Il était aussi presque Champenois, ce grand Fabert, ce maréchal de

France, fils d'un libraire, qui ne voulut jamais monter trop haut ni

descendre trop bas; pur et grave esprit, qui se tint toujours en

dehors des extrémités de sa propre fortune, et qui, successivement

éprouvé par la destinée, d'abord dans sa noblesse, puis dans sa

modestie, toujours le même devant les bassesses comme devant les

vanités qu'on lui proposait, ne repoussant pas les bassesses par

orgueil et les vanités par humilité, mais répudiant les unes et les

autres par chasteté, refusa à Mazarin d'être espion et à Louis XIV

d'être cordon bleu.--Il dit à Louis XIV: _Je suis un soldat, je ne

suis pas un gentilhomme_. Il dit à Mazarin: _Je suis un bras, et non

un œil_.

C'était une puissante et robuste province que la Champagne. Le comte

de Champagne était le seigneur du vicomte de Brie, laquelle Brie n'est

elle-même, à proprement parler, qu'une petite Champagne, comme la

Belgique est une petite France. Le comte de Champagne était pair de

France, et portait au sacre la bannière fleurdelisée. Il faisait

lui-même royalement tenir ses Etats par sept comtes qualifiés _pairs

de Champagne_, qui étaient les comtes de Joigny, de Rethel, de Braine,

de Roucy, de Brienne, de Grand-Pré et de Bar-sur-Seine.

Il n'est pas de ville ou de bourgade en Champagne qui n'ait son

originalité. Les grandes communes se mêlent à notre histoire; les

petites racontent toutes quelque aventure. Reims, qui a la cathédrale

des cathédrales, Reims a baptisé Clovis après Tolbiac. Troyes a été

sauvé d'Attila par saint Loup, et a vu en 878 ce que Paris n'a vu

qu'en 1804, un pape sacrant en France un empereur, Jean VIII

couronnant Louis le Bègue; c'est à Attigny que Pépin, maire du palais,

tenait sa cour plénière d'où il faisait trembler Gaifre, duc

d'Aquitaine; c'est à Andelot qu'eut lieu l'entrevue de Gontran, roi de

Bourgogne, et de Childebert, roi d'Austrasie, en présence des leudes;

Hincmar s'est réfugié à Epernay; Abeilard, à Provins; Héloïse, au

Paraclet; il a été tenu un concile à Fismes; Langres a vu dans le

bas-empire triompher les deux Gordiens, et, dans le moyen âge, ses

bourgeois détruire autour d'eux les sept formidables châteaux de

Changey, de Saint-Broing, de Neuilly-Coton, de Cobons, de Bourg, de

Humes et de Pailly; Joinville a conclu la ligue en 1584; Châlons a

défendu Henri IV en 1591; Saint-Dizier a tué le prince d'Orange;

Doulevant a abrité le comte de Moret; Bourmont est l'ancienne ville

forte des Lingons; Sézanne est l'ancienne place d'armes des ducs de

Bourgogne; Ligny-l'Abbaye a été fondée par saint Bernard, dans les

domaines du seigneur de Châtillon, auquel le saint promit, par acte

authentique, _autant d'arpents dans le ciel que le sire lui en donnait

sur la terre_; Mouzon est le fief de l'abbé de Saint-Hubert, qui

envoyait tous les ans au roi de France «six chiens de chasse courants

et six oiseaux de proie pour le vol.» Chaumont est le pays naïf où

l'on espère _être diable à la Saint-Jean pour payer ses dettes_;

Château-Porcien est la ville donnée par le connétable de Châtillon au

duc d'Orléans; Bar-sur-Aube est la ville _que le roi ne pouvait ni

vendre ni aliéner_; Clairvaux avait sa tonne comme Heidelberg;

Villenauxe avait la statue de la reine pédauque; Arconville a encore

le tas de pierres du huguenot, que chaque paysan grossit d'un caillou

en passant; les signaux de Mont-Aigu répondaient à vingt lieues de

distance à ceux de Mont-Aimé; Vassy a été brûlée deux fois, par les

Romains en 211 et en 1544 par les Impériaux, comme Langres par les

Huns en 351 et par les Vandales en 407, et comme Vitry, par Louis VII

au douzième siècle et par Charles-Quint au seizième; Sainte-Menehould

est cette noble capitale de l'Argonne, qui, vendue par un traître au

duc de Lorraine, Charles II, ne s'est pas livrée; Carignan est

l'ancienne Ivoi; Attila a élevé un autel à Pont-le-Roi; Voltaire a eu

un tombeau à Romilly.

Vous le voyez, l'histoire locale de toutes ces villes champenoises,

c'est l'histoire de France en petits morceaux, il est vrai, mais

pourtant grande encore.

La Champagne garde l'empreinte de nos vieux rois. C'est à Reims qu'on

les couronnait. C'est à Attigny que Charles le Simple érigea en

_sirerie_ la terre de Bourbon. Saint Louis et Louis XIV, le saint roi

et le grand roi de la race, ont fait tous deux leurs premières armes

en Champagne: le premier, en 1228, à Troyes, dont il fit lever le

siége; le second, en 1652, à Sainte-Menehould, où il entra par la

brèche. Coïncidence remarquable, l'un et l'autre avaient quatorze ans.

La Champagne garde la trace de Napoléon. Il a écrit avec des noms

champenois les dernières pages de son prodigieux poëme:

Arcis-sur-Aube, Châlons, Reims, Champaubert, Sézanne, Vertus, Méry, la

Fère, Montmirail. Autant de combats, autant de triomphes. Fismes,

Vitry et Doulevant ont chacune eu l'honneur d'être une fois son

quartier général, Piney-Luxembourg l'a été deux fois, Troyes l'a été

trois fois. Nogent-sur-Seine a vu en cinq jours cinq victoires de

l'empereur, manœuvrant sur la Marne avec sa poignée de héros.

Saint-Dizier en avait déjà vu deux en deux jours. A Brienne, où il

avait été élevé par un bénédictin, il faillit être tué par un Cosaque.

Les antiques annales de cette Gaule belgique qui est devenue la

Champagne ne sont pas moins poétiques que les modernes. Tous ces

champs sont pleins de souvenirs; Mérovée et les Francs, Aétius et les

Romains, Théodoric et les Visigoths; le mont Jules, le tombeau de

Jovinus; le camp d'Attila près de la Cheppe; les voies militaires de

Châlons, de Gruyères et de Warcq; Voromarus, Caracalla; Eponine et

Sabinus; l'arc des deux Gordiens à Langres, la porte de Mars à Reims;

toute cette antiquité couverte d'ombre parle, vit et palpite encore,

et crie du fond des ténèbres à chaque passant: _Sta, viator!_

L'antiquité celtique bégaye elle-même son murmure intelligible dans la

nuit la plus sombre de cette histoire. Osiris a été adoré à Troyes;

l'idole Borvo Tomona a laissé son nom à Bourbonne-les-Bains, et près

de Vassy, sous les effrayants branchages de cette forêt de Der, où la

Haute-Borne est encore debout comme le spectre d'un druide, dans les

mystérieuses ruines de la Noviomagus Vadicassium, la Champagne a sa

Palenqué.

Depuis les Romains jusqu'à nous, investies tour à tour par les Alains,

les Suèves, les Vandales, les Bourguignons et les Allemands, les

villes champenoises bâties dans les plaines se sont laissé brûler

plutôt que de se rendre à l'ennemi. Les villes champenoises

construites sur des rochers ont pris pour devise: _Donec moveantur._

C'est le sang de toute la vieille _Gallia Comata_, le sang des Cattes,

des Lingons, des Tricasses, des Cataloniens par qui fut vaincu le

Vandale, des Nerviens par qui fut battu Syagrius, qui coule

aujourd'hui dans les veines héroïques du paysan champenois. C'était un

Champenois que ce soldat Bertèche qui à Jemmapes tua de sa main sept

dragons autrichiens. En 451, les plaines de la Champagne ont dévoré

les Huns; si Dieu avait voulu, en 1814, elles auraient dévoré les

Russes.

Ne parlons donc jamais qu'avec respect de cette admirable province

qui, lors de l'invasion, a sacrifié la moitié de ses enfants à la

France. La population du seul département de la Marne, en 1813, était

de trois cent onze mille habitants; en 1830, elle n'était encore que

de trois cent neuf mille. Quinze ans de paix n'avaient pas suffi à la

réparer.

Donc, pour en revenir à l'explication que j'avais besoin de vous

donner, quand on l'applique à la Champagne, le mot _bête_ change de

sens. Il signifie alors seulement naïf, simple, rude, primitif, au

besoin redoutable. La bête peut fort bien être aigle ou lion. C'est ce

que la Champagne a été en 1814.

LETTRE IV

DE VILLERS-COTTERETS A LA FRONTIÈRE.

Le dernier calembour de Louis XVIII.--Dangers qu'on peut courir

dans un tire-bottes.--La plaine de Soissons vue le soir.--Le

voyageur regarde les étoiles.--Celui qui passe contemple ce qui

demeure.--I. C.--Soissons.--Phrase de César.--Mot de

Napoléon.--Silhouette de Saint-Jean-des-Vignes.--Le voyageur

voit une voyageuse.--Sombre rencontre.--Vénus.--Paysage

crépusculaire.--Ce qu'on voit de Reims en malle-poste.--La

Champagne parfaitement pouilleuse.--Rethel.--Où donc est la

forêt des Ardennes?--De qui le déboisement est

fils.--Mézières.--Ce qu'on y cherche.--Ce qu'on y trouve.--Le

miracle de la bombe.--Comment un dieu devient un

saint.--Sédan.--Le voyageur se recueille et cherche des choses

dans son esprit.--Une médiocre statue au lieu d'un beau

château.--Sédan y perd. Turenne n'y gagne pas.--Aucune trace du

Sanglier des Ardennes.--Cinq lieues à pied.--Un peu de

Meuse.--On court après un verre d'eau, on tombe sur un

saucisson.--Un goîtreux.--Charleville.--La place ducale et la

place royale.--Rocroy.--Les dialogues nocturnes qu'on entend en

diligence.--Un carillon se mêle à la conversation, dans la

bonne et évidente intention de désennuyer le voyageur.--Entrée

à Givet.

Givet, 29 juillet.

Cette fois j'ai fait du chemin. Cher ami, je vous écris aujourd'hui

de Givet, vieille petite ville qui a eu l'honneur de fournir à

Louis XVIII son dernier mot d'ordre et son dernier calembour

(_Saint-Denis_, _Givet_), et où je viens d'arriver à quatre heures du

matin, moulu par les cahots d'un affreux chariot qu'ils appellent ici

la diligence. J'ai dormi deux heures tout habillé sur un lit, le jour

est venu et je vous écris. J'ai ouvert ma fenêtre pour jouir du site

qu'on aperçoit de ma chambre et qui se compose de l'angle d'un toit

blanchi à la chaux, d'une antique gouttière de bois pleine de mousse

et d'une roue de cabriolet appuyée contre un mur. Quant à ma chambre

en elle-même, c'est une grande halle meublée de quatre vastes lits,

avec une immense cheminée en menuiserie, ornée à l'extérieur d'un tout

petit miroir et à l'intérieur d'un tout petit fagot. Sur le fagot est

posé délicatement à côté d'un balai un tire-bottes énorme et

antédiluvien, taillé à la serpe par quelque menuisier en fureur. La

baie fantastique pratiquée dans ce tire-bottes imite les sinuosités de

la Meuse; et il est presque impossible d'en arracher son pied, si l'on

a l'imprudence de l'y engager. On court risque de se promener, comme

je viens de le faire, dans toute l'auberge, le tire-bottes au pied,

réclamant à grands cris du secours. Pour être juste, je dois au site

une petite rectification. Tout à l'heure, j'ai entendu caqueter des

poules. Je me suis penché vers la cour, et j'ai vu sous ma fenêtre une

charmante petite mauve de jardin tout en fleur qui prend des airs de

rose trémière sur une planche portée par deux vieilles marmites.

Depuis ma dernière lettre un incident qui ne vaut pas la peine de vous

être conté m'a fait brusquement rétrograder de Varennes à

Villers-Cotterets, et avant-hier, après avoir congédié ma carriole de

la Ferté-sous-Jouarre, j'ai pris, afin de regagner le temps perdu, la

diligence pour Soissons: elle était parfaitement vide, ce qui, entre

nous, ne m'a pas déplu. J'ai pu déployer à mon aise mes feuilles de

Cassini sur la banquette du coupé.

Comme j'approchais de Soissons, le soir tombait. La nuit ouvrait déjà

sa main pleine de fumée dans cette ravissante vallée où la route

s'enfonce après le hameau de la Folie, et promenait lentement son

immense estompe sur la tour de la cathédrale et la double flèche de

Saint-Jean-des-Vignes. Cependant, à travers les vapeurs qui rampaient

pesamment dans la campagne, on distinguait encore ce groupe de

murailles, de toits et d'édifices qui est Soissons, à demi engagé dans

le croissant d'acier de l'Aisne, comme une gerbe que la faucille va

couper. Je me suis arrêté un instant au haut de la descente pour jouir

de ce beau spectacle.--Un grillon chantait dans un champ voisin, les

arbres du chemin jasaient tout bas et tressaillaient au dernier vent

du soir avant de s'assoupir; moi, je regardais attentivement avec les

yeux de l'esprit une grande et profonde paix sortir de cette sombre

plaine qui a vu César vaincre, Clovis régner et Napoléon chanceler.

C'est que les hommes, même César, même Clovis, même Napoléon, ne sont

que des ombres qui passent, c'est que la guerre n'est qu'une ombre

comme eux qui passe avec eux, tandis que Dieu, et la nature qui sort

de Dieu, et la paix qui sort de la nature, sont des choses éternelles.

Comptant prendre la malle de Sédan, qui n'arrive à Soissons qu'à

minuit, j'avais du temps devant moi et j'avais laissé partir la

diligence. Le trajet qui me séparait de Soissons n'était plus qu'une

charmante promenade, que j'ai faite à pied. A quelque distance de la

ville, je me suis assis près d'une jolie petite maison, qu'éclairait

mollement la forge d'un maréchal ferrant allumée de l'autre côté de la

route. Là j'ai religieusement regardé le ciel, qui était d'une

sérénité superbe. Les trois seules planètes visibles à cette heure

rayonnaient toutes les trois au sud-est, dans un espace assez

restreint et comme dans le même coin du ciel. Jupiter,--notre beau

Jupiter, vous savez, mon ami?--qui exécute depuis trois mois un nœud

fort compliqué, faisait avec les deux étoiles entre lesquelles il est

en ce moment placé une ligne droite parfaitement géométrique. Plus à

l'est, Mars, rouge comme le feu et le sang, imitait la scintillation

stellaire par une sorte de flamboiement farouche; et, un peu

au-dessus, brillait doucement, avec son apparence de blanche et

paisible étoile, cette planète-monstre, ce monde effrayant et

mystérieux que nous nommons Saturne. De l'autre côté, tout au fond du

paysage, un magnifique phare à feu tournant, bleu, écarlate et blanc,

rayait de sa rutilation éblouissante les sombres coteaux qui séparent

Noyon du Soissonnais. Au moment où je me demandais ce que pouvait

faire ce phare en pleine terre, dans ces immenses plaines, je le vis

quitter le bord des collines, franchir les brumes violettes de

l'horizon et monter vers le zénith. Ce phare, c'était Aldebaran, le

soleil tricolore, l'énorme étoile de pourpre, d'argent et de

turquoise, qui se levait majestueusement dans la vague et sinistre

blancheur du crépuscule.

O mon ami! quel secret y a-t-il donc dans ces astres que tous les

poëtes, depuis qu'il y a des poëtes, que tous les penseurs, depuis

qu'il y a des penseurs, tous les songeurs, depuis qu'il y a des

songeurs, ont tour à tour contemplés, étudiés, adorés: les uns, comme

Zoroastre, avec un confiant éblouissement; les autres, comme

Pythagore, avec une inexprimable épouvante! Seth a nommé les étoiles

comme Adam avait nommé les animaux. Les Chaldéens et les

Généthliaques, Esdras et Zorobabel, Orphée, Homère et Hésiode, Cadmus,

Phérécide, Xénophon, Hécatæus, Hérodote et Thucydide, tous ces yeux de

la terre, depuis si longtemps éteints et fermés, se sont attachés de

siècle en siècle avec angoisse à ces yeux du ciel toujours ouverts,

toujours allumés, toujours vivants. Ces mêmes planètes, ces mêmes

astres que nous regardons aujourd'hui, ont été regardés par tous ces

hommes. Job parle d'Orion et des Hyades; Platon écoutait et entendait

distinctement la vague musique des sphères; Pline croyait le soleil

dieu et imputait les taches de la lune aux fumées de la terre. Les

poëtes tartares nomment le pôle _senesticol_, ce qui veut dire _clou

de fer_. Quelques rêveurs, pris d'une sorte de vertige, ont osé

railler les constellations. _Le lion_, dit Rocoles, _pourrait tout

aussi aisément être appelé un singe_. Pacuvius, fort peu rassuré

pourtant, tâche de s'étourdir et de ne point croire aux astrologues,

sous prétexte qu'ils seraient égaux à Jupiter:

Nam si qui, quæ ventura sunt, prævideant,

Æquiparent Jovi.

Favorinus se fait cette question redoutable: _Si les causes de tout ne

sont pas dans les étoiles?_ «_Si vitæ mortisque hominum rerumque

humanarum omnium et ratio et causa in cælo et apud stellas foret?_» Il

croit que l'influence sidérale descend jusqu'aux mouches et aux

vermisseaux, _muscis aut vermiculis_, et, ajoute-t-il, jusqu'aux

hérissons, _aut echinis_. Aulu-Gelle, faisant voile d'Egine au Pirée,

naviguant par une _mer clémente_, s'asseyait la nuit sur la poupe et

considérait les astres: «_Nox fuit, et clemens mare, et anni æstas,

cælumque liquide serenum; sedebamus ergo in puppi simul universi, et

lucentia sidera considerabamus._» Horace lui-même, ce philosophe

pratique, ce Voltaire du siècle d'Auguste, plus grand poëte, il est

vrai, que le Voltaire de Louis XV, Horace frissonnait en regardant les

étoiles, une étrange anxiété lui remplissait le cœur, et il écrivait

ces vers presque terribles:

Hunc solem, et stellas, et decedentia certis

Tempora momentis, sunt qui formidine nulla

Imbuti spectant!

Quant à moi, je ne crains pas les astres, je les aime.--Pourtant je

n'ai jamais réfléchi sans un certain serrement de cœur que l'état

normal du ciel, c'est la nuit. Ce que nous appelons le jour n'existe

pour nous que parce que nous sommes près d'une étoile.

On ne peut toujours regarder l'immensité; l'infini écrase; l'extase

est aussi religieuse que la prière, mais la prière soulage et l'extase

fatigue. Des constellations mes yeux retombèrent sur le pauvre mur du

paysan auquel j'étais adossé. Là encore il y avait des sujets de

méditation et de pensée. Dans ce mur, le paysan qui l'avait bâti avait

scellé une pierre, une vénérable pierre, sur laquelle la réverbération

de la forge me permettait de reconnaître les traces presque

entièrement effacées d'une inscription antique; je ne distinguais plus

que deux lettres intactes, I. C.; le reste était fruste. Maintenant

qu'était cette inscription? romaine, ou romane? Elle parlait de Rome,

sans aucun doute, mais de quelle Rome? de la Rome païenne, ou de la

Rome chrétienne? de la ville de la force, ou de la ville de la foi? Je

restai longtemps l'œil fixé sur cette pierre, l'esprit abîmé dans des

hypothèses sans fond. Je ne sais si la contemplation des astres

m'avait prédisposé à cette rêverie, mais j'en vins à ce point de voir

en quelque sorte se ranimer et resplendir sous mon regard ces deux

lettres mystérieuses--J. C.--qui, la première fois qu'elles apparurent

aux hommes, ont gouverné le monde, et, la seconde fois, l'ont

transformé. Jules-César et Jésus-Christ!

C'est sans doute sous l'inspiration d'une idée pareille à celle qui

m'absorbait en ce moment que Dante a mis ensemble dans la basse-fosse

de l'enfer et fait dévorer à la fois par la gueule sanieuse de Satan

le grand traître et le grand meurtrier, Judas et Brutus.

Trois villes se sont succédé à Soissons, la _Noviodunum_ des Gaulois,

l'_Augusta Suessonium_ des Romains, et le vieux Soissons de Clovis,

de Charles le Simple et du duc de Mayenne. Il ne reste rien de cette

_Noviodunum_ qu'épouvanta la rapidité de César. _Suessones_, disent

les Commentaires, _celeritate Romanorum permoti, legatos ad Cæsarem de

deditione mittunt_. Il ne reste de _Suessonium_ que quelques débris

défigurés, entre autres le temple antique dont le moyen âge a fait la

chapelle de Saint-Pierre. Le vieux Soissons est plus riche. Il a

Saint-Jean-des-Vignes, son ancien château et sa cathédrale, où fut

couronné Pépin en 752. Je n'ai pu vérifier ce qui restait des

fortifications du duc de Mayenne, et si ce sont ces fortifications qui

firent dire en 1814 à l'empereur, remarquant dans la muraille je ne

sais quel coquillage fossile, gryphée ou bélemnite, que _les murs de

Soissons étaient bâtis de la même pierre que les murs de

Saint-Jean-d'Acre_. Observation bien curieuse quand on songe comment

elle est faite, par quel homme et dans quel moment.

La nuit était trop noire quand j'entrai dans Soissons pour que je

pusse y chercher Noviodunum ou Suessonium. Je me suis contenté de

souper en attendant la malle et d'errer autour de la gigantesque

silhouette de Saint-Jean-des-Vignes, hardiment posée sur le ciel comme

une décoration de théâtre. Pendant que je marchais, je voyais les

étoiles paraître et disparaître aux crevasses du sombre édifice, comme

s'il était plein de gens effarés, montant, descendant, courant partout

avec des lumières.

Comme je revenais à l'auberge, minuit sonnait. Toute la ville était

noire comme un four. Tout à coup un bruit d'ouragan se fit entendre à

l'extrémité d'une rue étroite, jusqu'à ce moment parfaitement paisible

et en apparence incapable d'aucun tapage nocturne. C'était la

malle-poste qui arrivait. Elle s'arrêta à quelques pas de mon auberge.

Il y avait précisément une place vide, tout était pour le mieux. Ce

sont vraiment de fort élégantes et fort commodes voitures que ces

nouvelles malles; on y est assis comme dans son fauteuil, les jambes à

l'aise, avec des oreillons à droite et à gauche si l'on ferme les

yeux, et une large vitre devant soi si on les ouvre. Au moment où

j'allais m'y installer très-voluptueusement, un vacarme tellement

étrange, mêlé de cris, de bruit de roues et de piétinements de

chevaux, éclata dans une autre petite rue noire que, malgré le

courrier, qui ne me donnait pas cinq minutes, j'y courus en toute

hâte. En entrant dans la petite rue voilà ce que j'y vis.--Au pied

d'une grosse muraille, qui avait cet aspect odieux et glacial

particulier aux murs des prisons, une porte basse, cintrée, armée

d'énormes verrous, était ouverte. A quelques pas de cette porte

stationnait, entre deux gendarmes à cheval, une espèce de carriole

lugubre à demi entrevue dans l'obscurité. Entre la carriole et le

guichet se débattait un groupe de quatre à cinq hommes entraînant vers

la voiture une femme qui poussait des cris effrayants. Une lanterne

sourde, portée par un homme qui disparaissait dans l'ombre qu'elle

projetait, éclairait funèbrement cette scène. La femme, une robuste

campagnarde d'une trentaine d'années, résistait éperdument aux cinq

hommes, hurlait, frappait, égratignait, mordait, et par moments un

rayon de la lanterne tombait sur sa tête échevelée et sinistre comme

la figure même du Désespoir. Elle avait saisi un des barreaux de fer

du guichet et s'y tenait cramponnée. Comme j'approchais, les hommes

firent un effort violent, l'arrachèrent du guichet et la portèrent

d'un bond jusqu'à la voiture. Cette voiture, que la lanterne éclaira

alors vivement, n'avait d'autre ouverture que de petits trous ronds

grillés aux deux faces latérales et une porte pratiquée à l'arrière et

fermée en dehors par de gros verrous. L'homme au falot tira les

verrous, la portière s'ouvrit, et l'intérieur de la carriole apparut

brusquement. C'était une espèce de boîte, sans jour et presque sans

air, divisée en deux compartiments oblongs par une épaisse cloison qui

la coupait transversalement. La portière unique était disposée de

manière qu'une fois verrouillée elle revenait toucher la cloison du

haut en bas et fermait à la fois les deux compartiments. Aucune

communication n'était possible entre les deux cellules, garnies, pour

tout siége, d'une planche percée d'un trou. La case de gauche était

vide; mais celle de droite était occupée. Il y avait là, dans l'angle,

à demi accroupi comme une bête fauve, posé en travers sur le banc

faute d'espace pour ses genoux, un homme,--si cela peut s'appeler

encore un homme,--une espèce de spectre au visage carré, au crâne

plat, aux tempes larges, aux cheveux grisonnants, aux membres courts,

poilus et trapus, vêtu d'un vieux pantalon de toile trouée et d'un

haillon qui avait été un sarrau. Le misérable avait les deux jambes

étroitement liées par des nœuds redoublés qui montaient presque

jusqu'aux jarrets. Son pied droit disparaissait dans un sabot; son

pied gauche déchaussé était enveloppé de linges ensanglantés qui

laissaient voir d'horribles doigts meurtris et malades. Cet être

hideux mangeait paisiblement un morceau de pain noir. Il ne paraissait

faire aucune attention à ce qui se passait autour de lui. Il ne

s'interrompit même pas pour voir la malheureuse compagne qu'on lui

amenait. Elle, cependant, la tête renversée en arrière, résistant

toujours aux argousins qui s'efforçaient de la pousser dans le

compartiment vide, continuait de crier: «Je ne veux pas! jamais!

jamais! Tuez-moi plutôt!» Elle n'avait pas encore vu l'autre. Tout à

coup, dans une de ses convulsions, ses yeux tombèrent dans la voiture

et aperçurent dans l'ombre l'affreux prisonnier. Alors ses cris

cessèrent subitement, ses genoux ployèrent, elle se détourna en

tremblant de tous ses membres, et à peine eut-elle la force de dire

avec une voix éteinte, mais avec une expression d'angoisse que je

n'oublierai de ma vie: «Oh! cet homme!»

Le Rhin, Tome I · 第 3 / 14 段