C'était un brave que ce Strozzi. Brisquet, fou de Henri II, s'amusa un

jour à lui larder avec du lard, par derrière, en pleine cour, un fort

beau manteau neuf que le maréchal essayait ce jour-là. Il paraît que

cela fit beaucoup rire, car Strozzi s'en vengea cruellement. Pour moi,

je n'aurais pas ri et je ne me serais pas vengé. Larder un manteau de

velours avec du lard! Je n'ai jamais été ébloui de cette plaisanterie

de la Renaissance.

LETTRE III

CHALONS. SAINTE-MENEHOULD. VARENNES.

Le voyageur fait son entrée à Varenne.--Place où Louis XVI fut

arrêté.--Ce qu'on raconte dans le pays.--Comment s'appelait

l'homme qui avait en 1791 l'âme de Judas.--Rapprochements

sinistres.--Les lieux ont parfois la figure des

faits.--Varennes est près de Reims.--L'auberge du

_Grand-Monarque_.--Ce que dit l'enseigne.--Ce que dit

l'hôte.--L'église de Varennes.--Ce qu'on trouve dans les

paysages de Champagne.--Châlons.--La

cathédrale.--Notre-Dame.--Le guettier.--Le voyageur dit des

choses très-risquées à propos d'un petit garçon fort laid qui

est dans un clocher.--Les autres églises de Châlons.--L'hôtel

de ville.--Quels sont les animaux assis devant la

façade.--Notre-Dame-de-l'Epine.--Le puits

miraculeux.--Familiarité du télégraphe avec Notre-Dame.--Un

orage.--Sainte-Menehould.--Beautés épiques de la cuisine de

l'_hôtel de Metz_.--L'oiseau endormi.--Eloge des femmes à

propos des auberges.--Paysages.--Hymne à la Champagne.

Varennes, 25 juillet.

Hier, à la chute du jour, mon cabriolet cheminait au delà de

Sainte-Menehould; je venais de relire ces admirables et éternels vers:

Mugitusque boum mollesque sub arbore somni,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Speluncæ vivique lacus.

J'étais resté appuyé sur le vieux livre entr'ouvert, dont les pages

se chiffonnaient sous mon coude. J'avais l'âme pleine de toutes ces

idées vagues, douces et tristes qui se mêlent ordinairement dans mon

esprit aux rayons du soleil couchant, quand un bruit de pavé sous les

roues m'a réveillé. Nous entrions dans une ville.--Qu'est cette

ville?--Mon cocher m'a répondu: «C'est Varennes.» Puis la voiture

s'est engagée dans une rue qui descend, entre deux rangs de maisons

qui ont je ne sais quoi de grave et de pensif. Portes et volets

fermés; de l'herbe dans les cours. Tout à coup, après avoir passé une

vieille porte cochère du temps de Louis XIII, en pierres noires,

accostée d'un grand puits revêtu d'un appareil de madriers, la voiture

a débouché dans une petite place triangulaire entourée de maisons d'un

seul étage, blanchies à la chaux, avec deux arbres rabougris gardant

une porte dans un coin. Le grand côté de ce carrefour trigonal est

orné d'un méchant beffroi écaillé d'ardoises. C'est dans cette place

que Louis XVI fut arrêté comme il s'enfuyait, le 21 juin 1791. Il fut

arrêté par Drouet, le maître de poste de Sainte-Menehould (il n'y

avait pas alors de poste à Varennes), devant une maison jaune qui fait

le coin de la place après avoir passé le beffroi. La voiture du roi

suivait l'hypothénuse du triangle que dessine la place. La nôtre a

parcouru le même chemin. Je suis descendu de cabriolet et j'ai regardé

longtemps cette petite place. Comme elle s'est élargie rapidement! en

quelques mois elle est devenue monstrueuse, elle est devenue la place

de la Révolution.

Voici ce qu'on raconte dans le pays. Le roi se défendit vivement

d'être le roi (ce que n'aurait pas fait Charles Ier, soit dit en

passant). On allait le relâcher, faute de le reconnaître décidément,

lorsque survint un monsieur d'Ethé, qui avait je ne sais quel sujet de

haine contre la cour. Ce M. d'Ethé (je ne sais si c'est bien là

l'orthographe du nom, mais on écrit toujours suffisamment le nom d'un

traître), cet homme donc aborda le roi à la façon de Judas, en disant:

«Bonjour, sire.» Cela suffit. On retint le roi. Il y avait cinq

personnes royales dans la voiture; le misérable, avec un mot, les

frappa toutes les cinq. Ce _bonjour, sire_, ce fut pour Louis XVI,

pour Marie-Antoinette et pour madame Elisabeth, la guillotine; pour le

Dauphin, l'agonie du Temple; pour Madame Royale, l'extinction de sa

race et l'exil.

Pour qui ne songe pas à l'événement, la petite place de Varennes a un

aspect morose; pour qui y pense, elle a un aspect sinistre.

Je crois vous l'avoir fait remarquer déjà en plus d'une occasion, la

nature matérielle offre quelquefois des symbolismes singuliers. Louis

XVI descendait dans ce moment-là une pente fort rapide et même

dangereuse, où le maître-cheval de ma carriole a failli s'abattre. Il

y a cinq jours, je trouvais une sorte de damier gigantesque sur le

champ de bataille de Montmirail. Aujourd'hui je traverse la fatale

petite place triangulaire de Varennes, qui a la forme du couteau de la

guillotine.

L'homme qui assistait Drouet et qui saisit là Louis XVI s'appelait

Billaud.--Pourquoi pas Billot?

Varennes est a quinze lieues de Reims. Il est vrai que la place du 21

janvier est à deux pas des Tuileries. Comme ces rapprochements ont dû

torturer le pauvre roi! Entre Reims et Varennes, entre le sacre et le

détrônement, il n'y a que quinze lieues pour mon cocher; pour

l'esprit, il y a un abîme: la Révolution.

J'ai demandé gîte à une très-ancienne auberge qui a pour enseigne: _Au

grand Monarque_, avec le portrait de Louis-Philippe. Probablement on a

vu là tour à tour, depuis cent ans, Louis XV, Bonaparte et Charles X.

Il y a quarante-huit ans, le jour où cette ville barra le passage à

la voiture royale, ce qui pendait sur cette porte à la vieille

branche de fer contournée, encore scellée au mur aujourd'hui, c'était

sans doute le portrait de Louis XVI.

Louis XVI s'est peut-être arrêté au _Grand Monarque_, et s'est vu là

peint en enseigne, roi en peinture lui-même.--Pauvre «Grand Monarque!»

Ce matin, je me suis promené dans la ville, qui est, du reste,

très-gracieusement située sur les deux bords d'une jolie rivière. Les

vieilles maisons de la ville haute font un amphithéâtre fort

pittoresque sur la rive droite. L'église, qui est dans la ville basse,

est insignifiante. Elle est vis-à-vis de mon auberge. Je la vois de la

table où j'écris. Le clocher porte cette date: 1776. Il avait deux ans

de plus que Madame Royale.

Cette sombre aventure a laissé quelque trace ici, chose rare en

France. Le peuple en parle encore. L'aubergiste m'a dit qu'_un

monsieur de la ville en avait rédigé une comédie_.--Cela m'a rappelé

que la nuit de l'évasion, on avait habillé le petit Dauphin en fille,

si bien qu'il demandait à Madame Royale _si c'était pour une comédie_.

C'est cette comédie-là qu'a _rédigée_ le «monsieur de la ville.»

Je dois réparation à l'église, je viens de la revoir. Elle a au côté

droit un charmant petit portail trilobé.

Si toutes mes architectures ne vous ennuient pas, je vous dirai que

Châlons n'a pas tout à fait répondu à l'idée que je m'en faisais, la

cathédrale, du moins. Chemin faisant, et pour n'y plus revenir,

j'ajoute que la route d'Epernay à Châlons n'est pas non plus ce que

j'attendais. On ne fait qu'entrevoir la Marne, au bord de laquelle

j'ai remarqué d'ailleurs, dans les villages, deux ou trois églises

romanes à clocher peu aigu, comme le clocher de Fécamp. Tout le pays

n'est que plaines; mais toujours des plaines, c'est trop beau. Il y a

du reste, dans le paysage, beaucoup de moutons et beaucoup de

Champenois.

Le vaisseau de la cathédrale est noble et d'une belle coupe; il reste

quelques riches vitraux, une rosace entre autres: j'ai vu dans

l'église une charmante chapelle de la renaissance avec l'F et la

salamandre. Hors de l'église, il y a une tour romane très-sévère et

très-pure et un précieux portail du quatorzième siècle. Mais tout cela

est hideusement délabré; mais l'église est sale; mais les sculptures

de François Ier sont emmargouillées de badigeon jaune; mais toutes les

nervures des voûtes sont peinturlurées; mais la façade est une

mauvaise copie de notre façade de Saint-Gervais; mais les

flèches!...--On m'avait promis des flèches à jour. Je comptais sur les

flèches. Et je trouve deux espèces de bonnets pointus, à jour en

effet, et d'un aspect, à tout prendre, assez original, mais d'une

pierre lourdement fouillée et avec des volutes mêlées aux ogives! Je

m'en suis allé fort mécontent.

En revanche, si je n'ai pas trouvé ce que j'attendais, j'ai trouvé ce

que je n'attendais pas, c'est-à-dire une fort belle Notre-Dame à

Châlons. A quoi pensent les antiquaires? Ils parlent de Saint-Etienne,

la cathédrale, et ils ne soufflent mot de Notre-Dame! La Notre-Dame de

Châlons est une église romane à voûtes trapues et à robustes pleins

cintres, fort auguste et fort complète, avec une superbe aiguille de

charpente revêtue de plomb, laquelle date du quatorzième siècle. Cette

aiguille, sur laquelle les feuilles de plomb dessinent des losanges et

des écailles, comme sur une peau de serpent, est égayée à son milieu

par une charmante lanterne couronnée de petits pignons de plomb, dans

laquelle je suis monté. La ville, la Marne et les collines sont belles

à voir de là.

Le voyageur peut admirer aussi de beaux vitraux dans Notre-Dame et un

riche portail du treizième siècle. Mais, en 93, les gens du pays ont

crevé les verrières et exterminé les statues du portail. Ils ont

ratissé les opulentes voussures comme on ratisse une carotte. Ils ont

traité de même le portail latéral de la cathédrale et toutes les

sculptures qu'ils ont rencontrées dans la ville. Notre-Dame avait

quatre aiguilles, deux hautes et deux basses; ils en ont démoli trois.

C'est une rage de stupidité qui n'est nulle part empreinte comme ici.

La révolution française a été terrible; la révolution champenoise a

été bête.

Dans la lanterne, où je suis monté, j'ai trouvé cette inscription

gravée dans le plomb, à la main et en écriture du seizième siècle:

«_Le 28 août 1580, la paix a été publiée à Châl..._»

Cette inscription, à moitié effacée, perdue dans l'ombre, que personne

ne cherche, que personne ne lit, voilà tout ce qui reste aujourd'hui

de ce grand acte politique, de ce grand événement, de cette grande

chose, la paix conclue entre Henri III et les huguenots par

l'entremise du duc d'Anjou, précédemment duc d'Alençon. Le duc

d'Anjou, qui était frère du roi, avait des vues sur les Pays-Bas et

des prétentions à la main d'Elisabeth d'Angleterre. La guerre

intérieure avec ceux de la religion le gênait dans ses plans. De là

cette paix, cette fameuse affaire _publiée à Châlons le 28 août 1580_,

et oubliée dans le monde entier le 22 juillet 1839.

L'homme qui m'a aidé à grimper d'échelle en échelle dans cette

lanterne est le guetteur de la ville, le _guettier_, comme il

s'appelle. Cet homme passe sa vie dans la guette, petite cage qui a

quatre lucarnes aux quatre vents. Cette cage et son échelle, c'est

l'univers pour lui. Ce n'est plus un homme, c'est l'œil de la ville,

toujours ouvert, toujours éveillé. Pour s'assurer qu'il ne dort pas,

on l'oblige à répéter l'heure chaque fois qu'elle sonne, en laissant

un intervalle entre l'avant-dernier coup et le dernier. Cette insomnie

perpétuelle serait impossible; sa femme l'aide. Tous les jours a

minuit elle monte, et il va se coucher; puis il remonte à midi, et

elle redescend. Ce sont deux existences qui accomplissent leur

rotation l'une à côté de l'autre sans se toucher autrement qu'une

minute à midi et une minute à minuit. Un petit gnome à figure bizarre,

qu'ils appellent leur enfant, est résulté de la tangente.

Châlons a trois autres églises: Saint-Alpin, Saint-Jean et Saint-Loup.

Saint-Alpin a de beaux vitraux. Quant à l'hôtel de ville, il n'a de

remarquable que quatre énormes toutous en pierre accroupis

formidablement devant la façade. J'ai été ravi de voir des lions

champenois.

A deux lieues de Châlons, sur la route de Sainte-Menehould, dans un

endroit où il n'y a que des plaines, des chaumes à perte de vue et les

arbres poudreux de la route, une chose magnifique vous apparaît tout à

coup. C'est l'abbaye de Notre-Dame-de-l'Epine. Il y a là une vraie

flèche du quinzième siècle, ouvrée comme une dentelle et admirable,

quoique accostée d'un télégraphe, qu'elle regarde, il est vrai, fort

dédaigneusement en grande dame qu'elle est. C'est une surprise étrange

de voir s'épanouir superbement dans ces champs, qui nourrissent à

peine quelques coquelicots étiolés, cette splendide fleur de

l'architecture gothique. J'ai passé deux heures dans cette église;

j'ai rôdé tout autour par un vent terrible qui faisait distinctement

vaciller les clochetons. Je tenais mon chapeau à deux mains, et

j'admirais avec des tourbillons de poussière dans les yeux. De temps

en temps une pierre se détachait de la flèche et venait tomber dans le

cimetière à côté de moi. Il y aurait eu là mille détails à dessiner.

Les gargouilles sont particulièrement compliquées et curieuses. Elles

se composent en général de deux monstres, dont l'un porte l'autre sur

ses épaules. Celles de l'apside m'ont paru représenter les sept péchés

capitaux. La Luxure, jolie paysanne beaucoup trop retroussée, a dû

bien faire rêver les pauvres moines.

Il y a tout au plus là trois ou quatre masures, et l'on aurait peine à

s'expliquer cette cathédrale sans ville, sans village, sans hameau,

pour ainsi dire, si l'on ne trouvait dans une chapelle fermée au

loquet un petit puits fort profond, qui est un puits miraculeux, du

reste fort humble, très-simple et tout à fait pareil à un puits de

village, comme il sied à un puits miraculeux. Le merveilleux édifice a

poussé dessus. Ce puits a produit cette église comme un oignon produit

une tulipe.

J'ai continué ma route. Une lieue plus loin nous traversions un

village dont c'était la fête et qui célébrait cette fête avec une

musique des plus acides. En sortant du village, j'ai avisé au haut

d'une colline une chétive masure blanche, sur le toit de laquelle

gesticulait une façon de grand insecte noir. C'était un télégraphe qui

causait amicalement avec Notre-Dame-de-l'Epine.

Le soir approchait, le soleil déclinait, le ciel était magnifique. Je

regardais les collines du bout de la plaine qu'une immense bruyère

violette recouvrait à moitié comme un camail d'évêque. Tout à coup je

vis un cantonnier redresser sa claie couchée à terre et la disposer

comme pour s'abriter dessous. Puis la voiture passa près d'un troupeau

d'oies qui bavardait joyeusement. «Nous allons avoir de l'eau,» dit le

cocher. En effet, je tournai la tête, la moitié du ciel derrière nous

était envahie par un gros nuage noir, le vent était violent, les

ciguës en fleur se courbaient jusqu'à terre, les arbres semblaient se

parler avec terreur, de petits chardons desséchés couraient sur la

route plus vite que la voiture, au-dessus de nous volaient de grandes

nuées. Un moment après éclata un des plus beaux orages que j'aie vus.

La pluie tombait à verse, mais le nuage n'emplissait pas tout le ciel.

Une immense arche de lumière restait visible au couchant. De grands

rayons noirs qui tombaient du nuage se croisaient avec les rayons

d'or qui venaient du soleil. Il n'y avait plus un être vivant dans le

paysage, ni un homme sur la route, ni un oiseau dans le ciel; il

tonnait affreusement, et de larges éclairs s'abattaient par moments

sur la campagne. Les feuillages se tordaient de cent façons. Cette

tourmente dura un quart d'heure, puis un coup de vent emporta la

trombe, la nuée alla tomber en brume diffuse sur les coteaux de

l'orient, et le ciel redevint pur et calme. Seulement, dans

l'intervalle, le crépuscule était survenu. Le soleil semblait s'être

dissous vers l'occident en trois ou quatre grandes barres de fer rouge

que la nuit éteignait lentement à l'horizon.

Les étoiles brillaient quand j'arrivai à Sainte-Menehould.

Sainte-Menehould est une assez pittoresque petite ville, répandue à

plaisir sur la pente d'une colline fort verte, surmontée de grands

arbres. J'ai vu à Sainte-Menehould une belle chose, c'est la cuisine

de l'_hôtel de Metz_.

C'est là une vraie cuisine. Une salle immense. Un des murs occupé par

les cuivres, l'autre par les faïences. Au milieu, en face des

fenêtres, la cheminée, énorme caverne qu'emplit un feu splendide. Au

plafond, un noir réseau de poutres magnifiquement enfumées, auxquelles

pendent toutes sortes de choses joyeuses, des paniers, des lampes, un

garde-manger, et au centre une large nasse à claire-voie où s'étalent

de vastes trapèzes de lard. Sous la cheminée, outre le tourne-broche,

la crémaillère et la chaudière, reluit et petille un trousseau

éblouissant d'une douzaine de pelles et de pincettes de toutes formes

et de toutes grandeurs. L'âtre flamboyant envoie des rayons dans tous

les coins, découpe de grandes ombres sur le plafond, jette une fraîche

teinte rose sur les faïences bleues et fait resplendir l'édifice

fantastique des casseroles comme une muraille de braise. Si j'étais

Homère ou Rabelais, je dirais: «Cette cuisine est un monde dont cette

cheminée est le soleil.»

C'est un monde en effet. Un monde où se meut toute une république

d'hommes, de femmes et d'animaux. Des garçons, des servantes, des

marmitons, des rouliers attablés, des poêles sur des réchauds, des

marmites qui gloussent, des fritures qui glapissent, des pipes, des

cartes, des enfants qui jouent, et des chats, et des chiens, et le

maître qui surveille. _Mens agitat molem._

Dans un angle, une grande horloge à gaîne et à poids dit gravement

l'heure à tous ces gens occupés.

Parmi les choses innombrables qui pendent au plafond, j'en ai admiré

une surtout le soir de mon arrivée. C'est une petite cage où dormait

un petit oiseau. Cet oiseau m'a paru être le plus admirable emblème de

la confiance. Cet antre, cette forge à indigestion, cette cuisine

effrayante, est jour et nuit pleine de vacarme, l'oiseau dort. On a

beau faire rage autour de lui, les hommes jurent, les femmes

querellent, les enfants crient, les chiens aboient, les chats

miaulent, l'horloge sonne, le couperet cogne, la lèchefrite piaille,

le tournebroche grince, la fontaine pleure, les bouteilles sanglotent,

les vitres frissonnent, les diligences passent sous la voûte comme le

tonnerre; la petite boule de plume ne bouge pas.--Dieu est adorable.

Il donne la foi aux petits oiseaux.

Et, à ce propos, je déclare que l'on dit généralement trop de mal des

auberges, et moi-même, tout le premier, j'en ai quelquefois trop

durement parlé. Une auberge, à tout prendre, est une bonne chose, et

qu'on est très-heureux de trouver. Et puis j'ai remarqué qu'il y a

dans presque toutes les auberges une femme admirable. C'est l'hôtesse.

J'abandonne l'hôte aux voyageurs de mauvaise humeur, mais qu'ils

m'accordent l'hôtesse. L'hôte est un être assez maussade. L'hôtesse

est aimable. Pauvre femme! quelquefois vieille, quelquefois malade,

souvent grosse, elle va, elle vient, ébauche tout, achemine tout,

complète tout, talonne les servantes, mouche les enfants, chasse les

chiens, complimente les voyageurs, stimule le chef, sourit à l'un,

gronde l'autre, surveille un fourneau, porte un sac de nuit, accueille

celui-ci, embarque celui-là, et rayonne dans tous les sens comme

l'âme. Elle est l'âme, en effet, de ce grand corps qu'on appelle

l'auberge. L'hôte n'est bon qu'à boire avec des rouliers dans un coin.

En somme, grâce à l'hôtesse, l'hospitalité des auberges perd quelque

chose de sa laideur d'hospitalité payée. L'hôtesse a de ces fines

attentions de femme qui voilent la vénalité de l'accueil. Cela est un

peu banal, mais cela agrée.

L'hôtesse de la _Ville de Metz_ à Sainte-Menehould est une jeune fille

de quinze à seize ans qui est partout et qui mène merveilleusement

cette grosse machine, tout en touchant par moment du piano. L'hôte,

son père,--est-ce une exception?--est un brave homme. Somme toute,

c'est une auberge excellente.

Hier donc, comme je vous l'écrivais au commencement de ma lettre, j'ai

quitté Sainte-Menehould. De Sainte-Menehould à Clermont, la route est

ravissante. Un verger continuel. Des deux côtés de la route un chaos

d'arbres fruitiers dont le beau vert fait fête au soleil, et qui

répandent sur le chemin leur ombre découpée en chicorées. Les villages

ont quelque chose de suisse et d'allemand. Maisons de pierre blanche,

à demi revêtues de planches, avec de grands toits de tuiles creuses

qui débordent le mur de deux ou trois pieds. Presque des chalets. On

sent le voisinage des montagnes. Les Ardennes, en effet, sont là.

Avant d'arriver au gros bourg de Clermont, on parcourt une admirable

vallée où se rencontrent les frontières de la Marne et de la Meuse. La

descente dans cette vallée est magique. La route plonge entre deux

collines, et l'on ne voit d'abord au-dessous de soi qu'un gouffre de

feuillages. Puis le chemin tourne, et toute la vallée apparaît. Un

vaste cirque de collines, au milieu un beau village presque italien,

tant les toits sont plats, à droite et à gauche plusieurs autres

villages sur des croupes boisées, des clochers dans la brume qui

révèlent d'autres hameaux cachés dans les plis de la vallée comme dans

une robe de velours vert, d'immenses prairies où paissent de grands

troupeaux de bœufs, et, à travers tout cela, une jolie rivière vive

qui passe joyeusement. J'ai mis une heure à traverser cette vallée.

Pendant ce temps-là, un télégraphe qui est au bout a figuré les trois

signes que voici:

[Illustration]

Tandis que cette machine faisait cela, les arbres bruissaient, l'eau

courait, les troupeaux mugissaient et bêlaient, le soleil rayonnait à

plein ciel, et moi je comparais l'homme à Dieu.

Clermont est un beau village qui est situé au-dessus d'une mer de

verdure avec son église sur sa tête, comme le Tréport au-dessus d'une

mer de vagues.

Au milieu de Clermont on tourne à gauche, et à travers un joli paysage

de plaines, de coteaux et d'eaux courantes, en deux heures on arrive à

Varennes. Louis XVI a suivi cette gracieuse route.

Mon ami, en relisant cette lettre, je m'aperçois que j'ai deux ou

trois fois employé le mot _champenois_ tel qu'il me venait

involontairement à la pensée, nuancé ironiquement par je ne sais

quelle acception proverbiale. Ne vous méprenez pourtant pas,

très-cher, sur le vrai sens que j'y attache. Le proverbe, familier

peut-être plus qu'il ne convient, parle de la Champagne comme madame

de la Sablière parlait de la Fontaine, lequel était un homme de génie

bête, ainsi qu'il sied à un homme de génie qui est Champenois. Cela

n'empêche pas que la Fontaine ne soit, entre Molière et Régnier, un

admirable poëte, et que la Champagne ne soit, entre le Rhin et la

Seine, un noble et illustre pays. Virgile pourrait dire de la

Champagne comme de l'Italie:

Alma parens frugum,

Alma virum.

La Champagne a produit Amyot, cet autre _bonhomme_ qui a répandu son

air sur Plutarque comme la Fontaine a répandu le sien sur Esope;

Thibaut IV, poëte presque roi qui n'eût pas mieux demandé que d'être

le père de saint Louis; Robert de Sorbon, qui fut fondateur de la

Sorbonne; Charlier de Gerson, qui fut chancelier de l'Université de

Paris; le commandeur de Villegagnon, qui faillit donner Alger à la

France dès le seizième siècle; Amadis Jamyn, Colbert, Diderot; deux

peintres, Lantara et Valentin; deux sculpteurs, Girardon et

Bouchardon; deux historiens, Flodoard et Mabillon; deux cardinaux

pleins de génie, Henri de Lorraine et Paul de Gondi; deux papes pleins

de vertu, Martin IV et Urbain IV; un roi plein de gloire,

Philippe-Auguste.

Les gens qui tiennent aux proverbes et qui traduisent Sézanne par

_sexdecim asini_, comme d'autres, il y a trente ans, traduisaient

Fontanes par _faciunt asinos_; ces gens-là triomphent de ce que la

Champagne a engendré Richelet, l'auteur du _Dictionnaire des Rimes_,

et Poinsinet, l'homme le plus mystifié du siècle où Voltaire mystifia

le monde. Eh bien, vous qui aimez les harmonies, qui voulez que le

caractère, l'œuvre et l'esprit d'un homme soient comme le produit

naturel de son pays, et qui trouvez admirable que Bonaparte soit

Corse, Mazarin Italien et Henri IV Gascon, écoutez ceci: Mirabeau est

presque Champenois, Danton l'est tout à fait. Tirez-vous de là.

Eh, mon Dieu! pourquoi Danton ne serait-il pas Champenois? Vaugelas

est bien Savoyard!

Le Rhin, Tome I · 第 2 / 14 段