En ce moment-là l'homme la regarda d'un air farouche et stupide, comme

un tigre et un paysan qu'il était.--J'avoue qu'ici je n'y pus

résister. Il était clair que c'était une voleuse, peut-être même

quelque chose de pis, que la gendarmerie transférait d'un lieu à

l'autre dans un de ces odieux véhicules que les gamins de Paris

appellent métaphoriquement _paniers à salade_; mais enfin c'était une

femme. Je crus devoir intervenir, et j'interpellai les argousins. Ils

ne se détournèrent même pas; seulement, un digne gendarme, qui eût

certainement demandé ses papiers à don Quichotte, profita de

l'occasion pour me sommer d'exhiber mon passe-port. Justement je

venais de remettre ce chiffon au courrier de la malle. Pendant que je

m'expliquais avec le gendarme, les guichetiers firent un dernier

effort, plongèrent la femme à demi morte dans la carriole, fermèrent

la portière, poussèrent les verrous; et, à l'instant où je me tournais

vers eux, il n'y avait plus dans la rue que le retentissement des

roues de la voiture et du galop de l'escorte qui s'enfonçaient

ensemble à grand bruit dans les ténèbres.

Un instant après je galopais moi-même sur la route de Reims, traîné

dans une excellente voiture par quatre excellents chevaux. Je songeais

à cette malheureuse femme, et je comparais avec un serrement de cœur

mon voyage au sien.

C'est au milieu de ces idées-là que je me suis assoupi.

Quand je me suis éveillé, l'aube commençait à faire revivre les

arbres, les prairies, les collines, les buissons de la route, toutes

ces choses paisibles dont nos diligences et nos malles-postes

traversent si brutalement le sommeil. Nous étions dans une charmante

vallée, probablement la vallée de Braisne-sur-Vesle. Un vague souffle

parfumé flottait sur les coteaux encore noirs. Vers l'orient, à

l'extrémité nord de la lueur crépusculaire, tout près de l'horizon,

dans un milieu limpide, bleu, sombre, éblouissant, mélange ineffable

de perle, de saphir et d'ombre, Vénus resplendissait, et son

rayonnement magnifique versait sur les champs et les bois confusément

entrevus une sérénité, une grâce et une mélancolie inexprimables.

C'était comme un œil céleste amoureusement ouvert sur ce beau paysage

endormi.

La malle-poste traverse Reims au galop, sans aucun respect pour la

cathédrale. A peine, en passant, aperçoit-on, par-dessus les pignons

d'une rue étroite, deux ou trois lancettes du chevet, l'écusson de

Charles VII et la belle flèche des Suppliciés, debout sur l'apside.

De Reims à Rethel, rien.--La Champagne pouilleuse, à laquelle juillet

vient de couper ses cheveux d'or; de grandes plaines jaunes et nues,

immenses et molles vagues de terre au sommet desquelles frissonnent,

comme une écume végétale, quelques broussailles misérables; de temps

en temps, au fond du paysage, un moulin qui tourne lentement et comme

accablé par le soleil de midi, ou, au bord de la route, un potier qui

fait sécher sur des planches, au seuil de sa chaumière, quelques

douzaines de pots à fleurs ébauchés.

Rethel se répand gracieusement du haut d'une colline jusque sur

l'Aisne, dont les bras coupent la ville en deux ou trois endroits. Du

reste, il n'y a plus rien là qui annonce l'ancienne résidence

princière d'un des sept comtes-pairs de la Champagne. Les rues sont

des rues de gros bourg plutôt que des rues de ville. L'église est d'un

profil médiocre.

De Rethel a Mézières, la route gravit ces vastes gradins par lesquels

le plateau de l'Argonne se rattache au plateau supérieur de Rocroy.

Les grands toits d'ardoise, les façades blanchies à la chaux, les

parements de bois qui défendent contre les pluies le côté nord des

maisons, donnent aux villages un aspect particulier. De temps en temps

les premières croupes des monts Faucilles, qui apparaissent au

sud-est, relèvent la ligne de l'horizon. Du reste, peu ou point de

forêts. A peine voit-on çà et là dans le lointain quelques collines

chevelues. Le déboisement, ce fils bâtard de la civilisation, a fort

tristement dévasté la vieille bauge du Sanglier des Ardennes.

Je cherchais des yeux, en arrivant à Mézières, quelques anciennes

tours à demi ruinées du château saxon de Hellebarde; je n'y ai trouvé

que les zigzags froids et durs d'une citadelle de Vauban. En revanche,

en regardant dans les fossés, j'ai aperçu, à différents endroits, des

restes assez beaux, quoique démantelés, de la muraille attaquée par

Charles-Quint et défendue par Bayard. L'église de Mézières a une

réputation de vitraux. J'ai profité, pour la visiter, de la demi-heure

que la malle-poste accorde aux voyageurs pour déjeuner. Les verrières

ont dû être belles en effet; il en reste à l'apside quelques fragments

tristement noyés dans de larges fenêtres de vitres blanches. Mais ce

qui est remarquable, c'est l'église elle-même, qui est du quinzième

siècle, et d'une jolie masse, avec des baies à meneaux flamboyants et

un charmant porche adossé au portail méridional. On a scellé sur deux

piliers, à droite et à gauche du chœur, deux bas-reliefs du temps de

Charles VIII, malheureusement barbouillés de chaux et mutilés. Toute

l'église est badigeonnée en jaune avec nervures et clefs de voûte de

couleurs variées. C'est fort bête et fort laid. En me promenant dans

le bas-côté nord de l'apside, j'ai aperçu sur le mur une inscription

qui rappelle que Mézières fut cruellement assaillie et bombardée par

les Prussiens en 1815. Au-dessous de l'inscription, on a ajouté ces

deux lignes en latin quelconque: _Lector, leva oculos ad fornicem et

vide quasi quoddam divinæ manus indicium._ J'ai levé les yeux _ad

fornicem_, et j'ai vu une large déchirure à la voûte au-dessus de ma

tête. Dans cette déchirure une grosse bombe se tient suspendue à des

saillies de la pierre par ses oreillons, que je distinguai

parfaitement. C'est une bombe prussienne qui, après avoir percé le

toit de l'église, les charpentes et les massifs de maçonnerie, s'est

arrêtée ainsi comme par miracle au moment de tomber sur le pavé.

Depuis vingt-cinq ans, elle est restée là comme Dieu l'y a accrochée.

Autour de la bombe, on voit pêle-mêle des briques brisées, des

moellons, des plâtras, les entrailles de la voûte. Cette bombe et

cette plaie béante au-dessus de la tête des passants font un étrange

effet. L'effet est plus singulier encore, par tous les rapprochements

qui viennent à l'esprit, quand on songe que c'est précisément sur

Mézières que furent jetées en 1521 les premières bombes dont la guerre

se soit servie. De l'autre côté de l'église, une autre inscription

constate que les noces de Charles IX avec Elisabeth d'Autriche furent

«heureusement célébrées,» _feliciter celebrata fuere_, dans l'église

de Mézières, le 17 novembre 1570,--deux ans avant la Saint-Barthélemy.

Le grand portail est justement de cette même époque, et par conséquent

d'un beau et noble goût. Par malheur, c'est une de ces façades

tardives du seizième siècle qui n'ont achevé leur croissance que dans

le dix-septième. Le clocher n'a poussé qu'en 1626. Il est impossible

de rien voir qui soit plus gauche et plus lourd, si ce n'est les

clochers qu'on bâtit en ce moment aux diverses églises neuves de

Paris.

Du reste, Mézières a de grands arbres sur ses remparts, des rues

propres et tristes que les dimanches et fêtes doivent avoir

grand'peine à égayer, et rien ne rappelle dans la ville ni Hellebarde

et Garinus qui l'ont fondée, ni le comte Balthazar qui l'a saccagée,

ni le comte Hugo qui l'a anoblie, ni les archevêques Foulques et

Adalbéron qui l'ont assiégée. Le dieu Macer, qui a donné son nom à

Mézières, est devenu _saint Masert_ dans les chapelles de l'église.

Aucun monument, aucun édifice architectural dans Sédan, où j'arrivai

vers midi. De jolies femmes, de beaux carabiniers, des arbres et des

prairies le long de la Meuse, des canons, des ponts-levis et des

bastions, voilà Sédan. C'est un de ces endroits où l'air sévère des

villes-citadelles se mêle bizarrement à l'air joyeux des

villes-garnisons. J'aurais voulu trouver à Sédan des vestiges de M. de

Turenne; il n'y en a plus. Le pavillon où il est né a été démoli et

remplacé par une pierre noire avec cette inscription en lettres

dorées:

ICI NAQUIT TURENNE

Le 11 septembre 1611.

Cette date, qui étincelait sur cette pierre sombre, m'a frappé. J'ai

recueilli dans ma pensée tout ce qu'elle me rappelait. En 1611, Sully

se retirait. Henri IV avait été assassiné l'année précédente. Louis

XIII, qui devait mourir un 14 mai comme son père, avait dix ans. Anne

d'Autriche, sa femme, avait le même âge, avec cinq jours de moins que

lui. Richelieu était dans sa vingt-sixième année. Quelques bons

bourgeois de Rouen appelaient le _petit Pierre_ celui que l'univers a

nommé plus tard le _grand Corneille_; il avait cinq ans. Shakspeare et

Cervantes vivaient encore. Brantôme et Pierre Mathieu vivaient aussi.

Elisabeth d'Angleterre était morte depuis huit ans; et depuis sept ans

Clément VIII, _pape pacifique et bon Français_, comme dit l'Etoile. En

1611 mouraient Papirien Masson et Jean Busée; l'empereur Rodolphe

déclinait; Gustave-Adolphe succédait à Charles IX de Suède, le roi

visionnaire; Philippe III chassait les Maures d'Espagne, malgré l'avis

du duc d'Ossuña, et l'astronome hollandais Jean Fabricius découvrait

les taches du soleil.--Voilà ce qui se passait dans le monde pendant

que Turenne naissait.

Du reste, Sédan n'a pas été une pieuse gardienne de cette noble

mémoire. Le pavillon natal de M. de Turenne a été jeté en bas comme je

viens de vous le dire; son château a été rasé.

Je n'ai pas eu le courage d'aller voir à Bazeilles si quelque paysan

propriétaire n'a pas fait arracher l'allée d'arbres qu'il avait

plantée. Au lieu de tout cela, la grande place de Sédan donne au

visiteur une assez médiocre statue en bronze de Turenne, laquelle ne

m'a pas consolé du tout. Cette statue, ce n'est que de la gloire. La

chambre où il est né, le château où il a vécu, les arbres qu'il a

plantés, c'étaient des souvenirs.

Point de souvenirs non plus, et à plus forte raison, de Guillaume de

La Marck, cet effrayant prédécesseur de Turenne dans les annales de

Sédan. Chose remarquable, et qu'il faut dire en passant: dans un temps

donné, par le seul progrès naturel des choses et des idées, la ville

du Sanglier des Ardennes se modifie à tel point qu'elle produit

Turenne.

Après avoir fort bien déjeuné dans un excellent lieu qu'on appelle

l'_hôtel de la Croix-d'Or_, rien ne me retenait plus à Sédan; je me

suis décidé à regagner Mézières pour y prendre la voiture de Givet. Il

y a cinq lieues, mais cinq lieues très-pittoresques. Je les ai faites

à pied, suivi d'un jeune gaillard basané et pieds nus qui portait

allègrement mon sac de nuit. La route suit presque toujours à mi-côte

la vallée de la Meuse. On rencontre, à une lieue de Sédan, Donchery

avec son vieux pont de bois et ses beaux arbres; puis ce sont des

villages riants, de jolis châtelets à poivrières enfouis dans des

massifs de verdure, de grandes prairies où des troupeaux de bœufs

paissent au soleil, la Meuse qu'on perd et qu'on retrouve. Il faisait

le plus beau temps du monde, c'était charmant. A mi-chemin, j'avais

très-chaud et grand'soif; je cherchais de tous côtés une maison pour y

demander à boire. Enfin j'en aperçois une. J'y cours, espérant un

cabaret, et je lis au-dessus de la porte cette enseigne:

BERNIER-HANNAS, _marchand d'avoine et charcutier_. Sur un banc, à côté

de la porte, il y avait un goîtreux. Les goîtres abondent dans le

pays. Je n'en suis pas moins entré bravement chez le charcutier

marchand d'avoine, et j'ai bu avec beaucoup de plaisir un verre de

l'eau qui avait fait ce goîtreux.

A six heures du soir j'arrivais à Mézières; à sept heures je partais

pour Givet, fort maussadement emboîté dans un coupé bas, étroit et

sombre, entre un gros monsieur et une grosse dame, le mari et la

femme, qui se parlaient tendrement par-dessus moi. La dame appelait

son mari _mon pauvre chiat_. Je ne sais pas si son intention était de

l'appeler _mon pauvre chien_ ou _mon pauvre chat_. En traversant

Charleville, qui n'est qu'à une portée de canon de Mézières, j'ai

remarqué la place centrale, qui a été bâtie en 1605, dans un fort

grand style, par Charles de Gonzague, duc de Nevers et de Mantoue, et

qui est la vraie sœur de notre place Royale de Paris. Ce sont les

mêmes maisons à arcades, à façades de briques et à grands toits. Puis,

comme la nuit venait, n'ayant rien de mieux à faire, j'ai dormi; mais

d'un sommeil violent, d'un sommeil secoué et horrible, entre les

ronflements du gros homme et les geignements de la grosse femme.

J'étais réveillé de temps en temps quand on changeait de chevaux par

de brusques lanternes appliquées à la vitre et par des dialogues

comme celui-ci: «Dis donc, hée!--dis donc, hée!--Qu'est-ce que c'est

que cette rosse-là? Je n'en veux pas. C'est le gigoteur.--Et monsieur

Simon? où est monsieur Simon?--Monsieur Simon? bah! il travaille. Il

travaille toujours. Il travaille _pire qu'un malsenaire_.» Une autre

fois, la voiture était arrêtée, on relayait. J'ai ouvert les yeux, il

faisait un grand vent, le ciel était sombre, un immense moulin

tournait sinistrement au-dessus de nos têtes et semblait nous regarder

avec ses deux lucarnes allumées comme avec des yeux de braise. Une

autre fois encore, des soldats entouraient la diligence, un gendarme

demandait les passeports, on entendait le bruit des chaînes d'un

pont-levis, un réverbère éclairait des tas de boulets au pied d'un

gros mur noir, la gueule d'un canon touchait la voiture; nous étions à

Rocroy. Ce nom m'a tout à fait réveillé. Quoique cela ne puisse pas

s'appeler _voir Rocroy_, j'ai eu un certain plaisir à songer que je

venais de traverser, dans la même journée et à si peu d'heures de

distance, ces deux lieux héroïques, Rocroy et Sédan. Turenne est né à

Sédan; on pourrait dire que Condé est né à Rocroy.

Cependant les deux gros êtres mes voisins causaient entre eux et se

racontaient l'un à l'autre, comme dans les expositions des pièces mal

faites, des choses qu'ils savaient fort bien tous les deux:--_Qu'ils

n'avaient point passé à Rocroy depuis 1818. Vingt-deux ans!--que M.

Crochard, le secrétaire de la sous-préfecture, était leur ami

intime;--que, comme il était minuit, il devait être couché, ce bon

monsieur Crochard_, etc... La dame assaisonnait ces intéressantes

révélations de locutions bizarres qui lui étaient familières; ainsi

elle disait: _Egoïste comme un vieux lièvre_; _la fortune du pauvre_

au lieu de _la fortune du pot_. Le monstrueux bonhomme, son mari,

faisait de son côté des calembours comme celui-ci: _On dit que_

_c'est un lieu commun_ (_comme un_), _moi, je dis que c'est un lieu

comme trois_, ou des proverbes travestis comme celui-là:

_Vends-ta-femme-et-n'aie-point-d'oreilles_. Puis il riait avec bonté.

La voiture était repartie, mes deux voisins causaient encore. Je

faisais beaucoup d'efforts pour ne pas entendre leur conversation, et

je tâchais d'écouter les grelots des chevaux, le bruit des roues sur

le pavé et des moyeux sur les essieux, le grincement des écrous et des

vis, le frémissement sonore des vitres, lorsque tout à coup un

ravissant carillon est venu à mon secours, un carillon fin, léger,

cristallin, fantastique, aérien, qui a éclaté brusquement dans cette

nuit noire, nous annonçant la Belgique, cette terre des étincelantes

sonneries, et prodiguant sans fin son badinage moqueur, ironique et

spirituel, comme s'il reprochait à mes deux lourds voisins leur

stupide bavardage.

Ce carillon, qui m'eût réveillé, les a endormis. Je présume que nous

devions être à Fumay, mais la nuit était trop obscure pour rien

distinguer. Il m'a fallu donc passer, sans rien voir, près des

magnifiques ruines du château d'Hierches et de ces beaux rochers à pic

qu'on appelle les _Dames de Meuse_. De temps en temps, au fond d'un

précipice plein de vapeur, j'apercevais, comme par un trou dans une

fumée, quelque chose de blanchâtre: c'était la Meuse.

Enfin, comme les premières lueurs de l'aube paraissaient, un

pont-levis s'est abaissé, une porte s'est ouverte, la diligence s'est

engagée au grand trot dans une espèce de long défilé formé à gauche

par un noir rocher à pic, et à droite par un édifice long, bas,

interminable, étrange, en apparence inhabité, percé de part en part

d'une multitude de portes et de fenêtres qui m'ont semblé toutes

ouvertes, sans battants, sans volets, sans châssis et sans vitres, me

laissant voir à travers cette sombre et fantastique maison le

crépuscule qui étamait déjà le bord du ciel de l'autre côté de la

Meuse. A l'extrémité de ce logis singulier, il y avait une seule

fenêtre fermée et faiblement éclairée. Puis la voiture a passé

rapidement devant une grosse tour d'un fort beau profil, s'est

enfoncée dans une rue étroite, a tourné dans une cour, des servantes

d'auberge sont accourues avec des chandelles et des garçons d'écurie

avec des lanternes; j'étais à Givet.

LETTRE V

GIVET.

Les deux Givet.--Dissertation sur les architectes et les cruches

à propos des clochers flamands.--Givet le soir.--Paysage.--La

tour du Petit-Givet.--_Jose Gutierez._--Ce qu'on peut trouver

dans trente-deux lettres.--Ce qu'on peut voir sur l'impériale

de la diligence Van Gend.

Dans une auberge sur la route, 1er août.

C'est une jolie ville que Givet, propre, gracieuse, hospitalière,

située sur les deux rives de la Meuse, qui la divise en grand et petit

Givet, au pied d'une haute et belle muraille de rochers dont les

lignes géométriques du fort de Charlemont gâtent un peu le sommet.

L'auberge, qu'on appelle l'hôtel du Mont-d'Or, y est fort bonne,

quoiqu'elle soit unique et qu'elle puisse par conséquent loger les

passants n'importe comment et leur faire manger n'importe quoi.

Le clocher du petit Givet est une simple aiguille d'ardoise; quant au

clocher du grand Givet, il est d'une architecture plus compliquée et

plus savante. Voici évidemment comment l'inventeur l'a composé. Le

brave architecte a pris un bonnet carré de prêtre ou d'avocat. Sur ce

bonnet carré il a échafaudé un saladier renversé; sur le fond de ce

saladier devenu plate-forme il a posé un sucrier; sur le sucrier, une

bouteille; sur la bouteille, un soleil emmanché dans le goulot par le

rayon inférieur vertical; et enfin, sur le soleil, un coq embroché

dans le rayon vertical supérieur. En supposant qu'il ait mis un jour à

trouver chacune de ces six idées, il se sera reposé le septième jour.

Cet artiste devait être Flamand.

Depuis environ deux siècles, les architectes flamands se sont imaginé

que rien n'était plus beau que des pièces de vaisselle et des

ustensiles de cuisine élevés à des proportions gigantesques et

titaniques. Aussi, quand on leur a donné des clochers à bâtir, ils ont

vaillamment saisi l'occasion et se sont mis à coiffer leurs villes

d'une foule de cruches colossales.

La vue de Givet n'en est pas moins charmante, surtout quand on

s'arrête vers le soir, comme j'ai fait, au milieu du pont, et qu'on

regarde au midi. La nuit, qui est le plus grand des cache-sottises,

commençait à voiler le contour absurde du clocher. Des fumées

suintaient de tous les toits. A ma gauche, j'entendais frémir avec une

douceur infinie de grands ormes au-dessus desquels la clarté vespérale

faisait vivement saillir une grosse tour du onzième siècle qui domine

à mi-côte le petit Givet. A ma droite une autre vieille tour, à

faîtage conique, mi-partie de pierre et de brique, se reflétait tout

entière dans la Meuse, miroir éclatant et métallique qui traversait

tout ce sombre paysage. Plus loin, au pied de la redoutable roche de

Charlemont, je distinguais, comme une ligne blanchâtre, ce long

édifice que j'avais vu la veille en entrant et qui est tout simplement

une caserne inhabitée. Au-dessus de la ville, au-dessus des tours,

au-dessus du clocher surgissait à pic une immense paroi de rochers qui

se prolongeait à perte de vue jusqu'aux montagnes de l'horizon et

enfermait le regard comme dans un cirque. Tout au fond, dans un ciel

d'un vert clair, le croissant descendait lentement vers la terre, si

fin, si pur et si délié, qu'on eût dit que Dieu nous laissait

entrevoir la moitié de son anneau d'or.

Dans la journée, j'avais voulu visiter cette vénérable tour qui tenait

jadis en respect le petit Givet. Le sentier est âpre et occupe autant

les mains que les pieds; il faut un peu escalader le rocher, lequel

est de granit fort beau et fort dur. Arrivé, non sans quelque peine,

au pied de la tour qui tombe en ruines et dont les baies romanes ont

été défoncées, je l'ai trouvée barricadée par une porte ornée d'un

gros cadenas. J'ai appelé, j'ai frappé, personne n'a répondu. Il m'a

fallu descendre comme j'étais monté. Cependant mon ascension n'a pas

été tout à fait perdue. En tournant autour de la vieille masure dont

le parement est presque complétement écorcé, j'ai remarqué, parmi les

décombres qui s'écroulent chaque jour en poussière dans la ravine, une

assez grosse pierre où l'on pouvait distinguer encore des vestiges

d'inscription. J'ai regardé attentivement; il ne restait plus de

l'inscription que quelques lettres déchiffrables.--Voici dans quel

ordre elles étaient disposées:

LOQVE...SA.L.OMBRE

PARAS....MODI.SL.

ACAV.P.....SOTROS.

Ces lettres, profondément creusées dans la pierre, semblaient avoir

été tracées avec un clou; et un peu au-dessous, le même clou avait

gravé cette signature restée intacte:--IOSE GVTIEREZ, 1643. J'ai

toujours eu le goût des inscriptions. J'avoue que celle-ci m'a

beaucoup occupé. Que signifiait-elle? En quelle langue était-elle? Au

premier abord, en faisant quelques concessions à l'orthographe, on

pouvait la croire écrite en français et y lire ces mots absurdes:

_Loque sale._--_Ombre._--_Parasol._--_Modis_ (maudis) _la

cave._--_Sot. Rosse._ Mais on ne pouvait former ces mots qu'en ne

tenant aucun compte des lettres effacées, et d'ailleurs il me semblait

que la grave signature castillane, _Jose Gutierez_, était là comme une

protestation contre ces pauvretés. En rapprochant cette signature du

mot _para_ et du mot _otros_, qui sont espagnols, j'en ai conclu que

cette inscription devait être écrite en castillan, et, à force d'y

réfléchir, voici comment j'ai cru pouvoir la restituer:

LO QUE EMPESA EL HOMBRE

PARA SIMISMO DIOS LE

ACAVA PARA LOS OTROS.

«Ce que l'homme commence pour lui, Dieu l'achève pour les autres.»

Ce qui me semble vraiment une fort belle sentence, très-catholique,

très-triste et très-castillane. Maintenant, qu'était ce Gutierez? La

pierre était évidemment arrachée de l'intérieur de la tour. 1643,

c'est la date de la bataille de Rocroy. Jose Gutierez était-il un des

vaincus de cette bataille? Y avait-il été pris? L'avait-on enfermé là?

Lui avait-on laissé le loisir d'écrire dans son cachot ce mélancolique

résumé de sa vie et de toute vie humaine?--Ces suppositions sont

d'autant plus probables qu'il a fallu, pour graver une aussi longue

phrase dans le granit avec un clou, toute cette patience des

prisonniers qui se compose de tant d'ennui. Et puis qui avait mutilé

cette inscription de la sorte?--Est-ce tout simplement le temps et le

hasard?--Est-ce un mauvais plaisant?--Je penche pour cette dernière

hypothèse. Quelque goujat, de méchant perruquier devenu mauvais

soldat, aura été enfermé disciplinairement dans cette tour et

aura cru faire montre d'esprit en tirant un sens ridicule de la

grave lamentation de l'hidalgo. D'un visage il a fait une

grimace.--Aujourd'hui le goujat et le gentilhomme, le gémissement et

la facétie, la tragédie et la parodie, roulent ensemble pêle-mêle sous

le pied du même passant, dans la même broussaille, dans le même ravin,

dans le même oubli!

Le Rhin, Tome I · 第 4 / 14 段