Le lendemain, à cinq heures du matin, cette fois fort bien placé tout

seul sur la banquette de la diligence Van Gend, je sortais de France

par la route de Namur et je gravissais la première croupe de la seule

chaîne de hautes collines qu'il y ait en Belgique; car la Meuse, en

s'obstinant à couler en sens inverse de l'abaissement du plateau des

Ardennes, a réussi à creuser une vallée profonde dans cette immense

plaine qu'on appelle les Flandres; plaine où l'homme a multiplié les

forteresses, la nature lui ayant refusé les montagnes.

Après une ascension d'un quart d'heure, les chevaux déjà essoufflés,

et le conducteur belge déjà altéré, se sont arrêtés d'un commun accord

et avec une unanimité touchante devant un cabaret, dans un pauvre

village pittoresque, répandu des deux côtés d'un large ravin qui

déchire la montagne. Ce ravin, qui est tout à la fois le lit d'un

torrent et la grande rue du village, est naturellement pavé du granit

du mont mis à nu. Au moment où nous y passions, six chevaux, attelés

de chaînes, montaient ou plutôt grimpaient le long de cette rue

étrange et affreusement escarpée, traînant après eux un grand chariot

vide à quatre roues. Si le chariot eût été chargé, il eût fallu vingt

chevaux ou plutôt vingt mules. Je ne vois pas trop à quoi peut servir

ce chariot dans ce ravin, si ce n'est à faire faire des esquisses

improbables aux pauvres jeunes peintres hollandais qu'on rencontre çà

et là sur cette route, le sac sur le dos et le bâton à la main.

Que faire sur la banquette d'une diligence à moins qu'on ne

regarde?--J'étais admirablement situé pour cela. J'avais sous les

yeux un grand morceau de la vallée de la Meuse; au sud, les deux Givet

gracieusement liés par leur pont; à l'ouest, la grosse tour ruinée

d'Agimont, se composant avec sa colline et jetant derrière elle une

immense ombre pyramidale; au nord, la sombre tranchée dans laquelle

s'enfonce la Meuse et d'où montait une lumineuse vapeur bleue. Au

premier plan, à deux enjambées de ma banquette, dans la mansarde du

cabaret, une jolie paysanne, assise en chemise sur son lit,

s'habillait près de sa fenêtre toute grande ouverte, laquelle laissait

entrer à la fois les rayons du soleil levant et les regards des

voyageurs quelconques juchés sur les impériales des diligences.

Au-dessus de cette mansarde, dans le lointain, comme couronnement aux

frontières de France, se développaient sur une ligne immense les

formidables batteries de Charlemont.

Pendant que je contemplais ce paysage, la paysanne leva les yeux,

m'aperçut, sourit, me fit un gracieux signe de tête, ne ferma pas sa

fenêtre et continua lentement sa toilette.

LETTRE VI

LES BORDS DE LA MEUSE.--DINANT. NAMUR.

Paysage de la Meuse.--La Lesse.--La Roche à

Bayard.--Dinant.--Choses inconvenantes que fait une petite

bonne femme en terre cuite.--Encore les clochers, les cruches

et les architectes.--Châteaux ruinés. Prière des morts aux

vivants.--Idées que les belles filles perchées sur les arbres

donnent aux voyageurs juchés sur les impériales.--Souvenirs

poétiques à propos de Namur et du prince d'Orange.--Ce

qu'enseignent les enseignes.

Liége, 3 août.

Je viens d'arriver à Liége par une délicieuse route qui suit tout le

cours de la Meuse depuis Givet. Les bords de la Meuse sont beaux et

jolis. Il est étrange qu'on en parle si peu. Les voici en raccourci.

Après le village, le cabaret et la paysanne qui s'habille au soleil

levant, on rencontre une montée qui m'a rappelé le Val-Suzon près de

Dijon, et où la route, repliée à chaque instant sur elle-même, se tord

pendant trois quarts d'heure au milieu d'une forêt, sur de profonds

ravins creusés par des torrents. Puis on aborde un plateau où l'on

court rapidement avec de grandes campagnes plates à perte de vue

autour de soi; on pourrait se croire en pleine Beauce, quand tout à

coup le sol se crevasse affreusement à quelques pas à gauche. De la

route, l'œil plonge au bas d'une effrayante roche verticale, le long

de laquelle la végétation seule peut grimper. C'est un brusque et

horrible précipice de deux ou trois cents pieds de profondeur. Au fond

de ce précipice, dans l'ombre, à travers les broussailles du bord, on

aperçoit la Meuse avec quelque galiote qui voyage paisiblement,

remorquée par des chevaux, et au bord de la rivière un joli châtelet

rococo qui a l'air d'une pâtisserie maniérée ou d'une pendule du temps

de Louis XV, avec son bassin lilliputien et son jardinet-pompadour

dont on embrasse toutes les volutes, toutes les fantaisies et toutes

les grimaces d'un coup d'œil. Rien de plus singulier que cette petite

chinoiserie dans cette grande nature. On dirait une protestation

criarde du mauvais goût de l'homme contre la poésie sublime de Dieu.

Puis on s'écarte du gouffre, et la plaine recommence, car le ravin de

la Meuse coupe ce plateau à vif et à pic, comme une ornière coupe un

champ.

Un quart de lieue plus loin on enraye; la route va rejoindre la

rivière par une pente escarpée. Cette fois l'abîme est charmant. C'est

un tohu-bohu de fleurs et de beaux arbres éclairés par le ciel

rayonnant du matin. Des vergers entourés de haies vives montent et

descendent pêle-mêle des deux côtés du chemin. La Meuse, étroite et

verte, coule à gauche profondément encaissée dans un double

escarpement. Un pont se présente; une autre rivière, plus petite et

plus ravissante encore, vient se jeter dans la Meuse: c'est la Lesse;

et à trois lieues, dans cette gorge qui s'ouvre à droite, est la

fameuse grotte de Han-sur-Lesse. La voiture passe outre et s'éloigne.

Le bruit des moulins à eau de la Lesse se perd dans la montagne. La

rive gauche de la Meuse s'abaisse gracieusement ourlée d'un cordon non

interrompu de métairies et de villages; la rive droite grandit et

s'élève; le mur de rochers envahit et rétrécit la route; les ronces

du bord frissonnent dans le vent et dans le soleil, à deux cents pieds

au-dessus de nos têtes. Tout à coup un grand rocher pyramidal, aiguisé

et hardi comme une flèche de cathédrale, apparaît à un tournant du

chemin. «C'est la _Roche à Bayard_,» me dit le conducteur. La route

passe entre la montagne et cette borne colossale, puis elle tourne

encore, et, au pied d'un énorme bloc de granit couronné d'une

citadelle, l'œil plonge dans une longue rue de vieilles maisons,

rattachée à la rive gauche par un beau pont et dominée à son extrémité

par les faîtages aigus et les larges fenêtres à meneaux flamboyants

d'une église du quinzième siècle. C'est Dinant.

On s'arrête à Dinant un quart d'heure, juste assez de temps pour

remarquer dans la cour des diligences un petit jardin qui seul

suffirait pour vous avertir que vous êtes en Flandre. Les fleurs en

sont fort belles, et au milieu de ces fleurs il y a trois statues

peintes, en terre cuite. L'une de ces statues est une femme. C'est

plutôt un mannequin qu'une statue, car elle est vêtue d'une robe

d'indienne et coiffée d'un vieux chapeau de soie. Au bout de quelques

instants, à un petit bruit qu'on entend et à un rejaillissement

singulier qu'on aperçoit sous ses jupes, on s'aperçoit que cette femme

est une fontaine.

Le clocher de l'église de Dinant est un immense pot à l'eau.

Cependant, vue du pont, la façade de l'église conserve un grand

caractère, et toute la ville se compose à merveille.

A Dinant on quitte la rive droite de la Meuse. Le faubourg de la rive

gauche, qu'on traverse, se pelotonne admirablement autour d'une

vieille douve croulante de l'ancienne enceinte. Au pied de cette tour,

dans un pâté de maisons, j'ai entrevu en passant un exquis châtelet du

quinzième siècle avec sa façade à volutes, ses croisées de pierre, sa

tourelle de briques et ses girouettes extravagantes.

Après Dinant la vallée s'ouvre, la Meuse s'élargit; on distingue sur

deux croupes lointaines de la rive droite deux châteaux en ruines;

puis la vallée s'évase encore, les rochers n'apparaissent plus que çà

et là sous de riches caparaçons de verdure; une housse de velours

vert, brodée de fleurs, couvre tout le paysage. De toutes parts

débordent les houblonnières, les vergers, les arbres qui ont plus de

fruits que de feuilles, les pruniers violets, les pommiers rouges, et

à chaque instant apparaissent par touffes énormes les grappes

écarlates du sorbier des oiseaux, ce corail végétal. Les canards et

les poules jasent sur le chemin; on entend des chants de bateliers sur

la rivière; de fraîches jeunes filles, les bras nus jusqu'à l'épaule,

passent avec des paniers chargés d'herbes sur leurs têtes, et de temps

en temps un cimetière de village vient coudoyer mélancoliquement cette

route pleine de joie, de lumière et de vie.

Dans l'un de ces cimetières, dont l'herbe haute et le mur tombant se

penchent sur le chemin, j'ai lu cette inscription:

--O pie, defunctis miseris succurre, viator!--

Aucun _memento_ n'est, à mon sens, d'un effet aussi profond.

Ordinairement les morts avertissent, ici ils supplient.

Plus loin, lorsqu'on a passé une colline où les rochers de la rive

droite, travaillés et sculptés par les pluies, imitent les pierres

ondées et vermoulues de notre vieille fontaine du Luxembourg (si

déplorablement remise à neuf en ce moment, par parenthèse), on sent

qu'on approche de Namur. Les maisons de plaisance commencent à se

mêler aux logis de paysans, les villas aux villages, les statues aux

rochers, les parcs anglais aux houblonnières, et sans trop de trouble

et de désaccord, il faut le dire.

La diligence a relayé dans un de ces villages composites. J'avais d'un

côté un magnifique jardin entremêlé de colonnades et de temples

ioniques, de l'autre un cabaret orné à gauche d'un groupe de buveurs

et à droite d'une splendide touffe de roses-trémières. Derrière la

grille dorée de la villa, sur un piédestal de marbre blanc veiné de

noir par l'ombre des branches, la Vénus de Médicis se cachait à demi

dans les feuilles, comme honteuse et indignée d'être vue toute nue par

des paysans flamands attablés autour d'un pot de bière. A quelques pas

plus loin, deux ou trois grandes belles filles ravageaient un prunier

de haute taille, et l'une d'elles était perchée sur le gros bras de

l'arbre dans une attitude gracieuse, où les passants étaient si

parfaitement oubliés, qu'elle donnait aux voyageurs de l'impériale je

ne sais quelles vagues envies de mettre pied à terre.

Une heure après j'étais à Namur. Les deux vallées de la Sambre et de

la Meuse se rencontrent et se confondent à Namur, qui est assise sur

le confluent des deux rivières. Les femmes de Namur m'ont paru jolies

et avenantes; les hommes ont une bonne, grave et hospitalière

physionomie. Quant à la ville en elle-même, excepté les deux échappées

de vue du pont de Meuse et du pont de Sambre, elle n'a rien de

remarquable. C'est une cité qui n'a déjà plus son passé écrit dans sa

configuration. Sans architecture, sans monuments, sans édifices, sans

vieilles maisons, meublée de quatre ou cinq méchantes églises rococo

et de quelques fontaines Louis XV d'un mauvais goût plat et triste,

Namur n'a jamais inspiré que deux poëmes, l'ode de Boileau et la

chanson d'un poëte inconnu où il est question d'une vieille femme et

du prince d'Orange; et, en vérité, Namur ne mérite pas d'autre

poésie.

La citadelle couronne froidement et tristement la ville. Pourtant je

vous dirai que je n'ai pas considéré sans un certain respect ces

sévères fortifications qui ont eu un beau jour l'honneur d'être

assiégées par Vauban et défendues par Cohorn.

Où il n'y a pas d'églises, je regarde les enseignes. Pour qui sait

visiter une ville, les enseignes des boutiques ont un grand sens.

Indépendamment des professions dominantes et des industries locales

qui s'y révèlent tout d'abord, les locutions spéciales y abondent et

les noms de la bourgeoisie, presque aussi importants à étudier que les

noms de la noblesse, y apparaissent dans leur forme la plus naïve et

sous leur aspect le mieux éclairé.

Voici trois noms pris à peu près au hasard sur les devantures des

boutiques à Namur; tous trois ont une signification.--L'_épouse

Debarsy, négociante_. On sent, en lisant ceci, qu'on est dans un pays

français hier, étranger aujourd'hui, français demain, où la langue

s'altère et se dénature insensiblement, s'écroule par les bords et

prend, sous des expressions françaises, de gauches tournures

allemandes. Ces trois mots sont encore français, la phrase ne l'est

déjà plus.--_Crucifix-Piret, mercier._ Ceci est bien de la catholique

Flandre. Nom, prénom ou surnom, _Crucifix_ serait introuvable dans

toute la France voltairienne.--_Menandez-Wodon, horloger._ Un nom

castillan et un nom flamand soudés par un trait d'union. N'est-ce pas

là toute la dénomination de l'Espagne sur les Pays-Bas, écrite,

attestée et racontée dans un nom propre?--Ainsi, voilà trois noms dont

chacun exprime et résume un des grands aspects du pays; l'un dit la

langue, l'autre la religion, l'autre l'histoire.

Observons encore tout de suite que sur les enseignes de Dinant, de

Namur et de Liége, ce nom _Demeuse_ est très-fréquemment répété. Aux

environs de Paris et de Rouen, c'est _Desenne_ et _Deseine_.

Pour finir par une observation de pure fantaisie, j'ai encore remarqué

dans un faubourg de Namur un certain _Janus, boulanger_, qui m'a

rappelé que j'avais noté à Paris, à l'entrée du faubourg Saint-Denis,

_Néron, confiseur_, et à Arles, sur le fronton même d'un temple romain

en ruines, _Marius, coiffeur_.

LETTRE VII

LES BORDS DE LA MEUSE.--HUY.--LIÉGE.

Les beaux arbres et les beaux rochers.--Louange à Dieu, blâme à

l'homme.--Sanson.--Andennes.--Le voyageur donne un sage conseil

à M. le curé de Selayen.--Huy.--Coin de terre curieux où l'on

récolte du vin belge fait avec du raisin.--Aspects du

pays.--Tableaux flamands.--Approches de Liége.--Figure

extraordinaire et effrayante que prend le paysage à la nuit

tombée.--Ce que l'auteur voit eût semblé à Virgile le Tartare

et à Dante l'Enfer.--Liége.--Ville qui ne ressemble à aucune

autre.--Il y a des gens qui y lisent le _Constitutionnel_.--Les

églises.--Saint-Paul. Saint-Jean. Saint-Hubert.

Saint-Denis.--Le palais des princes-évêques.--Admirable

cour.--Maison de justice, marché et prison.--Le bourgeois

voltairien a trop d'esprit; le bourgeois utilitaire est trop

bête.--Estampes en l'honneur des alliés de 1814.--Désastres de

notre grammaire et massacre de notre orthographe.

Liége, 4 août.

Le chemin de Liége s'éloigne de Namur par une allée de magnifiques

arbres. Les immenses feuillages font de leur mieux pour cacher au

voyageur les maussades clochers de la ville, lesquels apparaissent de

loin comme un gigantesque jeu de quilles diapré de quelques

bilboquets. Au moment où l'on sort de l'ombre de ces beaux arbres, le

vent frais de la Meuse vous arrive au visage, et la route se remet à

côtoyer joyeusement la rivière. La Meuse, grossie désormais par la

Sambre, a élargi sa vallée; mais la double muraille de rochers

reparaît, figurant à chaque instant des forteresses de cyclopes, de

grands donjons en ruines, des groupes de tours titaniques. Ces roches

de la Meuse contiennent beaucoup de fer; mêlées au paysage, elles sont

d'une admirable couleur; la pluie, l'air et le soleil les rouillent

splendidement; mais arrachées de la terre, exploitées et taillées,

elles se métamorphosent en cet odieux granit gris-bleu dont toute la

Belgique est infestée. Ce qui donnait de magnifiques montagnes ne

produit plus que d'affreuses maisons.

Dieu a fait le rocher, l'homme a fait le moellon.

On traverse rapidement Sanson, village au-dessus duquel achèvent de

s'écrouler dans les ronces quelques tronçons d'un château fort bâti,

dit-on, sous Clodion. Le rocher figure là un visage humain, barbu et

sévère, que le conducteur ne manque pas de faire regarder aux

voyageurs. Puis on gagne Andennes, où j'ai remarqué, rareté

inappréciable pour les antiquaires, une petite église rustique du

dixième siècle encore intacte. Dans un autre village, à Selayen, je

crois, on lit cette inscription en grosses lettres au-dessus de la

principale porte de l'église: _Les chiens hors de la maison de Dieu_.

Si j'étais le digne curé de Selayen, je penserais qu'il est plus

urgent de dire aux hommes d'entrer qu'aux chiens de sortir.

Après Andennes, les montagnes s'écartent, la vallée devient plaine, la

Meuse s'en va loin de la route à travers les prairies. Le paysage est

encore beau, mais on y voit apparaître un peu trop souvent la cheminée

de l'usine, ce triste obélisque de notre civilisation industrielle.

Puis les collines se rapprochent, la rivière et la route se

rejoignent; on aperçoit de vastes bastions accrochés comme un nid

d'aigle au front d'un rocher, une belle église du quatorzième siècle

accostée d'une haute tour carrée, une porte de ville flanquée d'une

douve ruinée. Force charmantes maisons inventées pour la récréation

des yeux par le génie si riche, si fantasque et si spirituel de la

Renaissance flamande, se mirent dans la Meuse avec leurs terrasses en

fleurs des deux côtés d'un vieux pont. On est à Huy.

Huy et Dinant sont les deux plus jolies villes qu'il y ait sur la

Meuse. Huy est à moitié chemin entre Namur et Liége, de même que

Dinant entre Namur et Givet. Huy, qui est encore une redoutable

citadelle, a été autrefois une belliqueuse commune et a soutenu des

siéges contre ceux de Liége, comme Dinant contre ceux de Namur, dans

ce temps héroïque où les villes se déclaraient la guerre comme font

aujourd'hui les royaumes et où Froissard disait:

La grand'ville de Bar-sur-Saigne

A fait trembler Troye en Champaigne.

Après Huy recommence ce ravissant contraste qui est tout le paysage de

la Meuse. Rien de plus sévère que ces rochers, rien de plus riant que

ces prairies. Il y a là quelques collines hérissées de ceps et

d'échalas qui donnent un vin quelconque. C'est, je crois, le seul

vignoble de la Belgique.

De temps en temps on rencontre tout au bord du fleuve, dans quelque

ravin au-dessus duquel passe la route, une fabrique de zinc dont

l'aspect délabré et les toits crevassés, d'où la fumée s'échappe de

toutes les tuiles, simulent un incendie qui commence ou qui s'éteint;

ou c'est une alunière avec ses vastes monceaux de terre rougeâtre; ou

bien encore, derrière une houblonnière, à côté d'un champ de grosses

fèves, au milieu des parfums d'un petit jardin qui regorge de fleurs

et qu'entoure une haie rapiécée çà et là avec un treillis vermoulu,

parmi les caquets assourdissants d'une populace de poules, d'oies et

de canards, on aperçoit une maison en briques, à tourelles d'ardoises,

à croisées de pierre, à vitrages maillés de plomb, grave, propre,

douce, égayée d'une vigne grimpante, avec des colombes sur son toit,

des cages d'oiseaux à ses fenêtres, un petit enfant et un rayon de

soleil sur son seuil, et l'on rêve à Téniers et à Mieris.

Cependant le soir vient, le vent tombe, les prés, les buissons et les

arbres se taisent, on n'entend plus que le bruit de l'eau. L'intérieur

des maisons s'éclaire vaguement; les objets s'effacent comme dans une

fumée; les voyageurs bâillent à qui mieux mieux dans la voiture en

disant: «Nous serons à Liége dans une heure.» C'est dans ce moment-là

que le paysage prend tout à coup un aspect extraordinaire. Là-bas,

dans les futaies, au pied des collines brunes et velues de l'occident,

deux rondes prunelles de feu éclatent et resplendissent comme des yeux

de tigre. Ici, au bord de la route, voici un effrayant chandelier de

quatre-vingts pieds de haut qui flambe dans le paysage et qui jette

sur les rochers, les forêts et les ravins des réverbérations

sinistres. Plus loin, à l'entrée de cette vallée enfouie dans l'ombre,

il y a une gueule pleine de braise qui s'ouvre et se ferme brusquement

et d'où sort par instants avec d'affreux hoquets une langue de flamme.

Ce sont des usines qui s'allument.

Quand on a passé le lieu appelé la _Petite-Flemalle_, la chose devient

inexprimable et vraiment magnifique. Toute la vallée semble trouée de

cratères en éruption. Quelques-uns dégorgent derrière les taillis des

tourbillons de vapeur écarlate étoilée d'étincelles; d'autres

dessinent lugubrement sur un fond rouge la noire silhouette des

villages; ailleurs les flammes apparaissent à travers les crevasses

d'un groupe d'édifices. On croirait qu'une armée ennemie vient de

traverser le pays, et que vingt bourgs mis à sac vous offrent à la

fois dans cette nuit ténébreuse tous les aspects et toutes les phases

de l'incendie, ceux-là embrasés, ceux-ci fumants, les autres

flamboyants.

Ce spectacle de guerre est donné par la paix; cette copie effroyable

de la dévastation est faite par l'industrie. Vous avez tout simplement

là sous les yeux les hauts fourneaux de M. Cockerill.

Un bruit farouche et violent sort de ce chaos de travailleurs. J'ai eu

la curiosité de mettre pied à terre et de m'approcher d'un de ces

antres. Là, j'ai admiré véritablement l'industrie. C'est un beau et

prodigieux spectacle, qui, la nuit, semble emprunter à la tristesse

solennelle de l'heure quelque chose de surnaturel. Les roues, les

scies, les chaudières, les laminoirs, les cylindres, les balanciers,

tous ces monstres de cuivre, de tôle et d'airain que nous nommons des

machines et que la vapeur fait vivre d'une vie effrayante et terrible,

mugissent, sifflent, grincent, râlent, reniflent, aboient, glapissent,

déchirent le bronze, tordent le fer, mâchent le granit, et, par

moments, au milieu des ouvriers noirs et enfumés qui les harcèlent,

hurlent avec douleur dans l'atmosphère ardente de l'usine comme des

hydres et des dragons tourmentés par des démons dans un enfer.

* * * * *

Liége est une de ces vieilles villes qui sont en train de devenir

villes neuves,--transformation déplorable, mais fatale!--une de ces

villes où partout les antiques devantures peintes et ciselées

s'écaillent et tombent et laissent voir en leur lieu des façades

blanches enrichies de statues de plâtre; où les bons vieux grands

toits d'ardoise chargés de lucarnes, de carillons, de clochetons et de

girouettes, s'effondrent tristement, regardés avec horreur par quelque

bourgeois hébété qui lit le _Constitutionnel_ sur une terrasse plate

pavée en zinc; où l'octroi, temple grec orné d'un douanier, succède à

la porte-donjon flanquée de tours et hérissée de pertuisanes; où le

long tuyau rouge des hauts fourneaux remplace la flèche sonore des

églises. Les anciennes villes jetaient du bruit, les villes modernes

jettent de la fumée.

Liége n'a plus l'énorme cathédrale des princes-évêques bâtie par

l'illustre évêque Notger, en l'an 1000, et démolie en 1795 par on ne

sait qui; mais elle a l'usine de M. Cockerill.

Liége n'a plus son couvent de dominicains, sombre cloître d'une si

haute renommée, noble édifice d'une si fière architecture; mais elle

a, précisément sur le même emplacement, un théâtre embelli de colonnes

à chapiteaux de fonte où l'on joue l'opéra-comique, et dont

mademoiselle Mars a posé la première pierre.

Liége est encore, au dix-neuvième siècle comme au seizième, la ville

des armuriers. Elle lutte avec la France pour les armes de guerre, et

avec Versailles en particulier pour les armes de luxe. Mais la vieille

cité de Saint-Hubert, jadis église et forteresse, commune

ecclésiastique et militaire, ne prie plus et ne se bat plus; elle vend

et achète. C'est aujourd'hui une grosse ruche industrielle. Liége

s'est transformée en un riche centre commercial. La vallée de la Meuse

lui met un bras en France et l'autre en Hollande, et, grâce à ces deux

grands bras, sans cesse elle prend de l'une et reçoit de l'autre.

Tout s'efface dans cette ville, jusqu'à son étymologie. L'antique

ruisseau _Legia_ s'appelle maintenant le _Ri-de-Coq-Fontaine_.

Du reste, il faut pourtant le dire, Liége, gracieusement éparse sur la

croupe verte de la montagne de Sainte-Walburge, divisée par la Meuse

en haute et basse ville, coupée par treize ponts dont quelques-uns ont

une figure architecturale, entourée à perte de vue d'arbres, de

collines et de prairies, a encore assez de tourelles, assez de façades

à pignons volutés ou taillés, assez de clochers romans, assez de

portes-donjons comme celles de Saint-Martin et d'Amercœur, pour

émerveiller le poëte et l'antiquaire même le plus hérissé devant les

manufactures, les mécaniques et les usines.

Le Rhin, Tome I · 第 5 / 14 段