Tout

à coup une trappe s'ouvre à côté de vous. C'est la cage des cloches.

Il faut bien voir les cloches de ce beau clocher. Un jeune gaillard

vous les montre et vous les nomme. Pourboire. Au bas du clocher vous

retrouvez le bedeau, qui vous a attendu patiemment et qui vous

reconduit avec respect jusqu'au seuil de l'église. Pourboire. Vous

rentrez à votre hôtel, et vous vous gardez bien de demander votre

chemin à quelque passant, car le pourboire saisirait cette occasion. A

peine avez-vous mis le pied dans l'auberge, que vous voyez venir à

vous d'un air amical une figure qui vous est tout à fait inconnue.

C'est l'estafier qui vous rapporte votre passe-port. Pourboire. Vous

dînez, l'heure du départ arrive, le domestique vous apporte la carte à

payer. Pourboire. Un garçon d'écurie porte votre bagage à la diligence

ou à la schnellposte. Pourboire. Un facteur le hisse sur l'impériale.

Pourboire. Vous montez en voiture, on part, la nuit tombe; vous

recommencerez demain.

Récapitulons: pourboire au conducteur, pourboire au postillon,

pourboire au débâcheur, pourboire au brouetteur, pourboire à l'homme

_qui n'est pas de l'hôtel_, pourboire à la vieille femme, pourboire à

Rubens, pourboire au suisse, pourboire au sacristain, pourboire au

sonneur, pourboire au baragouineur, pourboire à la fabrique, pourboire

au sous-sonneur, pourboire au bedeau, pourboire à l'estafier,

pourboire aux domestiques, pourboire au garçon d'écurie, pourboire au

facteur: voilà dix-huit pourboires dans une journée. Otez l'église,

qui est fort chère, il en reste neuf. Maintenant calculez tous ces

pourboires d'après un minimum de cinquante centimes et un maximum de

deux francs, qui est quelquefois obligatoire[4], et vous aurez une

somme assez inquiétante. N'oubliez pas que tout pourboire doit être

une pièce d'argent. Les sous et la monnaie de cuivre sont copeaux et

balayures que le dernier goujat regarde avec un inexprimable dédain.

[4] A Aix-la-Chapelle, pour voir les reliques, le pourboire à la

fabrique est fixé à un thaler, 3 fr. 75 c.

Pour ces peuples ingénieux, le voyageur n'est qu'un sac d'écus qu'il

s'agit de désenfler le plus vite possible. Chacun s'y acharne de son

côté. Le gouvernement lui-même s'en mêle quelquefois; il vous prend

votre malle et votre portemanteau, les charge sur ses épaules et vous

tend la main. Dans les grandes villes, les porteurs de bagages

redoivent au trésor royal douze sous et deux liards par voyageur. Je

n'étais pas depuis un quart d'heure à Aix-la-Chapelle que j'avais déjà

donné pour boire au roi de Prusse.

LETTRE XIII

ANDERNACH.

Le voyageur se met à la fenêtre.--Il caractérise d'un mot profond

la magnifique architecture de la barrière du Trône à Paris.--A

quoi bon avoir été l'empereur Valentinien.--Quand on rencontre

un bossu souriant, faut-il dire _quoique_ ou _parce que_?--Un

rêve trouvé en marchant la nuit dans les champs.--Paysages qui

se déforment au crépuscule.--La pleine lune. Qu'est-ce qu'on

voit donc là-bas?--Le bloc mystérieux au haut de la

colline.--Le voyageur y va.--Ce que c'était.--Le voyageur

frappe à la porte.--S'il y a quelqu'un, il ne répond

pas.--_L'armée de Sambre-et-Meuse à son général._--Hoche,

Marceau, Bonaparte.--Dans quelle chambre le voyageur entre.--Ce

que lui montre le clair de lune.--Il regarde dans le trou où

pend un bout de corde.--Ce qu'il croit entendre dire à une

voix.--Il retourne à Andernach.--Le voyageur déclare que les

touristes sont des niais.--Les beautés d'Andernach

révélées.--L'église byzantine.--Attention que prêtaient à un

verset de Job quatre enfants et un lapin.--L'église

gothique.--Ce que les chevaux prussiens demandent à la sainte

Vierge.--La tour vedette.--L'auteur dit quelques paroles

aimables à une fée.

Andernach.

Je vous écris encore d'Andernach, sur les bords du Rhin, où je suis

débarqué il y a trois jours. Andernach est un ancien municipe romain

remplacé par une commune gothique qui existe encore. Le paysage de ma

fenêtre est ravissant. J'ai devant moi, au pied d'une haute colline

qui me laisse à peine voir une étroite tranche de ciel, une belle tour

du treizième siècle, du faîte de laquelle s'élance, complication

charmante que je n'ai vue qu'ici, une autre tour plus petite,

octogone, à huit frontons, couronnée d'un toit conique; à ma droite le

Rhin et le joli village blanc de Leutersdorf, entrevu parmi les

arbres; à ma gauche les quatre clochers byzantins d'une magnifique

église du onzième siècle, deux au portail, deux à l'abside. Les deux

gros clochers du portail sont d'un profil cahoté, étrange, mais grand;

ce sont des tours carrées surmontées de quatre pignons aigus,

triangulaires, portant dans leurs intervalles quatre losanges ardoisés

qui se rejoignent par leurs sommets et forment la pointe de

l'aiguille. Sous ma fenêtre jasent en parfaite intelligence des

poules, des enfants et des canards. Au fond, là-bas, des paysans

grimpent dans les vignes.--Au reste, il paraît que ce tableau n'a

point paru suffisant à l'homme de goût qui a décoré la chambre où

j'habite; à côté de ma croisée il en a cloué un autre, comme pendant

sans doute: c'est une image représentant deux grands chandeliers posés

à terre avec cette inscription: _Vue de Paris_. A force de me creuser

la tête, j'ai découvert qu'en effet c'était une vue de la barrière du

Trône.--La chose est ressemblante.

Le jour de mon arrivée j'ai visité l'église, belle à l'intérieur, mais

hideusement badigeonnée. L'empereur Valentinien et un enfant de

Frédéric Barberousse ont été enterrés là. Il n'en reste aucun vestige.

Un beau Christ au tombeau en ronde-bosse, figure de grandeur

naturelle, du quinzième siècle; un chevalier du seizième en

demi-relief, adossé au mur; dans un grenier, un tas de figurines

coloriées, en albâtre gris, débris d'un mausolée quelconque, mais

admirable, de la renaissance: c'est là tout ce qu'un sonneur bossu et

souriant a pu me faire voir pour le petit morceau de cuivre argenté

qui représente ici trente sous.

Maintenant il faut que je vous raconte une chose réelle, une rencontre

plutôt qu'une aventure, qui a laissé dans mon esprit l'impression

voilée et sombre d'un rêve.

Le Rhin, Tome I · 第 10 / 14 段