III

Les bruits s’éteignirent lentement, et tout fut silence dans cette

espèce de clan endormi. Elias rentra et se coucha à côté de Pietro, sur

la même botte d’herbe, qui exhalait un âcre parfum végétal. Par toute la

_cumbissia_ étaient éparses des couches d’herbe; quelques feux

brillaient encore, éclaboussant de mobiles clartés rougeâtres cette

vaste scène muette. On voyait apparaître, puis disparaître une longue

barbe, un vêtement laineux, un visage de femme, une selle, un chien

accroupi devant un foyer, un fusil pendu à la muraille. Elias ne pouvait

dormir: il croyait entendre la respiration de Maddalena, couchée entre

Zia Annedda et Zio Portolu; et il continuait à éprouver des désirs qui

le mettaient au désespoir, à ruminer des pensées étranges.

«Non, ne crains rien, mon frère! disait-il mentalement à Pietro. Alors

même qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, je la repousserais. Je

ne veux pas d’elle, car elle t’appartient. Si elle appartenait à un

autre, je la lui ravirais, dût-il m’en coûter de retourner _là-bas_.

Mais elle t’appartient. Dors tranquille, mon frère. Moi aussi, je

prendrai femme, bientôt, le plus tôt possible. Je demanderai Paska, la

fille du prieur.»

Puis, il se disait à lui-même:

«En vérité, je suis fou. Qu’ai-je besoin de prendre femme? Qu’ai-je

besoin de penser aux femmes? Ne peut-on vivre sans les femmes? N’ai-je

pas vécu trois années sans même en voir une? Apparemment, c’est la

raison pour laquelle, aussitôt après mon retour, je me suis amouraché de

la première que j’ai vue. Mais je suis fou. Je ne veux plus m’occuper

des femmes, qui font que l’on devient fou. Je veux dormir.»

Cependant, il ne pouvait dormir; il se tournait et se retournait sans

cesse. Il passa ainsi la nuit presque entière; et il n’en fut pas moins

l’un des premiers à s’éveiller. Par la petite fenêtre ouverte sur un

fond d’argent, l’humide fraîcheur de l’aube pénétrait dans la salle.

Déjà Zia Annedda et Maddalena préparaient le café, encore engourdies par

le sommeil. Elias se souleva sur sa couche, pâle comme un cadavre, les

cheveux en désordre et la gorge serrée.

--Bonjour..., lui dit la jeune fille en souriant. Mais regardez donc,

Zia Annedda: votre fils a sur le visage la couleur de la cire.

Donnez-lui vite une tasse de café.

--Est-ce que tu es malade, mon enfant?

--Je crois que je me suis enrhumé, répondit-il en toussant, d’une voix

rauque. Donnez-moi à boire. Où est notre cruche?

Il chercha et prit la cruche, but avidement. Maddalena le regardait

toujours, et elle riait.

--Pourquoi ris-tu? lui demanda-t-il en déposant la cruche. Parce que je

bois sitôt levé? Cela signifie que je me suis enivré hier soir. Eh bien,

quoi? Le vin est fait pour les hommes.

--Mais toi, tu n’es pas un homme, intervint Zio Portolu, qui avait déjà

bu l’eau-de-vie. Tu es une bamboche de fromage frais. Il suffit qu’une

petite femme te souffle dessus, pff..., et te voilà terrassé, mort,

anéanti!

--Soit! répliqua Elias, piqué. Il suffit qu’une petite femme me souffle

dessus, et me voilà mort. Mais je vous prie tous de me laisser en paix.

--Oh! quelle mauvaise humeur terrible! s’écria Maddalena. Est-ce ma

présence qui en est la cause?

--Oui, justement; c’est ta présence qui en est la cause.

--La tourterelle! protesta Zio Portolu en élargissant les bras. La

tourterelle qui égaie tous les lieux par où elle passe! Et mon fils, une

bamboche aux yeux de chat, dit qu’elle le met de mauvaise humeur?

Allons, allons, fais-moi le plaisir de déguerpir, enfant du diable! Si

tu es de mauvaise humeur, va te pendre. Mais ce qu’il y a de certain,

c’est que jamais tu n’amèneras à Zio Portolu une autre rose comme

celle-ci, pour égayer sa maison!

Ces paroles firent au cœur d’Elias une cruelle blessure; car elles lui

rappelèrent soudain que, d’ici à quelques semaines, Maddalena viendrait

habiter leur maison comme épouse de Pietro. Ce serait pour lui un grand

martyre. Non, il ne pourrait pas s’y résigner.

--Bois ton café, mon enfant, lui dit Zia Annedda. Prends ce biscuit et

sois gai, puisque nous sommes à la fête. Si nous étions tristes, saint

François s’en offenserait.

--Mais je suis gai, maman; je suis gai comme un oiseau.

Et, se tournant vers le foyer du prieur:

--Ohé! s’écria-t-il, bonjour, Pâque fleurie[18].

[18] Jeu de mots intraduisible sur le nom de la jeune fille, _Paska_.

Après cette petite scène, il ne se passa plus rien d’intéressant, ni ce

jour-là, ni le lendemain, au foyer des Portolu.

Dès la veille de la fête, beaucoup de gens arrivèrent de Nuoro et des

villages voisins. De Lula, notamment, par le sentier raide, creusé dans

la montagne entre les buissons de genêt fleuri, des femmes descendaient

en longues files, étrangement vêtues, la tête allongée à l’excès par une

coiffe recouverte d’un grand foulard à franges, avec des cottes

d’orbace[19] très pesantes et très courtes, avec de longs rosaires dont

les grains étaient reliés par de bizarres ornements d’argent[20].

[19] L’orbace est une grosse étoffe de laine, une espèce de bure filée

et tissée par les femmes sardes.

[20] La monture des rosaires est souvent d’une originalité singulière;

les grains sont reliés les uns aux autres par des cœurs, des croix,

de petites médailles où sont gravées des figurines primitives

représentant des saints, etc.

Les Portolu eurent des hôtes nombreux; ce qui fit que, pendant toute la

journée, Elias et Pietro furent entraînés de côté et d’autre par les

jeunes gens de Nuoro venus à la fête. Ils s’enivrèrent tous jusqu’à

perdre la raison, chantèrent, dansèrent, hurlèrent. Par instants, on

aurait cru Elias tombé en démence; il riait jusqu’à en devenir violet,

avec ses yeux verts, et il poussait des cris de joie extravagants, des

_uaih!_ longs, gutturaux, trillés, qui ressemblaient aux appels de

bataille jetés par quelque guerrier barbare.

De temps en temps, Maddalena, qui aidait Zia Annedda à préparer les

repas, à servir le vin et à verser le café pour les hôtes, regardait

Elias de travers et murmurait:

--Il est très gai, votre fils, Zia Annedda. Voyez comme il est rouge,

comme il rit!

Zia Annedda regardait Elias, et elle soupirait, et elle sentait une

épine dans son cœur. Dès qu’elle eut un moment de loisir, elle vint à

l’église et se mit en prière.

--Ah! _santu Franziscu meu_, mon cher saint François, retirez-moi cette

épine du cœur. Mon fils Elias est en train de reprendre la mauvaise

route: voilà qu’il s’enivre, qu’il se dévergonde, qu’il n’est plus le

même. Et il avait l’air si bon, à son retour! Il promettait tant de

choses! Ayez pitié de nous, saint François, mon cher petit saint

François! Faites qu’il rentre dans la voie droite; convertissez-le;

détachez-le des vices, des mauvais compagnons, des choses du siècle! O

saint François, mon petit frère, faites-moi cette grâce!

Sévère, presque farouche, le grand Saint écoutait, du haut de son autel

rustiquement orné avec de flamboyantes roses des quatre saisons. Et il

parut avoir exaucé miraculeusement la prière de Zia Annedda: en effet,

ce même soir, pendant le souper, Elias exprima une idée à lui. On

parlait de l’abbé Porcheddu, dont les uns critiquaient la conduite et

dont les autres faisaient des gorges chaudes. Elias, encore ivre, mais

pas trop, prit la défense de son ami; et il déclara, en manière de

conclusion:

--Au surplus, aboyez tant que vous voudrez, chiens galeux; déchirez-le à

belles dents. Il se fiche de vous, il est plus heureux que le pape... Et

moi aussi, je me ferai prêtre!

Tout le monde se mit à rire. Elias insista:

--Pourquoi riez-vous, gueux, claque-dents, chiens pelés, brutes! Car

vous n’êtes pas autre chose. Eh bien! oui, je me ferai prêtre. Et que

faut-il pour cela? Le latin, je sais le lire. Et j’espère que je vous

porterai le viatique à tous, que je vous enterrerai tous morts de faim!

--Et moi aussi, frère? demanda Pietro.

--Oui, toi aussi!

--Et moi aussi? demanda Maddalena.

--Oui, toi aussi! vociféra Elias furieux. Et pourquoi pas? Est-ce parce

que tu es une femme? Mais, à mes yeux, les hommes et les femmes se

valent. Que dis-je? les femmes valent encore moins que les hommes.

--Tout cela ne signifie rien, dit Zio Portolu, qui écoutait avec une

singulière avidité les paroles d’Elias. Revenons à la question. Donc, tu

te feras prêtre?

--M’est avis que oui! répéta Elias en se versant à boire. Buvez! Buvez!

Emplissez les verres et trinquons!

Les verres furent emplis jusqu’au bord.

--Doucement, doucement! insista Zio Portolu, au milieu de l’allégresse

générale. Raisonnons, avant de boire!

--Qui ne boit pas n’est pas un homme, père! dit Pietro, répétant

l’axiome qu’il avait tant de fois entendu sortir des lèvres paternelles.

Alors le père se fâcha pour tout de bon et hurla:

--Mais les bêtes mêmes raisonnent, fils du diable! Quant à toi, respecte

ton père, et rends grâce à la présence de ces amis et de cette

tourterelle: s’ils n’étaient pas là, je te donnerais autant de soufflets

que tu as de cheveux sur la tête!

--Oh! oh! Zio Portolu, vous allez trop loin! Parler ainsi à un fiancé!

dit la jeune fille.

--Ma chère Maddalena, je suis mort, si tu ne viens à mon aide! cria

Pietro en riant.

--Va donc à son aide, ma tourterelle! répliqua ironiquement Zio Portolu.

Et de nouveau il se tourna vers Elias, lui demanda s’il avait parlé

sérieusement. Mais Elias buvait, riait, faisait du tapage; il ne

répondit pas à ce qu’on lui demandait, et déjà l’annonce de son étrange

dessein s’était perdue parmi la bruyante gaieté des convives.

Toutefois, quelqu’un en avait accueilli la nouvelle avec un cœur

tremblant: c’était Zia Annedda. Elle se taisait, un peu par décorum, un

peu parce qu’elle ne réussissait pas à bien saisir tout ce que l’on

disait; mais elle regardait autour d’elle avec des yeux attentifs.

Maddalena se penchait de temps à autre vers la sourde pour lui répéter à

l’oreille telle ou telle chose; et Zia Annedda approuvait de la tête,

avec un sourire. «Ah! si Elias avait parlé sérieusement! Mais cela

était-il possible? Un si grand miracle! Pourtant, saint François avait

la puissance de faire ce miracle-là, et beaucoup d’autres aussi... Elias

était jeune encore, il pouvait étudier, il pouvait réussir. Cette voie,

la voie du Seigneur, était véritablement la sienne: car, s’il restait

dans le monde, il était un jeune homme perdu.» Ainsi pensait Zia

Annedda, parce qu’elle connaissait bien son fils.

Aussitôt qu’elle put disposer d’un instant, elle retourna à l’église

pour remercier le Saint de l’idée qui était subitement venue à Elias. Il

faisait nuit; les lampes oscillaient devant l’autel, répandant des

ombres et des clartés vacillantes sous la nef déserte. Le grand Saint,

obscur et farouche, semblait assoupi parmi ses roses des quatre saisons.

En entrant, Zia Annedda s’agenouilla; puis, elle alla s’asseoir au fond

de l’église et se mit à prier. Sa pensée était toujours occupée d’Elias;

il lui semblait que déjà elle voyait son fils prêtre, que déjà elle

recevait les dons de froment, les petites amphores de vin[21] bouchées

avec des fleurs, les tourtes et les _gattos_[22] dont les amis feraient

présent au nouvel abbé.

[21] Lors d’un mariage ou d’une première messe, ou dans quelques

autres circonstances solennelles, c’est l’usage, à Nuoro, d’offrir

en présent de petites corbeilles de blé avec des bouteilles de vin

qui ont la forme des amphores.

[22] Friandise nuoraise qui se fait avec des amandes, du sucre et du

miel.

Tandis qu’elle priait et songeait ainsi, elle vit entrer Maddalena. La

jeune fille s’approcha et s’assit à côté de la vieille femme.

--Ah! vous êtes ici? dit-elle tout bas à Zia Annedda. Nous commencions à

être en peine de vous. Mais j’ai pensé tout de suite que je vous

trouverais à l’église.

--Je vous rejoindrai dans un instant.

--Alors, je reste avec vous.

Elles se turent. De la cour arrivaient des bruits confus, des chants et

des mélodies plaintives qui vibraient dans la nuit pure. Une harmonieuse

voix de ténor chantait au loin, peut-être sur la lande, parmi d’autres

voix qui l’accompagnaient en chœur, avec la triste cadence qu’ont

toujours les chants de Nuoro. Ce chœur lointain, cette voix sonore où

paraissait pleurer la solennelle tristesse de la lande, de la nuit, de

la solitude, montaient et se répandaient à travers les rumeurs de la

foule, emplissaient l’air de rêves mélancoliques.

Maddalena écoutait, envahie par un profond sentiment de désolation. Tour

à tour, il lui semblait qu’elle reconnaissait, puis qu’elle ne

reconnaissait plus cette voix. Était-ce Pietro? Était-ce Elias? Elle

n’en savait rien: non, elle n’en savait rien; mais cette voix et ce

chant en chœur, exhalés dans la nuit, lui donnaient une fiévreuse

ivresse de chagrin maladif. Et Zia Annedda continuait à songer,

continuait à prier, sans s’apercevoir que Maddalena frémissait et

palpitait à côté d’elle comme un oiseau pris de passion.

Mais, tout à coup, les pensées des deux femmes suspendirent leur cours:

un homme entrait et s’avançait vers l’autel, d’un pas incertain. C’était

celui qui occupait toute leur âme: Elias. Il s’agenouilla sur les degrés

de l’autel, avec son bonnet jeté sur l’épaule droite, et il se mit à se

frapper la poitrine et le front, à gémir sourdement. La rougeâtre et

mobile clarté de la lampe oscillante l’illuminait d’en haut et faisait

luire ses cheveux. Il ne croyait pas être vu, et, dans sa ferveur

douloureuse, il continuait à gémir, à se frapper le front et la

poitrine.

Les deux femmes l’observaient, retenant leur souffle; et Zia Annedda se

sentait presque heureuse de la douleur de son fils. «Il se repent de

s’être enivré, pensait-elle; il prend de bonnes résolutions. Soyez béni,

saint François, mon cher petit saint François!» Puis, s’adressant tout

bas à Maddalena:

--Viens, dit-elle. Sortons. Il pourrait nous voir, et il aurait honte.

Elle emmena la jeune fille hors de l’église.

--Qu’est-ce qu’il a? demanda celle-ci, troublée.

--Il se repent de la débauche qu’il a faite. Il est très pieux, ma

fille.

--Ah!

--Parfois, il est emporté; mais, ma fille, c’est un jeune homme qui a de

la conscience. Oui, oui, beaucoup de conscience!

--Ah!

--Oui, ma fille, beaucoup de conscience. Il peut se trouver induit en

tentation: car tu sais que le diable nous guette sans cesse; mais il

sait le combattre, et il mourrait plutôt que de commettre un péché

mortel. Parfois, la tentation réussit à le vaincre en de petites choses,

comme aujourd’hui, par exemple: tu as vu qu’il s’est enivré, qu’il a dit

de mauvaises paroles. Mais, ensuite, il éprouve un repentir amer.

--Ah! dit encore une fois Maddalena.

Et, sans savoir pourquoi, la jeune fille sentit ses paupières se

mouiller de larmes brûlantes.

Les deux femmes traversèrent la cour et rentrèrent dans la _cumbissia_.

Zio Portolu, Pietro et leurs amis étaient réunis autour du foyer. Les

uns chantaient, les autres jouaient, assis par terre. Maddalena, plus

sérieuse et plus grave que de coutume, alla s’asseoir un peu à l’écart,

près de la fenêtre, dans l’ombre.

Au bout de quelques instants, Pietro s’approcha d’elle et l’enveloppa

d’un regard amoureux.

--Tu es bien sérieuse, Maddalena, lui dit-il. Pour quel motif? Est-ce

que tu as vu Elias? Est-ce qu’il t’a dit quelque chose?

--Non; je ne l’ai pas vu.

--Il est d’exécrable humeur. Laisse-le dire, tu sais; ne prends pas

garde à ses paroles. Il traite ainsi tout le monde.

--Mais qu’est-ce que cela peut me faire? répliqua-t-elle avec vivacité.

D’ailleurs, il ne m’a rien dit de mal.

--Et puis, tu es prudente, n’est-ce pas? tu es prudente? ajouta Pietro

avec une voix pleine de caresses, en lui posant une main sur l’épaule.

--Laisse-moi! répondit-elle, de mauvaise grâce. Va-t’en jouer!

--Non, Maddalena; je reste ici.

--Va-t’en!

--Non.

--Zio Portolu, dites à votre fils qu’il retourne jouer.

--Pietro, mon fils, laisse en paix la tourterelle... Viens ici, et tout

de suite!... Veux-tu que je me lève?

Pietro reprit sa place au foyer des Portolu.

--Eh! eh! le vieux renard sait se faire obéir! dit une personne de

l’assistance.

Maddalena se tourna complètement vers la fenêtre et regarda dehors,

l’esprit très loin de la scène bruyante qui se passait derrière elle,

les yeux perdus dans un rêve triste. La nuit était tiède et voilée; la

lune voguait vers le sud, dans un lac d’immobiles vapeurs aux tons

d’argent; les buissons noirs de la lande, s’estompant sur des fonds

cendrés, exhalaient des parfums sauvages.

Maddalena pensait à Elias. Et voilà que, pour la seconde fois, comme si

la figure du jeune homme eût été évoquée par l’inconsciente suggestion

de sa pensée, elle le vit apparaître devant elle, à l’improviste. Il

passa sous la fenêtre, s’éloigna dans la vaporeuse clarté lunaire. «Où

allait-il?» Maddalena sentit les pleurs lui monter aux yeux; un frisson

lui traversa les entrailles et lui gonfla la gorge. Elle aurait voulu

s’élancer par la fenêtre, courir après Elias, le saisir entre ses bras

et l’étouffer dans la violence de son étreinte. Mais il disparut; et

elle dévora secrètement ses pleurs.

Elias avait prononcé son vœu; il avait dit mentalement à Pietro: «Frère,

tu peux dormir sans crainte; elle t’appartient. Alors même qu’elle

viendrait se jeter entre mes bras, je la repousserais.» Maintenant que

les vapeurs du vin étaient dissipées, il se sentait fort; et, même

depuis la crise qui l’avait abattu aux pieds du Saint, il était presque

gai. Tous les projets disparates qui, fermentant sous l’action de

l’alcool et des regards de Maddalena, lui avaient tourbillonné ce

jour-là dans le cerveau,--l’idée de se faire prêtre, l’idée de demander

en mariage la fille du prieur,--tout cela s’était évaporé avec

l’ivresse. Maintenant, il se sentait calme et même un peu honteux de

tout ce qu’il avait pensé et dit ce jour-là.

Il alla voir les chevaux, qui paissaient tranquillement au clair de

lune; il les fit boire; puis il retourna vers l’église. «On partira

demain, pensait-il; et, après-demain, je regagnerai la bergerie. Je

demeurerai des mois entiers hors de la ville, avec mon père, avec ce

naïf Mattia, avec mes amis les pâtres. Quelle belle vie! Lorsque je

serai seul, là-bas, toutes les journées passées ici, toutes les

extravagances d’à présent me paraîtront un rêve. Eh! oui, les fêtes sont

belles et les saints sont bons; mais le vin, la société, les loisirs

allument le sang; et celui qui n’est pas sage, qui n’est pas très sage,

peut commettre de grandes erreurs et être induit en tentation... Et

maintenant, je vais me coucher et dormir: car, la nuit dernière, je n’ai

pas reposé une minute. Et puis, demain... on partira; et, après-demain,

je serai loin, très loin. Quoi donc, Elias Portolu? Est-ce que tu aurais

peur de toi-même?... Mais que vois-je? Un homme couché sous ce

buisson?... Non, ce n’est pas un homme. Qu’est-ce, alors?... Oui, c’est

un homme... Oh! l’abbé Porcheddu!...»

Il se pencha, plein d’étonnement, et secoua le dormeur.

--Eh bien, eh bien, abbé Porcheddu! Qu’est-ce que cela veut dire?

Pourquoi êtes-vous ici? Ne savez-vous pas que l’air du soir peut vous

faire du mal, et qu’il y a des couleuvres et des insectes dans l’herbe?

Après maintes secousses vigoureuses, l’abbé Porcheddu s’éveilla, tout

effaré; il eut peine à reconnaître Elias, écarquilla les yeux à

plusieurs reprises; enfin, il réussit à reprendre ses esprits et à se

remettre debout.

--Ah! oui, j’étais sorti après le souper; je voulais faire une petite

promenade; mais il me semble que je me suis endormi.

--Il me le semble aussi, à moi! Si je ne vous avais point aperçu par

hasard, qui sait combien de temps vous seriez resté sous ce buisson? Et

nous aurions été fort inquiets, en ne vous voyant pas revenir.

--Au moins, ne va pas t’imaginer que j’aie trop bu, mon cher. Non.

L’envie de sortir m’était venue en voyant la lune, et je me suis assis à

cette place... Tu ne sais pas que je fus poète, jadis?

--Oh! oh!

--Te plaît-il que nous nous asseyions un moment? Regarde comme la nuit

est belle!... Oui, je fus poète; et j’ai même publié une poésie. Mais,

comme c’était une poésie d’amour, qu’est-ce qu’a fait Monseigneur? Il

m’a envoyé dire que j’eusse à ne pas recommencer, parce que ça n’était

pas convenable pour un prêtre.

--Et vous, qu’est-ce que vous avez fait, abbé Porcheddu?...

--Moi, je n’ai pas recommencé... Je me doute bien, mon enfant, que tu

m’as cru un peu fou...

--Oh! abbé Porcheddu!

--Oui, fou. Mais je suis un fou qui ne fait de mal à personne et qui, à

plus forte raison, ne s’en fait pas à lui-même. J’ai toujours su vivre;

j’ai toujours été jovial, mais prudent. Voilà pourquoi je n’ai pas

recommencé; mais j’ai gardé l’habitude de rêver, à mes heures...

Regarde, mon enfant, comme la nuit est belle! C’est une de ces nuits qui

invitent à réfléchir, à faire un retour sur sa propre vie, à se repentir

de ses mauvaises actions, à former de bons propos pour l’avenir... Tu es

intelligent, Elias Portolu; tu n’es pas un malheureux pâtre quelconque;

tu as étudié, tu as souffert; et tu peux comprendre ces choses-là.

--C’est vrai, dit Elias d’une voix profonde.

L’abbé Porcheddu, la face levée, contemplait la lune. Elias leva aussi

le visage et regarda le ciel; il se sentait étrangement attendri.

--Oui, mon enfant, continua l’autre, toutes ces choses-là, tu les

comprends. Je me suis rendu compte que tu es intelligent; et tu regardes

la lune, non pour savoir l’heure qu’il est, comme font tous les pâtres,

mais avec un sentiment noble, solennel.

A vrai dire, Elias, malgré son intelligence, ne saisit pas très bien les

dernières paroles de l’abbé.

--Toi aussi, ce me semble, tu es poète un tantinet, et tu pourrais

composer des poésies d’amour.

--Oh! pour ça, non, abbé Porcheddu!

L’abbé Porcheddu se tut quelques instants, recueilli, pensif. Elias

regardait toujours la lune, en se demandant s’il saurait composer une

poésie pour Maddalena... Oh! grand Dieu! Il s’oubliait donc, et le démon

reprenait son empire!... Mais la voix de l’abbé Porcheddu se fit

entendre, un peu grave, un peu tremblée, confidentielle et pourtant

vibrante, dans ce grand silence de lune pâle, de lande déserte.

--Tu regardes la lune, Elias Portolu, et tu penses à composer une

poésie... C’est cela: j’ai bien deviné. Tu es amoureux.

--Abbé Porcheddu! s’écria Elias frappé d’épouvante, en baissant la tête.

Et il eut la brusque sensation que l’homme qui était près de lui

connaissait son douloureux secret; et il rougit de honte et de colère.

Il aurait voulu se jeter sur l’abbé Porcheddu et l’étrangler.

--Tu es amoureux de Maddalena... Eh! ne rougis pas, ne te mets pas en

colère, mon enfant. Je l’ai deviné; mais ne t’épouvante pas, ne crois

pas que tout le monde ait la même clairvoyance que l’abbé Porcheddu...

D’ailleurs, qu’y a-t-il de honteux à l’aimer? Elle est une femme et tu

es un homme; et, en tant qu’homme, tu es sujet aux passions humaines,

aux tentations, comme dirait ta mère Zia Annedda. Ce qu’il y a de

honteux, mon enfant, ce n’est pas d’éprouver la tentation, c’est de ne

pas savoir la vaincre. Mais toi, tu sauras te vaincre. Maddalena...

--Parlez plus bas! dit Elias.

--Maddalena doit être pour toi quelque chose de sacré. Quand tu la

regardes, c’est comme si tu regardais une sainte. Tu l’as compris,

n’est-ce pas?

--Oui, je... je l’ai compris!... murmura Elias.

--Tu l’as compris. Fort bien. J’avais raison de dire que tu es

intelligent. Voyons: pourquoi Dieu a-t-il créé le jour et la nuit? Le

jour, c’est pour donner facilité au démon de nous attaquer; la nuit,

c’est pour que nous puissions rentrer en nous-mêmes et vaincre nos

tentations. Les nuits comme celle-ci sont faites spécialement pour cela;

car, durant ces nuits si calmes, au milieu du silence, nous devons

réfléchir que la vie est brève, que la mort vient lorsqu’on y pense le

moins, et que, de toute notre existence, nous ne porterons rien devant

le Seigneur sauf nos bonnes œuvres, le devoir accompli, les tentations

vaincues.

--Et la poésie, alors? demanda Elias, en souriant à fleur de lèvres.

Il semblait heureux de taquiner l’abbé Porcheddu; mais son accent

trahissait l’émoi de son cœur.

--La poésie vraiment belle, c’est la voix de notre conscience quand elle

nous dit que nous avons fait notre devoir. Eh! eh! qu’est-ce que tu

penses de cela, Elias Portolu?

--Je pense que vous avez raison.

--C’est parfait. Et maintenant, nous pouvons nous en aller. L’air

commence à être humide, et tu m’as dit qu’il y avait des couleuvres.

Allons, donne-moi la main, aide-moi à me relever. Ah! je n’ai plus vingt

ans, pour sauter comme toi... Bravo! Merci... Permets-moi de m’appuyer

sur ton bras...

Il prit le bras d’Elias. Quelques minutes après, comme ils approchaient

de l’église:

--Qu’est-ce que tu penses de l’abbé Porcheddu? demanda-t-il au jeune

homme. C’est un fou; mais il a beau rentrer tard, boire, chanter, jeter

le pain aux chiens, il n’est pas mauvais. La conscience, la conscience

avant tout, Elias! N’oublie jamais la conscience!... Oh! qu’est-ce que

j’aperçois là? Une chose noire? Regarde!... Serait-ce une couleuvre?

--Non, c’est une racine.

--En nous voyant revenir ainsi, les gens croiront que je suis ivre. Mais

je ne m’en soucie guère, puisque je ne le suis pas... Toi, mon enfant,

crois-tu que je le suis?

--Oh, non! s’écria Elias avec vivacité.

--Bon. Alors, tu te rappelleras toujours mes paroles?

--Oui, toujours.

--J’aime ta famille..., commença l’abbé Porcheddu.

Mais il regretta aussitôt ce qu’il venait de dire, changea prestement de

discours; et, pendant l’heure entière qu’il passa encore avec Elias, il

n’aborda plus aucun sujet intime. Le nom de Maddalena ne fut plus

prononcé. Mais, à présent, Elias se sentait un autre homme: fort, calme,

presque froid, décidé à lutter vaillamment contre lui-même.

Le lendemain matin, on partit. Déjà l’ancien prieur avait remis la

bannière, la niche et les clefs au nouveau prieur, désigné la veille par

le sort; la prieuresse avait partagé le pain, le reste des provisions et

la dernière chaudière de _filindeu_[23] entre les familles de la grande

_cumbissia_. Les préparatifs pour le départ avaient commencé dès l’aube;

les chariots avaient été chargés, les chevaux sellés, les besaces

emplies. On se mit en marche après la messe, et le nouveau prieur ferma

la grande porte. Les maisonnettes, l’église, la lande redevinrent

désertes, profilées sur le ciel bleu, sur le fond des montagnes

pittoresques et solitaires.

[23] Espèce de soupe épaisse, qui peut aussi se manger froide.

Adieu! Le hibou va reprendre son cri soutenu et cadencé, qui déchire le

silence infini de la brousse. Dans les nuits qu’embaume le lentisque,

dans les longs jours lumineux, il est le roi de la solitude, il y

commande seul; et son cri mélancolique ressemble au frisson d’un rêve

sauvage. Adieu! Les chevaux trottent, galopent, descendent et montent

par les gorges vertes de la montagne; la bonne et fière tribu des

_parents_ et des dévots de saint François retourne à sa petite ville,

là-bas, derrière les pentes fraîches de l’Orthobene; elle retourne à son

travail, à ses étables, à ses moissons d’argent qui ondulent comme des

lacs parmi les arbres. La fête est finie.

Zio Portolu avait pris en croupe Zia Annedda, et Pietro avait pris sa

fiancée. Cette fois, Elias chevauchait avec les premiers de la caravane;

et souvent il s’élançait au galop, lui aussi, les narines frémissantes

et les yeux ardents, comme enivré par la brise tiède et chargée de

senteurs forestières qui agitait les buissons fleuris et dont les fortes

caresses le frappaient au visage. D’ailleurs il était sérieux; il ne

chantait pas, ne criait pas comme les autres, ne tournait pas même les

yeux vers Paska, la fille de l’ex-prieur, quand il se trouvait auprès

d’elle. Celle-ci ne manquait pas alors de lui envoyer un regard tendre,

quoique timide. Mais il se disait: «Pourquoi tromperais-je quelqu’un, et

surtout une jeune fille candide? Non, je ne dois tromper personne, et

moi encore moins que les autres!» Il se rappelait les paroles de l’abbé

Porcheddu et les bonnes résolutions prises la nuit précédente; voilà

pourquoi il ne faisait pas attention à Paska, s’éloignait de Maddalena,

et, sans avoir la conscience nette de son dessein, tâchait de se fuir

lui-même en se donnant l’ivresse innocente du galop sur un cheval

fougueux.

Zio Portolu et Zia Annedda étaient montés sur la jument, que suivait le

petit poulain. Pietro et Maddalena avaient un cheval très doux, mais un

peu maigre et se fatiguant vite; aussi étaient-ils les derniers, et Zio

Portolu ne cessait d’avoir l’œil sur eux.

Vers midi, on arriva à l’Isalle, sous un bouquet de grands arbres, dans

un site charmant; et, selon l’usage, on mit pied à terre pour déjeuner,

au milieu des roches tapissées de mousse fleurie, près de l’eau

courante. Le campement fut bientôt installé; les feux s’allumèrent, les

broches tournèrent, le déjeuner fut servi. C’était un midi merveilleux;

le long du ruisseau, les oléandres dressaient dans l’air brûlant leurs

hautes et larges touffes immobiles, éparses sur un fond de ciel

métallique; et, là-bas, parmi le vert intense de la vallée, les moissons

resplendissaient au soleil. La niche avec le petit saint François fut

déposée à terre, sur un grand foulard étendu; et, après le repas, hommes

et femmes se pressèrent à l’entour, s’agenouillèrent, baisèrent la niche

et y mirent leur offrande. Pietro vint avec Maddalena; et, pour être vu

par elle plutôt que pour faire acte de dévotion, il mit dans la niche

une grosse offrande. Ensuite vint Zia Annedda; ensuite Elias, qui

s’attarda un peu, les yeux tournés vers le petit Saint, avec

l’expression d’une ardente prière. Ah! il sentait de nouveau que son âme

s’égarait; la chaleur, la torpeur de ce midi serein, le vin, la présence

de Maddalena le torturaient cruellement. Mais le petit Saint écouta sa

prière et lui donna le courage de s’éloigner, de se coucher près de

l’eau, sous les oléandres, seul, seul et fort contre la tentation.

Dans le campement, les femmes babillaient, tout en prenant le café ou en

s’apprêtant pour le départ; les hommes chantaient ou tiraient à la

cible. Elias entendait les coups de fusil tonner, parcourir la vallée,

rebondir contre les échos, se répercuter plusieurs fois dans les

lointains verts; il percevait des voix assourdies dans le calme du jour,

le gazouillement flûté d’un oiseau, le murmure de l’eau courante; et ses

sens commençaient à s’apaiser dans la première douceur du sommeil,

lorsqu’il vit en rêve une chose inattendue. Maddalena venait, descendant

à la rivière pour se laver. A l’aspect d’Elias, elle ne se troublait

pas; au contraire, elle s’approchait de lui, se penchait sur lui... Ah!

c’était trop, c’était trop! Les yeux de cette femme l’ensorcelaient,

ardents, fatals. Certes, il n’oubliait pas son vœu: «O mon frère, alors

même qu’elle viendrait se jeter entre mes bras, je la repousserais...»

Mais il était en proie à une angoisse, à un délire qui le suffoquaient,

l’aveuglaient; il aurait voulu prendre la fuite, mais il ne pouvait

bouger; et elle était à côté de lui, et ses yeux mi-clos, ardents sous

les larges paupières, et ses lèvres souriantes lui faisaient perdre la

raison. Il murmurait: «Maddalena, mon amour...» Mais soudain il le

regrettait; et il gémissait de passion et de douleur: «Pietro, Pietro!

Mon frère, mon frère!»

Il se réveilla, frémissant; il était seul, et l’eau murmurait, et les

oiseaux gazouillaient; mais on n’entendait plus ni coups de fusil ni

voix. Il se leva. «Combien de temps avait-il dormi?» Il regarda le

soleil; le soleil déclinait. La caravane s’en était allée; mais le

cheval d’Elias était toujours là, sous la garde de deux pâtres auxquels

on avait donné les restes du déjeuner en récompense du laitage qu’ils

avaient offert. Elias resta encore un moment avec eux; puis il se remit

en route.

Son cheval volait. La rapidité de la course et le désir de rejoindre ses

compagnons le plus vite possible dissipèrent l’impression chaude, mais

presque douloureuse, que lui avait laissée son rêve. Après une

demi-heure de course, il aperçut Zio Portolu et Zia Annedda, Pietro et

Maddalena, arrêtés sur leurs chevaux en haut d’une côte. «On l’attendait

donc?» Oui. Les autres étaient déjà loin.

--Eh bien? leur cria-t-il du bas de la côte.

--Que le diable t’emporte! lui répondit son père. Où t’es-tu attardé?

Donne ton cheval à Pietro: le sien est fourbu.

--Non, je ne le lui donnerai pas.

--Elias, mon fils, obéis à ton père! intervint Zia Annedda.

--Non! répéta Elias avec dépit. Vous m’avez laissé tout seul, comme une

bête. Je ne donnerai pas mon cheval.

--Comme il te plaira, dit Pietro. Mais alors, prends Maddalena en croupe

un bout de chemin. Nous ne pouvons plus aller ainsi.

«Ah! qu’est-ce que tu viens de dire, mon frère!» s’écria intérieurement

Elias. Et il se repentit de n’avoir pas donné son cheval. Mais il lui

était impossible de refuser ce que Pietro lui demandait maintenant; et

il n’eut même pas la force de réprimer au fond de son cœur un mouvement

de joie instinctive.

A la descente, lorsqu’il sentit le buste souple de Maddalena qui

s’abandonnait un peu trop contre lui, le bras de Maddalena qui se

serrait un peu trop autour de sa taille, il se rappela son rêve: car il

croyait aux songes; et il se tint sur ses gardes.

Portés par le cheval robuste, Elias et Maddalena, aux détours du chemin

étroit, au fond des sentiers creux et abrités sous des buissons fleuris,

se trouvaient parfois seuls quelques minutes, ne disant rien, enlacés

l’un à l’autre, enveloppés dans leur triste amour. Il y eut un moment où

Maddalena, faible et passionnée, ne put se vaincre.

--Elias, dit-elle d’une voix un peu tremblante, excuse-moi de te donner

cet ennui...

--Oh! dit-il en secouant la tête.

--L’an prochain, c’est ta femme, à toi, que tu prendras en croupe...

--Ma femme?

--Oui: Paska... Et alors, tu seras content.

--Mais toi, est-ce que tu ne seras pas contente?

--Moi, je serai morte...

--Morte?... Oh! Maddalena!

--Morte à la vie... à l’amour! C’est cela que je voulais dire.

Non seulement sa voix tremblait; mais sa main aussi tremblait, passée à

la taille d’Elias; mais toute sa personne tremblait, abandonnée contre

les épaules du jeune homme. Et lui, il frémit tout entier, comme une

corde qui se brise, et une ombre voila ses yeux: il éprouvait la même

angoisse, la même ivresse qu’il avait éprouvées dans son rêve.

--Maddalena...! soupira-t-il en lui serrant la main.

Mais il se raidit brusquement; et, à voix haute:

--J’ai cru que tu allais tomber. Tiens-toi droite, bien en équilibre.

Dans son âme résonnaient, persistantes, impérieuses, les paroles de

l’abbé Porcheddu; et de nouveau son vœu lui résonna au cœur: «Sois

tranquille, Pietro, mon frère! Alors même qu’elle viendrait se jeter

entre mes bras, je la repousserais!»

Nuoro était proche, là-bas, sur la lisière de la vallée qu’illuminait le

soleil couchant. La caravane avait fait halte à mi-côte, sur les chevaux

las et en sueur, pour attendre que les autres eussent rejoint: car il

fallait rentrer au pays tous ensemble et faire trois fois à cheval le

tour de la petite église du Rosario, dont la cloche carillonnait déjà,

lointaine, argentine, pour saluer le retour du Saint.

Elias Portolu(#78417) · 第 4 / 11 题