haute abside du quatorzième siècle vous apparaît dans toute son audace
et dans toute sa beauté avec l'angle savant de son toit, le riche
travail de ses balustrades, la variété de ses gargouilles, la sombre
couleur de sa pierre, et la transparence vitreuse de ses immenses
lancettes au pied desquelles semblent imperceptibles des maisons à
deux étages réfugiées entre les contre-forts.
Cependant, de là encore, l'aspect de l'église, si imposant qu'il soit,
est hybride et discordant. Entre l'abside et le portail, dans une
espèce de trou où toutes les lignes de l'édifice s'écroulent, se
cache, à peine relié à la façade par un joli pont sculpté du
quatorzième siècle, le dôme byzantin à frontons triangulaires qu'Othon
III fit bâtir au dixième siècle au-dessus du tombeau même de
Charlemagne.
Cette façade plaquée, ce dôme enfoui, cette abside rompue, voilà la
chapelle d'Aix. L'architecte de 1353 voulait absorber dans sa
prodigieuse chapelle l'église de Charlemagne, dévastée en 882 par les
Normands, et le dôme d'Othon III, incendie en 1236. Un système de
chapelles basses, rattachées à la base de la grande chapelle centrale,
devait, au portail près, envelopper tout l'édifice dans ses
articulations. Déjà deux de ces chapelles qui subsistent encore, et
qui sont admirables, étaient bâties quand survint l'incendie de 1366.
Cette puissante végétation architecturale s'est arrêtée là. Chose
étrange, le quinzième et le seizième siècle n'ont rien fait pour cette
église. Le dix-huitième et le dix-neuvième l'ont gâtée.
Cependant, il faut le dire, prise dans l'ensemble et telle qu'elle
est, la chapelle d'Aix a de la masse et de la grandeur. Après quelques
instants de contemplation, une majesté singulière se dégage de cet
édifice extraordinaire resté inachevé comme l'œuvre de Charlemagne
lui-même, et composé d'architectures qui parlent tous les styles comme
son empire était composé de nations qui parlaient toutes les langues.
A tout prendre, pour le penseur qui la considère du dehors, il y a une
harmonie étrange et profonde entre ce grand homme et cette grande
tombe.
J'étais impatient d'entrer.
Après avoir franchi la voûte du portique et laissé derrière moi les
antiques portes de bronze ornées à leur milieu d'une tête de lion et
coupées carrément pour s'adapter à des architraves, ce qui a d'abord
frappé mon regard, c'est une rotonde blanche à deux étages, éclairée
par le haut, dans laquelle s'épanouissent de tous côtés toutes les
fantaisies coquettes de l'architecture rocaille et chicorée. Puis, en
abaissant mes yeux vers la terre, j'ai aperçu au milieu du pavé de
cette rotonde, sous le jour blafard que laissent tomber les vitres
blanches, une grande lame de marbre noir, usé par les pieds des
passants, avec cette inscription en lettres de cuivre:
CAROLO MAGNO.
Rien de plus choquant et de plus effronté que cette chapelle rococo
étalant ses grâces de courtisane autour de ce grand nom carlovingien.
Des anges qui ressemblent à des amours, des palmes qui ressemblent à
des panaches, des guirlandes de fleurs et des nœuds de ruban, voilà
ce que le goût pompadour a mis sous le dôme d'Othon III et sur la
tombe de Charlemagne.
La seule chose qui soit digne de l'homme et du lieu dans cette
indécente chapelle, c'est une immense lampe circulaire à quarante-huit
becs, d'environ douze pieds de diamètre, donnée au douzième siècle par
Barberousse à Charlemagne. Cette lampe, qui est en cuivre et en argent
doré, a la forme d'une couronne impériale; elle est suspendue à la
voûte, au-dessus de la lame de marbre noir, par une grosse chaîne de
fer de quatre-vingt-dix pieds de long.
La lame noire a environ neuf pieds de longueur sur sept de largeur.
Il est évident, du reste, que Charlemagne avait à cette même place un
autre monument. Rien n'annonce que la dalle noire, encadrée d'un
maigre filet de cuivre et entourée d'une bordure de marbre blanc, soit
ancienne. Quant aux lettres CAROLO MAGNO, elles n'ont pas plus de cent
ans.
Charlemagne n'est plus sous cette pierre. En 1166, Frédéric
Barberousse, dont cette lampe-couronne, si magnifique qu'elle soit, ne
rachète pas le sacrilége, fit déterrer le grand empereur. L'église a
pris le squelette impérial et l'a dépecé comme saint, pour faire de
chaque ossement une relique. Dans la sacristie voisine, un vicaire
montre aux passants, et j'ai vu pour trois francs soixante-quinze
centimes, prix fixe, le bras de Charlemagne, ce bras qui a tenu la
boule du monde, vénérable ossement qui porte sur ses téguments
desséchés cette inscription écrite pour quelques liards par un scribe
du douzième siècle: _Brachium sancti Caroli Magni._ Après le bras,
j'ai vu le crâne, ce crâne qui a été le moule de toute une Europe
nouvelle, et sur lequel un bedeau frappe avec l'ongle.
Ces choses sont dans une armoire.
Une armoire de bois peinte en gris avec filets d'or, ornée à son
sommet de quelques-uns de ces _anges pareils à des amours_ dont je
parlais tout à l'heure, voilà aujourd'hui le tombeau de ce Charles qui
rayonne jusqu'à nous à travers dix siècles et qui n'est sorti de ce
monde qu'après avoir enveloppé son nom, pour une double immortalité,
de ces deux mots, _sanctus_, _magnus_, saint et grand, les deux plus
augustes épithètes dont le ciel et la terre puissent couronner une
tête humaine!
Une chose qui étonne, c'est la grandeur matérielle de ce crâne et de
ce bras, _grandia ossa_. Charlemagne en effet était un de ces
très-rares grands hommes qui sont aussi les hommes grands. Le fils de
Pépin le Bref était colosse par le corps comme par l'intelligence. Il
avait en hauteur sept fois la longueur de son pied, lequel est devenu
mesure. C'est ce pied de roi, ce pied de Charlemagne, que nous venons
de remplacer platement par le _mètre_, sacrifiant ainsi d'un seul coup
l'histoire, la poésie et la langue à je ne sais quelle invention dont
le genre humain s'était passé six mille ans et qu'on appelle le
_système décimal_.
L'ouverture de cette armoire cause, du reste, une sorte
d'éblouissement, tant elle est resplendissante d'orfévreries. Les
battants en sont couverts à l'intérieur de peintures sur fond d'or,
parmi lesquelles j'ai remarqué huit admirables panneaux qui sont
évidemment d'Albert Durer. Outre le crâne et le bras, l'armoire
contient: le cor de Charlemagne, énorme dent d'éléphant évidée et
sculptée curieusement vers le gros bout; la croix de Charlemagne,
bijou où est enchâssé un morceau de la vraie croix et que l'empereur
avait à son cou dans son tombeau; un charmant ostensoir de la
renaissance donné par Charles-Quint et gâté au siècle dernier par un
surcroît d'ornements sans goût; les quatorze plaques d'or couvertes de
sculptures bysantines qui ornaient le fauteuil de marbre du grand
empereur; un ostensoir donné par Philippe II, qui reproduit le profil
du dôme de Milan; la corde dont fut lié Jésus-Christ pendant la
flagellation; un morceau de l'éponge imbibée de fiel dont on l'abreuva
sur la croix; enfin, la ceinture de la sainte Vierge en tricot et la
ceinture de Jésus-Christ en cuir. Cette petite lanière tordue et
roulée sur elle-même comme un fouet d'écolier a occupé trois
empereurs; de Constantin, lequel apposa dessus son _sigillum_, qui y
est encore et que j'y ai vu, elle est tombée à Haroun-al-Raschid qui
l'a donnée à Charlemagne.
Tous ces objets vénérables sont enfermés dans d'étincelants
reliquaires gothiques et byzantins, qui sont autant de chapelles, de
flèches et de cathédrales microscopiques en or massif, auxquelles les
saphirs, les émeraudes et les diamants tiennent lieu de vitraux.
Au milieu de ces innombrables joyaux entassés sur les deux étages de
l'armoire s'élèvent, comme deux montagnes d'or et de pierreries, deux
grosses châsses d'une valeur immense et d'une beauté miraculeuse. La
première, la plus ancienne, qui est byzantine, entourée de niches où
sont assis, la couronne en tête, seize empereurs, contient le reste
des os de Charlemagne et ne s'ouvre jamais. La seconde, qui est du
douzième siècle, et que Frédéric Barberousse a donnée à l'église,
renferme les fameuses grandes reliques dont je vous ai parlé au
commencement de cette lettre et ne s'ouvre que tous les sept ans. Une
seule ouverture de cette châsse en 1496 attira cent quarante-deux
mille pèlerins, et rapporta en quinze jours quatre-vingt mille florins
d'or.
Cette châsse n'a qu'une clef. Cette clef est cassée en deux morceaux
dont l'un est gardé par le chapitre, l'autre par le magistrat de la
ville. On l'ouvre quelquefois par extraordinaire, mais seulement pour
les têtes couronnées. Le roi actuel de Prusse, n'étant encore que
prince royal, en demanda l'ouverture. Elle lui fut refusée.
Dans une petite armoire, voisine de la grande, j'ai vu la copie exacte
en argent doré de la couronne germanique de Charlemagne. La couronne
germanique carlovingienne, surmontée d'une croix, chargée de
pierreries et de camées, est formée seulement d'un cercle fleuronné
qui entoure la tête, et d'un demi-cercle soudé du front à la nuque
avec une légère inflexion qui imite le profil de la corne ducale de
Venise. Aujourd'hui, des trois couronnes qu'a portées Charlemagne il y
a dix siècles comme empereur d'Allemagne, comme roi de France et comme
roi des Lombards, la première, la couronne impériale, est à Vienne; la
seconde, la couronne de France, est à Reims; la troisième, la couronne
de fer, est à Milan[2].
[2] A Monza, près Milan.
Au sortir de la sacristie, le bedeau m'a confié au suisse qui s'est
mis à parcourir l'église devant moi, m'ouvrant de temps en temps de
mornes armoires derrière lesquelles éclataient tout à coup des
magnificences.
Ainsi, la chaire, qui a tout l'aspect d'une chaire de village, se
débarrasse de sa hideuse chrysalide de bois roussâtre et vous apparaît
subitement comme une splendide tour de vermeil. C'est une chaire,
prodige de la ciselure et de l'orfévrerie du onzième siècle, donnée
par l'empereur Henri II à la Chapelle. Des ivoires byzantins
profondément fouillés, une coupe de cristal de roche avec sa soucoupe,
un onyx monstrueux de neuf pouces de long, sont incrustés dans cette
cuirasse d'or qui entoure le prêtre parlant au nom de Dieu, et dont la
lame antérieure représente Charlemagne portant la chapelle d'Aix sur
son bras.
Cette chaire est placée à l'angle du chœur, lequel occupe la
merveilleuse abside de 1353. Toutes les verrières de couleur ont
disparu. Les lancettes sont blanches du haut en bas. La riche tombe
d'Othon III, fondateur du dôme, détruite en 1794, est remplacée par
une pierre plate qui en marque l'emplacement à l'entrée du chœur. Un
orgue donné par l'impératrice Joséphine affiche près de l'admirable
voûte du quatorzième siècle le mauvais style de 1804. Voûte, piliers,
chapiteaux, colonnettes, statues, tout le chœur est badigeonné.
Au milieu de cette abside déshonorée, le bec ouvert, l'œil irrité,
les ailes à demi déployées, s'effare et frissonne l'aigle de bronze
d'Othon III transformé en lutrin et tout indigné de porter le livre du
plaint-chant, lui qui a le globe du monde sous ses pieds.
On aurait dû pourtant respecter cet aigle. Quand Napoléon visita la
Chapelle, au monde que portait dans ses serres l'aigle d'Othon, on
ajouta la foudre que j'ai vue encore aujourd'hui fixée aux deux côtés
du globe impérial.
Le suisse dévisse ce tonnerre à la demande des curieux.
Sur le dos de cet aigle, comme par un triste et ironique
pressentiment, le sculpteur du dixième siècle avait étendu une
chauve-souris d'airain à face humaine, qui est là comme clouée et sur
laquelle s'appuie maintenant le livre du lutrin.
A droite de l'autel est scellé le cœur de M. Antoine Berdolet,
premier et dernier évêque d'Aix-la-Chapelle. Car cette église n'a
jamais eu qu'un seul évêque, celui que Bonaparte avait nommé, et que
son épitaphe qualifie _primus Aquisgranensis episcopus_. A présent,
comme jadis, la chapelle est administrée par un chapitre que préside
un doyen avec le titre de prévôt.
Dans une salle sombre de la chapelle, le suisse m'a encore ouvert une
armoire. Là est le sarcophage de Charlemagne. C'est un magnifique
cercueil romain en marbre blanc, sur la face antérieure duquel est
sculpté, du ciseau le plus magistral, l'enlèvement de Proserpine. J'ai
longtemps contemplé ce bas-relief, qui a deux mille ans. A l'extrémité
de la composition, quatre chevaux frénétiques, à la fois infernaux et
divins, conduits par Mercure, entraînent vers un gouffre entr'ouvert
dans la plinthe un char sur lequel crie, lutte et se tord avec
désespoir Proserpine saisie par Pluton. La main robuste du dieu presse
la gorge demi-nue de la jeune fille qui se renverse en arrière et dont
la tête échevelée rencontre la figure droite et impassible de Minerve
casquée. Pluton emporte la Proserpine à laquelle Minerve, la
conseillère, parle bas à l'oreille. L'Amour, souriant, est assis sur
le char, entre les jambes colossales de Pluton. Derrière Proserpine,
se débat, selon les lignes les plus fières et les plus sculpturales,
le groupe des nymphes et des furies. Les compagnes de Proserpine
s'efforcent d'arrêter un char attelé de deux dragons ailés et
ignivomes, qui est là comme une voiture de suite. Une des jeunes
déesses, qui a saisi hardiment un dragon par les ailes, lui fait
pousser des cris de douleur. Ce bas-relief est un poëme. C'est de la
sculpture violente, vigoureuse, exorbitante, superbe, un peu
emphatique, comme en faisait la Rome païenne, comme en eût fait
Rubens.
Ce cercueil, avant d'être le sarcophage de Charlemagne, avait été,
dit-on, le sarcophage d'Auguste.
Enfin, par un autre escalier étroit et sombre, qu'ont monté, depuis
six siècles, bien des rois, bien des empereurs, bien des passants
illustres, mon guide m'a conduit jusqu'à la galerie qui forme le
premier étage de la rotonde, et qu'on appelle le Hochmunster.
Là, sous une armature de bois qu'il a enlevée à demi, et qui ne tombe
jamais entièrement que pour les visiteurs couronnés, j'ai vu le
fauteuil de pierre de Charlemagne. Ce fauteuil, bas, large, à dossier
arrondi, formé de quatre lames de marbre blanc, nues et sans
sculptures, assemblées par des chevrons de fer, ayant pour siége une
planche de chêne recouverte d'un coussin de velours rouge, est
exhaussé sur six degrés dont deux sont de granit et quatre de marbre
blanc.
Sur ce fauteuil, revêtu des quatorze plaques byzantines dont je vous
parlais tout à l'heure, au haut d'une estrade de pierre à laquelle
conduisaient ces quatre marches de marbre blanc, la couronne en tête,
le globe dans une main et le sceptre dans l'autre, l'épée germanique
au côté, le manteau de l'empire sur les épaules, la croix de
Jésus-Christ au cou, les pieds plongeant au sarcophage d'Auguste,
l'empereur Charlemagne était assis dans son tombeau. Il est resté dans
cette ombre, sur ce trône et dans cette attitude pendant trois cent
cinquante-deux ans, de 814 à 1166.
Ce fut donc en 1166 que Frédéric Barberousse, voulant avoir un
fauteuil pour son couronnement, entra dans ce tombeau dont aucune
tradition n'a conservé la forme monumentale, et auquel appartenaient
les deux saintes portes de bronze adaptées aujourd'hui au portail.
Barberousse était lui-même un prince illustre et un vaillant
chevalier. Ce dut être un moment étrange et redoutable que celui où
cet homme couronné se trouva face à face avec ce cadavre également
couronné; l'un, dans toute la majesté de l'empire; l'autre, dans toute
la majesté de la mort. Le soldat vainquit l'ombre, le vivant déposséda
le trépassé. La chapelle garda le squelette, Barberousse prit le
fauteuil de marbre; et, de cette chaise où avait siégé le néant de
Charlemagne, il fit le trône où est venue s'asseoir pendant quatre
siècles la grandeur des empereurs.
Trente-six empereurs, en effet, y compris Barberousse, ont été sacrés
et couronnés sur ce fauteuil dans le Hochmunster d'Aix-la-Chapelle.
Ferdinand Ier fut le dernier; Charles-Quint l'avant-dernier.--Depuis,
le couronnement des empereurs d'Allemagne s'est fait à Francfort.
Je ne pouvais m'arracher d'auprès de ce fauteuil si simple et si
grand. Je considérais les quatre marches de marbre rayées par le talon
de ces trente-six césars qui avaient vu s'allumer là leur illustre
rayonnement et qui s'étaient éteints à leur tour. Des idées et des
souvenirs sans nombre me venaient à l'esprit. Je me rappelais que le
violateur de ce sépulcre, Frédéric Barberousse, devenu vieux, voulut
se croiser pour la seconde ou la troisième fois et alla en Orient. Là,
un jour, il rencontra un beau fleuve. Ce fleuve était le Cydnus. Il
avait chaud et il eut la fantaisie de s'y baigner. L'homme qui avait
profané Charlemagne pouvait oublier Alexandre. Il entra dans le
fleuve, dont l'eau glaciale le saisit. Alexandre, jeune homme, avait
failli y mourir;--Barberousse, vieillard, y mourut[3].
[3] La chose est diversement racontée par les historiens. Selon
d'autres chroniqueurs, c'est en voulant traverser le Cydnus ou le
Cyrocadnus de vive force, que l'illustre empereur Frédéric II, atteint
d'une flèche sarrasine au milieu du fleuve, s'y noya. Selon les
légendes, il ne s'y noya pas, il y disparut, fut sauvé par des pâtres,
au dire des uns, par des génies, au dire des autres, et fut
miraculeusement transporté de Syrie en Allemagne, où il fit pénitence
dans la fameuse grotte de Kaiserslautern, si l'on en croit les contes
des bords du Rhin, ou dans la caverne de Kiffhæuser, si l'on en croit
les traditions du Würtemberg.
Un jour, je n'en doute pas, une pensée pieuse et sainte viendra à
quelque roi ou à quelque empereur. On ôtera Charlemagne de l'armoire
où des sacristains l'ont mis, et on le replacera dans sa tombe. On
réunira religieusement tout ce qui reste de ce grand squelette. On lui
rendra son caveau byzantin, ses portes de bronze, son sarcophage
romain, son fauteuil de marbre exhaussé sur l'estrade de pierre et
orné de quatorze plaques d'or. On reposera le diadème carlovingien sur
ce crâne, la boule de l'empire sur ce bras, le manteau de drap d'or
sur ces ossements. L'aigle d'airain reprendra fièrement sa place aux
pieds de ce maître du monde. On disposera autour de l'estrade toutes
les châsses d'orfévrerie et de diamants comme les meubles et les
coffres de cette dernière chambre royale; et alors,--puisque l'Eglise
veut qu'on puisse contempler ses saints sous la forme que leur a
donnée la mort,--par quelque lucarne étroite taillée dans l'épaisseur
du mur et croisée de barreaux de fer, à la lueur d'une lampe suspendue
à la voûte du sépulcre, le passant agenouillé pourra voir, au haut de
ces quatre marches blanches qu'aucun pied humain ne touchera plus, sur
un fauteuil de marbre écaillé d'or, la couronne au front, le globe à
la main, resplendir vaguement dans les ténèbres ce fantôme impérial
qui aura été Charlemagne.
Ce sera une grande apparition pour quiconque osera hasarder son regard
dans ce caveau, et chacun emportera de cette tombe une grande pensée.
On y viendra des extrémités de la terre, et toutes les espèces de
penseurs y viendront. Charles, fils de Pépin, est en effet un de ces
êtres complets qui regardent l'humanité par quatre faces. Pour
l'histoire, c'est un grand homme comme Auguste et Sésostris; pour la
fable, c'est un paladin comme Roland, un magicien comme Merlin; pour
l'Eglise, c'est un saint comme Jérôme et Pierre; pour la philosophie,
c'est la civilisation même qui se personnifie, qui se fait géant tous
les mille ans pour traverser quelque profond abîme, les guerres
civiles, la barbarie, les révolutions, et qui s'appelle alors tantôt
César, tantôt Charlemagne, tantôt Napoléon.
En 1804, au moment où Bonaparte devenait Napoléon, il visita
Aix-la-Chapelle. Joséphine, qui l'accompagnait, eut le caprice de
s'asseoir sur le fauteuil de marbre. L'empereur, qui, par respect,
avait revêtu son grand uniforme, laissa faire cette créole. Lui resta
immobile, debout, silencieux, et découvert devant la chaise de
Charlemagne.
Chose remarquable et qui me vient ici en passant, en 814 Charlemagne
mourut. Mille ans après, en quelque sorte heure pour heure, en 1814,
Napoléon tomba.
Dans cette même année fatale, 1814, les souverains alliés firent leur
visite à l'ombre du grand Charles. Alexandre de Russie, comme
Napoléon, avait revêtu son grand uniforme; Frédéric-Guillaume de
Prusse portait la capote et la casquette de petite tenue; François
d'Autriche était en redingote et en chapeau rond. Le roi de Prusse
monta deux des marches de marbre et se fit expliquer par le prévôt du
chapitre le détail du couronnement des empereurs d'Allemagne. Les deux
empereurs gardèrent le silence.
Aujourd'hui Napoléon, Joséphine, Alexandre, Frédéric-Guillaume et
François sont morts.
Mon guide, qui me donnait tous ces détails, est un ancien soldat
français d'Austerlitz et d'Iéna, fixé depuis à Aix-la-Chapelle et
devenu Prussien par la grâce du congrès de 1815. Maintenant il porte
le baudrier et la hallebarde devant le chapitre dans les cérémonies.
J'admirais la Providence qui éclate dans les plus petites choses. Cet
homme, qui parle aux passants de Charlemagne, est plein de Napoléon.
De là, à son insu même, je ne sais quelle grandeur dans ses paroles.
Il lui venait des larmes aux yeux quand il me racontait ses anciennes
batailles, ses anciens camarades, son ancien colonel. C'est avec cet
accent qu'il m'a entretenu du maréchal Soult, du colonel Graindorge,
et, sans savoir combien ce nom m'intéressait, du général Hugo. Il
avait reconnu en moi un Français, et je n'oublierai jamais avec quelle
solennité simple et profonde il me dit en me quittant:--_Vous pourrez
dire, monsieur, que vous avez vu à Aix-la-Chapelle un sapeur du
trente-sixième régiment suisse de la cathédrale._
Dans un autre moment il m'avait dit:--_Tel que vous me voyez,
monsieur, j'appartiens à trois nations: je suis Prussien de hasard,
Suisse de métier, Français de cœur._
Du reste, je dois convenir que son ignorance militaire des choses
ecclésiastiques m'avait fait sourire plus d'une fois pendant le cours
de cette visite, notamment dans le chœur, lorsqu'il me montrait les
stalles en me disant avec gravité: _Voici les places des chamoines_.
Ne pensez-vous pas que cela doive s'écrire _chats-moines_?
En quittant la chapelle, j'étais tellement absorbé par une pensée
unique, que c'est à peine si j'ai regardé à quelques pas de l'église
une façade, pourtant fort belle, du quatorzième siècle, ornée de sept
fières statues d'empereurs, qui donne passage aujourd'hui dans je ne
sais quel cloaque. Et puis en ce moment-là il m'est survenu une
distraction. Deux visiteurs comme moi sortaient de la chapelle, où mon
vieux soldat venait probablement de les piloter pendant quelques
minutes. Comme ils riaient aux éclats, je me suis retourné. J'ai
reconnu deux voyageurs dont le plus âgé avait écrit, le matin même,
devant moi son nom sur le registre de l'_hôtel de l'Empereur_,
monsieur le comte d'A--, un des plus vieux et des plus nobles noms de
l'Artois. Ils parlaient haut.
--Voilà des noms! disaient-ils, il a fallu la révolution pour produire
de ces noms-là. Le capitaine Lasoupe! le colonel Graindorge! Mais d'où
cela sort-il?--C'étaient les noms du capitaine et du colonel de mon
pauvre vieux suisse, qui leur en avait apparemment parlé comme à moi.
Je n'ai pu m'empêcher de leur répondre: «D'où cela sort? je vais vous
le dire, messieurs. Le colonel Graindorge était arrière-petit-cousin
du maréchal de Lorges, beau-père du duc de Saint-Simon; et quant au
capitaine Lasoupe, je lui suppose quelque parenté avec le duc de
Bouillon, oncle de l'électeur palatin.
Quelques instants après j'étais sur la place de l'Hôtel-de-Ville, où
j'avais hâte d'arriver.