L'hôtel de ville d'Aix est, comme la chapelle, un édifice fait de cinq

ou six autres édifices. Des deux côtés d'une sombre façade à fenêtres

longues, étroites et rapprochées, qui date de Charles-Quint, s'élèvent

deux beffrois, l'un bas, rond, large et écrasé; l'autre haut, svelte

et quadrangulaire. Le second beffroi est une belle construction du

quatorzième siècle. Le premier est tout simplement la fameuse tour de

Granus, qu'on a peine à reconnaître sous l'étrange clocher contourné

dont elle est coiffée. Ce clocher, qui se répète plus petit sur

l'autre tour, semble une pyramide de turbans gigantesques de toutes

les formes et de toutes les dimensions mis les uns sur les autres et

décroissant selon un angle assez aigu. Au bas de la façade se

développe un vaste escalier composé comme l'escalier de la cour du

Cheval-Blanc à Fontainebleau. Vis-à-vis, au centre de la place, une

fontaine de marbre de la renaissance, quelque peu retouchée et refaite

par le dix-huitième siècle, supporte, au-dessus d'une large coupe

d'airain, la statue de bronze de Charlemagne armé et couronné. A

droite et à gauche deux autres fontaines plus petites portent à leur

sommet deux aigles noirs effarouchés et terribles, à demi tournés vers

le grave et tranquille empereur.

C'est là, sur cet emplacement, dans cette tour romaine peut-être,

qu'est né Charlemagne.

Cette fontaine, cette façade, ces beffrois, tout cet ensemble, est

royal, mélancolique et sévère. Charlemagne est encore là tout entier.

Il résume dans sa puissante unité les disparates de cet édifice. La

tour de Granus rappelle Rome, sa devancière; la façade et les

fontaines rappellent Charles-Quint, le plus grand de ses successeurs.

Il n'y a pas jusqu'à la figure orientale du beffroi qui ne vous fasse

vaguement songer à ce magnifique kalife Haroun-al-Raschid, son ami.

Le soir approchait, j'avais passé toute ma journée en présence de ces

grands et austères souvenirs, il me semblait que j'avais sur moi la

poussière de dix siècles; j'éprouvais le besoin de sortir de la ville,

de respirer, de voir les champs, les arbres, les oiseaux. Cela m'a

conduit hors d'Aix-la-Chapelle, dans de fraîches allées vertes où je

suis resté jusqu'à la nuit, errant le long des vieilles murailles.

Aix-la-Chapelle a encore sa ceinture de tours. Vauban n'a point passé

par là. Seulement les souterrains, qui allaient des chambres basses de

l'hôtel de ville et des caveaux de la chapelle jusqu'à l'abbaye de

Borcette et même jusqu'à Limbourg, sont aujourd'hui comblés et perdus.

Comme la nuit tombait, je me suis assis sur une pente de gazon.

Aix-la-Chapelle s'étalait tout entière devant moi, posée dans sa

vallée comme dans une vasque gracieuse. Peu à peu la brume du soir,

gagnant les toits dentelés des vieilles rues, a effacé le contour des

deux beffrois, qui, mêlés par la perspective aux clochers de la ville,

rappellent confusément le profil moscovite et asiatique du Kremlin. Il

ne s'est plus détaché de toute cette cité que deux masses distinctes,

l'hôtel de ville et la chapelle. Alors toutes mes émotions, toutes mes

pensées, toutes mes visions de la journée, me sont revenues en foule.

La ville elle-même, cette illustre et symbolique ville, s'est comme

transfigurée dans mon esprit et sous mon regard. La première des deux

masses noires que je distinguais encore, et que je distinguais seules,

n'a plus été pour moi que la crèche d'un enfant; la seconde que

l'enveloppe d'un mort; et par moments, dans la contemplation profonde

où j'étais comme enseveli, il me semblait voir l'ombre de ce géant que

nous nommons Charlemagne se lever lentement sur ce pâle horizon de

nuit entre ce grand berceau et ce grand tombeau.

LETTRE X

COLOGNE.

Tout ce que l'auteur n'a pas vu à Cologne.--Droits régaliens des

uniformes bleus avec collets oranges sur les valises et sacs de

nuit.--Qu'à Cologne il ne faut pas se loger à Cologne.--Le

voyageur va au hasard.--Rencontre d'un poëte et d'une tour.--Le

brin d'herbe ronge les cathédrales.--Apparition du dôme de

Cologne au crépuscule.--Un paysage rétrospectif.--Le voyageur

regarde en arrière et ne pousse aucun cri d'admiration.--Effets

de jupons courts.--Description d'un musicien.--Description d'un

chasseur.--Les quatre dieux G.--Pourquoi on paye si cher à

l'_hôtel de l'Empereur_ d'Aix-la-Chapelle.--L'auteur se voit

aux vitres d'un libraire et donne sa malédiction à toutes les

caricatures qu'on vend comme étant ses portraits.--L'auteur dit

un mal affreux des éditeurs qui publient ce livre.--Grandeur

des serviettes en Allemagne.--Immensité des draps.--Quelques

détails touchant les hôtelleries.--Grattez le Français, vous

trouvez l'Allemand.--Seconde visite à la cathédrale.--Cruelle

extrémité où sont réduits aujourd'hui les

va-nu-pieds.--Intérieur de l'église.--Impression désagréable et

singulière.--Mariage mal assorti du tapage et du

recueillement.--Les verrières.--A quoi sert un rayon de

soleil.--_Comes Emundus._--L'auteur fait le pédant.--L'auteur

se livre à sa manie et examine chaque pierre de l'église.--Ce

qui empêche l'archevêque de Cologne de cacher son

âge.--Importance et beauté du chœur.--Détail.--L'auteur ne

laisse pas échapper l'occasion de se faire des ennemis de tous

les bedeaux, custodes, marguilliers et sacristains de

Cologne.--Le tombeau des trois mages.--Néant des choses à

propos d'un clou dans un pavé.--Il ne reste de l'épitaphe et du

blason de Marie de Médicis que de quoi déchirer la botte de

l'auteur.--Le logis d'Ibach, Sterngasse, no 10.--L'auteur

saisit avec empressement l'occasion de se faire un ennemi

irréconciliable de l'architecte actuel de la cathédrale de

Cologne.--L'hôtel de ville.--Mode particulier de croissance et

de végétation des hôtels de ville.--Comment est construite la

maison de ville de Cologne.--Vérités.--L'auteur, pouvant se

faire un ennemi mortel de l'architecte actuel de l'hôtel de

Ville de Paris, n'a garde d'en négliger l'occasion.--Qu'avait

donc fait Corneille à ce monsieur qui a vécu, à ce qu'il

paraît, dans ces derniers temps, et qu'on appelait monsieur

Andrieux?--Le voyageur au haut du beffroi.--Cologne à vol

d'oiseau.--Vingt-sept églises.--L'auteur considère un porche

avec amour, comme il sied de considérer les porches.--Après un

porche, un porc.--Un porc épique.--La grande harangue du petit

vieillard.--..... nous aime, j'ai presque dit nous

attend.--L'auteur prend la liberté de refaire la vignette que

monsieur Jean-Marie Farina colle sur ses boîtes d'eau admirable

de Cologne.

Bords du Rhin. Andernach, 11 août.

Cher ami, je suis indigné contre moi-même. J'ai traversé Cologne comme

un barbare. A peine y ai-je passé quarante-huit heures. Je comptais y

rester quinze jours; mais, après une semaine presque entière de brume

et de pluie, un si beau rayon de soleil est venu luire sur le Rhin,

que j'ai voulu en profiter pour voir le paysage du fleuve dans toute

sa richesse et dans toute sa joie. J'ai donc quitté Cologne ce

matin par le bateau à vapeur le _Cockerill_. J'ai laissé la ville

d'Agrippa derrière moi, et je n'ai vu ni les vieux tableaux de

Sainte-Marie-au-Capitole, ni la crypte pavée de mosaïques de

Saint-Géréon, ni la Crucifixion de saint Pierre, peinte par Rubens

pour la vieille église demi-romaine de Saint-Pierre où il fut baptisé,

ni les ossements des onze mille vierges dans le cloître des Ursulines,

ni le cadavre imputréfiable du martyr Albinus, ni le sarcophage

d'argent de saint Cunibert, ni le tombeau de Duns Scotus dans

l'église des Minorités; ni le sépulcre de l'impératrice Théophanie,

femme d'Othon II, dans l'église de Saint-Pantaléon; ni le

Maternus-Gruft dans l'église de Lisolphe, ni les deux chambres d'or du

couvent de Sainte-Ursule et du dôme; ni la salle des diètes de

l'empire, aujourd'hui entrepôt de commerce; ni le vieux arsenal,

aujourd'hui magasin de blé. Je n'ai rien vu de tout cela. C'est

absurde, mais c'est ainsi.

Qu'ai-je donc visité à Cologne? La cathédrale et l'hôtel de ville;

rien de plus. Il faut être dans une admirable ville comme Cologne pour

que ce soit peu de chose. Car ce sont deux rares et merveilleux

édifices.

Je suis arrivé à Cologne après le soleil couché. Je me suis dirigé

sur-le-champ vers la cathédrale, après avoir chargé de mon sac de nuit

un de ces dignes commissionnaires en uniforme bleu avec collet orange,

qui travaillent dans ce pays pour le roi de Prusse (excellent et

lucratif travail, je vous assure; le voyageur est rudement taxé, et le

commissionnaire partage avec le roi). Ici un détail utile: avant de

quitter ce brave homme (le commissionnaire), je lui ai donné l'ordre,

à sa grande surprise, de porter mon bagage, non dans un hôtel de

Cologne, mais dans un hôtel de Deuz, qui est une petite ville de

l'autre côté du Rhin jointe à Cologne par un pont de bateaux. Voici ma

raison: je choisis, autant que possible, l'horizon et le paysage que

j'aurai dans ma croisée quand je dois garder plusieurs jours la même

auberge. Or les fenêtres de Cologne regardent Deuz, et les fenêtres de

Deuz regardent Cologne; ce qui m'a fait prendre auberge à Deuz, car je

me suis posé à moi-même ce principe incontestable: Mieux vaut habiter

Deuz et voir Cologne qu'habiter Cologne et voir Deuz.

Une fois seul, je me suis mis à marcher devant moi, cherchant le dôme

et l'attendant à chaque coin de rue. Mais je ne connaissais pas cette

ville inextricable, l'ombre du soir s'était épaissie dans ces rues

étroites; je n'aime pas à demander ma route, et j'ai erré assez

longtemps au hasard.

Enfin, après m'être aventuré sous une espèce de porte-cochère dans une

espèce de cour terminée vers la gauche par une espèce de corridor,

j'ai débouché tout à coup sur une assez grande place parfaitement

obscure et déserte.

Là, j'ai eu un magnifique spectacle. Devant moi, sous la lueur

fantastique d'un ciel crépusculaire, s'élevait et s'élargissait, au

milieu d'une foule de maisons basses à pignons capricieux, une énorme

masse noire, chargée d'aiguilles et de clochetons; un peu plus loin, à

une portée d'arbalète, se dressait, isolée, une autre masse noire,

moins large et plus haute, une espèce de grosse forteresse carrée,

flanquée à ses quatre angles de quatre longues tours engagées, au

sommet de laquelle se profilait je ne sais quelle charpente

étrangement inclinée qui avait la figure d'une plume gigantesque posée

comme sur un casque au front du vieux donjon. Cette croupe, c'était

une abside; ce donjon, c'était un commencement de clocher; cette

abside et ce commencement de clocher, c'était la cathédrale de

Cologne.

Ce qui me semblait une plume noire penchée sur le cimier du sombre

monument, c'était l'immense grue symbolique que j'ai revue le

lendemain bardée et cuirassée de lames de plomb, et qui, du haut de sa

tour, dit à quiconque passe que cette basilique inachevée sera

continuée, que ce tronçon de clocher et ce tronçon d'église, séparés à

cette heure par un si vaste espace, se rejoindront un jour et vivront

d'une vie commune; que le rêve d'Engelbert de Berg, devenu édifice

sous Conrad de Hochsteden, sera dans un siècle ou deux la plus grande

cathédrale du monde, et que cette iliade incomplète espère encore des

Homères.

L'église était fermée. Je me suis approché du clocher; les dimensions

en sont énormes. Ce que j'avais pris pour des tours aux quatre angles,

c'était tout simplement le renflement des contre-forts. Il n'y a

encore d'édifié que le rez-de-chaussée, et le premier étage composé

d'une colossale ogive, et déjà la masse bâtie atteint presque à la

hauteur des tours de Notre-Dame de Paris. Si jamais la flèche projetée

se dresse sur ce monstrueux billot de pierre, Strasbourg ne sera rien

à côté. Je doute que le clocher de Malines lui-même, inachevé aussi,

soit assis sur le sol avec cette carrure et cette ampleur.

Je l'ai dit ailleurs, rien ne ressemble à une ruine comme une ébauche.

Déjà les ronces, les saxifrages et les pariétaires, toutes les herbes

qui aiment à ronger le ciment et à enfoncer leurs ongles dans les

jointures des pierres, ont escaladé le vénérable portail. L'homme n'a

pas fini de construire que la nature détruit déjà.

La place était silencieuse. Personne n'y passait. Je m'étais approché

du portail aussi près que me le permettait une riche grille de fer du

quinzième siècle qui le protége, et j'entendais murmurer paisiblement

au vent de nuit ces innombrables petites forêts qui s'installent et

prospèrent sur toutes les saillies des vieilles masures. Une lumière

qui a paru à une fenêtre voisine a éclairé un moment sous les

voussures une foule d'exquises statuettes assises, anges et saints qui

lisent dans un grand livre ouvert sur leurs genoux, ou qui parlent et

prêchent, le doigt levé. Ainsi les uns étudient, les autres

enseignent. Admirable prologue pour une église, qui n'est autre chose

que le Verbe fait marbre, bronze et pierre! La douce maçonnerie des

nids d'hirondelles se mêle de toutes parts comme un correctif charmant

à cette sévère architecture.

Puis la lumière s'est éteinte, et je n'ai plus rien vu que la vaste

ogive de quatre-vingts pieds toute grande ouverte, sans châssis et

sans abat-vent, éventrant la tour du haut en bas et laissant pénétrer

mon regard dans les ténébreuses entrailles du clocher. Dans cette

fenêtre s'inscrivait, amoindrie par la perspective, la fenêtre

opposée, toute grande ouverte également et dont la rosace et les

meneaux, comme tracés à l'encre, se découpaient avec une pureté

inexprimable sur le ciel clair et métallique du crépuscule. Rien de

plus mélancolique et de plus singulier que cette élégante petite ogive

blanche dans cette grande ogive noire.

Voilà quelle a été ma première visite à la cathédrale de Cologne.

Je ne vous ai rien dit de la route d'Aix-la-Chapelle à Cologne. Il n'y

a pas grand'chose à en dire. C'est un pur et simple paysage picard ou

tourangeau, une plaine verte ou blonde avec un orme tortu de temps en

temps et quelque pâle rideau de peupliers au fond. Je ne hais pas ce

genre paisible, mais j'en jouis sans cris d'enthousiasme. Dans les

villages, les vieilles paysannes passent comme des spectres

enveloppées dans de longues mantes d'indienne grise ou rose tendre

dont le capuchon se rabat sur leurs yeux; les jeunes, en jupons

courts, coiffées d'un petit serre-tête couvert de paillons et de

verroteries qui cache à peine leurs magnifiques cheveux rattachés

au-dessus de la nuque par une large flèche d'argent, lavent

allégrement le devant des maisons, et, en se baissant, montrent leurs

jarrets aux passants comme dans les vieux maîtres hollandais. Pour ce

qui est des hommes, ils sont ornés d'un sarrau bleu et d'un chapeau

tromblon, comme s'ils étaient les paysans d'un pays constitutionnel.

Quant à la route, il avait plu, elle était fort détrempée. Je n'y ai

rencontré personne, si ce n'est, par instants, quelque jeune musicien

blond, maigre et pâle, allant aux redoutes d'Aix-la-Chapelle ou de

Spa, son havre-sac sur le flanc, sa contre-basse couverte d'une loque

verte sur le dos, son bâton d'une main, son cornet à piston de

l'autre; vêtu d'un habit bleu, d'un gilet fleuri, d'une cravate

blanche et d'un pantalon demi-collant retroussé au-dessus des bottes à

cause de la boue; pauvre diable arrangé par le haut pour le bal et par

le bas pour le voyage. J'ai vu aussi, dans un champ voisin du chemin,

un chasseur local ainsi costumé: un chapeau rond vert-pomme avec

grosse cocarde lilas en satin fané, blouse grise, grand nez, fusil.

Dans une jolie petite ville carrée, flanquée de murailles de briques

et de tours en ruine, qui est à moitié chemin et dont j'ignore le nom,

j'ai fort admiré quatre magnifiques voyageurs assis, croisées

ouvertes, au rez-de-chaussée d'une auberge, devant une table

pantagruélique encombrée de viandes, de poissons, de vins, de pâtés et

de fruits; buvant, coupant, mordant, tordant, dépeçant, dévorant; l'un

rouge, l'autre cramoisi, le troisième pourpre, le quatrième violet,

comme quatre personnifications vivantes de la voracité et de la

gourmandise. Il m'a semblé voir le dieu Goulu, le dieu Glouton, le

dieu Goinfre et le dieu Gouliaf, attablés autour d'une montagne de

mangeaille.

Du reste, les auberges sont excellentes dans ce pays, en exceptant

toutefois celle où je logeais à Aix-la-Chapelle, laquelle n'est que

passable (l'_Hôtel de l'Empereur_), et où j'avais dans ma chambre,

pour me tenir les pieds chauds, un superbe tapis peint sur le

plancher, magnificence qui motive probablement l'exorbitante cherté

dudit gasthof.

Pour en finir avec Aix-la-Chapelle, je vous dirai que la contrefaçon y

fleurit comme en Belgique. Dans une grande rue qui aboutit à la place

de l'Hôtel-de-Ville, je me suis vu exposé aux vitres d'une boutique

côte à côte avec Lamartine, illustre et chère compagnie. Le portrait

_contrefait_ de cette réimpression prussienne était un peu moins laid

que toutes ces horribles caricatures que les marchands d'images et

les libraires, y compris mes éditeurs de Paris, vendent au public

crédule et épouvanté comme étant ma ressemblance exacte; abominable

calomnie, contre laquelle je proteste ici solennellement. _Cælum hoc

et conscia sidera testor._

Je vis d'ailleurs comme un parfait Allemand. Je dîne avec des

serviettes grandes comme des mouchoirs, je couche dans des draps

grands comme des serviettes. Je mange du gigot aux cerises et du

lièvre aux pruneaux, et je bois d'excellent vin du Rhin et d'excellent

vin de Moselle qu'un Français ingénieux, dînant hier à quelques pas de

moi, appelait du _vin de demoiselle_. Ce même Français, après avoir

dégusté sa carafe, formulait cet axiome: _L'eau du Rhin ne vaut pas le

vin du Rhin_.

Dans les auberges, hôte, hôtesse, valets et servantes ne parlent

qu'allemand; mais il y a toujours un garçon qui parle français,

français, à la vérité, quelque peu coloré par le milieu tudesque dans

lequel il est plongé; mais cette variété n'est pas sans charme. Hier

j'entendais ce même voyageur, mon compagnon, demander au garçon, en

lui montrant le plat qu'on venait de lui servir: «Qu'est-ce que cela?»

Le garçon a répondu avec dignité: _C'est des bichons_. C'étaient des

pigeons.

Du reste, un Français qui, comme moi, ne sait pas l'allemand, perd sa

peine s'il adresse à ce «premier garçon,» comme on l'appelle ici, des

questions autres que les questions prévues et imprimées dans le _Guide

des Voyageurs_. Ce garçon est tout simplement verni de français; pour

peu qu'on veuille creuser, on trouve l'allemand, l'allemand pur,

l'allemand sourd.

J'arrive maintenant à ma seconde visite au dôme de Cologne.

J'y suis retourné dès le matin.--On aborde cette église chef-d'œuvre

par une cour de masure. Là, les pauvresses vous assiégent. Tout en

leur distribuant quelque monnaie locale, je me rappelais qu'avant

l'occupation française il y avait à Cologne douze mille mendiants,

lesquels avaient le privilége de transmettre à leurs enfants les

places fixes et spéciales où chacun d'eux se tenait. Cette institution

a disparu. Les aristocraties s'écroulent. Notre siècle n'a pas plus

respecté la gueuserie héréditaire que la pairie héréditaire.

Maintenant les va-nu-pieds ne savent plus que léguer à leur famille.

Les pauvresses franchies, on pénètre dans l'église.

Une forêt de piliers, de colonnes et de colonnettes embarrassées à

leur base de palissades en planches et se perdant à leur sommet dans

un enchevêtrement de voûtes surbaissées, faites en voliges, et de

courbes différentes et de hauteurs inégales; peu de jour dans

l'église; toutes ces voûtes basses et ne laissant pas monter le regard

au delà d'une quarantaine de pieds; à gauche quatre ou cinq verrières

éclatantes descendant du plafond de bois au pavé de pierre comme de

larges nappes de topazes, d'émeraudes et de rubis; à droite un

fouillis d'échelles, de poulies, de cordages, de bigues, de treuils et

de palans; au fond le plain-chant, la voix grave des chantres et des

prébendiers, le beau latin des psaumes traversant la voûte par

lambeaux mêlé à des bouffées d'encens, un orgue admirable pleurant

avec une ineffable suavité; au premier plan le grincement des scies,

le gémissement des chèvres et des grues, le tapage assourdissant des

marteaux sur les planches: voilà comment m'est apparu l'intérieur du

dôme de Cologne.

Cette cathédrale gothique mariée à un atelier de charpentier, cette

noble chanoinesse brutalement épousée par un maçon, cette grande dame

obligée d'associer patiemment ses habitudes tranquilles, sa vie

auguste et discrète, ses chants, sa prière, son recueillement, à ces

outils, à ce vacarme, à ces dialogues grossiers, à ce travail de

mauvaise compagnie, toute cette _mésalliance_ produit d'abord une

impression bizarre, qui tient à ce que nous ne voyons plus bâtir

d'églises gothiques, et qui se dissipe au bout d'un instant quand on

songe qu'après tout rien n'est plus simple. La grue du clocher a un

sens. On a repris l'œuvre interrompue en 1499. Tout ce tumulte de

charpentiers et de tailleurs de pierre est nécessaire. On continue la

cathédrale de Cologne; et, s'il plaît à Dieu, on l'achèvera. Rien de

mieux, si l'on sait l'achever.

Ces piliers portant ces voûtes de bois, c'est la nef ébauchée qui

réunira un jour l'abside au clocher.

J'ai examiné les verrières, qui sont du temps de Maximilien et peintes

avec la robuste et magnifique exagération de la Renaissance allemande.

Là, abondent ces rois et ces chevaliers aux visages sévères, aux

tournures superbes, aux panaches monstrueux, aux lambrequins

farouches, aux morions exorbitants, aux épées énormes, armés comme des

bourreaux, cambrés comme des archers, coiffés comme des chevaux de

bataille. Ils ont près d'eux leurs femmes, ou, pour mieux dire, leurs

femelles formidables, agenouillées dans les coins des vitraux avec des

profils de lionnes et de louves. Le soleil passe à travers ces

figures, leur met de la flamme dans les prunelles et les fait vivre.

Une de ces verrières reproduit ce beau motif que j'ai déjà rencontré

tant de fois, la généalogie de la Vierge. Au bas du tableau, le géant

Adam, en costume d'empereur, est couché sur le dos. De son ventre sort

un grand arbre qui remplit le vitrail entier, et sur les branches

duquel apparaissent tous les ancêtres couronnés de Marie, David jouant

de la harpe, Salomon pensif; au haut de l'arbre, dans un compartiment

gros bleu, la dernière fleur s'entr'ouvre et laisse voir la Vierge

portant l'Enfant.

Quelques pas plus loin j'ai lu sur un gros pilier cette épitaphe

triste et résignée:

INCLITVS ANTE FVI, COMES EMVNDVS

VOCITATVS, HIC NECE PROSTRATVS, SUB

TEGOR VT VOLVI. FRISHEIM, SANCTE,

MEVM FERO, PETRE, TIBI COMITATVM,

ET MIHI REDDE STATVM, TE PRECOR,

ÆTHEREVM. HÆC LAPIDVM MASSA

COMITIS COMPLECTITVR OSSA.

Je transcris cette épitaphe ainsi qu'elle est disposée sur une table

verticale de pierre, comme de la prose, sans indication des hexamètres

et des pentamètres un peu barbares qui forment des distiques. Le vers

à césure rimante qui clôt l'inscription renferme une faute de

quantité, _massa_, qui m'a étonné, car le moyen âge savait faire des

vers latins.

Le bras gauche du transept n'est encore qu'indiqué et se termine par

un grand oratoire, froid, laid, ennuyeux et mal meublé, à quelques

confessionnaux près. Je me suis hâté de rentrer dans l'église, et, en

sortant de l'oratoire, trois choses m'ont frappé presque à la fois: à

ma gauche, une charmante petite chaire du seizième siècle

très-spirituellement inventée et très-délicatement coupée dans le

chêne noir; un peu plus loin, la grille du chœur, modèle rare et

complet de l'exquise serrurerie du quinzième siècle; vis-à-vis de moi,

une fort belle tribune à pilastres trapus et à arcades basses, dans le

style de notre arrière-Renaissance, que je suppose avoir été pratiquée

là pour la triste reine réfugiée Marie de Médicis.

A l'entrée du chœur, dans une élégante armoire rococo, étincelle et

reluit une vraie madone italienne chargée de paillettes et de

clinquants, ainsi que son bambino. Au-dessous de cette opulente madone

aux bracelets et aux colliers de perles, on a mis, comme antithèse

apparemment, un massif tronc pour les pauvres, façonné au douzième

siècle, enguirlandé de chaînes et de cadenas de fer et à demi enfoncé

dans un bloc de granit grossièrement sculpté. On dirait un billot

scellé dans un pavé.

Comme je levais les yeux, j'ai vu pendre à l'ogive au-dessus de ma

tête des bâtons dorés attachés par un bout à une tringle transversale.

A côté de ces bâtons il y a cette inscription:--_Quot pendere vides

baculos, tot episcopus annos huic Agrippinæ præfuit ecclesiæ._--J'aime

cette façon sévère de compter les années, et de rendre perpétuellement

visible aux yeux de l'archevêque le temps qu'il a déjà employé ou

perdu. Trois bâtons pendent à la voûte en ce moment.

Le Rhin, Tome I · 第 8 / 14 段