églises:--Saint-Paul, la cathédrale actuelle, noble nef du quinzième
siècle, accostée d'un cloître gothique et d'un charmant portail de la
Renaissance sottement badigeonnés, et surmontée d'un clocher qui a dû
être fort beau, mais dont quelque inepte architecte contemporain a
abâtardi tous les angles, honteuse opération que subissent en ce
moment sous nos yeux les vieux toits de notre hôtel de ville de
Paris.--Saint-Jean, grave façade du dixième siècle, composée d'une
grosse tour carrée à flèche d'ardoise des deux côtés de laquelle se
pressent deux autres bas clochers également carrés. A cette façade
s'adosse insolemment le dôme ou plutôt la bosse d'une abominable
église rococo dont une porte s'ouvre sur un cloître ogival défiguré,
raclé, blanchi, triste et plein de hautes herbes.--Saint-Hubert, dont
l'abside romane ourlée de basses galeries à plein cintre est d'un
ordre magnifique.--Saint-Denis, curieuse église du dixième siècle dont
la grosse tour est du neuvième. Cette tour porte à sa partie
inférieure des traces évidentes de dévastation et d'incendie. Elle a
été probablement brûlée lors de la grande irruption des Normands, en
882, je crois. Les architectes romans ont naïvement raccommodé et
continué la tour en briques, la prenant telle que l'incendie l'avait
faite et asseyant le nouveau mur sur la vieille pierre rongée, de
sorte que le profil découpé de la ruine se dessine parfaitement
conservé sur le clocher tel qu'il est aujourd'hui. Cette grande pièce
rouge qui enveloppe le clocher, frangée par le bas comme un haillon,
est d'un effet singulier.
Comme j'allais de Saint-Denis à Saint-Hubert par un labyrinthe
d'anciennes rues basses et étroites, ornées çà et là de madones
au-dessus desquelles s'arrondissent comme des cerceaux concentriques
de grands rubans de fer-blanc chargés d'inscriptions dévotes, j'ai
coudoyé tout à coup une vaste et sombre muraille de pierre percée de
larges baies en anses de panier et enrichie de ce luxe de nervures qui
annonce l'arrière-façade d'un palais du moyen âge. Une porte obscure
s'est présentée, j'y suis entré, et, au bout de quelques pas, j'étais
dans une vaste cour. Cette cour, dont personne ne parle et qui devrait
être célèbre, est la cour intérieure du palais des princes
ecclésiastiques de Liége. Je n'ai vu nulle part un ensemble
architectural plus étrange, plus morose et plus superbe. Quatre autres
façades de granit surmontées de quatre prodigieux toits d'ardoise,
portées par quatre galeries basses d'arcades-ogives, qui semblent
s'affaisser et s'élargir sous le poids, enferment de tous côtés le
regard. Deux de ces façades parfaitement entières offrent le bel
ajustement d'ogives et de cintres surbaissés qui caractérise la fin du
quinzième siècle et le commencement du seizième. Les fenêtres de ce
palais clérical ont des meneaux comme des fenêtres d'église.
Malheureusement les deux autres façades, détruites par le grand
incendie de 1734, ont été rebâties dans le chétif style de cette
époque et gâtent un peu l'effet général. Cependant leur sécheresse n'a
rien qui contrarie absolument l'austérité du vieux palais. L'évêque
qui régnait il y a cent cinq ans se refusa sagement aux rocailles et
aux chicorées, et on lui fit deux façades mornes et pauvres; car telle
est la loi de cette architecture du dix-huitième siècle, il n'y a pas
de milieu: des oripeaux ou de la nudité; clinquant ou misère.
La quadruple galerie qui enferme la cour est admirablement conservée.
J'en ai fait le tour. Rien de plus curieux à étudier que les piliers
sur lesquels s'appuient les retombées de ces larges ogives
surbaissées. Ces piliers sont en granit gris comme tout le
palais.--Selon qu'on examine l'une ou l'autre des quatre rangées, le
fût du pilier disparaît jusqu'à la moitié de sa longueur, tantôt par
le haut, tantôt par le bas, sous un renflement enrichi d'arabesques.
Pour toute une rangée de piliers, la rangée occidentale, le renflement
est double et le fût disparaît entièrement. Il n'y a là qu'un caprice
flamand du seizième siècle. Mais ce qui rend l'archéologue perplexe,
c'est que les arabesques ciselées sur ces renflements, c'est que les
chapiteaux de ces piliers, naïvement et grossièrement sculptés,
chargés, aux tailloirs près, de figures chimériques, de feuillages
impossibles, d'animaux apocalyptiques, de dragons ailés presque
égyptiens et hiéroglyphiques, semblent appartenir à l'art du onzième
siècle; et pour ne pas rendre ces piliers courts, trapus et gibbeux à
l'architecture byzantine, il faut se souvenir que le palais
princier-épiscopal de Liége ne fut commencé qu'en 1508 par le prince
Erard de la Mark, qui régna trente-deux ans.
Ce grave édifice est aujourd'hui le palais de justice. Des boutiques
de libraires et de bimbelotiers se sont installées sous toutes les
arcades. Un marché aux légumes se tient dans la cour. On voit les
robes noires des praticiens affairés passer au milieu des grands
paniers pleins de choux rouges et violets. Des groupes de marchandes
flamandes réjouies et hargneuses jasent et se querellent devant chaque
pilier; des plaidoiries irritées sortent de toutes les fenêtres; et
dans cette sombre cour, recueillie et silencieuse autrefois comme un
cloître dont elle a la forme, se croise et se mêle perpétuellement
aujourd'hui la double et intarissable parole de l'avocat et de la
commère, le bavardage et le babil.
Au-dessus des grands toits du palais apparaît une haute et massive
tour carrée en briques. Cette tour, qui était jadis le beffroi du
prince-évêque, est maintenant la prison des filles publiques; triste
et froide antithèse que le bourgeois voltairien d'il y a trente ans
eût faite _spirituellement_, que le bourgeois utilitaire et positif
d'à présent fait bêtement.
En sortant du palais par la grande porte, j'en ai pu contempler la
façade actuelle, œuvre glaciale et déclamatoire du désastreux
architecte de 1734. On croirait voir une tragédie de Lagrange-Chancel
en marbre et en pierre. Il y avait sur la place, devant cette façade,
un brave homme qui voulait absolument me la faire admirer. Je lui ai
tourné le dos sans pitié, quoiqu'il m'ait appris que Liége s'appelle
en hollandais _Luik_, en allemand _Lüttich_ et en latin _Leodium_.
La chambre où je logeais à Liége était ornée de rideaux de mousseline
sur lesquels étaient brodés, non des bouquets, mais des melons. J'y ai
admiré aussi des gravures triomphantes figurant, à l'honneur des
alliés, nos désastres de 1814, et nous humiliant cruellement dans
notre langue. Voici textuellement la _légende_ imprimée au bas d'une
de ces images: «BATAILLE D'ARCIS-SUR-AUBE, le 21 mars 1814. La plupart
de la garnison de cette place, composée de la garde ancienne
(probablement la _vieille garde_) fit fait prisonniers, et les alliés
entrèrent vainquereuse à Paris le 2 avril.»
LETTRE VIII
LES BORDS DE LA VESDRE.--VERVIERS.
Le voyageur apaise une querelle en se sacrifiant et en se
satisfaisant.--Paysage de la Vesdre.--Eglogues.--Les vers
d'Ovide mis en scène par le bon Dieu.--Quartiers de rochers qui
pleuvent.--Ne traversez pas une idylle dans laquelle on fait un
chemin de fer.--Verviers.--Les trois quartiers de Verviers.--Le
marmot et la pipe.--Malheureuse ville si les cheminées y fument
comme les enfants.--Limbourg.--La palais, la guérite, la
frontière.
Aix-la-Chapelle, 4 août.
Hier, à neuf heures du matin, comme la diligence de Liége à
Aix-la-Chapelle allait partir, un brave bourgeois wallon ameutait les
passants, se refusant à monter sur l'impériale, et me rappelant par
l'énergie de sa résistance ce paysan auvergnat _qui avait payé pour
être dans la boîte et non sur l'opéra_. J'ai offert de prendre la
place de ce digne voyageur, je suis monté sur l'opéra; tout s'est
apaisé et la diligence est partie.
Bien m'en a pris. La route est gaie et charmante. Ce n'est plus la
Meuse, mais c'est la Vesdre. La Meuse s'en va par Maëstricht et
Ruremonde à Rotterdam et à la mer.
La Vesdre est une rivière-torrent qui descend de
Saint-Cornelis-Munster entre Aix-la-Chapelle et Duren, à travers
Verviers et Chauffontaines, jusqu'à Liége, par la plus ravissante
vallée qu'il y ait au monde. Dans cette saison, par un beau jour, avec
le ciel bleu, c'est quelquefois un ravin, souvent un jardin, toujours
un paradis.--La route ne quitte pas un moment la rivière. Tantôt elles
traversent ensemble un heureux village entassé sous les arbres avec un
pont rustique devant chaque porte; tantôt, dans un pli solitaire du
vallon, elles côtoient un vieux château d'échevin avec ses tours
carrées, ses hauts toits pointus et sa grande façade percée de
quelques rares fenêtres, fier et modeste à la fois comme il convient à
un édifice qui tient le milieu entre la chaumière du paysan et le
donjon du seigneur. Puis le paysage prend tout à coup une voix
bruyante et joyeuse, et au tournant d'une colline l'œil entrevoit,
sous une touffe de tilleuls et d'aunes qui laissent passer le soleil,
cette maison basse et cette grosse roue noire inondée de pierreries
qu'on appelle un moulin à eau.
Entre Chauffontaines et Verviers la vallée m'apparaissait avec une
douceur virgilienne. Il faisait un temps admirable, de charmants
marmots jouaient sur le seuil des jardins, le vent des trembles et des
peupliers se répandait sur la route, de belles génisses, groupées par
trois ou quatre, se reposaient à l'ombre gracieusement couchées dans
les prés verts. Ailleurs, loin de toute maison, seule au milieu d'une
grande prairie enclose de haies vives, paissait majestueusement une
admirable vache digne d'être gardée par Argus. J'entendais une flûte
dans la montagne.
Mercurius septem mulcet arundinibus.
De temps en temps la cheminée d'une usine ou une longue pièce de drap
séchant au soleil près de la route, venait interrompre ces églogues.
Le chemin de fer qui traverse toute la Belgique d'Anvers à Liége et
qui veut aller jusqu'à Verviers, va trouer ces collines et couper ces
vallées.
Ce chemin, colossale entreprise, percera la montagne douze ou quinze
fois. A chaque pas on rencontre des terrassements, des remblais, des
ébauches de ponts et de viaducs; ou bien on voit au bas d'une immense
paroi de roche vive une petite fourmilière noire occupée à creuser un
petit trou. Ces fourmis font une œuvre de géants.
Par instants, dans les endroits où ces trous sont déjà larges et
profonds, une haleine épaisse et un bruit rauque en sortent tout à
coup. On dirait que la montagne violée crie par cette bouche ouverte.
C'est la mine qui joue dans la galerie. Puis la diligence s'arrête
brusquement, les ouvriers qui piochaient sur un terrassement voisin
s'enfuient dans toutes les directions, un tonnerre éclate, répété par
l'écho grossissant de la colline, des quartiers de roche jaillissent
d'un coin du paysage et vont éclabousser la plaine de toutes parts.
C'est la mine qui joue à ciel ouvert. Pendant cette station, les
voyageurs se racontent qu'hier un homme a été tué et un arbre coupé en
deux par un de ces blocs qui pesait vingt mille, et qu'avant-hier une
femme d'ouvrier qui portait _le café_ (non la soupe) à son mari a été
foudroyée de la même façon.--Cela aussi dérange un peu l'idylle.
Verviers, ville insignifiante d'ailleurs, se divise en trois quartiers
qui s'appellent la _Chick-Chack_, la _Basse-Crotte_ et la
_Dardanelle_. J'y ai remarqué un petit garçon de six ans qui fumait
magistralement sa pipe, assis sur le seuil de sa maison.
En me voyant passer, ce marmot fumeur a éclaté de rire. J'en ai conclu
que je lui semblais fort ridicule.
Après Verviers, la route côtoie encore la Vesdre jusqu'à Limbourg.
Limbourg, cette ville comtale, ce pâté dont Louis XIV _trouvait la
croûte si dure_, n'est plus aujourd'hui qu'une forteresse démantelée,
pittoresque couronnement d'une colline.
Un moment après, le terrain s'aplatit, la plaine se déclare, une
grande porte s'ouvre à deux battants: c'est la douane; une guérite
chevronnée de noir et de blanc du haut en bas apparaît; on est chez le
roi de Prusse.
LETTRE IX
AIX-LA-CHAPELLE.--LE TOMBEAU DE CHARLEMAGNE.
Tout ce qu'est Aix-la-Chapelle.--Charlemagne y est né et y est
mort.--La Chapelle.--Architecture du portail, à laquelle
l'auteur mêle une parenthèse.--Légende du diable, qui est moins
bête que les bourgeois, et du moins qui a plus d'esprit que le
diable.--La parenthèse se ferme et la chapelle se
rouvre.--Aspect de l'église.--Ensemble.--Détail.--Le tombeau de
Charlemagne.--L'auteur invective le système décimal. Tout ce
qu'il y a dans l'armoire.--Eblouissement et admiration.--Où
sont les trois couronnes de Charlemagne. Autres
armoires.--Autres trésors.--La chaire.--Le
chœur.--L'orgue.--L'aigle d'Othon III.--Le cœur de M. Antoine
Berdolet.--Destinée des sarcophages.--Les empereurs ne gardent
rien, pas même un tombeau.--Charlemagne prend son sarcophage à
Auguste.--Barberousse prend sa chaise à Charlemagne.--Le
Hochmunster.--Le fauteuil de marbre. Comment était Charlemagne
dans le sépulcre.--Profanation de Barberousse.--Mort de
Barberousse.--Bruits qui courent sur son compte depuis six
cents ans.--L'auteur refait le tombeau de Charlemagne.--Visite
de l'empereur en 1804.--Napoléon devant le fauteuil de
Charlemagne.--Visite des empereurs et des rois alliés en
1814.--Rapprochements.--De qui l'auteur tient tous ces
détails.--Le sapeur du 56e régiment.--Les chats-moines.--Ne
riez pas des noms populaires avant d'avoir examiné les noms
aristocratiques.--L'hôtel de ville.--La tour de
Granus.--Rêverie crépusculaire.
Aix-la-Chapelle, 6 août.
Aix-la-Chapelle, pour le malade, c'est une fontaine minerale, chaude,
froide, ferrugineuse, sulfureuse; pour le touriste, c'est un pays de
redoutes et de concerts; pour le pèlerin, c'est la châsse des grandes
reliques qu'on ne voit que tous les sept ans, robe de la Vierge, sang
de l'enfant Jésus, nappe sur laquelle fut décapité saint
Jean-Baptiste; pour l'antiquaire-chroniqueur, c'est une abbaye noble
de filles à abbesse immédiate héritière du couvent d'hommes bâti par
saint Grégoire, fils de Nicéphore, empereur d'Orient; pour l'amateur
de chasses, c'est l'ancienne vallée des sangliers, _Porcetum_ dont on
a fait _Borcette_; pour le manufacturier, c'est une source d'eau
lessiveuse propre au lavage des laines; pour le marchand, c'est une
fabrique de draps et de casimirs, d'aiguilles et d'épingles; pour
celui qui n'est ni marchand, ni manufacturier, ni chasseur, ni
antiquaire, ni pèlerin, ni touriste, ni malade, c'est la ville de
Charlemagne.
Charlemagne en effet est né à Aix-la-Chapelle, et il y est mort. Il y
est né dans le vieux palais demi-romain des rois francs, dont il ne
reste plus que la tour de Granus, enclavée aujourd'hui dans l'hôtel de
ville. Il y est enterré dans l'église qu'il avait fondée deux ans
après la mort de sa femme Fastrada, en 796, que le pape Léon III bénit
en 804, et pour la dédicace de laquelle, dit la tradition, deux
évêques de Tongres, morts et ensevelis à Maëstricht, sortirent de
leurs sépulcres afin de compléter dans cette cérémonie les trois cent
soixante-cinq archevêques et évêques représentant les jours de
l'année.
Cette historique et fabuleuse église, qui a donné son nom à la ville,
a subi, depuis mille ans, bien des transformations.
A peine arrivé à Aix, je suis allé à la chapelle.
Si l'on aborde l'église par la façade, voici comment elle se présente:
Un portail du temps de Louis XV en granit gris-bleu avec des portes de
bronze du huitième siècle, adossé à une muraille carlovingienne que
surmonte un étage de pleins cintres romans. Au-dessus de ces
archivoltes un bel étage gothique richement ciselé où l'on reconnaît
l'ogive sévère du quatorzième siècle; et pour couronnement une ignoble
maçonnerie en brique à toit d'ardoise qui date d'une vingtaine
d'années. A la droite du portail une grosse pomme de pin, en bronze
romain, est posée sur un pilier de granit, et de l'autre côté, sur un
autre pilier, il y a une louve d'airain, également antique et romaine,
qui se tourne à demi vers les passants la gueule entr'ouverte et les
dents serrées.
(Pardon, mon ami, mais permettez-moi d'ouvrir ici une parenthèse.
Cette pomme de pin a un sens, et cette louve aussi, ou ce loup, car je
n'ai pu reconnaître bien clairement le sexe de cette bête de bronze.
Voici à ce sujet ce que racontent encore les vieilles fileuses du
pays:
Il y a longtemps, bien longtemps, ceux d'Aix-la-Chapelle voulurent
bâtir une église. Ils se cotisèrent, et l'on commença. On creusa les
fondements, on éleva les murailles, on ébaucha la charpente, et
pendant six mois ce fut un tapage assourdissant de scies, de marteaux
et de cognées. Au bout de six mois, l'argent manqua. On fit appel aux
pèlerins, on mit un bassin d'étain à la porte de l'église; mais à
peine s'il y tomba quelques targes et quelques liards à la croix. Que
faire? Le sénat s'assembla, chercha, parla, avisa, consulta. Les
ouvriers refusaient le travail, et l'herbe et la ronce, et le lierre
et toutes les insolentes plantes des ruines s'emparaient déjà des
pierres neuves de l'édifice abandonné. Fallait-il donc laisser là
l'église? Le magnifique sénat des bourgmestres était consterné.
Comme il délibérait, entre un quidam, un étranger, un inconnu, de
haute taille et de belle mine.
--Bonjour, bourgeois. De quoi est-il question? Vous êtes tout
effarés. Votre église vous tient au cœur? Vous ne savez comment la
finir? On dit que c'est l'argent qui vous manque?
--Passant, dit le sénat, allez-vous-en au diable. Il nous faudrait un
million d'or.
--Le voici, dit le gentilhomme; et, ouvrant une fenêtre, il montre aux
bourgmestres un grand chariot arrêté sur la place à la porte de la
maison de ville. Ce chariot était attelé de dix jougs de bœufs et
gardé par vingt nègres d'Afrique armés jusqu'aux dents.
Un des bourgmestres descend avec le gentilhomme, prend au hasard un
des sacs dont le chariot était chargé, puis tous deux remontent,
l'étranger et le bourgeois. On vida la sacoche devant le sénat: elle
était en effet pleine d'or.
Le sénat ouvre de grands yeux bêtes et dit à l'étranger:
--Qui êtes-vous, monseigneur?
--Mes chers manants, je suis celui qui a de l'argent. Que voulez-vous
de plus? J'habite dans la forêt Noire, près du lac de Wildsée, non
loin des ruines de Heidenstadt, la ville des païens. Je possède des
mines d'or et d'argent, et la nuit je remue avec mes mains des
fouillis d'escarboucles. Mais j'ai des goûts simples, je m'ennuie, je
suis un être mélancolique, je passe mes journées à voir jouer sous la
transparence du lac le tourniquet et le triton d'eau, et à regarder
pousser parmi les roches le polygonum amphibium. Sur ce, trêve aux
questions et aux billevesées. J'ai débouclé ma ceinture, profitez-en.
Voilà votre million d'or. En voulez-vous?
--Pardieu, oui! dit le sénat. Nous finirons notre église.
--Eh bien, prenez; mais à une condition.
--Laquelle, monseigneur?
--Finissez votre église, bourgeois; prenez toute cette mitraille;
mais promettez-moi en échange la première âme quelconque qui entrera
dans votre église et qui en franchira la porte le jour où les cloches
et les carillons en sonneront la dédicace.
--Vous êtes le diable? cria le sénat.
--Vous êtes des imbéciles, répondit Urian.
Les bourgmestres commencèrent par des soubresauts, des frayeurs et des
signes de croix. Mais comme Urian était bon diable, et riait à se
tordre les côtes en faisant sonner son or tout neuf, ils se
rassurèrent et l'on négocia. Le diable a de l'esprit. C'est à cause de
cela qu'il est le diable.--Après tout, disait-il, c'est moi qui perds
au marché. Vous aurez votre million et votre église. Moi, je n'aurai
qu'une âme. Et quelle âme, s'il vous plaît? La première venue. Une âme
de hasard. Quelque mauvais drôle d'hypocrite qui jouera la dévotion et
qui voudra, par faux zèle, entrer le premier. Bourgeois mes amis,
votre église s'annonce bien. L'épure me plaît. L'édifice sera beau, je
crois. Je vois avec plaisir que votre architecte préfère à la
trompe-sous-le-coin la trompe de Montpellier. Je ne hais pas cette
voûte en pendentif, à plan berlong et à coupes rondes; mais j'aurais
préféré pourtant une voûte d'arête, biaise et également berlongue.
J'approuve qu'il ait fait là une porte en tour ronde, mais je ne sais
s'il a bien ménagé l'épaisseur du parpain.--Comment se nomme votre
architecte, manants?--Dites-lui de ma part que, pour bien faire la
tête d'une porte en tour creuse, il est nécessaire qu'il y ait quatre
panneaux: deux de lit et un de doyle par-dessus; le quatrième se met
sur l'extrados. C'est égal. Voilà une descente de cave à trompe en
canonnière qui est d'un fort bon style et parfaitement ajustée. Ce
serait dommage d'en rester là.--Il faut mettre à fin cette église.
Allons, mes compères, le million pour vous, l'âme pour moi. Est-ce
dit?
Ainsi parlait le gentilhomme Urian.--Après tout, pensèrent les
bourgeois, nous sommes bien heureux qu'il se contente d'une âme. Il
pourrait bien, s'il regardait d'un peu près, les prendre toutes dans
cette ville.
Le marché fut conclu, le million fut encaissé. Urian disparut dans une
trappe d'où sortit une petite flamme bleue, comme il convient, et,
deux ans après, l'église était bâtie.
Il va sans dire que tous les sénateurs avaient juré de ne conter la
chose à personne, et il va sans dire que chacun d'eux, le soir même,
avait conté la chose à sa femme. Ceci est une loi. Une loi que les
sénateurs n'ont pas faite, mais qu'ils observent. Si bien que, lorsque
l'église fut terminée, comme toute la ville, grâce aux femmes des
sénateurs, savait le secret du sénat, personne ne voulut entrer dans
l'église.
Nouvel embarras, non moins grand que le premier. L'église est bâtie,
mais nul n'y veut mettre le pied; l'église est achevée, mais elle est
vide. Or, à quoi bon une église vide?--Le sénat s'assemble. Il
n'invente rien.--On appelle l'évêque de Tongres. Il ne trouve
rien.--On appelle les chanoines du chapitre. Ils n'imaginent rien.--On
appelle les moines du couvent.--Pardieu! dit un moine, il faut
convenir, messeigneurs, que vous vous empêchez de peu de chose. Vous
devez à Urian la première âme qui passera par la porte de l'église.
Mais il n'a pas stipulé de quelle espèce serait cette âme. Urian n'est
qu'un sot, je vous le dis. Messeigneurs, après une longue battue, on a
pris vivant ce matin dans la vallée de Borcette un loup. Faites entrer
ce loup dans l'église. Il faudra bien qu'Urian s'en contente. Ce n'est
qu'une âme de loup, mais c'est une _âme quelconque_.
--Bravo, dit le sénat. Voilà un moine d'esprit.
Le lendemain, dès l'aube, les cloches sonnèrent.--Quoi! dirent les
bourgeois, c'est aujourd'hui la dédicace de l'église! mais qui donc
osera y entrer le premier? Ce ne sera pas moi.--Ni moi.--Ni moi.--Ni
moi. Ils accoururent en foule. Le sénat et le chapitre étaient devant
le portail. Tout à coup on amène le loup dans une cage, et à un signal
donné on ouvre à la fois les portes de la cage et les portes de
l'église. Le loup, effrayé par la foule, voit l'église déserte et s'y
enfonce. Urian attendait, la gueule ouverte et les yeux
voluptueusement fermés. Jugez de sa rage quand il sentit qu'il avalait
un loup. Il poussa un rugissement effrayant et vola quelque temps sous
les hautes arches de l'église avec le bruit d'une tempête. Puis il
sortit enfin éperdu de colère, et en sortant il donna dans la grande
porte d'airain un si furieux coup de pied, qu'elle se fendit du haut
en bas.--On montre encore cette fente aujourd'hui.
C'est pour cela, ajoutent les bonnes vieilles, qu'à gauche de la porte
de l'église on a placé la statue du loup en bronze, et à droite une
pomme de pin qui figure sa pauvre âme si stupidement mâchée par Urian.
Je quitte la légende et je reviens à l'église. Je dois pourtant vous
dire que j'ai cherché sur la porte la fameuse crevasse faite par le
talon du diable, et que je ne l'ai pas trouvée. Maintenant je ferme la
parenthèse.)
Ainsi, quand on aborde la chapelle par le grand portail, le romain, le
roman, le gothique, le rococo et le moderne se mêlent et se
superposent sur cette façade, mais sans affinité, sans nécessité, sans
ordre, et, par conséquent, sans grandeur.