un tigre et un paysan qu'il était.--J'avoue qu'ici je n'y pus
résister. Il était clair que c'était une voleuse, peut-être même
quelque chose de pis, que la gendarmerie transférait d'un lieu à
l'autre dans un de ces odieux véhicules que les gamins de Paris
appellent métaphoriquement _paniers à salade_; mais enfin c'était une
femme. Je crus devoir intervenir, et j'interpellai les argousins. Ils
ne se détournèrent même pas; seulement, un digne gendarme, qui eût
certainement demandé ses papiers à don Quichotte, profita de
l'occasion pour me sommer d'exhiber mon passe-port. Justement je
venais de remettre ce chiffon au courrier de la malle. Pendant que je
m'expliquais avec le gendarme, les guichetiers firent un dernier
effort, plongèrent la femme à demi morte dans la carriole, fermèrent
la portière, poussèrent les verrous; et, à l'instant où je me tournais
vers eux, il n'y avait plus dans la rue que le retentissement des
roues de la voiture et du galop de l'escorte qui s'enfonçaient
ensemble à grand bruit dans les ténèbres.
Un instant après je galopais moi-même sur la route de Reims, traîné
dans une excellente voiture par quatre excellents chevaux. Je songeais
à cette malheureuse femme, et je comparais avec un serrement de cœur
mon voyage au sien.
C'est au milieu de ces idées-là que je me suis assoupi.
Quand je me suis éveillé, l'aube commençait à faire revivre les
arbres, les prairies, les collines, les buissons de la route, toutes
ces choses paisibles dont nos diligences et nos malles-postes
traversent si brutalement le sommeil. Nous étions dans une charmante
vallée, probablement la vallée de Braisne-sur-Vesle. Un vague souffle
parfumé flottait sur les coteaux encore noirs. Vers l'orient, à
l'extrémité nord de la lueur crépusculaire, tout près de l'horizon,
dans un milieu limpide, bleu, sombre, éblouissant, mélange ineffable
de perle, de saphir et d'ombre, Vénus resplendissait, et son
rayonnement magnifique versait sur les champs et les bois confusément
entrevus une sérénité, une grâce et une mélancolie inexprimables.
C'était comme un œil céleste amoureusement ouvert sur ce beau paysage
endormi.
La malle-poste traverse Reims au galop, sans aucun respect pour la
cathédrale. A peine, en passant, aperçoit-on, par-dessus les pignons
d'une rue étroite, deux ou trois lancettes du chevet, l'écusson de
Charles VII et la belle flèche des Suppliciés, debout sur l'apside.
De Reims à Rethel, rien.--La Champagne pouilleuse, à laquelle juillet
vient de couper ses cheveux d'or; de grandes plaines jaunes et nues,
immenses et molles vagues de terre au sommet desquelles frissonnent,
comme une écume végétale, quelques broussailles misérables; de temps
en temps, au fond du paysage, un moulin qui tourne lentement et comme
accablé par le soleil de midi, ou, au bord de la route, un potier qui
fait sécher sur des planches, au seuil de sa chaumière, quelques
douzaines de pots à fleurs ébauchés.
Rethel se répand gracieusement du haut d'une colline jusque sur
l'Aisne, dont les bras coupent la ville en deux ou trois endroits. Du
reste, il n'y a plus rien là qui annonce l'ancienne résidence
princière d'un des sept comtes-pairs de la Champagne. Les rues sont
des rues de gros bourg plutôt que des rues de ville. L'église est d'un
profil médiocre.
De Rethel a Mézières, la route gravit ces vastes gradins par lesquels
le plateau de l'Argonne se rattache au plateau supérieur de Rocroy.
Les grands toits d'ardoise, les façades blanchies à la chaux, les
parements de bois qui défendent contre les pluies le côté nord des
maisons, donnent aux villages un aspect particulier. De temps en temps
les premières croupes des monts Faucilles, qui apparaissent au
sud-est, relèvent la ligne de l'horizon. Du reste, peu ou point de
forêts. A peine voit-on çà et là dans le lointain quelques collines
chevelues. Le déboisement, ce fils bâtard de la civilisation, a fort
tristement dévasté la vieille bauge du Sanglier des Ardennes.
Je cherchais des yeux, en arrivant à Mézières, quelques anciennes
tours à demi ruinées du château saxon de Hellebarde; je n'y ai trouvé
que les zigzags froids et durs d'une citadelle de Vauban. En revanche,
en regardant dans les fossés, j'ai aperçu, à différents endroits, des
restes assez beaux, quoique démantelés, de la muraille attaquée par
Charles-Quint et défendue par Bayard. L'église de Mézières a une
réputation de vitraux. J'ai profité, pour la visiter, de la demi-heure
que la malle-poste accorde aux voyageurs pour déjeuner. Les verrières
ont dû être belles en effet; il en reste à l'apside quelques fragments
tristement noyés dans de larges fenêtres de vitres blanches. Mais ce
qui est remarquable, c'est l'église elle-même, qui est du quinzième
siècle, et d'une jolie masse, avec des baies à meneaux flamboyants et
un charmant porche adossé au portail méridional. On a scellé sur deux
piliers, à droite et à gauche du chœur, deux bas-reliefs du temps de
Charles VIII, malheureusement barbouillés de chaux et mutilés. Toute
l'église est badigeonnée en jaune avec nervures et clefs de voûte de
couleurs variées. C'est fort bête et fort laid. En me promenant dans
le bas-côté nord de l'apside, j'ai aperçu sur le mur une inscription
qui rappelle que Mézières fut cruellement assaillie et bombardée par
les Prussiens en 1815. Au-dessous de l'inscription, on a ajouté ces
deux lignes en latin quelconque: _Lector, leva oculos ad fornicem et
vide quasi quoddam divinæ manus indicium._ J'ai levé les yeux _ad
fornicem_, et j'ai vu une large déchirure à la voûte au-dessus de ma
tête. Dans cette déchirure une grosse bombe se tient suspendue à des
saillies de la pierre par ses oreillons, que je distinguai
parfaitement. C'est une bombe prussienne qui, après avoir percé le
toit de l'église, les charpentes et les massifs de maçonnerie, s'est
arrêtée ainsi comme par miracle au moment de tomber sur le pavé.
Depuis vingt-cinq ans, elle est restée là comme Dieu l'y a accrochée.
Autour de la bombe, on voit pêle-mêle des briques brisées, des
moellons, des plâtras, les entrailles de la voûte. Cette bombe et
cette plaie béante au-dessus de la tête des passants font un étrange
effet. L'effet est plus singulier encore, par tous les rapprochements
qui viennent à l'esprit, quand on songe que c'est précisément sur
Mézières que furent jetées en 1521 les premières bombes dont la guerre
se soit servie. De l'autre côté de l'église, une autre inscription
constate que les noces de Charles IX avec Elisabeth d'Autriche furent
«heureusement célébrées,» _feliciter celebrata fuere_, dans l'église
de Mézières, le 17 novembre 1570,--deux ans avant la Saint-Barthélemy.
Le grand portail est justement de cette même époque, et par conséquent
d'un beau et noble goût. Par malheur, c'est une de ces façades
tardives du seizième siècle qui n'ont achevé leur croissance que dans
le dix-septième. Le clocher n'a poussé qu'en 1626. Il est impossible
de rien voir qui soit plus gauche et plus lourd, si ce n'est les
clochers qu'on bâtit en ce moment aux diverses églises neuves de
Paris.
Du reste, Mézières a de grands arbres sur ses remparts, des rues
propres et tristes que les dimanches et fêtes doivent avoir
grand'peine à égayer, et rien ne rappelle dans la ville ni Hellebarde
et Garinus qui l'ont fondée, ni le comte Balthazar qui l'a saccagée,
ni le comte Hugo qui l'a anoblie, ni les archevêques Foulques et
Adalbéron qui l'ont assiégée. Le dieu Macer, qui a donné son nom à
Mézières, est devenu _saint Masert_ dans les chapelles de l'église.
Aucun monument, aucun édifice architectural dans Sédan, où j'arrivai
vers midi. De jolies femmes, de beaux carabiniers, des arbres et des
prairies le long de la Meuse, des canons, des ponts-levis et des
bastions, voilà Sédan. C'est un de ces endroits où l'air sévère des
villes-citadelles se mêle bizarrement à l'air joyeux des
villes-garnisons. J'aurais voulu trouver à Sédan des vestiges de M. de
Turenne; il n'y en a plus. Le pavillon où il est né a été démoli et
remplacé par une pierre noire avec cette inscription en lettres
dorées:
ICI NAQUIT TURENNE
Le 11 septembre 1611.
Cette date, qui étincelait sur cette pierre sombre, m'a frappé. J'ai
recueilli dans ma pensée tout ce qu'elle me rappelait. En 1611, Sully
se retirait. Henri IV avait été assassiné l'année précédente. Louis
XIII, qui devait mourir un 14 mai comme son père, avait dix ans. Anne
d'Autriche, sa femme, avait le même âge, avec cinq jours de moins que
lui. Richelieu était dans sa vingt-sixième année. Quelques bons
bourgeois de Rouen appelaient le _petit Pierre_ celui que l'univers a
nommé plus tard le _grand Corneille_; il avait cinq ans. Shakspeare et
Cervantes vivaient encore. Brantôme et Pierre Mathieu vivaient aussi.
Elisabeth d'Angleterre était morte depuis huit ans; et depuis sept ans
Clément VIII, _pape pacifique et bon Français_, comme dit l'Etoile. En
1611 mouraient Papirien Masson et Jean Busée; l'empereur Rodolphe
déclinait; Gustave-Adolphe succédait à Charles IX de Suède, le roi
visionnaire; Philippe III chassait les Maures d'Espagne, malgré l'avis
du duc d'Ossuña, et l'astronome hollandais Jean Fabricius découvrait
les taches du soleil.--Voilà ce qui se passait dans le monde pendant
que Turenne naissait.
Du reste, Sédan n'a pas été une pieuse gardienne de cette noble
mémoire. Le pavillon natal de M. de Turenne a été jeté en bas comme je
viens de vous le dire; son château a été rasé.
Je n'ai pas eu le courage d'aller voir à Bazeilles si quelque paysan
propriétaire n'a pas fait arracher l'allée d'arbres qu'il avait
plantée. Au lieu de tout cela, la grande place de Sédan donne au
visiteur une assez médiocre statue en bronze de Turenne, laquelle ne
m'a pas consolé du tout. Cette statue, ce n'est que de la gloire. La
chambre où il est né, le château où il a vécu, les arbres qu'il a
plantés, c'étaient des souvenirs.
Point de souvenirs non plus, et à plus forte raison, de Guillaume de
La Marck, cet effrayant prédécesseur de Turenne dans les annales de
Sédan. Chose remarquable, et qu'il faut dire en passant: dans un temps
donné, par le seul progrès naturel des choses et des idées, la ville
du Sanglier des Ardennes se modifie à tel point qu'elle produit
Turenne.
Après avoir fort bien déjeuné dans un excellent lieu qu'on appelle
l'_hôtel de la Croix-d'Or_, rien ne me retenait plus à Sédan; je me
suis décidé à regagner Mézières pour y prendre la voiture de Givet. Il
y a cinq lieues, mais cinq lieues très-pittoresques. Je les ai faites
à pied, suivi d'un jeune gaillard basané et pieds nus qui portait
allègrement mon sac de nuit. La route suit presque toujours à mi-côte
la vallée de la Meuse. On rencontre, à une lieue de Sédan, Donchery
avec son vieux pont de bois et ses beaux arbres; puis ce sont des
villages riants, de jolis châtelets à poivrières enfouis dans des
massifs de verdure, de grandes prairies où des troupeaux de bœufs
paissent au soleil, la Meuse qu'on perd et qu'on retrouve. Il faisait
le plus beau temps du monde, c'était charmant. A mi-chemin, j'avais
très-chaud et grand'soif; je cherchais de tous côtés une maison pour y
demander à boire. Enfin j'en aperçois une. J'y cours, espérant un
cabaret, et je lis au-dessus de la porte cette enseigne:
BERNIER-HANNAS, _marchand d'avoine et charcutier_. Sur un banc, à côté
de la porte, il y avait un goîtreux. Les goîtres abondent dans le
pays. Je n'en suis pas moins entré bravement chez le charcutier
marchand d'avoine, et j'ai bu avec beaucoup de plaisir un verre de
l'eau qui avait fait ce goîtreux.
A six heures du soir j'arrivais à Mézières; à sept heures je partais
pour Givet, fort maussadement emboîté dans un coupé bas, étroit et
sombre, entre un gros monsieur et une grosse dame, le mari et la
femme, qui se parlaient tendrement par-dessus moi. La dame appelait
son mari _mon pauvre chiat_. Je ne sais pas si son intention était de
l'appeler _mon pauvre chien_ ou _mon pauvre chat_. En traversant
Charleville, qui n'est qu'à une portée de canon de Mézières, j'ai
remarqué la place centrale, qui a été bâtie en 1605, dans un fort
grand style, par Charles de Gonzague, duc de Nevers et de Mantoue, et
qui est la vraie sœur de notre place Royale de Paris. Ce sont les
mêmes maisons à arcades, à façades de briques et à grands toits. Puis,
comme la nuit venait, n'ayant rien de mieux à faire, j'ai dormi; mais
d'un sommeil violent, d'un sommeil secoué et horrible, entre les
ronflements du gros homme et les geignements de la grosse femme.
J'étais réveillé de temps en temps quand on changeait de chevaux par
de brusques lanternes appliquées à la vitre et par des dialogues
comme celui-ci: «Dis donc, hée!--dis donc, hée!--Qu'est-ce que c'est
que cette rosse-là? Je n'en veux pas. C'est le gigoteur.--Et monsieur
Simon? où est monsieur Simon?--Monsieur Simon? bah! il travaille. Il
travaille toujours. Il travaille _pire qu'un malsenaire_.» Une autre
fois, la voiture était arrêtée, on relayait. J'ai ouvert les yeux, il
faisait un grand vent, le ciel était sombre, un immense moulin
tournait sinistrement au-dessus de nos têtes et semblait nous regarder
avec ses deux lucarnes allumées comme avec des yeux de braise. Une
autre fois encore, des soldats entouraient la diligence, un gendarme
demandait les passeports, on entendait le bruit des chaînes d'un
pont-levis, un réverbère éclairait des tas de boulets au pied d'un
gros mur noir, la gueule d'un canon touchait la voiture; nous étions à
Rocroy. Ce nom m'a tout à fait réveillé. Quoique cela ne puisse pas
s'appeler _voir Rocroy_, j'ai eu un certain plaisir à songer que je
venais de traverser, dans la même journée et à si peu d'heures de
distance, ces deux lieux héroïques, Rocroy et Sédan. Turenne est né à
Sédan; on pourrait dire que Condé est né à Rocroy.
Cependant les deux gros êtres mes voisins causaient entre eux et se
racontaient l'un à l'autre, comme dans les expositions des pièces mal
faites, des choses qu'ils savaient fort bien tous les deux:--_Qu'ils
n'avaient point passé à Rocroy depuis 1818. Vingt-deux ans!--que M.
Crochard, le secrétaire de la sous-préfecture, était leur ami
intime;--que, comme il était minuit, il devait être couché, ce bon
monsieur Crochard_, etc... La dame assaisonnait ces intéressantes
révélations de locutions bizarres qui lui étaient familières; ainsi
elle disait: _Egoïste comme un vieux lièvre_; _la fortune du pauvre_
au lieu de _la fortune du pot_. Le monstrueux bonhomme, son mari,
faisait de son côté des calembours comme celui-ci: _On dit que_
_c'est un lieu commun_ (_comme un_), _moi, je dis que c'est un lieu
comme trois_, ou des proverbes travestis comme celui-là:
_Vends-ta-femme-et-n'aie-point-d'oreilles_. Puis il riait avec bonté.
La voiture était repartie, mes deux voisins causaient encore. Je
faisais beaucoup d'efforts pour ne pas entendre leur conversation, et
je tâchais d'écouter les grelots des chevaux, le bruit des roues sur
le pavé et des moyeux sur les essieux, le grincement des écrous et des
vis, le frémissement sonore des vitres, lorsque tout à coup un
ravissant carillon est venu à mon secours, un carillon fin, léger,
cristallin, fantastique, aérien, qui a éclaté brusquement dans cette
nuit noire, nous annonçant la Belgique, cette terre des étincelantes
sonneries, et prodiguant sans fin son badinage moqueur, ironique et
spirituel, comme s'il reprochait à mes deux lourds voisins leur
stupide bavardage.
Ce carillon, qui m'eût réveillé, les a endormis. Je présume que nous
devions être à Fumay, mais la nuit était trop obscure pour rien
distinguer. Il m'a fallu donc passer, sans rien voir, près des
magnifiques ruines du château d'Hierches et de ces beaux rochers à pic
qu'on appelle les _Dames de Meuse_. De temps en temps, au fond d'un
précipice plein de vapeur, j'apercevais, comme par un trou dans une
fumée, quelque chose de blanchâtre: c'était la Meuse.
Enfin, comme les premières lueurs de l'aube paraissaient, un
pont-levis s'est abaissé, une porte s'est ouverte, la diligence s'est
engagée au grand trot dans une espèce de long défilé formé à gauche
par un noir rocher à pic, et à droite par un édifice long, bas,
interminable, étrange, en apparence inhabité, percé de part en part
d'une multitude de portes et de fenêtres qui m'ont semblé toutes
ouvertes, sans battants, sans volets, sans châssis et sans vitres, me
laissant voir à travers cette sombre et fantastique maison le
crépuscule qui étamait déjà le bord du ciel de l'autre côté de la
Meuse. A l'extrémité de ce logis singulier, il y avait une seule
fenêtre fermée et faiblement éclairée. Puis la voiture a passé
rapidement devant une grosse tour d'un fort beau profil, s'est
enfoncée dans une rue étroite, a tourné dans une cour, des servantes
d'auberge sont accourues avec des chandelles et des garçons d'écurie
avec des lanternes; j'étais à Givet.
LETTRE V
GIVET.
Les deux Givet.--Dissertation sur les architectes et les cruches
à propos des clochers flamands.--Givet le soir.--Paysage.--La
tour du Petit-Givet.--_Jose Gutierez._--Ce qu'on peut trouver
dans trente-deux lettres.--Ce qu'on peut voir sur l'impériale
de la diligence Van Gend.
Dans une auberge sur la route, 1er août.
C'est une jolie ville que Givet, propre, gracieuse, hospitalière,
située sur les deux rives de la Meuse, qui la divise en grand et petit
Givet, au pied d'une haute et belle muraille de rochers dont les
lignes géométriques du fort de Charlemont gâtent un peu le sommet.
L'auberge, qu'on appelle l'hôtel du Mont-d'Or, y est fort bonne,
quoiqu'elle soit unique et qu'elle puisse par conséquent loger les
passants n'importe comment et leur faire manger n'importe quoi.
Le clocher du petit Givet est une simple aiguille d'ardoise; quant au
clocher du grand Givet, il est d'une architecture plus compliquée et
plus savante. Voici évidemment comment l'inventeur l'a composé. Le
brave architecte a pris un bonnet carré de prêtre ou d'avocat. Sur ce
bonnet carré il a échafaudé un saladier renversé; sur le fond de ce
saladier devenu plate-forme il a posé un sucrier; sur le sucrier, une
bouteille; sur la bouteille, un soleil emmanché dans le goulot par le
rayon inférieur vertical; et enfin, sur le soleil, un coq embroché
dans le rayon vertical supérieur. En supposant qu'il ait mis un jour à
trouver chacune de ces six idées, il se sera reposé le septième jour.
Cet artiste devait être Flamand.
Depuis environ deux siècles, les architectes flamands se sont imaginé
que rien n'était plus beau que des pièces de vaisselle et des
ustensiles de cuisine élevés à des proportions gigantesques et
titaniques. Aussi, quand on leur a donné des clochers à bâtir, ils ont
vaillamment saisi l'occasion et se sont mis à coiffer leurs villes
d'une foule de cruches colossales.
La vue de Givet n'en est pas moins charmante, surtout quand on
s'arrête vers le soir, comme j'ai fait, au milieu du pont, et qu'on
regarde au midi. La nuit, qui est le plus grand des cache-sottises,
commençait à voiler le contour absurde du clocher. Des fumées
suintaient de tous les toits. A ma gauche, j'entendais frémir avec une
douceur infinie de grands ormes au-dessus desquels la clarté vespérale
faisait vivement saillir une grosse tour du onzième siècle qui domine
à mi-côte le petit Givet. A ma droite une autre vieille tour, à
faîtage conique, mi-partie de pierre et de brique, se reflétait tout
entière dans la Meuse, miroir éclatant et métallique qui traversait
tout ce sombre paysage. Plus loin, au pied de la redoutable roche de
Charlemont, je distinguais, comme une ligne blanchâtre, ce long
édifice que j'avais vu la veille en entrant et qui est tout simplement
une caserne inhabitée. Au-dessus de la ville, au-dessus des tours,
au-dessus du clocher surgissait à pic une immense paroi de rochers qui
se prolongeait à perte de vue jusqu'aux montagnes de l'horizon et
enfermait le regard comme dans un cirque. Tout au fond, dans un ciel
d'un vert clair, le croissant descendait lentement vers la terre, si
fin, si pur et si délié, qu'on eût dit que Dieu nous laissait
entrevoir la moitié de son anneau d'or.
Dans la journée, j'avais voulu visiter cette vénérable tour qui tenait
jadis en respect le petit Givet. Le sentier est âpre et occupe autant
les mains que les pieds; il faut un peu escalader le rocher, lequel
est de granit fort beau et fort dur. Arrivé, non sans quelque peine,
au pied de la tour qui tombe en ruines et dont les baies romanes ont
été défoncées, je l'ai trouvée barricadée par une porte ornée d'un
gros cadenas. J'ai appelé, j'ai frappé, personne n'a répondu. Il m'a
fallu descendre comme j'étais monté. Cependant mon ascension n'a pas
été tout à fait perdue. En tournant autour de la vieille masure dont
le parement est presque complétement écorcé, j'ai remarqué, parmi les
décombres qui s'écroulent chaque jour en poussière dans la ravine, une
assez grosse pierre où l'on pouvait distinguer encore des vestiges
d'inscription. J'ai regardé attentivement; il ne restait plus de
l'inscription que quelques lettres déchiffrables.--Voici dans quel
ordre elles étaient disposées:
LOQVE...SA.L.OMBRE
PARAS....MODI.SL.
ACAV.P.....SOTROS.
Ces lettres, profondément creusées dans la pierre, semblaient avoir
été tracées avec un clou; et un peu au-dessous, le même clou avait
gravé cette signature restée intacte:--IOSE GVTIEREZ, 1643. J'ai
toujours eu le goût des inscriptions. J'avoue que celle-ci m'a
beaucoup occupé. Que signifiait-elle? En quelle langue était-elle? Au
premier abord, en faisant quelques concessions à l'orthographe, on
pouvait la croire écrite en français et y lire ces mots absurdes:
_Loque sale._--_Ombre._--_Parasol._--_Modis_ (maudis) _la
cave._--_Sot. Rosse._ Mais on ne pouvait former ces mots qu'en ne
tenant aucun compte des lettres effacées, et d'ailleurs il me semblait
que la grave signature castillane, _Jose Gutierez_, était là comme une
protestation contre ces pauvretés. En rapprochant cette signature du
mot _para_ et du mot _otros_, qui sont espagnols, j'en ai conclu que
cette inscription devait être écrite en castillan, et, à force d'y
réfléchir, voici comment j'ai cru pouvoir la restituer:
LO QUE EMPESA EL HOMBRE
PARA SIMISMO DIOS LE
ACAVA PARA LOS OTROS.
«Ce que l'homme commence pour lui, Dieu l'achève pour les autres.»
Ce qui me semble vraiment une fort belle sentence, très-catholique,
très-triste et très-castillane. Maintenant, qu'était ce Gutierez? La
pierre était évidemment arrachée de l'intérieur de la tour. 1643,
c'est la date de la bataille de Rocroy. Jose Gutierez était-il un des
vaincus de cette bataille? Y avait-il été pris? L'avait-on enfermé là?
Lui avait-on laissé le loisir d'écrire dans son cachot ce mélancolique
résumé de sa vie et de toute vie humaine?--Ces suppositions sont
d'autant plus probables qu'il a fallu, pour graver une aussi longue
phrase dans le granit avec un clou, toute cette patience des
prisonniers qui se compose de tant d'ennui. Et puis qui avait mutilé
cette inscription de la sorte?--Est-ce tout simplement le temps et le
hasard?--Est-ce un mauvais plaisant?--Je penche pour cette dernière
hypothèse. Quelque goujat, de méchant perruquier devenu mauvais
soldat, aura été enfermé disciplinairement dans cette tour et
aura cru faire montre d'esprit en tirant un sens ridicule de la
grave lamentation de l'hidalgo. D'un visage il a fait une
grimace.--Aujourd'hui le goujat et le gentilhomme, le gémissement et
la facétie, la tragédie et la parodie, roulent ensemble pêle-mêle sous
le pied du même passant, dans la même broussaille, dans le même ravin,
dans le même oubli!