Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
conservée et n'a pas été harmonisée.
LE RHIN
I
TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE
Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation
rue de Vaugirard, 9
VICTOR HUGO
LE RHIN
I
COLLECTION HETZEL
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14
1858
Droit de traduction réservé
Il y a quelques années, un écrivain, celui qui trace ces lignes,
voyageait sans autre but que de voir des arbres et le ciel, deux
choses qu'on ne voit pas à Paris.
C'était là son objet unique, comme le reconnaîtront ceux de ces
lecteurs qui voudront bien feuilleter les premières pages de ce
premier volume.
Tout en allant ainsi devant lui presque au hasard, il arriva sur les
bords du Rhin.
La rencontre de ce grand fleuve produisit en lui ce qu'aucun incident
de son voyage ne lui avait inspiré jusqu'à ce moment; une volonté de
voir et d'observer dans un but déterminé fixa la marche errante de ses
idées, imprima une signification précise à son excursion d'abord
capricieuse, donna un centre à ses études, en un mot, le fit passer de
la rêverie à la pensée.
Le Rhin est le fleuve dont tout le monde parle et que personne
n'étudie, que tout le monde visite et que personne ne connaît, qu'on
voit en passant et qu'on oublie en courant, que tout regard effleure
et qu'aucun esprit n'approfondit. Pourtant ses ruines occupent les
imaginations élevées, sa destinée occupe les intelligences sérieuses;
et cet admirable fleuve laisse entrevoir à l'œil du poëte comme à
l'œil du publiciste, sous la transparence de ses flots, le passé et
l'avenir de l'Europe.
L'écrivain ne put résister à la tentation d'examiner le Rhin sous ce
double aspect. La contemplation du passé dans les monuments qui
meurent, le calcul de l'avenir dans les résultantes probables des
faits vivants, plaisaient à son instinct d'antiquaire et à son
instinct de songeur. Et puis, infailliblement, un jour, bientôt
peut-être, le Rhin sera la question flagrante du continent. Pourquoi
ne pas tourner un peu d'avance sa méditation de ce côté? Fût-on en
apparence plus assidûment livré à d'autres études, non moins hautes,
non moins fécondes, mais plus libres dans le temps et l'espace, il
faut accepter, lorsqu'elles se présentent, certaines tâches austères
de la pensée. Pour peu qu'il vive à l'une des époques décisives de la
civilisation, l'âme de ce qu'on appelle le poëte est nécessairement
mêlée à tout, au naturalisme, à l'histoire, à la philosophie, aux
hommes et aux événements, et doit toujours être prête à aborder les
questions pratiques comme les autres. Il faut qu'il sache au besoin
rendre un service direct, et mettre la main à la manœuvre. Il y a des
jours où tout habitant doit se faire soldat, où tout passager doit se
faire matelot. Dans l'illustre et grand siècle ou nous sommes, n'avoir
pas reculé dès le premier jour devant la laborieuse mission de
l'écrivain, c'est s'être imposé la loi de ne reculer jamais. Gouverner
les nations, c'est assumer une responsabilité; parler aux esprits,
c'est en assumer une autre; et l'homme de cœur, si chétif qu'il soit,
dès qu'il s'est donné une fonction, la prend au sérieux. Recueillir
les faits, voir les choses par soi-même, apprécier les difficultés,
coopérer, s'il le peut, aux solutions, c'est la condition même de sa
mission, sincèrement comprise. Il ne s'épargne pas, il tente, il
essaye, il s'efforce de comprendre; et, quand il a compris, il
s'efforce d'expliquer. Il sait que la persévérance est une force.
Cette force, on peut toujours l'ajouter à sa faiblesse. La goutte
d'eau qui tombe du rocher perce la montagne; pourquoi la goutte d'eau
qui tombe d'un esprit ne percerait-elle pas les grands problèmes
historiques?
L'écrivain qui parle ici se donna donc en toute conscience et en tout
dévouement au grave travail qui surgissait devant lui; et, après trois
mois d'études, à la vérité fort mêlées, il lui sembla que de ce voyage
d'archéologue et de curieux, au milieu de sa moisson de poésie et de
souvenirs, il rapportait peut-être une pensée immédiatement utile à
son pays.
Etudes fort mêlées, c'est le mot exact; mais il ne l'emploie pas ici
pour qu'on le prenne en mauvaise part. Tout en cherchant à sonder la
question d'avenir qu'offre le Rhin, il ne se dissimule point, et l'on
s'en apercevra d'ailleurs, que la recherche du passé l'occupait, non
plus profondément, mais plus habituellement. Cela se comprend
d'ailleurs. Le passé est là en ruine; l'avenir n'y est qu'en germe. On
n'a qu'à ouvrir sa fenêtre sur le Rhin, on voit le passé; pour voir
l'avenir, il faut, qu'on nous passe cette expression, ouvrir une
fenêtre en soi.
Quant à ce qui est du présent, le voyageur put dès lors constater deux
choses: la première, c'est que le Rhin est beaucoup plus français que
ne le pensent les Allemands; la seconde, c'est que les Allemands sont
beaucoup moins hostiles à la France que ne le croient les Français.
Cette double conviction, absolument acquise et invariablement fixée
en lui, devint un de ses points de départ dans l'examen de la
question.
Cependant les choses diverses que, durant cette excursion, il avait
senties ou observées, apprises ou devinées, cherchées ou trouvées,
vues ou entrevues, il les avait déposées, chemin faisant, dans des
lettres dont la formation toute naturelle et toute naïve doit être
expliquée aux lecteurs. C'est chez lui une ancienne habitude qui
remonte à douze années. Chaque fois qu'il quitte Paris, il y laisse un
ami profond et cher, fixé à la grande ville par des devoirs de tous
les instants qui lui permettent à peine la maison de campagne à quatre
lieues des barrières. Cet ami, qui, depuis leur jeunesse à tous les
deux, veut bien s'associer de cœur à tout ce qu'il fait, à tout ce
qu'il entreprend et à tout ce qu'il rêve, réclame de longues lettres
de son ami absent, et, ces lettres, l'ami absent les écrit. Ce
qu'elles contiennent, on le voit d'ici: c'est l'épanchement quotidien;
c'est le temps qu'il a fait aujourd'hui, la manière dont le soleil
s'est couché hier, la belle soirée ou le matin pluvieux; c'est la
voiture où le voyageur est monté, chaise de poste ou carriole; c'est
l'enseigne de l'hôtellerie, l'aspect des villes, la forme qu'avait tel
arbre du chemin, la causerie de la berline ou de l'impériale; c'est un
grand tombeau visité, un grand souvenir rencontré, un grand édifice
exploré, cathédrale ou église de village, car l'église de village
n'est pas moins grande que la cathédrale: dans l'une et dans l'autre
il y a Dieu; ce sont tous les bruits qui passent, recueillis par
l'oreille et commentés par la rêverie: sonneries du clocher, carillon
de l'enclume, claquement du fouet du cocher, cri entendu au seuil
d'une prison, chanson de la jeune fille, juron du soldat; c'est la
peinture de tous les pays coupée à chaque instant par des échappées
sur _ce doux pays de fantaisie_ dont parle Montaigne, et où
s'attardent si volontiers les songeurs; c'est cette foule d'aventures
qui arrivent, non pas au voyageur, mais à son esprit; en un mot, c'est
tout et ce n'est rien: c'est le journal d'une pensée plus encore que
d'un voyage.
Pendant que le corps se déplace, grâce au chemin de fer, à la
diligence ou au bateau à vapeur, l'imagination se déplace aussi. Le
caprice de la pensée franchit les mers sans navire, les fleuves sans
pont et les montagnes sans route. L'esprit de tout rêveur chausse les
bottes de sept lieues. Ces deux voyages mêlés l'un à l'autre, voilà ce
que contiennent ces lettres.
Le voyageur a marché toute la journée, ramassant, recevant ou
récoltant des idées, des chimères, des incidents, des sensations, des
visions, des fables, des raisonnements, des réalités, des souvenirs.
Le soir venu, il entre dans une auberge, et, pendant que le souper
s'apprête, il demande une plume, de l'encre et du papier, il s'accoude
à l'angle d'une table, et il écrit. Chacune de ses lettres est le sac
où il vide la recette que son esprit a faite dans la journée, et dans
ce sac, il n'en disconvient pas, il y a souvent plus de gros sous que
de louis d'or.
De retour à Paris, il revoit son ami et ne songe plus à son journal.
Depuis douze ans, il a écrit ainsi force lettres sur la France, la
Belgique, la Suisse, l'Océan et la Méditerranée, et il les a oubliées.
Il avait oublié de même celles qu'il avait écrites sur le Rhin, quand,
l'an passé, elles lui sont forcément revenues en mémoire par un petit
enchaînement de faits nécessaires à déduire ici.
On se rappelle qu'il y a six ou huit mois environ, la question du Rhin
s'est agitée tout à coup. Des esprits, excellents et nobles
d'ailleurs, l'ont controversée en France assez vivement à cette
époque, et ont pris tout d'abord, comme il arrive presque toujours,
deux partis opposés, deux partis extrêmes. Les uns ont considéré les
traités de 1815 comme un fait accompli, et, partant de là, ont
abandonné la rive gauche du Rhin à l'Allemagne, ne lui demandant que
son amitié; les autres, protestant plus que jamais et avec justice,
selon nous, contre 1815, ont réclamé violemment la rive gauche du Rhin
et repoussé l'amitié de l'Allemagne. Les premiers sacrifiaient le Rhin
à la paix; les autres sacrifiaient la paix au Rhin. A notre sens, les
uns et les autres avaient à la fois tort et raison. Entre ces deux
opinions exclusives et diamétralement contraires, il nous a semblé
qu'il y avait place pour une opinion conciliatrice. Maintenir le droit
de la France sans blesser la nationalité de l'Allemagne, c'était là le
beau problème dont celui qui écrit ces lignes avait, dans sa course
sur le Rhin, cru entrevoir la solution. Une fois que cette idée lui
apparut, elle lui apparut, non comme une idée, mais comme un devoir. A
son avis, tout devoir veut être rempli. Lorsqu'une question qui
intéresse l'Europe, c'est-à-dire l'humanité entière, est obscure, si
peu de lumière qu'on ait, on doit l'apporter. La raison humaine,
d'accord en cela avec la loi spartiate, oblige dans certains cas à
dire l'avis qu'on a. Il écrivit donc alors, en quelque sorte sans
préoccupation littéraire, mais avec le simple et sévère sentiment du
devoir accompli, les deux cents pages qui terminent le second volume
de cette publication, et il se disposa à les mettre au jour.
Au moment de les faire paraître, un scrupule lui vint. Que
signifieraient ces deux cents pages ainsi isolées de tout le travail
qui s'était fait dans l'esprit de l'auteur pendant son exploration du
Rhin? N'y aurait-il pas quelque chose de brusque et d'étrange dans
l'apparition de cette brochure spéciale et inattendue? Ne faudrait-il
pas commencer par dire qu'il avait visité le Rhin, et alors ne
s'étonnerait-on pas à bon droit que lui, poëte par aspiration,
archéologue par sympathie, il n'eût vu dans le Rhin qu'une question
politique internationale? Eclairer par un rapprochement historique une
question contemporaine, sans doute cela peut être utile; mais le Rhin,
ce fleuve unique au monde, ne vaut-il pas la peine d'être aussi vu un
peu pour lui-même et en lui-même? Ne serait-il pas vraiment
inexplicable qu'il eût passé, lui, devant ces cathédrales sans y
entrer, devant ces forteresses sans y monter, devant ces ruines sans
les regarder, devant ce passé sans le sonder, devant cette rêverie
sans s'y plonger? N'est-ce pas un devoir pour l'écrivain, quel qu'il
soit, d'être toujours adhérent avec lui-même, _et sibi constet_, et de
ne pas se produire autrement qu'on ne le connaît, et de ne pas arriver
autrement qu'il n'est attendu? Agir différemment, ne serait-ce pas
dérouter le public, livrer la réalité même du voyage aux doutes et aux
conjectures, et par conséquent diminuer la confiance?
Ceci sembla grave à l'auteur. Diminuer la confiance à l'heure même où
on la réclame plus que jamais; faire douter de soi, surtout quand il
faudrait y faire croire; ne pas rallier toute la foi de son auditoire
quand on prend la parole pour ce qu'on s'imagine être un devoir,
c'était manquer le but.
Les lettres qu'il avait écrites durant son voyage se représentèrent
alors à son esprit. Il les relut, et il reconnut que, par leur réalité
même, elles étaient le point d'appui incontestable et naturel de ses
conclusions dans la question rhénane; que la familiarité de certains
détails, que la minutie de certaines peintures, que la personnalité de
certaines impressions, étaient une évidence de plus; que toutes ces
choses vraies s'ajouteraient comme des contre-forts à la chose utile;
que, sous un certain rapport, le voyage du rêveur, empreint de
caprice, et peut-être pour quelques esprits chagrins entaché de
poésie, pourrait nuire à l'autorité du penseur; mais que, d'un autre
côté, en étant plus sévère, on risquait d'être moins efficace; que
l'objet de cette publication, malheureusement trop insuffisante, était
de résoudre amicalement une question de haine; et que, dans tous les
cas, du moment où la pensée de l'écrivain, même la plus intime et la
plus voilée, serait loyalement livrée aux lecteurs, quel que fût le
résultat, lors même qu'ils n'adhéreraient pas aux conclusions du
livre, à coup sûr ils croiraient aux convictions de l'auteur.--Ceci
déjà serait un grand pas; l'avenir se chargerait peut-être du reste.
Tels sont les motifs impérieux, à ce qu'il lui semble, qui ont
déterminé l'auteur à mettre au jour ces lettres et à donner au public
deux volumes sur le Rhin au lieu de deux cents pages.
Si l'auteur avait publié cette correspondance de voyageur dans un but
purement personnel, il lui eût probablement fait subir de notables
altérations; il eût supprimé beaucoup de détails; il eût effacé
partout l'intimité et le sourire; il eût extirpé et sarclé avec soin
le _moi_, cette mauvaise herbe qui repousse toujours sous la plume de
l'écrivain livré aux épanchements familiers; il eût peut-être renoncé
absolument, par le sentiment même de son infériorité, à la forme
épistolaire, que les très-grands esprits ont seuls, à son avis, le
droit d'employer vis-à-vis du public. Mais au point de vue qu'on vient
d'expliquer, ces altérations eussent été des falsifications; ces
lettres, quoiqu'en apparence à peu près étrangères à la _Conclusion_,
deviennent pourtant en quelque sorte des pièces justificatives;
chacune d'elles est un certificat de voyage, de passage et de
présence; le _moi_, ici, est une affirmation. Les modifier, c'était
remplacer la vérité par la façon littéraire. C'était encore diminuer
la confiance, et par conséquent manquer le but.
Il ne faut pas oublier que ces lettres, qui pourtant n'auront
peut-être pas deux lecteurs, sont là pour appuyer une parole
conciliante offerte à deux peuples. Devant un si grand objet,
qu'importe les petites coquetteries d'arrangeur et les raffinements de
toilette littéraire? Leur vérité est leur parure[1].
[1] L'auteur à cet égard a poussé fort loin le scrupule. Ces lettres
ont été écrites au hasard de la plume, sans livres, et les faits
historiques ou les textes littéraires qu'elles contiennent çà et là
sont cités de mémoire; or la mémoire fait défaut quelquefois. Ainsi,
par exemple, dans la lettre neuvième, l'auteur dit que Barberousse
_voulut se croiser pour la seconde ou troisième fois_, et dans la
lettre dix-septième il parle des _nombreuses croisades_ de
Frédéric Barberousse. L'auteur oublie dans cette double occasion
que Frédéric Ier ne s'est croisé que deux fois, le première
n'étant encore que duc de Souabe, en 1147, en compagnie de son
oncle Conrad III; la seconde étant empereur, en 1189. Dans la
lettre quatorzième, l'auteur a écrit l'hérésiarque _Doucet_ où il
eût fallu écrire l'hérésiarque _Doucin_. Rien n'était plus facile
à corriger que ces erreurs; il a semblé à l'auteur que,
puisqu'elles étaient dans ces lettres, elles devaient y rester
comme le cachet même de leur réalité. Puisqu'il en est à rectifier
des erreurs, qu'on lui permette de passer des siennes à celles de
son imprimeur. Un errata raisonné est parfois utile. Dans la
lettre première, au lieu de: _la maison est pleine de voix qui
ordonnent_, il faut lire: _la maison est pleine de voix qui
jordonnent_. Dans la _Légende du beau Pécopin_ (paragraphe XII,
dernières lignes), au lieu de: _une porte de métal_, il faut lire;
_une porte de métail_. Les deux mots _jordonner_ et _métail_
manquent au Dictionnaire de l'Académie, et selon nous le
Dictionnaire a tort. _Jordonner_ est un excellent mot de la langue
familière, qui n'a pas de synonyme possible, et qui exprime une
nuance précise et délicate: le commandement exercé avec sottise et
vanité, à tout propos et hors de tout propos. Quant au mot
_métail_, il n'est pas moins précieux. Le _métal_ est la substance
métallique pure; l'argent est un métal. Le _métail_ est la
substance métallique composée; le bronze est un métail.
(_Note de la première édition._)
Il s'est donc déterminé à les publier telles à peu près qu'elles ont
été écrites.
Il dit «à peu près,» car il ne veut point cacher qu'il a néanmoins
fait quelques suppressions et quelques changements, mais ces
changements n'ont aucune importance pour le public. Ils n'ont d'autre
objet la plupart du temps que d'éviter des redites, ou d'épargner à
des tiers, à des indifférents, à des inconnus rencontrés, tantôt un
blâme, tantôt une indiscrétion, tantôt l'ennui de se reconnaître. Il
importe peu au public, par exemple, que toutes les fins de lettres,
consacrées à des détails de famille, aient été supprimées; il importe
peu que le lieu où s'est produit un accident quelconque, une roue
cassée, un incendie d'auberge, etc., ait été changé ou non.
L'essentiel, pour que l'auteur puisse dire, lui aussi: _Ceci est un
livre de bonne foi_, c'est que la forme et le fond des lettres soient
restés ce qu'ils étaient. On pourrait au besoin montrer aux curieux,
s'il y en avait pour de si petites choses, toutes les pièces de ce
journal d'un voyageur authentiquement timbrées et datées par la poste.
De la part des grands écrivains, et il est inutile de citer ici
d'illustres exemples qui sont dans toutes les mémoires, ces sortes de
confidences ont un charme extrême; le beau style donne la vie à tout;
de la part d'un simple passant, elles n'ont, nous le répétons, de
valeur que leur sincérité. A ce titre, et à ce titre seulement, elles
peuvent être quelquefois précieuses. Elles se classent, avec le moine
de Saint-Gall, avec le bourgeois de Paris sous Philippe-Auguste, avec
Jean de Troyes, parmi les matériaux utiles à consulter; et, comme
document honnête et sérieux, ont parfois plus tard l'honneur d'aider
la philosophie et l'histoire à caractériser l'esprit d'une époque et
d'une nation à un moment donné. S'il était possible d'avoir une
prétention pour ces deux volumes, l'auteur n'en aurait pas d'autre que
celle-là.
Qu'on n'y cherche pas non plus les aventures dramatiques et les
incidents pittoresques. Comme l'auteur l'explique dès les premières
pages de ce livre, il voyage solitaire sans autre objet que de rêver
beaucoup et de penser un peu. Dans ces excursions silencieuses, il
emporte deux vieux livres, ou, si on lui permet de citer sa propre
expression, il emmène deux vieux amis, Virgile et Tacite: Virgile,
c'est-à-dire toute la poésie qui sort de la nature; Tacite,
c'est-à-dire toute la pensée qui sort de l'histoire.
Et puis, il reste, comme il convient, toujours et partout retranché
dans le silence et le demi-jour, qui favorisent l'observation. Ici,
quelques mots d'explication sont indispensables. On le sait, la
prodigieuse sonorité de la presse française, si puissante, si féconde
et si utile d'ailleurs, donne aux moindres noms littéraires de Paris
un retentissement qui ne permet pas à l'écrivain, même le plus humble
et le plus insignifiant, de croire hors de France à sa complète
obscurité. Dans cette situation, l'observateur, quel qu'il soit, pour
peu qu'il se soit livré quelquefois à la publicité, doit, s'il veut
conserver entière son indépendance de pensée et d'action, garder
l'incognito comme s'il était quelque chose, et l'anonyme comme s'il
était quelqu'un. Ces précautions, qui assurent au voyageur le bénéfice
de l'ombre, l'auteur les a prises durant son excursion aux bords du
Rhin, bien qu'elles fussent à coup sûr surabondantes pour lui et qu'il
lui parût presque ridicule de les prendre. De cette façon, il a pu
recueillir ses notes à son aise et en toute liberté, sans que rien
gênât sa curiosité ou sa méditation dans cette promenade de fantaisie
qui, nous croyons l'avoir suffisamment indiqué, admet pleinement le
hasard des auberges et des tables d'hôte, et s'accommode aussi
volontiers de la patache que de la chaise de poste, de la banquette
des diligences que de la tente des bateaux à vapeur.
Quant à l'Allemagne, qui est à ses yeux la collaboratrice naturelle
de la France, il croit, dans les considérations qu'il en a données
dans cet ouvrage, l'avoir appréciée justement et l'avoir vue telle
qu'elle est. Qu'aucun lecteur ne s'arrête à deux ou trois mots semés
çà et là dans ces lettres, et maintenus par scrupule de sincérité;
l'auteur proteste énergiquement contre toute intention d'ironie.
L'Allemagne, il ne le cache pas, est une des terres qu'il aime et une
des nations qu'il admire. Il a presque un sentiment filial pour cette
noble et sainte patrie de tous les penseurs. S'il n'était pas
Français, il voudrait être Allemand.
L'auteur ne croit pas devoir achever cette note préliminaire sans
entretenir les lecteurs d'un dernier scrupule qui lui est survenu. Au
moment où l'impression de ce livre se terminait, il s'est aperçu que
des événements tout récents, et qui, à l'instant même où nous sommes,
occupent encore Paris, semblaient donner la valeur d'une application
directe à certain passage que l'on trouvera plus loin. Or, l'auteur
ayant toujours eu plutôt pour but de calmer que d'irriter, il se
demanda s'il n'effacerait pas ces deux lignes. Après réflexion, il
s'est décidé à les maintenir. Il suffit d'examiner la date où ces
lignes ont été écrites pour reconnaître que, s'il y avait à cette
époque-là quelque chose dans l'esprit de l'auteur, c'était peut-être
une prévision, ce n'était pas, à coup sûr, et ce ne pouvait être une
application. Si l'on se reporte aux faits généraux de notre temps, on
verra que cette prévision a pu en résulter, même dans la forme précise
que le hasard lui a donnée. En admettant que ces deux lignes aient un
sens, ce ne sont pas elles qui sont venues se superposer aux
événements, ce sont les événements qui sont venus se ranger sous
elles. Il n'est pas d'écrivain un peu réfléchi auquel cela ne soit
arrivé. Quelquefois, à force d'étudier le présent, on rencontre
quelque chose qui ressemble à l'avenir. Il a donc laissé ces deux
lignes à leur place, de même qu'il s'était déjà déterminé à laisser
dans le recueil intitulé les _Feuilles d'automne_, les vers intitulés
_Rêverie d'un passant à propos d'un roi_, petit poëme écrit en juin
1830, qui annonce la Révolution de juillet.
Pour ce qui est de ces deux volumes en eux-mêmes, l'auteur n'a plus
rien à en dire. S'ils ne se dérobaient par leur peu de valeur à
l'honneur des assimilations et des comparaisons, l'auteur ne pourrait
s'empêcher de faire remarquer que cet ouvrage, qui a un fleuve pour
sujet, s'est, par une coïncidence bizarre, produit lui-même tout
spontanément et tout naturellement à l'image d'un fleuve. Il commence
comme un ruisseau; traverse un ravin près d'un groupe de chaumières,
sous un petit pont d'une arche; côtoie l'auberge dans le village, le
troupeau dans le pré, la poule dans le buisson, le paysan dans le
sentier; puis il s'éloigne; il touche un champ de bataille, une plaine
illustre, une grande ville; il se développe, il s'enfonce dans les
brumes de l'horizon, reflète des cathédrales, visite des capitales,
franchit des frontières, et, après avoir réfléchi les arbres, les
champs, les étoiles, les églises, les ruines, les habitations, les
barques et les voiles, les hommes et les idées, les ponts qui joignent
deux villages et les ponts qui joignent deux nations, il rencontre
enfin, comme le but de sa course et le terme de son élargissement, le
double et profond océan du présent et du passé, la politique et
l'histoire.
Paris, janvier 1842.
LE RHIN
LETTRE I
DE PARIS A LA FERTÉ-SOUS-JOUARRE.
Départ de Paris.--Le coteau de S.-P.--Prouesses des
démolisseurs.--Nanteuil-le-Haudoin.--Villers-Cotterets.--Les
1600 curiosités de Dammartin.--Dieu offre la diligence à qui
perd son cabriolet.--La Ferté-sous-Jouarre.--Un épicier
héritier du duc de Saint-Simon.--Aspect de la campagne.--Le
voyageur raconte ses goûts.--Le bossu et le gendarme.--Pourquoi
un homme est un brave.--Pourquoi le même homme est un
lâche.--La peau et l'habit.--1814 et 1830.--Meaux.--Un fort
bel escalier.--La cathédrale de Bossuet.--Meaux a eu un théâtre
avant Paris.--Pourquoi les gens de Meaux ont pendu le
diable.--Comment une reine s'y prend pour faire entrer un roi
dans le paradis.
La Ferté-sous-Jouarre, juillet 1838.
C'est avant-hier matin, vers onze heures, comme je vous l'ai écrit,
mon ami, que j'ai quitté Paris. Je suis sorti par la route de Meaux,
et j'ai laissé à ma gauche Saint-Denis, Montmorency, et tout à
l'extrémité des collines le coteau de S.-P. Je vous ai donné dans ce
moment-là une bonne et tendre pensée à tous; et j'ai tenu mes regards
fixés sur cette petite ampoule obscure au fond de la plaine, jusqu'à
l'instant où un tournant du chemin me l'a brusquement cachée.
Vous connaissez mon goût pour les grands voyages à petites journées,
sans fatigue, sans bagage, en cabriolet, seul avec mes vieux amis
d'enfance, Virgile et Tacite. Vous voyez donc d'ici mon équipage.
J'ai pris le chemin de Châlons, car je connais la route de Soissons
pour l'avoir suivie il y a quelques années; et, grâce aux
démolisseurs, elle n'a aujourd'hui qu'un médiocre intérêt.
Nanteuil-le-Haudouin a perdu son château bâti sous François Ier.
Villers-Cotterets a converti en dépôt de mendicité le magnifique
manoir du duc de Valois, et là, comme presque partout, sculptures et
peintures, tout l'esprit de la renaissance, toute la grâce du seizième
siècle, a honteusement disparu sous la racloire et le badigeon.
Dammartin a rasé son énorme tour du haut de laquelle on voyait
Montmartre distinctement, à neuf lieues de distance, et dont la grande
lézarde verticale avait fait naître ce proverbe que je n'ai jamais
bien compris: _Il est comme le château de Dammartin qui crève de
rire_. Aujourd'hui, veuf de sa vieille bastille dans laquelle l'évêque
de Meaux, quand il était en querelle avec le comte de Champagne, avait
le droit de se réfugier avec sept personnes de sa suite, Dammartin
n'engendre plus de proverbes et ne donne plus lieu qu'à des notes
littéraires du genre de celle-ci, que j'ai copiée textuellement, à
l'époque où j'y passai, dans je ne sais plus quel petit livre local
étalé sur la table de l'auberge:
«DAMMARTIN (Seine-et-Marne), petite ville sur une colline. On y
fabrique de la dentelle. Hôtel: _Sainte-Anne_. Curiosités:
l'église paroissiale, la halle, seize cents habitants.»
Le peu de temps accordé pour dîner par ce tyran des diligences appelé
«le conducteur» ne me permit pas alors de vérifier jusqu'à quel point
il était vrai que les seize cents habitants de Dammartin fussent tous
des curiosités.
J'ai donc pris par Meaux.
Entre Claye et Meaux, par le plus beau temps et le plus beau chemin du
monde, la roue de mon cabriolet a cassé. Vous savez que je suis de ces
hommes qui _continuent leur route_; le cabriolet renonçait à moi, j'ai
renoncé au cabriolet. Justement une petite diligence passait, la
diligence Touchard. Elle n'avait plus qu'une place vacante, je l'ai
prise; et dix minutes après l'accident, je «continuais ma route» juché
sur l'impériale entre un bossu et un gendarme.
Me voici en ce moment à la Ferté-sous-Jouarre, jolie petite ville que
je revois pour la quatrième fois bien volontiers avec ses trois ponts,
ses charmantes îles, son vieux moulin au milieu de la rivière qui se
rattache à la terre par cinq arches, et son beau pavillon du temps de
Louis XIII, qui a appartenu, dit-on, au duc de Saint-Simon, et qui
aujourd'hui se déforme entre les mains d'un épicier.
Si en effet M. de Saint-Simon a possédé ce vieux logis, je doute que
son manoir natal de la Ferté-Vidame eût une mine plus seigneuriale et
plus fière, et fût mieux fait pour encadrer sa hautaine figure de duc
et pair, que le charmant et sévère châtelet de la Ferté-sous-Jouarre.
Le moment est parfait pour voyager. Les campagnes sont pleines de
travailleurs. On achève la moisson. On bâtit çà et là de grandes
meules qui ressemblent, quand elles sont à moitié faites, à ces
pyramides éventrées qu'on retrouve en Syrie. Les blés coupés sont
rangés à terre sur le flanc des collines de façon à imiter le dos des
zèbres.
Vous le savez, mon ami, ce ne sont pas les événements que je cherche
en voyage, ce sont les idées et les sensations; et pour cela, la
nouveauté des objets suffit. D'ailleurs, je me contente de peu. Pourvu
que j'aie des arbres, de l'herbe, de l'air, de la route devant moi et
de la route derrière moi, tout me va. Si le pays est plat, j'aime les
larges horizons. Si le pays est montueux, j'aime les paysages
inattendus, et au haut de chaque côte il y en a un. Tout à l'heure je
voyais une charmante vallée. A droite et à gauche de beaux caprices de
terrain; de grandes collines coupées par les cultures et une multitude
de carrés amusants à voir; çà et là, des groupes de chaumières basses
dont les toits semblaient toucher le sol; au fond de la vallée, un
cours d'eau marqué à l'œil par une longue ligne de verdure et
traversé par un vieux petit pont de pierre rouillée et vermoulue où
viennent se rattacher les deux bouts du grand chemin.--Au moment où
j'étais là, un roulier passait le pont, un énorme roulier d'Allemagne
gonflé, sanglé et ficelé, qui avait l'air du ventre de Gargantua
traîné sur quatre roues par huit chevaux. Devant moi, suivant
l'ondulation de la colline opposée, remontait la roue éclatante de
soleil, sur laquelle l'ombre des rangées d'arbres dessinait en noir la
figure d'un grand peigne auquel il manquerait plusieurs dents.
Eh bien, ces arbres, ce peigne d'ombre dont vous rirez peut-être, ce
roulier, cette route blanche, ce vieux pont, ces chaumes bas, tout
cela m'égaye et me rit. Une vallée comme celle-là me contente, avec le
ciel par-dessus. J'étais seul dans cette voiture à la regarder et à en
jouir. Les voyageurs bâillaient horriblement.
Quand on relaye, tout m'amuse. On s'arrête à la porte de l'auberge.
Les chevaux arrivent avec un bruit de ferraille. Il y a une poule
blanche sur la grande route, une poule noire dans les broussailles,
une herse ou une vieille roue cassée dans un coin, des enfants
barbouillés qui jouent sur un tas de sable; au-dessus de ma tête
Charles-Quint, Joseph II ou Napoléon pendus à une vieille potence en
fer et faisant enseigne, grands empereurs qui ne sont plus bons qu'à
achalander une auberge. La maison est pleine de voix qui jordonnent;
sur le pas de la porte, les garçons d'écurie et les filles de cuisine
font des idylles, le fumier cajole l'eau de vaisselle; et moi, je
profite de ma haute position,--sur l'impériale,--pour écouter causer
le bossu et le gendarme, ou pour admirer les jolies petites colonies
de coquelicots nains qui font des oasis sur un vieux toit.
Du reste, mon gendarme et mon bossu étaient des philosophes, «pas
fiers du tout,» et causant humainement l'un avec l'autre, le gendarme
sans dédaigner le bossu, le bossu sans mépriser le gendarme. Le bossu
paye six cents francs de contribution à Jouarre, l'ancienne _Jovis
ara_, comme il avait la bonté de l'expliquer au gendarme. Il possède,
en outre, un père qui paye neuf cents livres à Paris, et il s'indigne
contre le gouvernement chaque fois qu'il acquitte le sou de passage au
pont sur la Marne entre Meaux et la Ferté. Le gendarme ne paye aucune
contribution, mais il raconte naïvement son histoire. En 1814, à
Montmirail, il se battit comme un lion; il était conscrit. En 1830,
aux journées de Juillet, il eut peur et se sauva; il était gendarme.
Cela l'étonne et cela ne m'étonne pas. Conscrit, il n'avait rien que
ses vingt ans, il était brave. Gendarme, il avait femme et enfants,
et, ajoutait-il, son cheval à lui; il était lâche. Le même homme, du
reste, mais non la même vie. La vie est un mets qui n'agrée que par la
sauce. Rien n'est plus intrépide qu'un forçat. Dans ce monde, ce n'est
pas à sa peau que l'on tient, c'est à son habit. Celui qui est tout nu
ne tient à rien.
Convenons aussi que les deux époques étaient bien différentes. Ce qui
est dans l'air agit sur le soldat comme sur tout homme. L'idée qui
souffle le glace ou le réchauffe, lui aussi. En 1830, une révolution
soufflait. Il se sentait courbé et terrassé par cette force des idées
qui est comme l'âme de la force des choses. Et puis, quoi de plus
triste et de plus énervant? se battre pour des ordonnances étranges,
pour des ombres qui ont passé dans un cerveau troublé, pour un rêve,
pour une folie, frères contre frères, fantassins contre ouvriers,
Français contre Parisiens! En 1814, au contraire, le conscrit luttait
contre l'étranger, contre l'ennemi, pour des choses claires et
simples, pour lui-même, pour tous, pour son père, sa mère et ses
sœurs, pour la charrue qu'il venait de quitter, pour le toit de
chaume qui fumait là-bas; pour la terre qu'il avait sous les clous de
ses souliers, pour la patrie saignante et vivante. En 1830, le soldat
ne savait pas pourquoi il se battait. En 1814, il faisait plus que le
savoir, il le comprenait; il faisait plus que le comprendre, il le
sentait; il faisait plus que le sentir, il le voyait.
Trois choses m'ont intéresse à Meaux: un délicieux petit portail de la
renaissance accolé à une vieille église démantelée, à droite, en
entrant dans la ville; puis la cathédrale; puis, derrière la
cathédrale, un bon vieux logis de pierre de taille, à demi fortifié,
flanqué de grandes tourelles engagées. Il y avait une cour. Je suis
entré bravement dans la cour, quoique j'y eusse avisé une vieille
femme qui tricotait. Mais la bonne dame m'a laissé faire. J'y voulais
étudier un fort bel escalier extérieur, dallé de pierre et charpenté
de bois, qui monte à la vieille maison, appuyé sur deux arches
surbaissées et couvert d'un toit-auvent à arcades en anse de panier.
Le temps m'a manqué pour le dessiner. Je le regrette; c'est le premier
escalier de ce genre que j'aie vu. Il m'a paru être du quinzième
siècle.
La cathédrale est une noble église commencée au quatorzième siècle et
continuée au quinzième. On vient de la restaurer d'une odieuse façon.
Elle n'est d'ailleurs pas finie. De ses deux tours projetées par
l'architecte, une seulement est bâtie. L'autre, qui a été ébauchée,
cache son moignon sous un appareil d'ardoise. La porte du milieu et
celle de droite sont du quatorzième siècle; celle de gauche est du
quinzième. Toutes trois sont fort belles, quoique d'une pierre que la
lune et la pluie ont rongée.
J'en ai voulu déchiffrer les bas-reliefs. Le tympan de la porte de
gauche représente l'histoire de saint Jean-Baptiste; mais le soleil,
qui tombait à plomb sur la façade, n'a pas permis à mes yeux d'aller
plus loin. L'intérieur de l'église est d'une composition superbe. Il y
a sur le chœur de grandes ogives trilobées à jour du plus bel effet.
A l'apside, il ne reste plus qu'une verrière magnifique et qui fait
regretter les autres. On repose en ce moment, à l'entrée du chœur,
deux autels en ravissante menuiserie du quinzième siècle; mais on
barbouille cela de peinture à l'huile, couleur bois. C'est le goût des
naturels du pays. A gauche du chœur, près d'une charmante porte
surbaissée avec imposte, j'ai vu une belle statue de marbre à genoux
d'un homme de guerre du seizième siècle, sans armoiries ni inscription
d'ailleurs. Je n'ai pas su deviner le nom de cette statue. Vous qui
savez tout, vous l'auriez fait. De l'autre côté est une autre statue;
celle-là porte son inscription, et bien lui en prend: car vous-même
vous ne devineriez pas dans ce marbre fade et dur la figure sévère de
Bénigne Bossuet. Quant à Bossuet, j'ai grand'peur que la destruction
des vitraux ne soit de son fait. J'ai vu son trône épiscopal, d'une
assez belle boiserie en style Louis XIV, avec baldaquin figuré. Le
temps m'a manqué pour aller visiter son fameux cabinet à l'évêché.
Un fait étrange, c'est que Meaux a eu un théâtre avant Paris, une
vraie salle de spectacle, construite dès 1547,--dit un manuscrit de
la bibliothèque locale,--tenant du cirque antique en ce qu'elle était
couverte d'un velarium, et du théâtre actuel en ce qu'_il y avait tout
autour des loges fermant à clef, lesquelles étaient louées à des
habitants de Meaux_. On représentait là des mystères. Un nommé
Pascalus jouait le Diable et en garda le surnom. En 1562 il livra la
ville aux huguenots, et l'année d'après les catholiques le pendirent,
un peu parce qu'il avait livré la ville, beaucoup parce qu'il
s'appelait le _Diable_.--Aujourd'hui Paris a vingt théâtres, la ville
champenoise n'en a plus un seul. On prétend qu'elle s'en vante; c'est
comme si Meaux se vantait de n'être pas Paris.
Du reste, ce pays est plein du siècle de Louis XIV. Ici, le duc
Saint-Simon; à Meaux, Bossuet; à la Ferté-Milon, Racine; à
Château-Thierry, la Fontaine. Le tout en un rayon de douze lieues. Le
grand seigneur avoisine le grand évêque. La Tragédie coudoie la Fable.
En sortant de la cathédrale, j'ai trouvé le soleil voilé et j'ai pu
examiner la façade. Le grand tympan du portail central est des plus
curieux. Le compartiment inférieur représente Jeanne, femme de
Philippe le Bel, des deniers de laquelle l'église fut construite après
sa mort. La reine de France, sa cathédrale à la main, se présente aux
portes du paradis. Saint Pierre les lui ouvre à deux battants.
Derrière la reine se tient le beau roi Philippe avec je ne sais quel
air de pauvre honteux. La reine, fort spirituellement sculptée et
atournée, désigne le pauvre diable de roi d'un regard de côté et d'un
geste d'épaule, et semble dire à saint Pierre: _Bah! laissez-le entrer
par-dessus le marché!_
LETTRE II
MONTMIRAIL.--MONTMORT.--ÉPERNAY.
Montmirail.--_Nos patriam fugimus, nos dulcia linquimus
arva._--Champ de bataille de Montmirail.--Soleil
couché.--Napoléon disparu.--Le voyageur parle des ormes.--Le
château de Montmort.--Comment le voyageur éblouit mademoiselle
Jeannette.--Route de nuit dans les bois.--Epernay.--Les trois
églises: Thibaut Ier, Pierre Strozzi, Poterlet-Galichet.--Odry
apparaît à l'auteur dans l'église d'Epernay.--Comme quoi le
voyageur aime mieux regarder des coquelicots et des papillons
que quinze cent mille bouteilles de vin de Champagne.--Pilogène
et Phyotrix.--A Montmirail le voyageur remarque un œuf
frais.--De quoi on riait au seizième siècle.
Epernay, 21 juillet.
A la Ferté-sous-Jouarre j'ai loué la première carriole venue, en ne
m'informant guère que d'une chose: a-t-elle la voie, et les roues
sont-elles bonnes? et je m'en suis allé à Montmirail. Rien dans cette
petite ville qu'un assez frais paysage à l'entrée de deux belles
allées d'arbres. Le reste, le château excepté, est un fouillis de
masures.
Lundi, vers cinq heures du soir, je quittais Montmirail en me
dirigeant vers la route de Sézanne à Epernay. Une heure après j'étais
à Vaux-Champs, et je traversais le fameux champ de bataille. Un
moment avant d'y arriver j'avais rencontré sur la route une charrette
bizarrement chargée. Pour attelage un âne et un cheval. Sur la
voiture, des casseroles, des chaudrons, de vieux coffres, des chaises
de paille, un tas de meubles; à l'avant, dans une espèce de panier,
trois petits enfants presque nus; à l'arrière, dans un autre panier,
des poules. Pour conducteur, un homme en blouse, à pied, portant un
enfant sur son dos. A quelques pas, une femme, marchant aussi, et
portant aussi un enfant, mais dans son ventre. Tout ce déménagement se
hâtait vers Montmirail comme si la grande bataille de 1814 allait
recommencer. «Oui, me disais-je, on devait rencontrer ici de ces
charrettes-là il y a vingt-cinq ans.» Je me suis informé, ce n'était
pas un déménagement, c'était une expatriation. Cela n'allait pas à
Montmirail, cela allait en Amérique. Cela ne fuyait pas une bataille,
cela fuyait la misère. En deux mots, cher ami, c'était une famille de
pauvres paysans alsaciens émigrants, à qui l'on promet des terres dans
l'Ohio, et qui s'en vont de leur pays sans se douter que Virgile a
fait sur eux les plus beaux vers du monde il y a deux mille ans.
Du reste, ces braves gens s'en allaient avec une parfaite insouciance.
L'homme refaisait une mèche à son fouet, la femme chantonnait, les
enfants jouaient. Les meubles seuls avaient je ne sais quoi de
malheureux et de désorienté qui faisait peine. Les poules aussi m'ont
paru avoir le sentiment de leur malheur.
Cette indifférence m'a étonné. Je croyais vraiment la patrie plus
profondément gravée dans les hommes. Cela leur est donc égal, à ces
gens, de ne plus voir les mêmes arbres?
Je les ai suivis quelque temps des yeux. Où allait ce petit groupe
cahoté et trébuchant? Où vais-je moi-même? La route tourna, ils
disparurent. J'entendis encore quelque temps le fouet de l'homme et
la chanson de la femme, puis tout s'évanouit.
Quelques minutes après j'étais dans les glorieuses plaines qui ont vu
l'empereur. Le soleil se couchait. Les arbres faisaient de grandes
ombres. Les sillons, déjà retracés çà et là, avaient une couleur
blonde. Une brume bleue montait du fond des ravins. La campagne était
déserte. On n'y voyait au loin que deux ou trois charrues oubliées,
qui avaient l'air de grandes sauterelles. A ma gauche, il y avait une
carrière de pierres meulières. De grosses meules toutes faites et bien
rondes, les unes blanches et neuves, les autres vieilles et noires,
gisaient pêle-mêle sur le sol, debout, couchées, en piles, comme les
pièces d'un énorme damier bouleversé. En effet, des géants avaient
joué là une grande partie.
Je tenais à voir le château de Montmort, ce qui fait qu'à quatre
lieues de Montmirail, à Formentières ou Armentières, j'ai tourné
brusquement à gauche, et j'ai pris la route d'Epernay. Il y a là seize
grands ormes les plus amusants du monde qui penchent sur la route
leurs profils rechignés et leurs perruques ébouriffées. Les ormes sont
une de mes joies en voyage. Chaque orme vaut la peine d'être regardé à
part. Tous les autres arbres sont bêtes et se ressemblent; les ormes
seuls ont de la fantaisie et se moquent de leur voisin, se renversant
lorsqu'il se penche, maigres lorsqu'il est touffu, et faisant toutes
sortes de grimaces le soir aux passants. Les jeunes ormes ont un
feuillage qui jaillit dans tous les sens, comme une pièce d'artifice
qui éclate. Depuis la Ferté jusqu'à l'endroit où l'on trouve ces seize
ormes, la route n'est bordée que de peupliers, de trembles ou de
noyers çà et là, ce qui me donnait quelque humeur.
Le pays est plat, la plaine fuit à perte de vue. Tout à coup, en
sortant d'un bouquet d'arbres, on aperçoit à droite, comme à moitié
enfoui dans un pli du terrain, un ravissant tohu-bohu de tourelles, de
girouettes, de pignons, de lucarnes et de cheminées. C'est le château
de Montmort.
Mon cabriolet a tourné bride, et j'ai mis pied à terre devant la porte
du château. C'est une exquise forteresse du seizième siècle, bâtie en
brique, avec toits d'ardoise et girouettes ouvragées, avec sa double
enceinte, son double fossé, son pont de trois arches qui aboutit au
pont-levis, son village à ses pieds, et tout autour un admirable
paysage, sept lieues d'horizon. Aux baies près, qui ont presque toutes
été refaites, l'édifice est bien conservé. La tour d'entrée contient,
roulés l'un sur l'autre, un escalier à vis pour les hommes et une
rampe pour les chevaux. Au bas il y a encore une vieille porte de fer,
et en montant, dans les embrasures de la tour, j'ai compté quatre
petits engins du quinzième siècle. La garnison de la forteresse se
composait pour le moment d'une vieille servante, mademoiselle
Jeannette, qui m'a fort gracieusement accueilli. Il ne reste des
anciens appartements de l'intérieur que la cuisine, fort belle salle
voûtée à grande cheminée; le vieux salon, dont on a fait un billard,
et un charmant petit cabinet à boiseries dorées, dont le plafond a
pour rosace un chiffre fort ingénieusement entortillé. Le vieux salon
est une magnifique pièce. Le plafond à poutres peintes, dorées et
sculptées, est encore intact. La cheminée, surmontée de deux fort
nobles statues, est du plus beau style de Henri III. Les murs étaient
jadis couverts de vastes panneaux de tapisserie, qui étaient des
portraits de famille. A la Révolution, des gens d'esprit du village
voisin ont arraché ces panneaux et les ont brûlés, ce qui a porté un
coup mortel à la féodalité. Le propriétaire actuel a remplacé ces
panneaux par de vieilles gravures représentant des vues de Rome et des
batailles du grand Condé, collées à cru sur le mur. Ce que voyant,
j'ai donné trente sous à mademoiselle Jeannette, qui m'a paru éblouie
de ma magnificence.
Et puis j'ai regardé les canards et les poules dans les fossés du
château, et je m'en suis allé.
En sortant de Montmort--où l'on arrive par la plus horrible route du
monde, soit dit en passant--j'ai rencontré la malle qui a dû vous
porter ma précédente lettre. Je l'ai chargée, ami, de toutes sortes de
bonnes pensées pour vous.
La route s'est enfoncée dans un bois, au moment où la nuit tombait, et
je n'ai plus rien vu jusqu'à Epernay que des cabanes de charbonniers
qui fumaient à travers les branches. La gueule rouge d'une forge
éloignée m'apparaissait par moments, le vent agitait au bord de la
route la vive silhouette des arbres, et sur ma tête, dans le ciel, le
splendide chariot faisait son voyage au milieu des étoiles pendant que
ma pauvre patache faisait le sien à travers les cailloux.
Epernay, c'est la ville du vin de Champagne. Rien de plus, rien de
moins.
Trois églises se sont succédé à Epernay. La première, une église
romane, bâtie en 1037 par Thibaut Ier, comte de Champagne, fils
d'Eudes II. La seconde, une église de la Renaissance, bâtie en 1540
par Pierre Strozzi, maréchal de France, seigneur d'Epernay, tué au
siége de Thionville en 1558. La troisième, l'église actuelle, me fait
l'effet d'avoir été bâtie sur les dessins de M. Poterlet-Galichet, un
brave marchand dont la boutique et le nom coudoient l'église. Les
trois églises me paraissent admirablement dépeintes et résumées par
ces trois noms: Thibaut Ier, comte de Champagne; Pierre Strozzi,
maréchal de France; Poterlet-Galichet, épicier.
C'est vous dire assez que la dernière, l'église actuelle, est une
hideuse bâtisse en plâtre, bête, blanche et lourde, avec triglyphes
supportant les retombées des archivoltes. Il ne reste rien de la
première église. Il ne reste de la deuxième que de beaux vitraux et un
portail exquis. L'une des verrières raconte toute l'histoire de Noé de
la façon la plus naïve. Vitraux et portail sont, bien entendu,
enclavés et englués dans l'affreux plâtre de l'église neuve. Il m'a
semblé voir Odry avec son pantalon blanc trop court, ses bas bleus et
son grand col de chemise, portant le casque et la cuirasse de François
Ier.
On a voulu me mener voir ici la curiosité du pays, une grande cave qui
contient quinze cent mille bouteilles. Chemin faisant, j'ai rencontré
un champ de navette en fleur avec des coquelicots et des papillons et
un beau rayon de soleil. J'y suis resté. La grande cave se passera de
ma visite.
La pommade pour faire pousser les cheveux, qui s'appelle à la Ferté:
PILOGÈNE, s'appelle à Epernay: PHYOTHRIX, _importation grecque_.
A propos, à Montmirail l'hôtel de la Poste m'a fait payer quatre œufs
frais quarante sous; cela m'a paru un peu vif.
J'oubliais de vous dire que Thibaut Ier a été enterré dans son église
et Strozzi dans la sienne. Je réclame dans l'église actuelle une tombe
pour M. Poterlet-Galichet.