Le chœur, c'est l'intérieur de cette abside célèbre qui est encore à

cette heure, pour ainsi dire, toute la cathédrale de Cologne, puisque

la flèche manque au clocher, la voûte à la nef et le transept à

l'église.

Dans ce chœur les richesses abondent. Ce sont des sacristies pleines

de boiseries délicates, des chapelles pleines de sculptures sévères;

des tableaux de toutes les époques, des tombeaux de toutes les formes;

des évêques de granit couchés dans une forteresse, des évêques de

pierre de touche couchés sur un lit porté par une procession de

figurines éplorées, des évêques de marbre couchés sous un treillis de

fer, des évêques de bronze couchés à terre, des évêques de bois

agenouillés devant des autels; des lieutenants généraux du temps de

Louis XIV accoudés sur leurs sépulcres, des chevaliers du temps des

croisades gisant avec leur chien qui se frotte amoureusement contre

leurs pieds d'acier; des statues d'apôtres vêtues de robes d'or: des

confessionnaux de chêne à colonnes torses; de nobles stalles

canonicales; des fonts baptismaux gothiques qui ont la forme d'un

cercueil; des retables d'autel chargés de statuettes; de beaux

fragments de vitraux; des Annonciations du quinzième siècle sur fond

d'or, avec les riches ailes multicolores en dessus, blanches en

dessous, de leur ange qui regarde et convoite presque la Vierge; des

tapisseries peintes sur des dessins de Rubens; des grilles de fer

qu'on croirait de Metzis-Quentin, des armoires à volets peintes et

dorées qu'on croirait de Franc-Floris.

Tout cela, il faut le dire, est honteusement délabré. Si quelqu'un

construit la cathédrale de Cologne au dehors, je ne sais qui la

démolit à l'intérieur. Pas un tombeau dont les figurines ne soient

arrachées ou tronquées; pas une grille qui ne soit rouillée où elle a

été dorée. La poussière, la cendre et l'ordure sont partout. Les

mouches déshonorent la face vénérable de l'archevêque Philippe de

Heinsberg. L'homme d'airain qui est couché sur la dalle, qui s'appelle

Conrad de Hochstetten, et qui a pu bâtir cette cathédrale, ne peut

aujourd'hui écraser les araignées qui le tiennent lié à terre comme

Gulliver sous leurs innombrables fils. Hélas! les bras de bronze ne

valent pas les bras de chair.

Je crois bien qu'une statue barbue de vieillard couché, que j'ai

aperçue dans un coin obscur, brisée et mutilée, est de Michel-Ange.

Ceci me rappelle que j'ai vu à Aix-la-Chapelle, gisantes dans un angle

du vieux cloître-cimetière, comme des troncs d'arbres qui attendent

l'équarrisseur, ces fameuses colonnes de marbre antiques prises par

Napoléon et reprises par Blücher. Napoléon les avait prises pour le

Louvre, Blücher les a reprises pour le charnier.

Une des choses que je dis le plus souvent dans ce monde, c'est: «A

quoi bon?»

Je n'ai vu dans toute cette dégradation que deux tombes un peu

respectées et parfois époussetées, les cénotaphes des comtes de

Schauenbourg. Les deux comtes de Schauenbourg sont un de ces couples

qui semblent avoir été prévus par Virgile. Tous deux ont été frères,

tous deux ont été archevêques de Cologne, tous deux ont été enterrés

dans le même chœur, tous deux ont de fort belles tombes du

dix-septième siècle dressées vis-à-vis l'une de l'autre. Adolphe

regarde Antoine.

J'ai omis jusqu'ici à dessein, pour vous en parler avec quelque

détail, la construction la plus vénérée que contienne la cathédrale de

Cologne, le fameux tombeau des trois mages. C'est une assez grosse

chambre de marbre de toutes couleurs fermée d'épais grillages de

cuivre; architecture hybride et bizarre où les deux styles de Louis

XIII et de Louis XV confondent leur coquetterie et leur lourdeur. Cela

est situé derrière le maître-autel dans la chapelle culminante de

l'abside. Trois turbans mêlés au dessin du grillage principal frappent

d'abord le regard. On lève les yeux, et l'on voit un bas-relief

représentant l'_Adoration des mages_; on les abaisse, et on lit ce

médiocre distique:

Corpora sanctorum recubant hic terna magorum.

Ex his sublatum nihil est alibive locatum.

Ici une idée à la fois riante et grave s'éveille dans l'esprit. C'est

donc là que gisent ces trois poétiques rois de l'Orient qui vinrent,

conduits par l'étoile, _ab Oriente venerunt_, et qui adorèrent un

enfant dans une étable, _et procidentes adoraverunt_. J'ai adoré à mon

tour. J'avoue que rien au monde ne me charme plus que cette légende

des _Mille et une Nuits_ enchâssée dans l'Evangile. Je me suis

approché de ce tombeau et à travers le grillage jalousement serré,

derrière une vitre obscure, j'ai aperçu dans l'ombre un grand et

merveilleux reliquaire byzantin en or massif, étincelant

d'arabesques, de perles et de diamants, absolument comme on entrevoit

à travers les ténèbres de vingt siècles, derrière le sombre et austère

réseau des traditions de l'Eglise, l'orientale et éblouissante

histoire des Trois-Rois.

Des deux côtés du grillage vénéré deux mains de cuivre doré sortent du

marbre et entr'ouvrent chacune une aumônière au-dessous de laquelle le

chapitre a fait graver cette provocation indirecte:--_Et apertis

thesauris suis obtulerunt ei munera._

Vis-à-vis du tombeau brûlent trois lampes de cuivre dont l'une porte

ce nom: _Gaspar_, l'autre _Melchior_, la troisième _Balthazar_. C'est

une idée ingénieuse d'avoir en quelque sorte allumé, devant ce

sépulcre, les trois noms des trois mages.

Comme j'allais me retirer, je ne sais quelle pointe a percé la semelle

de ma botte; j'ai baissé les yeux, c'était la tête d'un clou de cuivre

enfoncé dans une large dalle de marbre noir sur laquelle je marchais.

Je me suis souvenu, en examinant cette pierre, que Marie de Médicis

avait voulu que son cœur fût déposé sous le pavé de la cathédrale de

Cologne devant la chapelle des Trois-Rois. Cette dalle que je foulais

aux pieds recouvre sans doute ce cœur. Il y avait autrefois sur cette

dalle, où l'on en distingue encore l'empreinte, une lame de cuivre ou

de bronze doré portant, selon la mode allemande, le blason et

l'épitaphe de la morte et au scellement de laquelle servait le clou

qui a déchiré ma botte. Quand les Français ont occupé Cologne, les

idées révolutionnaires, et probablement aussi quelque chaudronnier

spéculateur, ont déraciné cette lame fleurdelisée, comme d'autres

d'ailleurs qui l'entouraient, car une foule de clous de cuivre sortant

des dalles voisines attestent et dénoncent beaucoup d'arrachements du

même genre. Ainsi, pauvre reine! elle s'est vue d'abord effacée du

cœur de Louis XIII, son fils, puis du souvenir de Richelieu, sa

créature; la voilà maintenant effacée de la terre!

Et que la destinée a d'étranges fantaisies! Cette reine Marie de

Médicis, cette veuve de Henri IV, exilée, abandonnée, indigente comme

l'a été, quelques années plus tard, sa fille Henriette, veuve de

Charles Ier, est venue mourir à Cologne en 1642, dans le logis

d'Ibach, Sterngasse, no 10, dans la maison même où soixante-cinq ans

auparavant, en 1577, Rubens, son peintre, était né.

Le dôme de Cologne, revu au grand jour, dépouillé de ce grossissement

fantastique que le soir prête aux objets et que j'appelle la _grandeur

crépusculaire_, m'a paru, je dois le dire, perdre un peu de sa

sublimité. La ligne en est toujours belle, mais elle se profile avec

quelque sécheresse. Cela tient peut-être à l'acharnement avec lequel

l'architecte actuel rebouche et mastique cette vénérable abside. Il ne

faut pas trop remettre à neuf les vieilles églises. Dans cette

opération, qui amoindrit les lignes en voulant les fixer, le vague

mystérieux du contour s'évanouit. A l'heure qu'il est, comme masse,

j'aime mieux le clocher ébauché que l'abside parfaite. Dans tous les

cas, n'en déplaise à quelques raffinés qui voudraient faire du dôme de

Cologne le Parthénon de l'architecture chrétienne, je ne vois, pour ma

part, aucune raison de préférer ce chevet de cathédrale à nos vieilles

Notre-Dame complètes d'Amiens, de Reims, de Chartres et de Paris.

J'avoue même que la cathédrale de Beauvais, demeurée, elle aussi, à

l'état d'abside, à peine connue, fort peu vantée, ne me paraît

inférieure, ni pour la masse, ni pour les détails, à la cathédrale de

Cologne.

L'hôtel de ville de Cologne, situé assez près du dôme, est un de ces

ravissants édifices-arlequins faits de pièces de tous les temps et de

morceaux de tous les styles qu'on rencontre dans les anciennes

communes qui se sont elles-mêmes construites, lois, mœurs et

coutumes, de la même manière. Le mode de formation de ces édifices et

de ces coutumes est curieux à étudier. Il y a eu agglomération plutôt

que construction, croissance successive, agrandissement capricieux,

empiétement sur les voisinages; rien n'a été fait d'après un plan

régulier et tracé d'avance; tout s'est produit au fur et à mesure,

selon les besoins surgissants.

Ainsi l'hôtel de ville de Cologne, qui a probablement quelque cave

romaine dans ses fondations, n'était vers 1250 qu'un grave et sévère

logis à ogives comme notre Maison-aux-Piliers; puis on a compris qu'il

fallait un beffroi pour les tocsins, pour les prises d'armes, pour les

veilleurs de nuit, et le quatorzième siècle a édifié une belle tour

bourgeoise et féodale tout à la fois; puis, sous Maximilien, le

souffle joyeux de la Renaissance commençait à agiter les sombres

feuillages de pierre des cathédrales, un goût d'élégance et d'ornement

se répandait partout; les échevins de Cologne ont senti le besoin de

faire la toilette de leur maison de ville, ils ont appelé d'Italie

quelque architecte élève du vieux Michel-Ange ou de France quelque

sculpteur ami du jeune Jean Goujon, et ils ont ajusté sur leur noire

façade du treizième siècle un porche triomphant et magnifique.

Quelques années plus tard, il leur a fallu un promenoir à côté de leur

greffe, et ils se sont bâti une charmante arrière-cour à galeries sous

arcades, somptueusement égayée de blasons et de bas-reliefs, que j'ai

vue, et que dans deux ou trois ans personne ne verra, car on la laisse

tomber en ruine. Enfin, sous Charles Quint, ils ont reconnu qu'une

grande salle leur était nécessaire pour les encans, pour les criées,

pour les assemblées de bourgeois, et ils ont érigé vis-à-vis de leur

beffroi et de leur porche un riche corps de logis en brique et en

pierre du plus beau goût et de la plus noble ordonnance.--Aujourd'hui,

nef du treizième siècle, beffroi du quatorzième, porche et

arrière-cour de Maximilien, halle de Charles-Quint, vieillis ensemble

par le temps, chargés de traditions et de souvenirs par les

événements, soudés et groupés par le hasard de la façon la plus

originale et la plus pittoresque, forment l'hôtel de ville de Cologne.

Soit dit en passant, mon ami, et comme produit de l'art et comme

expression de l'histoire, ceci vaut un peu mieux que cette froide et

blafarde bâtisse, bâtarde par sa triple devanture encombrée

d'archivoltes, bâtarde par l'économique et mesquine monotonie de son

ornementation où tout se répète et où rien n'étincelle, bâtarde par

ses toits tronqués sans crêtes et sans cheminées, dans laquelle des

maçons quelconques noient aujourd'hui, à la face même de notre bonne

ville de Paris, le ravissant chef-d'œuvre du Bocador. Nous sommes

d'étranges gens, nous laissons démolir l'hôtel de la Trémouille et

nous bâtissons cette chose! Nous souffrons que des messieurs qui se

croient et se disent architectes baissent sournoisement de deux ou

trois pieds, c'est-à-dire défigurent complétement le charmant toit

aigu de Dominique Bocador, pour l'appareiller, hélas! avec les affreux

combles aplatis qu'ils ont inventés. Serons-nous donc toujours le même

peuple qui admire Corneille et qui le fait retoucher, émonder et

corriger par M. Andrieux?--Tenez, revenons à Cologne.

Je suis monté sur le beffroi, et de là, sous un ciel gris et morne,

qui n'était pas sans harmonie avec ces édifices et avec mes pensées,

j'ai vu à mes pieds toute cette admirable ville.

Cologne sur le Rhin, comme Rouen sur la Seine, comme Anvers sur

l'Escaut, comme toutes les villes appuyées à un cours d'eau trop large

pour être aisément franchi, a la forme d'un arc tendu dont le fleuve

fait la corde.

Les toits sont d'ardoise, serrés les uns contre les autres, pointus

comme des cartes pliées en deux; les rues sont étroites, les pignons

sont taillés. Une courbe rougeâtre de murailles et de douves en

briques qui reparaît partout au-dessus des toits presse la ville comme

un ceinturon bouclé au fleuve même, en aval par la tourelle Thurmchen,

en amont par cette superbe tour Bayenthurme, dans les créneaux de

laquelle se dresse un évêque de marbre qui bénit le Rhin. De la

Thurmchen à la Bayenthurme la ville développe sur le bord du fleuve

une lieue de fenêtres et de façades. Vers le milieu de cette longue

ligne un grand pont de bateaux, gracieusement courbé contre le

courant, traverse le fleuve, fort large en cet endroit, et va sur

l'autre rive rattacher à ce vaste morceau d'édifices noirs, qui est

Cologne, Deuz, petit bloc de maisons blanches.

Dans le massif même de Cologne, au milieu des toits, des tourelles et

des mansardes pleines de fleurs, montent et se détachent les faîtes

variés de vingt-sept églises parmi lesquelles, sans compter la

cathédrale, quatre majestueuses églises romanes, toutes d'un dessin

différent, dignes par leur grandeur et leur beauté d'être cathédrales

elles-mêmes, Saint-Martin au nord, Saint-Géréon à l'ouest, les

Saints-Apôtres au sud, Sainte-Marie-du-Capitole au levant,

s'arrondissent comme d'énormes nœuds d'absides, de tours et de

clochers.

Si l'on examine le détail de la ville, tout vit et palpite; le pont

est chargé de passants et de voitures, le fleuve est couvert de

voiles, la grève est bordée de mâts. Toutes les rues fourmillent,

toutes les croisées parlent, tous les toits chantent. Çà et là de

vertes touffes d'arbres caressent doucement ces noires maisons, et les

vieux hôtels de pierre du quinzième siècle mêlent à la monotonie des

toits d'ardoise et des devantures de briques leur longue frise de

fleurs, de fruits et de feuillages sculptés, sur laquelle les colombes

viennent se poser avec joie.

Autour de cette grande commune, marchande par son industrie, militaire

par sa position, marinière par son fleuve, s'étale et s'élargit dans

tous les sens une vaste et riche plaine qui s'affaisse et plie du côté

de la Hollande, que le Rhin traverse de part en part et que couronne

au nord-est de ses sept croupes historiques ce nid merveilleux de

traditions et de légendes qu'on appelle les Sept-Montagnes.

Ainsi la Hollande et son commerce, l'Allemagne et sa poésie, se

dressent comme les deux grands aspects de l'esprit humain, le positif

et l'idéal, sur l'horizon de Cologne, ville elle-même de négoce et de

rêverie.

En redescendant du beffroi, je me suis arrêté dans la cour devant le

charmant porche de la renaissance. Je l'appelais tout à l'heure

_porche triomphant_, j'aurais dû dire _porche triomphal_; car le

second étage de cette exquise composition est formé d'une série de

petits arcs de triomphe accostés comme des arcades et dédiés, par des

inscriptions du temps, le premier à César, le deuxième à Auguste, le

troisième à Agrippa, le fondateur de Cologne (_Colonia Agrippina_); le

quatrième à Constantin, l'empereur chrétien; le cinquième à Justinien,

l'empereur législateur; le sixième à Maximilien, l'empereur vivant.

Sur la façade le sculpteur-poëte a ciselé trois bas-reliefs

représentant les trois dompteurs de lions, Milon de Crotone, Pépin le

Bref et Daniel. Aux deux extrémités il a mis Milon de Crotone qui

terrassait les lions par la puissance du corps, et Daniel qui les

soumettait par la puissance de l'esprit; entre Daniel et Milon, comme

un lien naturel tenant à la fois de l'un et de l'autre, il a placé

Pépin le Bref qui attaquait les bêtes féroces avec ce mélange de

vigueur physique et de vigueur morale qui fait le soldat. Entre la

force pure et la pensée pure, le courage. Entre l'athlète et le

prophète, le héros.

Pépin a l'épée à la main, son bras gauche enveloppé de son manteau est

plongé dans la gueule du lion; le lion, griffes et mâchoires ouvertes,

est dressé sur ses pieds de derrière dans l'attitude formidable de ce

que le blason appelle le lion rampant; Pépin lui fait face

vaillamment, il combat. Daniel est debout, immobile, les bras

pendants, les yeux levés au ciel pendant que les lions amoureux se

roulent à ses pieds; l'esprit ne lutte pas, il triomphe. Quant à Milon

de Crotone, les bras pris dans l'arbre, il se débat, le lion le

dévore; c'est l'agonie de la présomption inintelligente et aveugle qui

a cru dans ses muscles et dans ses poings; la force pure est

vaincue.--Ces trois bas-reliefs sont d'un grand sens. Le dernier est

d'un effet terrible. Je ne sais quelle idée effrayante et fatale se

dégage, à l'insu peut-être du sculpteur lui-même, de ce sombre poëme.

C'est la nature qui se venge de l'homme, la végétation et l'animal qui

font cause commune, le chêne qui vient en aide au lion.

Malheureusement, archivoltes, bas-reliefs, entablements, impostes,

corniches et colonnes, tout ce beau porche est restauré, raclé,

rejointoyé et badigeonné avec la propreté la plus déplorable.

Comme j'allais sortir de l'hôtel de ville, un homme, vieilli plutôt

que vieux, dégradé plutôt que courbé, d'aspect misérable et d'allure

orgueilleuse, traversait la cour. Le concierge qui m'avait conduit sur

le beffroi me l'a fait remarquer. Cet homme est un poëte, qui vit de

ses rentes dans les cabarets et qui fait des épopées. Nom d'ailleurs

parfaitement inconnu. Il a fait, m'a dit mon guide, qui l'admirait

fort, des épopées contre Napoléon, contre la Révolution de 1830,

contre les romantiques, contre les Français, et une autre belle épopée

pour inviter l'architecte actuel de Cologne à continuer l'église dans

le genre du Panthéon de Paris. Epopées soit. Mais cet homme est d'une

saleté rare. Je n'ai vu de ma vie un drôle moins brossé. Je ne crois

pas que nous ayons en France rien de comparable à ce poëte-épic.

En revanche, quelques instants plus tard, au moment où je traversais

je ne sais quelle rue étroite et obscure, un petit vieillard à l'œil

vif est sorti brusquement d'une boutique de barbier et est venu à moi

en criant: _Monsieur! monsieur! fous Français! oh! les Français! ran!

plan! plan! ran! tan! plan! la guerre à toute le monde! Prafes!

prafes! Napolion, n'est-ce pas? La guerre à toute l'Europe! Oh! les

Français! pien prafes! monsieur! La païonnette au qui à tous ces

Priciens! eine ponne quilpite gomme à Iéna! Prafo les Français! ran!

plan! plan!_

J'avoue que la harangue m'a plu. La France est grande dans les

souvenirs et dans les espérances de ces nobles nations. Toute cette

rive du Rhin nous aime,--j'ai presque dit nous attend.

Le soir, comme les étoiles s'allumaient, je me suis promené de l'autre

côté du fleuve, sur la grève opposée à Cologne. J'avais devant moi

toute la ville, dont les pignons sans nombre et les clochers noirs se

découpaient avec tous leurs détails sur le ciel blafard du couchant. A

ma gauche se levait, comme la géante de Cologne, la haute flèche de

Saint-Martin avec ses deux tourelles percées à jour. Presque en face

de moi la sombre abside-cathédrale, dressant ses mille clochetons

aigus, figurait un hérisson monstrueux, accroupi au bord de l'eau,

dont la grue du clocher semblait former la queue et auquel deux

réverbères allumés vers le bas de cette masse ténébreuse faisaient des

yeux flamboyants. Je n'entendais dans cette ombre que le frissonnement

caressant et discret du flot à mes pieds, les pas sourds d'un cheval

sur les planches du pont de bateaux, et au loin, dans une forge que

j'entrevoyais, la sonnerie éclatante d'un marteau sur une enclume.

Aucun autre bruit de la ville ne traversait le Rhin. Quelques vitres

scintillaient vaguement, et au-dessous de la forge, fournaise

embrasée, point étincelant, pendait et se dispersait dans le fleuve

une longue traînée lumineuse, comme si cette poche pleine de feu se

vidait dans l'eau.

De ce beau et sombre ensemble se dégageait dans ma pensée une

mélancolique rêverie. Je me disais:--La cité germaine a disparu, la

cité d'Agrippa a disparu, la ville de saint Engelbert est encore

debout. Mais combien de temps durera-t-elle? Le temple bâti là-bas par

sainte Hélène est tombé il y a mille ans; l'église construite par

l'archevêque Anno tombera. Cette ville est usée par son fleuve. Tous

les jours quelque vieille pierre, quelque vieux souvenir, quelque

vieille coutume s'en détache au frottement de vingt bateaux à vapeur.

Une ville n'est pas impunément posée sur la grosse artère de l'Europe.

Cologne, quoique moins ancienne que Trèves et Soleure, les deux plus

vieilles communes du continent, s'est déjà déformée et transformée

trois fois au rapide et violent courant d'idées qui la traverse,

remontant et descendant sans cesse des villes de Guillaume le

Taciturne aux montagnes de Guillaume Tell, et apportant à Cologne

de Mayence les affluents de l'Allemagne, et de Strasbourg les

affluents de la France. Voici qu'une quatrième époque climatérique

semble se déclarer pour Cologne. L'esprit du _positivisme_ et de

l'_utilitarisme_, comme parlent les barbares d'à présent, la pénètre

et l'envahit; les nouveautés s'engagent de toutes parts dans le

labyrinthe de son antique architecture; les rues neuves font de

larges trouées à travers cet entassement gothique; «le bon goût

moderne» s'y installe, y bâtit des façades-Rivoli et y jouit

bêtement de l'admiration des boutiquiers; il y a des rimeurs ivres

qui conseillent à la cité de Conrad le Panthéon de Soufflot. Les

tombeaux des archevêques tombent en ruine dans cette cathédrale

continuée aujourd'hui par la vanité, non par la foi. Les splendides

paysannes vêtues d'écarlate et coiffées d'or et d'argent ont disparu;

des grisettes parisiennes se promènent sur le quai; j'ai vu aujourd'hui

tomber les dernières briques sèches du cloître roman de Saint-Martin,

on va y construire un café-Tortoni; de longues rangées de

maisons blanches donnent au féodal et catholique faubourg des

Martyrs-de-Thèbes je ne sais quel faux air des Batignolles. Un omnibus

passe l'immémorial pont de bateaux et chemine pour six sous

d'Agrippina à Tuitium.--Hélas! les vieilles villes s'en vont!

LETTRE XI

A PROPOS DE LA MAISON IBACH.

Philosophie.--Comment les causes se comportent pour produire les

effets.--Curiosité du hasard.--Leçons de la Providence.--Chaos

d'où se dégage un ordre profond et

effrayant.--Rapprochements.--Eclairs inattendus et

jaillissants.--Un reproche du roi Charles Ier.--Une question

sur Marie de Médicis.--Louis XIV. Grande figure dans une

gloire.

Andernach.

Mon ami! mon ami! ce que font les choses, elles le savent peut-être;

mais à coup sûr, et d'autres que moi l'ont dit, les hommes, eux, ne

savent ce qu'ils font. Souvent, en confrontant l'histoire avec la

nature, au milieu de ces comparaisons éternelles que mon esprit ne

peut s'empêcher de faire entre les événements où Dieu se cache et la

création où il se montre, j'ai tressailli tout à coup avec une secrète

angoisse, et je me suis figuré que les forêts, les lacs, les

montagnes, le profond tonnerre des nuées, la fleur qui hoche sa petite

tête quand nous passons, l'étoile qui cligne de l'œil dans les fumées

de l'horizon, l'océan qui parle et qui gronde et qui semble toujours

avertir quelqu'un, étaient des choses clairvoyantes et terribles,

pleines de lumière et pleines de science, qui regardaient en pitié se

mouvoir à tâtons au milieu d'elles, dans la nuit qui lui est propre,

l'homme, cet orgueil auquel l'impuissance lie les bras, cette vanité à

laquelle l'ignorance bande les yeux. Rien en moi ne répugne à ce que

l'arbre ait la conscience de son fruit; mais, certes, l'homme n'a pas

la conscience de sa destinée.

Le Rhin, Tome I · 第 9 / 14 段