cette heure, pour ainsi dire, toute la cathédrale de Cologne, puisque
la flèche manque au clocher, la voûte à la nef et le transept à
l'église.
Dans ce chœur les richesses abondent. Ce sont des sacristies pleines
de boiseries délicates, des chapelles pleines de sculptures sévères;
des tableaux de toutes les époques, des tombeaux de toutes les formes;
des évêques de granit couchés dans une forteresse, des évêques de
pierre de touche couchés sur un lit porté par une procession de
figurines éplorées, des évêques de marbre couchés sous un treillis de
fer, des évêques de bronze couchés à terre, des évêques de bois
agenouillés devant des autels; des lieutenants généraux du temps de
Louis XIV accoudés sur leurs sépulcres, des chevaliers du temps des
croisades gisant avec leur chien qui se frotte amoureusement contre
leurs pieds d'acier; des statues d'apôtres vêtues de robes d'or: des
confessionnaux de chêne à colonnes torses; de nobles stalles
canonicales; des fonts baptismaux gothiques qui ont la forme d'un
cercueil; des retables d'autel chargés de statuettes; de beaux
fragments de vitraux; des Annonciations du quinzième siècle sur fond
d'or, avec les riches ailes multicolores en dessus, blanches en
dessous, de leur ange qui regarde et convoite presque la Vierge; des
tapisseries peintes sur des dessins de Rubens; des grilles de fer
qu'on croirait de Metzis-Quentin, des armoires à volets peintes et
dorées qu'on croirait de Franc-Floris.
Tout cela, il faut le dire, est honteusement délabré. Si quelqu'un
construit la cathédrale de Cologne au dehors, je ne sais qui la
démolit à l'intérieur. Pas un tombeau dont les figurines ne soient
arrachées ou tronquées; pas une grille qui ne soit rouillée où elle a
été dorée. La poussière, la cendre et l'ordure sont partout. Les
mouches déshonorent la face vénérable de l'archevêque Philippe de
Heinsberg. L'homme d'airain qui est couché sur la dalle, qui s'appelle
Conrad de Hochstetten, et qui a pu bâtir cette cathédrale, ne peut
aujourd'hui écraser les araignées qui le tiennent lié à terre comme
Gulliver sous leurs innombrables fils. Hélas! les bras de bronze ne
valent pas les bras de chair.
Je crois bien qu'une statue barbue de vieillard couché, que j'ai
aperçue dans un coin obscur, brisée et mutilée, est de Michel-Ange.
Ceci me rappelle que j'ai vu à Aix-la-Chapelle, gisantes dans un angle
du vieux cloître-cimetière, comme des troncs d'arbres qui attendent
l'équarrisseur, ces fameuses colonnes de marbre antiques prises par
Napoléon et reprises par Blücher. Napoléon les avait prises pour le
Louvre, Blücher les a reprises pour le charnier.
Une des choses que je dis le plus souvent dans ce monde, c'est: «A
quoi bon?»
Je n'ai vu dans toute cette dégradation que deux tombes un peu
respectées et parfois époussetées, les cénotaphes des comtes de
Schauenbourg. Les deux comtes de Schauenbourg sont un de ces couples
qui semblent avoir été prévus par Virgile. Tous deux ont été frères,
tous deux ont été archevêques de Cologne, tous deux ont été enterrés
dans le même chœur, tous deux ont de fort belles tombes du
dix-septième siècle dressées vis-à-vis l'une de l'autre. Adolphe
regarde Antoine.
J'ai omis jusqu'ici à dessein, pour vous en parler avec quelque
détail, la construction la plus vénérée que contienne la cathédrale de
Cologne, le fameux tombeau des trois mages. C'est une assez grosse
chambre de marbre de toutes couleurs fermée d'épais grillages de
cuivre; architecture hybride et bizarre où les deux styles de Louis
XIII et de Louis XV confondent leur coquetterie et leur lourdeur. Cela
est situé derrière le maître-autel dans la chapelle culminante de
l'abside. Trois turbans mêlés au dessin du grillage principal frappent
d'abord le regard. On lève les yeux, et l'on voit un bas-relief
représentant l'_Adoration des mages_; on les abaisse, et on lit ce
médiocre distique:
Corpora sanctorum recubant hic terna magorum.
Ex his sublatum nihil est alibive locatum.
Ici une idée à la fois riante et grave s'éveille dans l'esprit. C'est
donc là que gisent ces trois poétiques rois de l'Orient qui vinrent,
conduits par l'étoile, _ab Oriente venerunt_, et qui adorèrent un
enfant dans une étable, _et procidentes adoraverunt_. J'ai adoré à mon
tour. J'avoue que rien au monde ne me charme plus que cette légende
des _Mille et une Nuits_ enchâssée dans l'Evangile. Je me suis
approché de ce tombeau et à travers le grillage jalousement serré,
derrière une vitre obscure, j'ai aperçu dans l'ombre un grand et
merveilleux reliquaire byzantin en or massif, étincelant
d'arabesques, de perles et de diamants, absolument comme on entrevoit
à travers les ténèbres de vingt siècles, derrière le sombre et austère
réseau des traditions de l'Eglise, l'orientale et éblouissante
histoire des Trois-Rois.
Des deux côtés du grillage vénéré deux mains de cuivre doré sortent du
marbre et entr'ouvrent chacune une aumônière au-dessous de laquelle le
chapitre a fait graver cette provocation indirecte:--_Et apertis
thesauris suis obtulerunt ei munera._
Vis-à-vis du tombeau brûlent trois lampes de cuivre dont l'une porte
ce nom: _Gaspar_, l'autre _Melchior_, la troisième _Balthazar_. C'est
une idée ingénieuse d'avoir en quelque sorte allumé, devant ce
sépulcre, les trois noms des trois mages.
Comme j'allais me retirer, je ne sais quelle pointe a percé la semelle
de ma botte; j'ai baissé les yeux, c'était la tête d'un clou de cuivre
enfoncé dans une large dalle de marbre noir sur laquelle je marchais.
Je me suis souvenu, en examinant cette pierre, que Marie de Médicis
avait voulu que son cœur fût déposé sous le pavé de la cathédrale de
Cologne devant la chapelle des Trois-Rois. Cette dalle que je foulais
aux pieds recouvre sans doute ce cœur. Il y avait autrefois sur cette
dalle, où l'on en distingue encore l'empreinte, une lame de cuivre ou
de bronze doré portant, selon la mode allemande, le blason et
l'épitaphe de la morte et au scellement de laquelle servait le clou
qui a déchiré ma botte. Quand les Français ont occupé Cologne, les
idées révolutionnaires, et probablement aussi quelque chaudronnier
spéculateur, ont déraciné cette lame fleurdelisée, comme d'autres
d'ailleurs qui l'entouraient, car une foule de clous de cuivre sortant
des dalles voisines attestent et dénoncent beaucoup d'arrachements du
même genre. Ainsi, pauvre reine! elle s'est vue d'abord effacée du
cœur de Louis XIII, son fils, puis du souvenir de Richelieu, sa
créature; la voilà maintenant effacée de la terre!
Et que la destinée a d'étranges fantaisies! Cette reine Marie de
Médicis, cette veuve de Henri IV, exilée, abandonnée, indigente comme
l'a été, quelques années plus tard, sa fille Henriette, veuve de
Charles Ier, est venue mourir à Cologne en 1642, dans le logis
d'Ibach, Sterngasse, no 10, dans la maison même où soixante-cinq ans
auparavant, en 1577, Rubens, son peintre, était né.
Le dôme de Cologne, revu au grand jour, dépouillé de ce grossissement
fantastique que le soir prête aux objets et que j'appelle la _grandeur
crépusculaire_, m'a paru, je dois le dire, perdre un peu de sa
sublimité. La ligne en est toujours belle, mais elle se profile avec
quelque sécheresse. Cela tient peut-être à l'acharnement avec lequel
l'architecte actuel rebouche et mastique cette vénérable abside. Il ne
faut pas trop remettre à neuf les vieilles églises. Dans cette
opération, qui amoindrit les lignes en voulant les fixer, le vague
mystérieux du contour s'évanouit. A l'heure qu'il est, comme masse,
j'aime mieux le clocher ébauché que l'abside parfaite. Dans tous les
cas, n'en déplaise à quelques raffinés qui voudraient faire du dôme de
Cologne le Parthénon de l'architecture chrétienne, je ne vois, pour ma
part, aucune raison de préférer ce chevet de cathédrale à nos vieilles
Notre-Dame complètes d'Amiens, de Reims, de Chartres et de Paris.
J'avoue même que la cathédrale de Beauvais, demeurée, elle aussi, à
l'état d'abside, à peine connue, fort peu vantée, ne me paraît
inférieure, ni pour la masse, ni pour les détails, à la cathédrale de
Cologne.
L'hôtel de ville de Cologne, situé assez près du dôme, est un de ces
ravissants édifices-arlequins faits de pièces de tous les temps et de
morceaux de tous les styles qu'on rencontre dans les anciennes
communes qui se sont elles-mêmes construites, lois, mœurs et
coutumes, de la même manière. Le mode de formation de ces édifices et
de ces coutumes est curieux à étudier. Il y a eu agglomération plutôt
que construction, croissance successive, agrandissement capricieux,
empiétement sur les voisinages; rien n'a été fait d'après un plan
régulier et tracé d'avance; tout s'est produit au fur et à mesure,
selon les besoins surgissants.
Ainsi l'hôtel de ville de Cologne, qui a probablement quelque cave
romaine dans ses fondations, n'était vers 1250 qu'un grave et sévère
logis à ogives comme notre Maison-aux-Piliers; puis on a compris qu'il
fallait un beffroi pour les tocsins, pour les prises d'armes, pour les
veilleurs de nuit, et le quatorzième siècle a édifié une belle tour
bourgeoise et féodale tout à la fois; puis, sous Maximilien, le
souffle joyeux de la Renaissance commençait à agiter les sombres
feuillages de pierre des cathédrales, un goût d'élégance et d'ornement
se répandait partout; les échevins de Cologne ont senti le besoin de
faire la toilette de leur maison de ville, ils ont appelé d'Italie
quelque architecte élève du vieux Michel-Ange ou de France quelque
sculpteur ami du jeune Jean Goujon, et ils ont ajusté sur leur noire
façade du treizième siècle un porche triomphant et magnifique.
Quelques années plus tard, il leur a fallu un promenoir à côté de leur
greffe, et ils se sont bâti une charmante arrière-cour à galeries sous
arcades, somptueusement égayée de blasons et de bas-reliefs, que j'ai
vue, et que dans deux ou trois ans personne ne verra, car on la laisse
tomber en ruine. Enfin, sous Charles Quint, ils ont reconnu qu'une
grande salle leur était nécessaire pour les encans, pour les criées,
pour les assemblées de bourgeois, et ils ont érigé vis-à-vis de leur
beffroi et de leur porche un riche corps de logis en brique et en
pierre du plus beau goût et de la plus noble ordonnance.--Aujourd'hui,
nef du treizième siècle, beffroi du quatorzième, porche et
arrière-cour de Maximilien, halle de Charles-Quint, vieillis ensemble
par le temps, chargés de traditions et de souvenirs par les
événements, soudés et groupés par le hasard de la façon la plus
originale et la plus pittoresque, forment l'hôtel de ville de Cologne.
Soit dit en passant, mon ami, et comme produit de l'art et comme
expression de l'histoire, ceci vaut un peu mieux que cette froide et
blafarde bâtisse, bâtarde par sa triple devanture encombrée
d'archivoltes, bâtarde par l'économique et mesquine monotonie de son
ornementation où tout se répète et où rien n'étincelle, bâtarde par
ses toits tronqués sans crêtes et sans cheminées, dans laquelle des
maçons quelconques noient aujourd'hui, à la face même de notre bonne
ville de Paris, le ravissant chef-d'œuvre du Bocador. Nous sommes
d'étranges gens, nous laissons démolir l'hôtel de la Trémouille et
nous bâtissons cette chose! Nous souffrons que des messieurs qui se
croient et se disent architectes baissent sournoisement de deux ou
trois pieds, c'est-à-dire défigurent complétement le charmant toit
aigu de Dominique Bocador, pour l'appareiller, hélas! avec les affreux
combles aplatis qu'ils ont inventés. Serons-nous donc toujours le même
peuple qui admire Corneille et qui le fait retoucher, émonder et
corriger par M. Andrieux?--Tenez, revenons à Cologne.
Je suis monté sur le beffroi, et de là, sous un ciel gris et morne,
qui n'était pas sans harmonie avec ces édifices et avec mes pensées,
j'ai vu à mes pieds toute cette admirable ville.
Cologne sur le Rhin, comme Rouen sur la Seine, comme Anvers sur
l'Escaut, comme toutes les villes appuyées à un cours d'eau trop large
pour être aisément franchi, a la forme d'un arc tendu dont le fleuve
fait la corde.
Les toits sont d'ardoise, serrés les uns contre les autres, pointus
comme des cartes pliées en deux; les rues sont étroites, les pignons
sont taillés. Une courbe rougeâtre de murailles et de douves en
briques qui reparaît partout au-dessus des toits presse la ville comme
un ceinturon bouclé au fleuve même, en aval par la tourelle Thurmchen,
en amont par cette superbe tour Bayenthurme, dans les créneaux de
laquelle se dresse un évêque de marbre qui bénit le Rhin. De la
Thurmchen à la Bayenthurme la ville développe sur le bord du fleuve
une lieue de fenêtres et de façades. Vers le milieu de cette longue
ligne un grand pont de bateaux, gracieusement courbé contre le
courant, traverse le fleuve, fort large en cet endroit, et va sur
l'autre rive rattacher à ce vaste morceau d'édifices noirs, qui est
Cologne, Deuz, petit bloc de maisons blanches.
Dans le massif même de Cologne, au milieu des toits, des tourelles et
des mansardes pleines de fleurs, montent et se détachent les faîtes
variés de vingt-sept églises parmi lesquelles, sans compter la
cathédrale, quatre majestueuses églises romanes, toutes d'un dessin
différent, dignes par leur grandeur et leur beauté d'être cathédrales
elles-mêmes, Saint-Martin au nord, Saint-Géréon à l'ouest, les
Saints-Apôtres au sud, Sainte-Marie-du-Capitole au levant,
s'arrondissent comme d'énormes nœuds d'absides, de tours et de
clochers.
Si l'on examine le détail de la ville, tout vit et palpite; le pont
est chargé de passants et de voitures, le fleuve est couvert de
voiles, la grève est bordée de mâts. Toutes les rues fourmillent,
toutes les croisées parlent, tous les toits chantent. Çà et là de
vertes touffes d'arbres caressent doucement ces noires maisons, et les
vieux hôtels de pierre du quinzième siècle mêlent à la monotonie des
toits d'ardoise et des devantures de briques leur longue frise de
fleurs, de fruits et de feuillages sculptés, sur laquelle les colombes
viennent se poser avec joie.
Autour de cette grande commune, marchande par son industrie, militaire
par sa position, marinière par son fleuve, s'étale et s'élargit dans
tous les sens une vaste et riche plaine qui s'affaisse et plie du côté
de la Hollande, que le Rhin traverse de part en part et que couronne
au nord-est de ses sept croupes historiques ce nid merveilleux de
traditions et de légendes qu'on appelle les Sept-Montagnes.
Ainsi la Hollande et son commerce, l'Allemagne et sa poésie, se
dressent comme les deux grands aspects de l'esprit humain, le positif
et l'idéal, sur l'horizon de Cologne, ville elle-même de négoce et de
rêverie.
En redescendant du beffroi, je me suis arrêté dans la cour devant le
charmant porche de la renaissance. Je l'appelais tout à l'heure
_porche triomphant_, j'aurais dû dire _porche triomphal_; car le
second étage de cette exquise composition est formé d'une série de
petits arcs de triomphe accostés comme des arcades et dédiés, par des
inscriptions du temps, le premier à César, le deuxième à Auguste, le
troisième à Agrippa, le fondateur de Cologne (_Colonia Agrippina_); le
quatrième à Constantin, l'empereur chrétien; le cinquième à Justinien,
l'empereur législateur; le sixième à Maximilien, l'empereur vivant.
Sur la façade le sculpteur-poëte a ciselé trois bas-reliefs
représentant les trois dompteurs de lions, Milon de Crotone, Pépin le
Bref et Daniel. Aux deux extrémités il a mis Milon de Crotone qui
terrassait les lions par la puissance du corps, et Daniel qui les
soumettait par la puissance de l'esprit; entre Daniel et Milon, comme
un lien naturel tenant à la fois de l'un et de l'autre, il a placé
Pépin le Bref qui attaquait les bêtes féroces avec ce mélange de
vigueur physique et de vigueur morale qui fait le soldat. Entre la
force pure et la pensée pure, le courage. Entre l'athlète et le
prophète, le héros.
Pépin a l'épée à la main, son bras gauche enveloppé de son manteau est
plongé dans la gueule du lion; le lion, griffes et mâchoires ouvertes,
est dressé sur ses pieds de derrière dans l'attitude formidable de ce
que le blason appelle le lion rampant; Pépin lui fait face
vaillamment, il combat. Daniel est debout, immobile, les bras
pendants, les yeux levés au ciel pendant que les lions amoureux se
roulent à ses pieds; l'esprit ne lutte pas, il triomphe. Quant à Milon
de Crotone, les bras pris dans l'arbre, il se débat, le lion le
dévore; c'est l'agonie de la présomption inintelligente et aveugle qui
a cru dans ses muscles et dans ses poings; la force pure est
vaincue.--Ces trois bas-reliefs sont d'un grand sens. Le dernier est
d'un effet terrible. Je ne sais quelle idée effrayante et fatale se
dégage, à l'insu peut-être du sculpteur lui-même, de ce sombre poëme.
C'est la nature qui se venge de l'homme, la végétation et l'animal qui
font cause commune, le chêne qui vient en aide au lion.
Malheureusement, archivoltes, bas-reliefs, entablements, impostes,
corniches et colonnes, tout ce beau porche est restauré, raclé,
rejointoyé et badigeonné avec la propreté la plus déplorable.
Comme j'allais sortir de l'hôtel de ville, un homme, vieilli plutôt
que vieux, dégradé plutôt que courbé, d'aspect misérable et d'allure
orgueilleuse, traversait la cour. Le concierge qui m'avait conduit sur
le beffroi me l'a fait remarquer. Cet homme est un poëte, qui vit de
ses rentes dans les cabarets et qui fait des épopées. Nom d'ailleurs
parfaitement inconnu. Il a fait, m'a dit mon guide, qui l'admirait
fort, des épopées contre Napoléon, contre la Révolution de 1830,
contre les romantiques, contre les Français, et une autre belle épopée
pour inviter l'architecte actuel de Cologne à continuer l'église dans
le genre du Panthéon de Paris. Epopées soit. Mais cet homme est d'une
saleté rare. Je n'ai vu de ma vie un drôle moins brossé. Je ne crois
pas que nous ayons en France rien de comparable à ce poëte-épic.
En revanche, quelques instants plus tard, au moment où je traversais
je ne sais quelle rue étroite et obscure, un petit vieillard à l'œil
vif est sorti brusquement d'une boutique de barbier et est venu à moi
en criant: _Monsieur! monsieur! fous Français! oh! les Français! ran!
plan! plan! ran! tan! plan! la guerre à toute le monde! Prafes!
prafes! Napolion, n'est-ce pas? La guerre à toute l'Europe! Oh! les
Français! pien prafes! monsieur! La païonnette au qui à tous ces
Priciens! eine ponne quilpite gomme à Iéna! Prafo les Français! ran!
plan! plan!_
J'avoue que la harangue m'a plu. La France est grande dans les
souvenirs et dans les espérances de ces nobles nations. Toute cette
rive du Rhin nous aime,--j'ai presque dit nous attend.
Le soir, comme les étoiles s'allumaient, je me suis promené de l'autre
côté du fleuve, sur la grève opposée à Cologne. J'avais devant moi
toute la ville, dont les pignons sans nombre et les clochers noirs se
découpaient avec tous leurs détails sur le ciel blafard du couchant. A
ma gauche se levait, comme la géante de Cologne, la haute flèche de
Saint-Martin avec ses deux tourelles percées à jour. Presque en face
de moi la sombre abside-cathédrale, dressant ses mille clochetons
aigus, figurait un hérisson monstrueux, accroupi au bord de l'eau,
dont la grue du clocher semblait former la queue et auquel deux
réverbères allumés vers le bas de cette masse ténébreuse faisaient des
yeux flamboyants. Je n'entendais dans cette ombre que le frissonnement
caressant et discret du flot à mes pieds, les pas sourds d'un cheval
sur les planches du pont de bateaux, et au loin, dans une forge que
j'entrevoyais, la sonnerie éclatante d'un marteau sur une enclume.
Aucun autre bruit de la ville ne traversait le Rhin. Quelques vitres
scintillaient vaguement, et au-dessous de la forge, fournaise
embrasée, point étincelant, pendait et se dispersait dans le fleuve
une longue traînée lumineuse, comme si cette poche pleine de feu se
vidait dans l'eau.
De ce beau et sombre ensemble se dégageait dans ma pensée une
mélancolique rêverie. Je me disais:--La cité germaine a disparu, la
cité d'Agrippa a disparu, la ville de saint Engelbert est encore
debout. Mais combien de temps durera-t-elle? Le temple bâti là-bas par
sainte Hélène est tombé il y a mille ans; l'église construite par
l'archevêque Anno tombera. Cette ville est usée par son fleuve. Tous
les jours quelque vieille pierre, quelque vieux souvenir, quelque
vieille coutume s'en détache au frottement de vingt bateaux à vapeur.
Une ville n'est pas impunément posée sur la grosse artère de l'Europe.
Cologne, quoique moins ancienne que Trèves et Soleure, les deux plus
vieilles communes du continent, s'est déjà déformée et transformée
trois fois au rapide et violent courant d'idées qui la traverse,
remontant et descendant sans cesse des villes de Guillaume le
Taciturne aux montagnes de Guillaume Tell, et apportant à Cologne
de Mayence les affluents de l'Allemagne, et de Strasbourg les
affluents de la France. Voici qu'une quatrième époque climatérique
semble se déclarer pour Cologne. L'esprit du _positivisme_ et de
l'_utilitarisme_, comme parlent les barbares d'à présent, la pénètre
et l'envahit; les nouveautés s'engagent de toutes parts dans le
labyrinthe de son antique architecture; les rues neuves font de
larges trouées à travers cet entassement gothique; «le bon goût
moderne» s'y installe, y bâtit des façades-Rivoli et y jouit
bêtement de l'admiration des boutiquiers; il y a des rimeurs ivres
qui conseillent à la cité de Conrad le Panthéon de Soufflot. Les
tombeaux des archevêques tombent en ruine dans cette cathédrale
continuée aujourd'hui par la vanité, non par la foi. Les splendides
paysannes vêtues d'écarlate et coiffées d'or et d'argent ont disparu;
des grisettes parisiennes se promènent sur le quai; j'ai vu aujourd'hui
tomber les dernières briques sèches du cloître roman de Saint-Martin,
on va y construire un café-Tortoni; de longues rangées de
maisons blanches donnent au féodal et catholique faubourg des
Martyrs-de-Thèbes je ne sais quel faux air des Batignolles. Un omnibus
passe l'immémorial pont de bateaux et chemine pour six sous
d'Agrippina à Tuitium.--Hélas! les vieilles villes s'en vont!
LETTRE XI
A PROPOS DE LA MAISON IBACH.
Philosophie.--Comment les causes se comportent pour produire les
effets.--Curiosité du hasard.--Leçons de la Providence.--Chaos
d'où se dégage un ordre profond et
effrayant.--Rapprochements.--Eclairs inattendus et
jaillissants.--Un reproche du roi Charles Ier.--Une question
sur Marie de Médicis.--Louis XIV. Grande figure dans une
gloire.
Andernach.
Mon ami! mon ami! ce que font les choses, elles le savent peut-être;
mais à coup sûr, et d'autres que moi l'ont dit, les hommes, eux, ne
savent ce qu'ils font. Souvent, en confrontant l'histoire avec la
nature, au milieu de ces comparaisons éternelles que mon esprit ne
peut s'empêcher de faire entre les événements où Dieu se cache et la
création où il se montre, j'ai tressailli tout à coup avec une secrète
angoisse, et je me suis figuré que les forêts, les lacs, les
montagnes, le profond tonnerre des nuées, la fleur qui hoche sa petite
tête quand nous passons, l'étoile qui cligne de l'œil dans les fumées
de l'horizon, l'océan qui parle et qui gronde et qui semble toujours
avertir quelqu'un, étaient des choses clairvoyantes et terribles,
pleines de lumière et pleines de science, qui regardaient en pitié se
mouvoir à tâtons au milieu d'elles, dans la nuit qui lui est propre,
l'homme, cet orgueil auquel l'impuissance lie les bras, cette vanité à
laquelle l'ignorance bande les yeux. Rien en moi ne répugne à ce que
l'arbre ait la conscience de son fruit; mais, certes, l'homme n'a pas
la conscience de sa destinée.