C’était chose accomplie. Elias vivait enfin dans la solitude immense de
la _tanca_, animée seulement par quelque cri, par quelque sifflet de
pâtre, par les clochettes des moutons ou par le mugissement du bétail,
bornée par les bois épais de chênes-lièges qui fermaient à l’horizon le
ciel serein.
La _tanca_ des Portolu avait été défrichée plusieurs années auparavant,
et elle se déployait ouverte, spacieuse, battue par le soleil. Quelques
chênes-lièges se dressaient encore, çà et là, parmi la verdure des
herbages, des buissons, des ronces; sur les pelouses humides, la
végétation était molle, délicate, parfumée de thym et de menthe. Avec le
printemps, qui déjà tirait à sa fin, les gras pâturages prenaient un ton
chaud d’or vert; les chardons épanouissaient leurs fleurs d’or et de
violette, les églantiers balançaient leurs roses sauvages. L’herbe ne
restait verdoyante que sous les arbres et dans les pacages humides.
Quoique plate et déboisée, la _tanca_ avait des recoins secrets, des
rochers et des maquis. Dans certains endroits, le ruisseau coulait entre
des bouquets de sureaux où le soleil pénétrait à peine, formant de
petits lacs verts et mystérieux, entourés et parsemés de roches contre
lesquelles l’eau venait se précipiter et se briser en clapotant. Le long
des rives, jusqu’à une certaine distance, la végétation se conservait
tendre et fraîche; la nuit, l’odeur des joncs et des menthes y était
presque insupportable. Le troupeau des Portolu, suffisamment nombreux,
pâturait à l’aise dans ce domaine; les brebis semblaient énormes, avec
leur épaisse toison emmêlée; déjà les agneaux étaient grands et forts.
On devait procéder à la tonte la semaine suivante.
Elias, dans ce lieu solitaire et sauvagement beau où il avait grandi, où
s’était écoulée sa première jeunesse, éprouvait une sensation de
bien-être physique. Chaque jour, il cherchait et retrouvait avec plaisir
quelque coin écarté, quelque retraite de la _tanca_. Les deux
chiens,--l’un gros et noir, avec des yeux farouches, assis fièrement
sous l’arbre au pied duquel il était enchaîné; l’autre petit, avec le
poil roux et hirsute, ressemblant un peu à un marcassin,--avaient
reconnu leur jeune maître; et celui-ci, en les caressant, avait presque
pleuré. Outre les chiens, il y avait encore à la bergerie un gros chat
noir; il y avait un petit cochon apprivoisé, rempli de malice, avec des
yeux vifs et doux qui avaient quelque chose d’humain; il y avait un beau
cabri blanc, qui servait de guide aux brebis et leur ouvrait allégrement
la route, lorsqu’il fallait franchir un pas difficile ou traverser l’eau
à gué. Ce cabri, quand il ne paissait point, se tenait toujours près de
Mattia, était toujours sur ses talons, courait après lui, sautait sur
lui, le couvrait de mille caresses. Il entrait dans la cabane,
tourmentait le chat, jouait avec le petit cochon ou avec le petit chien,
et dormait aux pieds de son maître. Bref, c’était un animal adorable.
La vie s’écoulait simple et primitive dans la bergerie des Portolu,
fréquentée seulement par les pâtres des environs ou par des gens de
passage. Les individus suspects, contumax ou autres, n’y venaient pas:
Zio Portolu était un homme honnête et énergique; Mattia était trop
niais; Elias n’avait aucune envie de renouer les relations qu’il avait
eues autrefois ou de s’en faire de nouvelles.
A présent, le jeune homme aimait la solitude; et, durant les premiers
jours passés à la bergerie, il fuyait même la société des siens, quand
on n’avait pas besoin de son travail. Il errait de côté et d’autre; et,
lorsqu’il rencontrait des lieux qui lui rappelaient son enfance, il
était pris d’émotion. Il s’attendrissait aisément, à propos de tout;
mais, sitôt apaisé le premier émoi instinctif de son âme, il s’irritait
de ce qu’il croyait être une faiblesse; d’autant plus que, si son frère
et surtout si son père s’en apercevaient, ils se moquaient de lui.
--Hélas! hélas! Qu’es-tu maintenant, mon fils? lui disait Zio Portolu.
Tu es un homme de fromage frais. Pour la moindre chose, tu pâlis comme
une femmelette. Ce qu’il faut, c’est être des hommes, des lions: ne
s’émouvoir de rien, ne pas changer de visage, ne pas pleurer. Qu’est-ce
qu’un homme qui pleure? Une corne! Vois ton frère Mattia. Ce n’est pas
un aigle, et souvent il s’étonne sans raison; mais, du moins, il ne
change pas de couleur; et puis, quelquefois, l’étonnement même est une
astuce... Oh! ne regarde pas ainsi ton frère: il est plus malin que toi.
Après ces petits sermons, fréquemment répétés, Elias prenait la
résolution d’être malin, lui aussi; mais certaines pensées, certains
souvenirs, certaines sensations l’assaillaient si brusquement qu’il
n’était plus maître de lui-même; et il recommençait à s’attendrir, à
enrager, à être honteux. Il avait emporté avec lui tous les livres qu’il
possédait, et ce n’était guère: _la Semaine sainte_, quelques petits
ouvrages pieux rapportés de «là-bas», la _Bataille de Bénévent_, des
poésies sardes, une vieille _Botanique_ illustrée. Il cacha ces livres
dans un lieu sûr, bien abrité sous une roche, près d’un bosquet de
sureaux qui était son endroit favori, lorsqu’il voulait se reposer. Mais
ce n’était pas tout: Zio Portolu et Mattia (ce dernier savait lire)
avaient aussi leur bibliothèque: _I reali di Francia_, et _Guerino detto
il Meschino_, et les _Fioretti_ de saint François. Que de fois Mattia
les avait lus, ces livres, et pour lui-même, et pour son père, et pour
leurs amis les pâtres! Et quelle impression enfantine éprouvaient ces
hommes rudes, qui prétendaient rester insensibles à toute autre chose,
chaque fois qu’ils lisaient ou qu’ils écoutaient les aventures de
_Guerino_ et les légendes des _Fioretti_!
Le livre préféré d’Elias était la _Semaine sainte_. Déjà il savait par
cœur les Évangiles, et il les lisait presque couramment, même en latin.
Il s’en allait dans son bosquet de sureaux, à la fraîcheur, à l’ombre
embaumée par les joncs, près de l’eau murmurante; et il relisait la
divine parole. A cette heure-là, les besognes de la bergerie étaient
achevées; Mattia trottait vers Nuoro, sur la jument suivie de son
poulain, avec la sacoche pleine de fromage frais et de recuite[24]; Zio
Portolu, assis sur le seuil de la cabane, entaillait et gravait avec
patience une courge où il dessinait justement un épisode de _Guerino_,
marmottant entre ses dents, parlant à la courge, au canif, à ses doigts,
à l’encre qu’il employait; et les brebis faisaient la sieste à l’ombre
des maquis, et le petit cochon, le cabri, le chat et les chiens
dormaient. La _tanca_ reposait toute, dans l’ardeur du soleil, sous le
ciel de métal clair qui devenait cendré en s’abaissant à l’horizon. Pas
une herbe ne remuait.
[24] Sorte de fromage blanc que l’on prépare avec la fleur du
petit-lait repassé au feu.
Elias relisait son livre, bercé par le murmure de l’eau; mais, dans
cette paix immense, il n’avait pas le cœur tranquille. Souvent, au
milieu d’un verset, quelque souvenir traversait son esprit comme un
éclair, s’imposait tyranniquement à sa pensée; et ce souvenir n’était
pas bon. Oh, non, il n’était pas bon!
Quelquefois, il s’endormait dans le calme profond de midi; et jamais
alors Maddalena ne manquait de lui apparaître en rêve. Et ces rêves le
troublaient, l’excitaient douloureusement, lui laissaient une mauvaise
impression pour toute la journée. Il avait espéré que, loin d’elle, il
s’apaiserait et oublierait; mais le souvenir des jours passés à
Saint-François était trop récent. Il en avait encore les veines
embrasées, et sa volonté ne suffisait pas à vaincre une telle ardeur. La
solitude, le loisir, les forces physiques renaissantes augmentaient sa
passion.
Ce qui contribuait plus que tout le reste à l’accroître, c’était l’image
fixe, persistante, indestructible, du retour après la neuvaine. Presque
toujours les rêves d’Elias reproduisaient les particularités de cet
épisode: car les épaules, la taille, la main du jeune homme conservaient
intacte l’impression charnelle du corps et de la main de Maddalena; et,
au souvenir des paroles qu’elle lui avait dites, son esprit s’égarait de
nouveau dans un vertige de plaisir et d’angoisse. Il s’en indignait,
mais il ne pouvait pas se vaincre. Parfois, ses lèvres répétaient le vœu
prononcé; mais, au même instant, sa pensée retournait à ce souvenir et
s’y perdait. Alors il se courrouçait contre lui-même, se couvrait
d’injures, aurait voulu se bâtonner, se châtier; mais il lui était
impossible de se vaincre.
«Mon père a raison, pensait-il. Je ne suis qu’un bonhomme de fromage
frais, une brute, un sot. Qu’ai-je besoin de penser aux femmes, et
surtout à la femme que mon devoir me défend même de regarder? Ne peut-on
vivre sans les femmes? Ce qu’il faut, c’est être des hommes, des lions;
et moi, je ne suis qu’un agneau, une brebis folle... Mais est-ce ma
faute? Je ne me suis pas fait ainsi moi-même. Ah! si je m’étais fait
moi-même, je me serais donné un cœur de pierre... Qui sait? Peut-être
qu’avec le temps cette folie me passera.»
Telles étaient ses réflexions; mais elles ne lui rendaient pas le
courage: car il pressentait bien que sa folie durerait longtemps.
Cependant, un désir aigu grandissait peu à peu au fond de son cœur:
celui de revoir Maddalena. Mais, sur ce point, sa résolution était
ferme. Bien plus, il redoutait même le jour où Zia Annedda, Maddalena et
Pietro viendraient pour la tonte des brebis. Et néanmoins il comptait
les jours qui le séparaient de ce jour-là; et, en même temps qu’il avait
peur, il éprouvait un frisson de plaisir à penser que ce jour
approchait.
* * * * *
La veille de ce jour, sur le soir, il était occupé à boucher une brèche
dans le mur de la _tanca_. Au delà de ce mur s’étendait une autre
_tanca_, la _tanca_ boisée dont Zio Martinu Monne avait la garde. Où
était donc «le père de la forêt»? Elias ne l’avait pas revu, quoiqu’il
fût allé deux ou trois fois à sa recherche.
Tout à coup, Zio Martinu sortit du bois et, apercevant Elias, vint près
du mur. C’était un vieillard gigantesque, encore droit et robuste, avec
de longs cheveux jaunâtres, une épaisse barbe grise, une face qui
ressemblait à du bronze ridé. Il était majestueux dans son vêtement
sombre, par-dessus lequel il endossait un surtout de cuir, graisseux et
sans manches. On aurait pu le prendre pour un homme préhistorique. Elias
poussa une exclamation de joie, franchit le mur, tendit la main au
vieillard:
--On a rarement la chance de vous voir, Zio Martinu! Je vous ai cherché
deux fois. Comment allez-vous?
--Heureuse rencontre! Et puisses-tu avoir dans cent ans une autre
disgrâce comme celle que tu as soufferte! répondit Zio Martinu,
tranquille, d’une voix forte et avec une prononciation lente. Quant à
moi, je vais bien; mais j’ai dû m’absenter quelques jours.
Ils s’assirent sur le mur et causèrent longuement. Ils avaient tant de
choses à se raconter!
--Le premier soir où je suis revenu à la maison, dit soudain Elias, j’ai
rêvé de vous. J’étais dans la cour, chez mes parents; j’étais fatigué;
j’avais un peu bu; je me suis endormi, et j’ai rêvé de vous. J’ai rêvé
que nous étions assis sur ce mur, comme à présent. Les rêves se
vérifient d’une façon étrange!
--Oh! oh! dit le vieillard, sans manifester la moindre surprise.
Elias ne lui raconta pas en détail ce qu’il avait rêvé, mais il lui
demanda:
--Est-ce que vous croyez aux rêves, Zio Martinu?
--Que veux-tu que je te dise? Ce ne sont pas, à proprement parler, les
rêves qui se vérifient; mais il arrive souvent que nous prévoyons une
chose, que nous y pensons beaucoup; et alors nous la rêvons. Ensuite, si
cette chose se réalise, il nous semble que notre rêve s’est vérifié,
tandis que c’était tout simplement une chose qui devait avoir lieu.
Elias admira une fois de plus la sagesse de Zio Martinu, mais il hocha
la tête. Il repensait à son rêve sur le bord de l’Isalle. Avait-il donc
prévu et désiré l’entretien qu’il avait eu ensuite avec Maddalena? Non;
il lui semblait bien que non.
--Demain, reprit-il après un instant de silence, nous allons tondre les
brebis, Zio Martinu. Vous viendrez à notre cabane, n’est-ce pas? Ma mère
doit y être, avec mon frère Pietro et sa fiancée.
--Ah! oui, j’ai entendu dire que ton frère se marie. Sa future est-elle
bonne?
--Oui, elle paraît bonne. Elle est belle.
--Eh! la beauté ne suffit pas. Les tableaux sont beaux, et on les
accroche à la muraille où ils ne servent que d’ornement. L’essentiel,
c’est que la femme soit bonne, qu’elle soit affectionnée à son mari et
n’aime aucun autre homme sur la terre.
Elias devint songeur et ne répondit pas. D’ailleurs il se faisait tard,
le ciel pâlissait, le bois s’assoupissait dans la quiétude solennelle du
crépuscule. Il était l’heure de rentrer.
--Ainsi, vous viendrez, Zio Martinu? Nous vous attendrons. Ne manquez
pas.
--Je viendrai.
--Ne manquez pas! insista Elias en repassant le mur.
--Je n’ai jamais manqué à ma promesse, Elias Portolu. Salue ton père
pour moi.
--Bonsoir.
--Bonsoir.
Zio Martinu ne manqua pas à sa promesse; il vint même de très grand
matin, et il aida les pâtres à faire les préparatifs pour cette sorte de
fête champêtre.
L’aube orangée incendiait l’Orient, versait des splendeurs d’or rose sur
l’herbe et sur les pierres de la _tanca_. A l’Occident, le bois se
taisait, dans les fonds clairs d’un ciel ardoise.
Zio Portolu, occupé à préparer la jonchée, faisait rougir au feu une
pierre, et lui adressait, selon son habitude, des paroles de louange ou
de blâme. Elias et Zio Martinu tuaient un agneau aussi gros qu’une
brebis, l’écorchaient, lui écartaient les jambes, retiraient les
entrailles fumantes.
Pietro et les femmes arrivèrent un peu après le lever du soleil. Ils
étaient venus lentement, sur un char conduit par Pietro. Personne ne se
dérangea pour aller à leur rencontre; mais Elias sentit son cœur battre
violemment.
Agile et svelte, Maddalena descendit la première, secoua ses jupes;
puis, elle aida Zia Annedda et Zia Arrita à descendre.
Zia Annedda avait apporté une abondante provision de pain frais et de
vin. Tandis que Pietro déchargeait le char, les femmes s’acheminèrent
vers la cabane. Maddalena était plus jolie et plus gracieuse que jamais;
sa chemise très blanche, brodée et empesée, son jupon d’indienne brune,
ourlé de bleu, dessinaient sa personne bien faite. A peine Elias
l’eut-il vue près de lui et fut-il sous l’empire de ces yeux ardents, il
comprit qu’il serait incapable de se défendre. Mais, dans cet affolement
de joie anxieuse, il eut encore la force de penser: «Il faut que jamais
je ne reste seul avec elle; sans quoi, je suis perdu. Il faut que je me
confie à quelqu’un, que je prie quelqu’un de me suivre toujours, de ne
jamais me laisser seul avec elle, si l’occasion s’en présente. Oh! j’ai
peur de moi-même!... Mais à qui dirai-je cela? A ma mère? A mon père?
Non, ce n’est pas possible. A Mattia? Il est incapable de comprendre...
Eh bien, je parlerai à Zio Martinu!»
Il respira. Cependant, Zio Martinu, solennel, du haut de sa taille
gigantesque, observait la fiancée. Zio Portolu faisait les
présentations, en riant de son rire contraint et goguenard.
--Eh! eh! sanglier chenu, la vois-tu, la future de Pietro? Elle
s’appelle Maddalena, et elle sait filer et coudre, et jamais personne
n’a rien dit sur son compte. Regarde-la, cette blanche tourterelle. Ne
sens-tu pas qu’elle exhale un parfum de roses? Et celle-ci, c’est Arrita
Scada, la vieille tourterelle. La vois-tu, Zio Martinu?
--Oui, je la vois.
--Bonjour, dit Zia Arrita en se tournant avec curiosité vers le vieux.
Vous êtes d’Orune, à ce qu’il me semble? Vous vivez dans la _tanca_ de
X...
--Oui, je suis d’Orune, et je vis dans la _tanca_ de X...
--Vous causerez plus tard! interrompit Zio Portolu. Pour le moment, il
s’agit de manger la jonchée et le lait caillé. Allons, allons! Vite,
vite!
--Le soleil se lève à peine; ce n’est pas encore l’heure de manger la
jonchée, dit Maddalena en riant.
--Ma fille, déclara sur un ton sentencieux Zia Arrita, il faut manger
quand on vous y invite, sans regarder si le soleil est haut ou bas.
--Eh! eh! Martinu Monne, tu l’as entendue, la vieille tourterelle? Ne
t’avais-je pas dit qu’elle est sage comme l’eau[25]?
[25] Expression proverbiale usitée à Nuoro, pour dire «profondément
sage».
Ils entrèrent dans la cabane où ils trouvèrent Mattia avec le chat et le
cabri. Un peu plus tard survint Pietro, et la société fut au complet.
Les femmes s’assirent sur des escabeaux de liège; Elias, qui était
silencieux, mais qui n’était pas triste, distribua les _corcarjos_[26];
et Zio Portolu déboucha les vases qui contenaient la jonchée et le lait.
Zio Martinu dominait la scène et considérait avec persistance Maddalena.
Ils mangèrent et burent copieusement; la jonchée était exquise, et Zio
Portolu se serait offensé si ses invités n’avaient pas vidé jusqu’au
fond les _malunes_[27] de liège.
[26] Cuillers faites avec des ongles de brebis.
[27] Espèces de vases cylindriques, avec fond et couvercle mobiles; on
en fabrique de toutes les dimensions et pour toutes sortes d’usages;
dans les plus grands, les ménagères font fermenter le pain d’orge;
dans les plus petits, elles mettent le laitage, le miel, le sel,
etc.
Aussitôt après le déjeuner, on commença la tonte des brebis. Elles se
laissaient prendre, lier, coucher sur l’herbe, sans faire la moindre
résistance; puis, Elias et Mattia les tondaient adroitement, avec de
gros ciseaux à ressort. La laine emmêlée et sale s’amoncelait par terre,
à droite et à gauche; et les brebis, délivrées enfin du lacet,
retournaient au pâturage, amincies et tranquilles.
Les femmes apprêtèrent le dîner, en réservant à Zio Portolu le soin de
faire rôtir l’agneau. Mais Maddalena ne quittait pas des yeux Elias,
vers qui semblait l’attirer un fil magique; et, chaque fois qu’il levait
les siens, il rencontrait ceux de la jeune fille fixés sur lui comme
pour le fasciner.
A un certain moment, ils demeurèrent seuls: Pietro était allé chercher
quelque chose dans la cabane, Mattia poursuivait une brebis moins docile
que les autres, et Zio Martinu l’aidait à la reprendre. Elias eut une
minute d’égarement, de peur et de plaisir indicibles, à se voir seul
près de Maddalena, parmi les herbes et les grands chardons fleuris. Son
cœur se mit à battre fortement et un vertige d’amour s’empara de tout
son être, lorsque ses yeux rencontrèrent le regard passionné et
suppliant de la jeune fille. Ce regard disait: «Sauve-moi, sauve-nous!
Tu m’aimes, je t’aime. Je suis venue pour te demander de me sauver, de
nous sauver, Elias, ô Elias!» Mais, au contraire, il croyait se perdre
et la perdre s’il écoutait ce regard, s’il écoutait le cri d’angoisse
qui jaillissait de son propre cœur; et il se fit violence à lui-même,
parce qu’il voulait être sauvé. Il détourna les yeux, porta au loin ses
regards. La brebis courait dans l’herbe, pourchassée par Zio Martinu et
par Mattia qui tâchaient de la rabattre vers un maquis.
--Les imbéciles! dit Elias. Si j’y étais allé, moi, elle serait tondue
maintenant.
Et il s’élança pour les rejoindre, laissant Maddalena seule dans le
soleil, parmi l’herbe et les grands chardons fleuris, seule, les
paupières baissées avec une résignation de madone douloureuse.
--Zio Martinu, dit Elias au vieux, tandis que Mattia les précédait en
traînant derrière lui la brebis récalcitrante, mon cher Zio Martinu, je
vous en conjure, ne me laissez pas seul une seconde avec cette jeune
fille.
Il avait parlé à demi-voix, un peu inquiet, un peu honteux, sans
regarder le vieillard. Zio Martinu l’examina du haut de sa taille
gigantesque, longuement, profondément; il comprit, et il ne répondit
rien.
--Je vous expliquerai... ce soir... N’ayez pas de mauvais soupçons, mon
cher Zio Martinu! dit Elias en relevant les yeux. J’ai confiance en vous
plus qu’en mon père.
Cette fois encore, Zio Martinu ne répondit rien, ne s’émut pas, ne
sourit pas. Il se contenta de frapper avec une main sur l’épaule
d’Elias; et, pendant toute la journée, il le suivit comme une ombre.
Le dîner fut extraordinairement gai et bruyant.
Zio Portolu annonça à Zio Martinu que Maddalena et Prededdu se
marieraient bientôt, après la récolte du froment. Mais le vieux ne parut
pas se réjouir beaucoup de la nouvelle.
Les femmes et Pietro repartirent au crépuscule. Maddalena affectait
d’être gaie, riait, plaisantait, se tournait vers Pietro avec de
continuels sourires; et elle ne faisait plus attention à Elias. Mais
Elias, peut-être aussi poussé un peu par l’amour-propre, n’était pas
dupe de cette fausse allégresse.
«Elle va croire que je suis un sot, pensait-il. Eh bien, tant mieux...
Mais si elle savait, si elle savait!...»
Par instants, il lui semblait que son cœur éclatait; et un désir fou le
tourmentait de sangloter tout haut, de crier, de porter ses poings à son
front. Cependant, le char s’éloignait; et les taches rouge sang que
faisaient les corsages des femmes, et la petite tache blanche et noire
que faisait Pietro, s’évanouissaient dans le fond vert de la _tanca_,
dans les lointains roses du couchant. Jamais plus il ne la reverrait
ainsi, libre et amoureuse, dans la solitude de la campagne, frémissante
de passion à côté de lui, comme en cette matinée printanière... C’était
fini... Jamais plus!...
Le char disparut; et tout retomba dans le silence, tout fut vide autour
d’Elias. Mais, en se retournant pour regagner la cabane, il vit Zio
Martinu qui l’attendait.
--Je m’en vais, dit le vieux, lorsque le jeune homme fut près de lui.
Veux-tu me reconduire?
--Allons.
Ils se mirent en chemin. Le soleil était couché; les bois et les
lointains se taisaient, dans un fond de ciel rose, mais d’un rose dense
et presque violacé. La _tanca_ entière, les maquis lumineux, l’herbe
immobile, les roches et l’eau reflétaient cette chaude clarté de rose
pivoine. C’était une paix, une solitude religieuses. Zio Martinu et
Elias traversèrent toute la _tanca_ sans échanger une parole et vinrent
s’asseoir sur le mur, sérieux et graves.
Elias se sentait triste, mal à l’aise; il ne savait par où commencer, et
il regardait obstinément ses mains. Zio Martinu comprit en quel état
d’âme se trouvait son jeune ami, et il essaya de lui venir en aide.
--Elias, commença-t-il, je sais ce que tu veux me dire. Maddalena est
amoureuse de toi.
--Silence! fit l’autre avec effroi, en posant une main sur le bras du
vieillard.
Et, comme pour s’excuser de cet effroi, il ajouta aussitôt:
--Chaque petit maquis a de petites oreilles[28].
[28] Proverbe sarde: _cada mattichedda juchet oricredda_.
--Oui, répondit le «père de la forêt», toujours grave; chaque maquis,
chaque arbre, chaque pierre a des oreilles. Mais qu’importe? Ce que j’ai
dit et ce que je vais dire, tout le monde peut l’entendre, à commencer
par Dieu qui est là-haut, et à finir par le plus misérable des esclaves.
Maria Maddalena t’aime; tu l’aimes. Unissez-vous donc en Dieu, puisqu’il
vous a créés l’un pour l’autre.
Elias le regardait avec effarement; il se rappelait l’entretien qu’il
avait eu avec l’abbé Porcheddu, les conseils, les avertissements reçus
en cette inoubliable nuit de Saint-François. «Lequel des deux fallait-il
écouter?»
--Mais elle est la fiancée de mon frère, Zio Martinu!
--Elle est la fiancée de ton frère? Mais l’aime-t-elle? Non. Donc, elle
ne lui appartient pas; et elle ne lui appartiendra jamais, selon les
lois du Seigneur. Le mariage d’amour est celui de Dieu; le mariage de
convenance est celui du diable. Sauve-toi, Elias Portolu, et sauve la
tourterelle, comme la nomme ton père. Si elle a accepté Pietro, c’est
parce qu’on le lui a imposé, c’est parce qu’il a du blé, parce qu’il a
de l’orge, des fèves, une maison, des bœufs, de la terre. Le diable
opérait. Mais Dieu en avait décidé autrement. Il t’a fait revenir, il
t’a fait rencontrer cette jeune fille; vous vous êtes vus, vous vous
êtes aimés, tout en sachant que, selon les préjugés des hommes, vous ne
deviez pas même vous regarder l’un l’autre. Ne sens-tu pas en cela une
force supérieure à l’homme, et qui lui indique sa voie? N’est-ce pas la
main de Dieu? Pense bien à cela, Elias. Y penses-tu? Y as-tu pensé?
--C’est vrai, répondit Elias. Mais il est mon frère, il est mon frère!
--Nous sommes tous frères. Et Pietro n’est pas stupide; il sait entendre
la raison. Va, dis-lui: «Pietro, j’aime ta fiancée, et elle m’aime. Que
veux-tu faire? Veux-tu faire le malheur de ton frère et d’une autre
créature innocente?»
A la seule idée de parler ainsi à son frère, Elias sentit un frisson lui
courir dans le dos; et il secoua la tête avec douleur et terreur:
--Non, jamais, jamais je ne lui dirai cela! Il me tuerait, Zio Martinu!
--Tu as peur?
--Oui, j’ai peur. Pourquoi vous le cacher? Mais ce n’est pas de la mort.
Ce qui me fait peur, c’est qu’alors elle serait perdue, et lui aussi, et
toute la famille... Au surplus, ce n’est pas la seule épine que j’aie
dans le cœur, Zio Martinu. Il y a encore ceci: j’aime mon frère; et,
même en admettant qu’il se résigne, je ne veux pas le rendre malheureux.
--Il pourrait se résigner plus aisément que toi; car son caractère est
différent du tien. Je comprends tes bons sentiments, Elias; mais je ne
les approuve pas. Réfléchis aux conséquences. Y as-tu jamais réfléchi?
Maddalena t’aime à la folie, j’ai lu cela dans ses yeux. Si tu gardes le
silence, elle épousera Pietro, viendra habiter dans ta maison; et vous
finirez par vous perdre, car la nature humaine est fragile. Te rends-tu
compte de cela, Elias? Y as-tu réfléchi? On triomphe aujourd’hui de la
tentation, on en triomphe demain; mais, après-demain, c’est elle qui
finit par triompher; car notre cœur n’est pas de pierre. Y as-tu
réfléchi?
--C’est vrai, c’est vrai! répéta Elias, les yeux pleins d’épouvante.
Ils se turent un moment. Autour d’eux, le silence était profond, infini;
l’ombre descendait sur les bois; le ciel de pivoine pâlissait et
s’embuait de tendres nuances violettes. Soudain, Elias eut la sensation
qu’un reflet de cette grande paix religieuse pénétrait dans son âme.
--C’est moi, dit-il d’une voix changée, qui m’en irai de la maison.
--Tu te marieras? Prends garde que ce ne soit pire encore.
--Non, je ne me marierai pas.
--Que feras-tu donc?
--Je me ferai prêtre... Cela vous étonne, Zio Martinu?
--Je ne m’étonne de rien.
--Dites: que me conseillez-vous? Dans le rêve que je vous ai conté, ce
rêve que j’eus le soir de mon retour, vous me conseilliez de me faire
prêtre.
--Le rêve est une chose et la réalité en est une autre, Elias. Je ne te
le déconseille pas, si tu en as la vocation; mais je te dis que cela ne
suffira point pour te sauver. Nous sommes des hommes, Elias, des hommes
aussi fragiles que des roseaux. Ne l’oublie pas.
--Mais enfin, que me conseillez-vous?
--Mon conseil, je te l’ai déjà donné. Va, retourne à la ville, parle à
ton frère.
--Jamais... jamais... du moins à lui!
--Eh bien, parle à ta mère. Ta mère est une sainte femme: elle mettra le
baume sur les blessures.
--Ah! oui, c’est cela, j’irai! s’écria Elias avec un transport subit.
Il s’était décidé tout à coup, et un éclair de joie brillait dans ses
yeux. Il se leva, fit quelques pas; il aurait voulu partir tout de
suite, se délivrer à l’instant même de cette espèce de cauchemar qui
l’oppressait. Et il lui semblait que tout serait facile, que tout
s’arrangerait de soi-même. Pendant quelques instants, il éprouva un
bonheur si intense que, de sa vie entière, il n’en avait jamais éprouvé
un pareil.
--Alors, ne perds pas de temps, reprit Zio Martinu. Vas-y dès demain;
parle; n’aie ni scrupules ni préjugés. Demain, je t’attendrai ici, à la
même heure; et tu me diras ce que tu auras fait.
--Oui, oui, j’irai, Zio Martinu; et je vous apporterai des nouvelles.
Bonne nuit, et merci!
--Bonne nuit, Elias.
Après quoi, ils s’en allèrent chacun de leur côté.
* * * * *
Le lendemain, les deux hommes se retrouvèrent au même lieu, près du
petit mur. Autour d’eux régnait le même silence pur, infini; le
crépuscule allumait d’un flamboiement rose les cimes du bois; une pie
chantait dans le lointain. Mais Elias était triste, défait, avec un air
de souffrance et de lassitude sur le visage, comme dans les premières
journées qui avaient suivi son retour.
--Ah! mon cher Zio Martinu, dit-il, si vous saviez comment cela s’est
passé!... Tout est inutile: je ne puis parler ni à ma mère ni à
personne. Non, c’est impossible!... Hier soir, je me sentais décidé; il
me semblait que j’avais un cœur de lion, ou plutôt un front d’airain,
hardi et sans vergogne. Je me couche, je m’endors, je rêve; et, dans mon
rêve, j’étais à la maison, je parlais à ma mère. Tout me semblait
facile... Ce matin, je m’éveille, je pars, j’arrive chez nous; et
j’étais joyeux encore, plein d’espérance et de courage. J’appelle ma
mère à l’écart, je sens monter à mes lèvres les paroles que j’avais
préparées. Elle me regarde; et voilà que, tout à coup, mon cœur bat avec
violence, un nœud me serre la gorge. Ah! non, Zio Martinu, non, c’est
impossible! Je ne puis parler, même quand je m’y efforce... Je serais
capable de commettre un crime; mais révéler _cette chose_ à mes parents,
non, non, cela, je ne le peux pas!
--Essaie encore une fois, dit le vieillard.
Mais Elias eut un geste de répulsion, presque de révolte.
--Non! déclara-t-il d’une voix ferme. N’insistez pas, Zio Martinu. Cela
est supérieur à mes forces. Je pourrais y retourner mille fois sans
jamais réussir à parler.
--Je sais ce que c’est, dit le vieillard, qui parut frappé d’un
souvenir.
Et, après une minute de silence:
--Je me rappelle un fait, ajouta-t-il. A vrai dire, le cas était
beaucoup plus grave; mais l’homme était aussi beaucoup plus fort que
toi, beaucoup plus énergique, libre de préjugés, violent. Il se
proposait de commettre un crime (et il en avait déjà commis d’autres);
il voulait tuer un homme honnête. Cela lui semblait une chose naturelle,
facile; et, dans son cœur, il était plus que résolu. Arrivent le jour et
l’heure fixés. Il va dans la maison de cet homme honnête, il le trouve à
table, il peut le tuer sans nul danger pour lui-même. Mais l’homme
honnête le regarde; et cela suffit pour que l’autre devienne incapable
de lever le bras. Le même fait s’est reproduit à deux, à trois, à dix
reprises.
Tandis que je vieillard parlait, Elias le dévorait des yeux, oubliant
son propre tourment à écouter cette histoire. Non seulement il la
connaissait déjà, mais il savait que cet homme violent était Zio Martinu
lui-même. Cette histoire-là, tout le monde la connaissait depuis des
années; et on ajoutait que l’homme honnête, étant venu aussi à
l’apprendre, avait appelé Zio Martinu, lui avait donné du travail,
l’avait d’abord pris comme pâtre et ensuite comme gardien de ses
_tancas_. Depuis lors, Zio Martinu était le bras droit, le serviteur le
plus fidèle de celui qu’il avait voulu tuer.
Lorsque Elias entendit de la bouche du vieux cette histoire étrange, il
éprouva un soulagement. Au fond, il avait honte de sa faiblesse et de
ses hésitations perpétuelles. Mais, si un homme de fer comme Zio Martinu
n’avait pas réussi, dans sa jeunesse farouche, à vaincre la puissance
d’un regard honnête, comment aurait-il pu, lui, pauvre et faible enfant,
vaincre l’horreur de confesser aux siens ce qu’il croyait être un crime?
--Le fait que je t’ai raconté, ajouta le vieux, n’est certes pas
comparable à ton cas; mais ce fait démontre également qu’il existe
au-dessus de nous une force contre laquelle, en certaines circonstances,
nous ne pouvons rien. Et cependant, Elias Portolu, tâche, si tu le peux,
de faire quelque chose.
--Je ne peux rien faire! dit Elias découragé.
--Désires-tu que je m’entremette? demanda le vieux, pensif, après une
courte pause.
Mais Elias lui serra le bras et protesta fièrement:
--Jamais, Zio Martinu! Jamais! jamais! Ah! ne me faites pas le tort de
croire que j’y aie pensé une seconde seulement. Et j’ajoute, Zio
Martinu, que, si vous révéliez mon secret, je ne vous regarderais plus
en face!
--Tu as raison. Ce moyen ne saurait convenir. Non, en vérité.
--Que me conseillez-vous donc?
--Je t’ai déjà donné mon conseil. Fais quelque chose, agis, prévois.
--Je prévois. Il faut que je laisse les événements s’accomplir. Et
ensuite, si je n’ai pas la force de résister, je ferai ce que je vous ai
dit hier soir.
--Et tu feras mal, repartit le vieillard en se mettant debout. Essaie
quelque chose, Elias. L’histoire que je t’ai racontée a bien fini, par
l’indécision d’un homme; mais ton histoire, à toi, pourrait finir mal.
Tu sais écrire; eh bien! puisque ton frère sait lire, écris-lui.
Entendez-vous, prévoyez l’avenir. Je ne te dis rien de plus.
Une lueur d’espoir brilla encore dans les yeux d’Elias:
--C’est cela, je lui écrirai.
Ils se séparèrent sans prendre d’autre rendez-vous; et le jeune homme
s’achemina vers la cabane, le cœur un peu moins lourd. «Oui, oui, se
répétait-il à lui-même; j’écrirai à Pietro, comme font les messieurs; je
lui dirai tout. Il est raisonnable, et il m’écoutera... J’ai une plume
et du papier; j’enverrai la lettre par Mattia. Non, je la porterai
moi-même; je la donnerai à ma mère, pour qu’elle la remette en mains
propres... Oui, de cette façon, tout marchera bien.»
Pendant une longue heure, cette nuit-là, il eut l’esprit occupé de la
lettre. Il savait déjà comment il la commencerait et comment il la
terminerait; pour le reste, il n’y avait pas de difficulté. Le lendemain
matin, lorsqu’il s’éveilla, il était encore fermement décidé à exécuter
son projet; et, dès qu’il le put, il gagna sa place favorite, celle où
il avait caché ses livres, sa plume et sa petite bouteille d’encre. Il
fit ses préparatifs; il s’assit à côté d’une grosse pierre, chercha la
meilleure position, en trouva une excellente pour écrire commodément; et
puis, il se mit à réfléchir.
Le ruisseau passait près de là, chuchotant parmi les joncs; une brise
agréable se glissait à travers les sureaux, éveillait de longs murmures
dans les hautes herbes et dans les arbres. Cent rumeurs vagues, proches,
lointaines, animaient la _tanca_, sous la bleuâtre clarté matinale.
Il réfléchissait; et ses mains, qui n’étaient plus blanches, pressaient,
inertes, la feuille de gros papier chiffonné qui s’étalait sur la
pierre. Tout à coup il releva la tête, sembla prêter l’oreille à une
voix éloignée; puis, il ramassa la feuille de papier, la plume, le
flacon d’encre, resserra le tout dans la cachette et s’en retourna vers
la cabane.
Non; décidément il ne pouvait pas la vaincre, cette force supérieure
dont lui avait parlé Zio Martinu.
V
Vint l’été. Toute la _tanca_ se couvrit d’un beau jaune pâle, excepté
les maquis et les bords du ruisseau où la végétation prit une exubérance
tropicale. Comme ils étaient doux maintenant, les fonds de là-bas, dans
les matins splendides, dans les crépuscules or et rose, dans les nuits
scintillantes d’étoiles pures, lorsque la lune nouvelle descendait
mystérieusement sur les bois silencieux!
Elias se consumait d’amour et de tristesse; mais il n’accomplissait
aucune démarche, ne formait aucun projet pour arrêter les événements.
Et, néanmoins, le temps passait; Pietro avait bénéficié d’une récolte
magnifique, et le mariage devait se faire dans quelques jours.
Le jeune homme n’avait pas revu Zio Martinu, ne cherchait pas à le
revoir; et même, il avait presque peur de le rencontrer: car, au lieu
d’un réconfort, le vieux, malgré sa réputation de grand sage, lui avait
mis l’enfer dans l’âme. «Et s’il avait raison?» se demandait parfois
Elias. Mais tout de suite il se révoltait contre cette pensée, peut-être
aussi parce qu’il ne se sentait pas le courage d’agir, de faire un
effort, de révéler son secret, et surtout de bouleverser le bonheur de
son frère. Cependant, le souvenir de Maddalena, l’amour qu’il avait pour
elle et la pensée que bientôt elle serait irréparablement perdue pour
lui, le mettaient à la torture. Il tâchait bien de lutter contre son
cœur et contre ses sens, de railler sa propre passion, d’être fort,
comme le voulait Zio Portolu: «Que diable! Des femmes, il n’en manque
pas! Et puis, on peut vivre sans elles, on peut vivre sans aimer. Que
dis-je? Un homme vraiment homme doit se moquer de ces choses-là!» Mais
la lutte ne servait à rien; et, sans la figure de Maddalena, tout
l’horizon d’Elias devenait sombre et vide. Et, de même qu’à
Saint-François il avait désiré avec ardeur l’éloignement, la solitude,
le silence de la _tanca_, de même il attendait aujourd’hui avec une
fébrile impatience le jour du mariage. «Après, tout sera fini, et pour
toujours!» Il lui semblait qu’après, la guérison se ferait toute seule,
qu’il retrouverait le calme et la santé: car il se sentait dépérir aussi
physiquement. La chaleur torride de ces longues journées éblouissantes
et l’insidieuse fraîcheur des claires nuits embaumées l’anéantissaient.
Dans sa tristesse, il s’était pris de haine contre les hommes; son père
et Mattia eux-mêmes le dégoûtaient; il les fuyait, errait toute la
journée à travers la jaune et brûlante solitude, passait les nuits à la
belle étoile. S’il s’endormait au temps de midi, après avoir lu et relu
ses livres de piété, il se réveillait la tête cerclée de souffrance; et,
la nuit suivante, il ne pouvait plus dormir. Alors, il restait jusqu’à
une heure avancée dans ses cachettes, accroupi sur les pierres,
regardant le coucher de la lune au-dessus des bois, paralysé par la
langueur d’une rêverie douloureuse.
Zio Portolu, le vieux renard, s’apercevait bien de l’état physique et
moral où se trouvait son fils; mais il ne parvenait pas à en deviner la
cause; et il se fâchait, réprimandait Elias avec aigreur, pendant les
courts instants où ils étaient ensemble.
--Pourquoi te caches-tu? lui braillait-il. Qu’est-ce que signifie cette
vie-là? Si tu médites un crime, commets-le, et que ce soit fini. Si tu
es amoureux, pends-toi. Es-tu un homme? Tu n’es qu’un fétu de paille, un
pantin en fromage de vache! Ne vois-tu pas que tu es incapable de rester
debout sur tes jambes et que ta face est verte comme une grenouille?
--Je suis malade, répondait Elias, non pour s’excuser, mais parce qu’il
avait une peur folle que Zio Portolu ne vînt à deviner son secret.
--Si tu es malade, soigne-toi ou meurs. Je ne veux pas voir d’invalides
autour de moi. Je veux des lions, des aigles; et toi, tu n’es qu’un
lézard.
--Laissez-moi en paix, mon père! suppliait Elias.
Et le jeune homme s’éloignait, énervé.
--Va-t’en au diable, va-t’en au diable! hurlait derrière lui Zio
Portolu.
Mais, quand le vieux père se trouvait seul, il s’attristait, se sentait
le cœur tremblant comme celui d’un petit oiseau. «C’est peut-être vrai,
qu’Elias va tomber malade. Oh! non, mon bon saint François! Prenez-moi,
si vous voulez; mais gardez mes fils vivants et forts! Mes fils, mes
tourtereaux, mes oiselets! Ah! qu’ils soient heureux, dût leur vieux
père mourir désespéré!... Elias, Elias, pourquoi ne te guéris-tu pas?
Que deviendrais-je, si tu me manquais?... J’avertirai ta mère; je lui
dirai de venir, je lui dirai de te ramener à la maison; et elle te fera
coucher dans le lit, et elle te préparera les remèdes avec les herbes,
avec le sel, avec les saintes médailles, comme elle sait les faire.»
Cependant, Elias errait çà et là, triste, abattu, irrité contre lui-même
et contre les autres. Une nuit, Zio Portolu, en traversant la _tanca_,
le vit perché sur une roche et contemplant la lune. «Est-ce qu’il
pratiquerait la magie? Est-ce qu’il méditerait un crime? Est-ce qu’il
voudrait se faire moine? se demanda Zio Portolu, en fixant sur son fils
des yeux rougis plus que jamais par la chaleur de ces journées
lumineuses. _Santu Franzischeddu meu_, guérissez-le, ce fils chéri!» Et
il s’en retourna vers la cabane, très inquiet. Ah! en vérité,
l’incompréhensible conduite d’Elias lui empoisonnait la joie du mariage
de Pietro, qui devait avoir lieu dans trois jours.
Elias n’avait pas vu son père; et il demeurait immobile au haut de la
roche, les yeux mornes, fixes, comme fascinés par la pure splendeur de
la lune, l’esprit absorbé en des visions flottantes. Il éprouvait
l’étourdissement, le bourdonnement, l’inexplicable vertige qu’il avait
déjà éprouvés le premier soir, dans la cour de la maison. La brise
légère qui murmurait au loin, dans les arbres, lui faisait l’effet d’une
voix confuse, tantôt douce et tantôt craintive. Que disait-elle? Que
disait le vent? Que murmurait la forêt? Il aurait voulu la comprendre,
cette voix; et il s’inquiétait, s’attendrissait, s’exaspérait, parce
qu’il ne parvenait pas à en avoir une perception bien nette. Il lui
semblait tour à tour que c’était la voix de l’abbé Porcheddu, celle de
Maddalena, celle de Zia Annedda, celle de Zio Martinu; il se rappelait
le songe qu’il avait eu le soir du retour, celui qu’il avait eu au bord
de l’Isalle, d’autres songes encore, d’autres visions lointaines. Et il
sentait au fond de son âme une angoisse obscure, à cause de cette voix
qu’il ne pouvait comprendre, à cause de ces songes, à cause d’autres
circonstances dont il ne se souvenait pas.
La lune, frappant sur sa face et sur ses yeux, lui donnait un
enchantement de rêve. Autour de lui, par-dessus la ligne des bois qui
fermaient l’horizon, le ciel se mourait dans une splendeur de perle; les
troupeaux paissaient encore, jetant à la solitude nocturne le
mélancolique tintement de leurs clochettes. Jamais Elias ne s’était
senti aussi triste que cette nuit-là. Il lui arrivait même une chose
extraordinaire: il se rappelait les jours, les mois, les années qu’il
avait passés _là-bas_, et il se les rappelait avec un chagrin humilié,
comme cela ne lui était jamais arrivé jusqu’alors; et il pensait
vaguement: «Je n’ai pas commis le crime pour lequel on m’a condamné;
mais d’ailleurs je méritais bien ma peine pour d’autres actions
criminelles, pour les péchés dont je suis réellement coupable. Ah! si je
n’avais pas péché, si je n’avais pas fréquenté de mauvais camarades, je
n’aurais pas été _là-bas_, j’aurais connu Maddalena avant que Pietro la
connût; et, à cette heure, je ne serais pas malheureux comme je le suis.
Ils m’ont dompté, c’est vrai; mais ils m’ont rendu faible comme une
femmelette. Et dire que je raconte toujours les souvenirs de _là-bas_
avec vantardise! Tu es sans vergogne, Elias Portolu, tu es sans
vergogne!»
Et il avait la sensation de rougir; et, de nouveau, ses pensées
s’embrouillaient; et les visions revenaient, et les voix confuses, et la
figure de l’abbé Porcheddu, et celle de Maddalena, et celle de Zio
Martinu, et d’autres qu’il avait vues _là-bas_ ou ailleurs. Et l’obscure
angoisse qui lui oppressait l’âme se faisait de plus en plus lourde,
écrasante comme un rocher. Finalement, il lui sembla qu’il venait de
retrouver la mémoire, de comprendre la voix; un frisson lui courut dans
le dos, sa face prit une teinte livide, ses dents claquèrent.
«Elle se mariera dans trois jours, et tout sera fini! s’écria-t-il en
lui-même. C’est cela qui me tue; et je ne fais rien, je n’agis pas, je
n’ose pas...»
Il fut saisi d’un transport de désespoir, d’une fureur de projets
audacieux.
«J’y vais, j’y vais! se dit-il. J’oserai, j’agirai; car je ne veux pas
mourir. Je l’aime et elle m’aime; elle m’en a fait l’aveu là-haut, sur
le bord de l’Isalle... non; pendant que nous revenions... Bref, elle
m’en a fait l’aveu, et je l’ai embrassée, et elle est à moi, à moi, à
moi!... J’y vais, j’y vais... Ah! mon frère, tue-moi, si tu veux; mais
elle est à moi! Je descends, je cours jusqu’à Nuoro, j’arrange les
choses... Tout peut s’arranger; Zio Martinu a raison; mais il faut que
je me hâte.»
Et il fit un mouvement. Aussitôt des frissons l’envahirent, montant de
la pointe de ses pieds et rampant par tout son corps; et il se rassit en
face de la lune, le visage blême, claquant des dents. Il se ressouvenait
aussi de son vœu, le soir où il avait pleuré comme un petit enfant aux
pieds de saint François; mais, à présent, ces bonnes intentions-là
étaient loin; il se rendait compte qu’il était vaincu par la passion et
qu’il ne pouvait plus résister. Il se disait: «Je me figurais alors que
le jour des noces n’arriverait jamais; et voici que ce jour est tout
proche: après-demain. Il faut que j’agisse, il faut que je me hâte...»
Une minute après, dans un moment lucide ou qui lui parut tel:
«Mais pourquoi ne puis-je me mouvoir? se demanda-t-il à lui-même.
J’essaie de me mettre debout, et je ne le peux pas; je sens mes membres
lourds comme des pierres. Et ces frissons? J’ai la fièvre; je tomberai
malade...»
Il pensa avec terreur:
«Et si je tombe malade? Et si je ne peux pas marcher? Et si, pendant ce
temps-là... Oh! non, non! J’y vais! J’y vais!»
Il se leva pesamment, descendit de la roche, se mit en route d’un pas
qui vacillait, traversa les chaumes et le foin, brillants et odorants
sous la clarté lunaire. On entendait toujours le mélancolique tintement
des troupeaux, la voix lointaine du vent dans le bois. Elias cheminait;
il aurait voulu courir, mais il en était incapable; et, de temps à
autre, il s’arrêtait pour écouter la voix du vent; mais il ne percevait
qu’un bourdonnement lugubre et des sifflements aigus dans ses oreilles.
Tout à coup, il se laissa choir par terre, près d’un arbre où, à travers
la plus haute branche, la lune le regardait de son œil lumineux, presque
éblouissant. Elias leva vers elle son regard éteint et il ferma bientôt
les paupières. Cet œil de la lune fut sa dernière perception; ensuite,
il ne sentit plus, par intervalles, qu’une douleur lancinante au sourcil
gauche--douleur qui ressemblait à un coup de hache--et ce lugubre
bourdonnement au fond de ses oreilles. Mais, dans ce mauvais rêve, il
continuait à cheminer, en disant les choses les plus étranges.
Il s’imaginait traverser un lieu bizarre, plein de roches monstrueuses,
de buissons épineux, de chardons arides, éclairé par la lumière bleuâtre
de la lune. Dans son délire, il se rappelait parfaitement où il allait
et ce qu’il voulait; mais, quoiqu’il courût, quoiqu’il escaladât les
roches et sautât par-dessus les buissons, tout en sueur, épuisé,
angoissé, il ne réussissait pas à sortir de ce lieu mystérieux; et il en
éprouvait une colère, une douleur indicibles. Toutes les jointures lui
faisaient mal; il avait l’échine rompue; ses pieds, ses mains, ses
tempes battaient; son corps était en sueur; et il allait, allait
toujours, parmi ces roches qui lui donnaient une sensation d’effroi et
d’horreur, dans ce blafard éclairage de lune voilée qui l’entourait
d’une lumière fantastique, plus triste et plus effrayante que n’importe
quelles ténèbres. Combien de temps dura cette lutte atroce contre les
roches, les buissons et les chardons, cette colère indéfinie, ces
transes accablantes, cette peur d’invisibles monstres sous cette
horrible lumière? Jamais il ne le sut exactement. Et ensuite, d’autres
visions non moins monstrueuses, mais plus confuses, qui s’entremêlaient,
se dissolvaient, se reformaient, tels des nuages poussés par le vent,
l’assaillirent, l’obsédèrent, le brisèrent. Et un moment vint où son
âme, exténuée, vaincue, s’abîma dans un obscur gouffre d’inconscience,
tandis que son corps continuait à souffrir. Et un autre moment vint où,
dans ce gouffre, une triste lueur d’aube descendit; et elle s’accrut,
s’accrut; et son âme commença à percevoir nettement la souffrance de son
corps, et le malade rouvrit les yeux à la réalité.
Il était dans sa maison, dans son humble chambrette blanche, dans son
lit à la grosse couverture de laine. Une triste lumière de crépuscule
entrait par la petite fenêtre mi-close; de la ruelle arrivaient des cris
aigus d’enfants; du courtil, de la cuisine, des chambres contiguës
arrivait un chuchotement de voix étouffées. Il devait y avoir là
beaucoup de monde. «Que disaient-ils? Que faisaient-ils? Est-ce que
Maddalena était là? Et Pietro? Étaient-ils mariés?»
Elias sentit comme un froid de glace; mais, à cette heure, il ne
délirait plus; et, quand bien même Maddalena, non mariée encore, se fût
présentée à ses yeux, il ne lui aurait rien dit. Il alla jusqu’à
souhaiter que le mariage fût chose faite; mais ce désir éveilla soudain
en lui un chagrin violent, et il regretta de n’être pas mort. Au lieu de
la mort, c’était la vie qui revenait, avec le souvenir et la réflexion.
«Est-ce qu’il avait parlé, dans son délire? Que s’était-il passé?
Comment l’avait-on retrouvé, rapporté? Maddalena l’avait-elle vu?
Avait-elle eu pitié de lui?» A l’idée de Maddalena ayant pitié de lui,
il s’aperçut qu’il s’attendrissait, souhaita encore de mourir et eut
envie de pleurer.
Sur ces entrefaites, Zia Annedda entra dans la chambre. Elle remarqua
tout de suite qu’Elias était mieux, et elle se pencha sur l’oreiller du
malade avec un sourire de joie et de compassion.
«Sait-elle?» se demanda Elias, en fermant à demi ses paupières livides.
--Comment te trouves-tu, mon enfant? interrogea Zia Annedda.
Et elle lui posa une main sur le front.
--Pas trop mal.
--Dieu soit béni! Tu as eu une forte fièvre, Elias. Peu s’en est fallu
qu’on n’ajournât le mariage.
«Elle sait!» pensa-t-il avec amertume.
--Mais, ce matin, tu étais déjà un peu mieux. Ton frère s’est marié à
dix heures.
«Non, ils ne savent rien!» conclut Elias, délivré de sa cruelle
appréhension.
Cela ne fut pas suffisant pour adoucir l’indicible douleur que lui
causaient les paroles de sa mère. Car, dans le fond de son âme, il
espérait encore. Qu’espérait-il? Il ne le savait pas lui-même; il
espérait l’inconnu, l’impossible; mais il espérait quelque chose. Et
voilà que maintenant tout était fini!... Il ferma les yeux, n’ouvrit
plus la bouche, cessa d’entendre les paroles de sa mère. Il se sentait
tout le corps endolori, lourd, massif comme une pierre; et il lui
semblait que, même s’il avait voulu se mouvoir, il n’en aurait pas été
capable. Tout était fini!
Zia Annedda le laissa seul. Au moment où elle sortait, la porte
entre-bâillée fit qu’Elias put entendre plus distinctement les voix et
quelques rires étouffés, venus de la cuisine et de la cour. Il souleva
ses paupières, regarda les murailles où mourait la lueur mélancolique du
crépuscule, comprit la joie des autres, qui sûrement ne pensaient guère
à lui; et il eut un sentiment plus pénible de sa détresse profonde, de
sa solitude, de sa ruine; et il pleura silencieusement, plongé dans une
douleur plus affreuse que la mort.
Cependant, la nouvelle qu’il allait mieux, portée à la ronde par Zia
Annedda, chassa loin de la famille et des invités, tous parents des
époux, cette espèce d’incube que la maladie d’Elias faisait peser sur la
joie commune. Celui qui s’en réjouit le plus, ce fut Zio Portolu.
--Saint François soit loué! dit-il en se dressant d’un bond. Si mon fils
était mort, je ne lui aurais pas survécu. Allons le voir, lui tenir
compagnie. Allons!
Sa tristesse l’avait même empêché de boire, et il n’avait pas refait non
plus les quatre petites tresses de ses cheveux. D’ailleurs, il était
parfaitement propre, avec ses gros souliers oints de suif et son costume
flambant neuf. Quant à Maddalena, il sembla qu’elle demeurait
indifférente, avec ses larges paupières de madone baissées d’un air
résigné; assise près de son mari, dans la cour, elle parlait peu,
regardait ses anneaux et les faisait passer alternativement de l’un à
l’autre doigt. Pietro, lui, était heureux; il avait la face rasée, les
yeux luisants, les lèvres rouges; et, dans son costume d’époux, avec sa
chemise au col blanc dont les pointes brodées étaient rabattues sur un
gilet de velours bleu, il paraissait presque beau.
--Allons, allons! répétait Zio Portolu, impatient de revoir Elias.
Et, dès que la porte de la petite chambre fut ouverte, il se mit à
débiter des facéties, riant de son rire contraint, sans prendre garde à
la douleur mortelle qui accablait son fils.
--Le voyez-vous, _su bellu mannu_[29], la fleur de notre maison, qui
voulait mourir le jour même où son frère se mariait? Est-ce que ce sont
des choses à faire? Quand je t’ai vu sur la roche, l’autre soir, je me
suis dit: «Le tourtereau va tomber malade.» Et, par le fait, un peu plus
tard, quand nous sommes revenus, nous t’avons trouvé sous l’arbre,
pareil à un mort, et nous avons dû te transporter ici dans un chariot.
Est-ce que ce sont des choses à faire? Ah! ta face est blanche comme la
cendre, Elias. Eh! eh! veux-tu boire? Eh! eh! le vin guérit tous les
maux! Ton frère est marié, tu sais? Tu te lèveras tout à l’heure, et
nous boirons à la santé des époux.
[29] «Le très beau», le beau grand garçon.
--Laisse-le tranquille, lui dit à demi-voix Zia Annedda, en le tirant
par le pan de sa capote.
Et il se tut, considérant avec tristesse les yeux clos d’Elias.
Les mariés étaient restés dans la cour, entourés de quelques parents
assis sur des escabeaux; et tous ces gens causaient bas, en regardant
leurs mains ou la pointe de leurs chaussures. A vrai dire, la
conversation était peu animée; on sentait encore autour de soi une
pesanteur, une gêne, une sorte d’inquiétude et de malaise que le
maintien timide et froid de la jeune épouse ne contribuait certes pas à
dissiper.
Des gamins effrontés se montraient à la grande porte, criaient,
réclamaient des dragées, lançaient des pierres contre le mur. Dans la
cuisine, la mère de l’épouse et une autre parente préparaient le souper.
Zia Annedda allait et venait, de la cour à la cuisine, de la cuisine à
la chambre d’Elias, sur la pointe des pieds, le visage blanc et calme.
Qu’Elias dût revenir à la santé, elle le savait bien: car, supposant
qu’il avait pris quelque frayeur, elle lui avait préparé et fait avaler
_s’abba e s’assustru_, l’eau de l’épouvante[30]; puis, elle lui avait
attaché au cou une médaille bénite, elle avait allumé une lampe en
l’honneur de saint François, et enfin elle avait prononcé les «paroles
vertes»,--une conjuration qui n’est pas sacrilège,--pour savoir si Elias
devait vivre ou mourir. Les paroles vertes avaient répondu qu’il
vivrait. «Loué soit saint François et béni soit Dieu en toutes ses
saintes volontés!»
[30] De l’eau à laquelle on a mêlé du charbon et des médailles
pieuses, en récitant de ferventes prières.
Peu à peu les invités se retirèrent, et il ne resta que les deux frères,
la mère de la mariée et une voisine amie de Zia Annedda. Le souper fut
plus silencieux que le dîner; de temps à autre, on entendait Elias
gémir, se lamenter d’une façon déchirante; et un nuage de tristesse
oppressait tout le monde.
--On croirait que nous assistons à un repas funèbre! dit Zio Portolu.
Et il s’efforça de rire; mais, intérieurement, il se tourmentait; et, à
son avis, la mélancolie qui avait voilé ce jour de noces était de
mauvais augure pour les nouveaux époux.
Lorsque Zia Annedda se fut assurée que rien ne manquait sur la table,
elle rentra dans la chambre d’Elias afin de lui porter une écuelle de
bouillon.
--Soulève-toi un peu et bois, mon enfant, lui dit-elle d’une voix
tendre, tout en refroidissant le bouillon avec la cuiller.
Mais il fit une grimace de dégoût et, de la main, repoussa la main de sa
mère.
--Elias, mon enfant, bois, sois raisonnable. Il faut boire: cela te fera
du bien.
--Non, non, non! répétait-il puérilement, sur un ton plaintif.
--Allons, allons, sois raisonnable. Si tu restes ainsi, tu deviendras
malade pour tout de bon, et tu commettras un péché mortel; car le
Seigneur veut que l’on se conserve.
Il ouvrit deux grands yeux pleins d’angoisse et aussi de souffrance
physique.
--Laissez-moi en paix! dit-il. Laissez-moi mourir en paix!
Zia Annedda sortit, puis revint avec Maddalena. Dès qu’Elias aperçut la
mariée, il se mit à trembler visiblement; et il n’eut ni le désir ni la
force de cacher son trouble. Il essaya de murmurer un souhait:
--Que le bonheur...
Mais les paroles moururent dans sa gorge. Alors Maddalena, d’une voix
ferme et assez froide, lui dit:
--Qu’est-ce que cela signifie, Elias? Pourquoi ne veux-tu pas prendre
quelque chose? Tu n’es plus un petit garçon. Pourquoi fais-tu de la
peine à ta mère? Allons, vite, sois raisonnable.
Immédiatement il se souleva, prit l’écuelle, but; et, tout en buvant, il
haletait et tremblait comme un enfant. Après quoi, on lui fit encore
boire du vin; et il tomba bientôt dans une somnolence légère et
agréable, qui ne tarda pas à se changer en un sommeil paisible.
Mais, au milieu de la nuit, il se réveilla; et à peine fut-il éveillé,
malgré le bien-être physique que lui avait procuré le sommeil, il eut un
transport d’inexprimable souffrance, un désespoir profond: Maddalena
était dans cette maison, sous le même toit que lui, et Pietro était
heureux! Elias comprit que pour lui la joie de la vie avait pris fin, et
que ce qui commençait, c’était la torture de la lutte contre la
jalousie, contre le péché, contre la désolation. Autour de lui et au
dedans de lui-même régnait une obscurité noire et lourde; et, de
nouveau, il éprouva un besoin fou de se lever, de remuer, de marcher, de
s’en aller très loin, puisque telle était sa destinée. «Je m’en vais, se
disait-il. Il faut que je m’en aille, que je quitte ce pays, que je n’y
revienne jamais. Autrement, je suis un homme perdu. Hélas! hélas!»
Il se retourna, en se tordant de douleur; il serra les poings, enfonça
son front dans son oreiller, se mordit les lèvres pour étouffer ses
sanglots et ses gémissements. Il avait une envie furieuse de saisir son
cœur à poignée pour le jeter violemment contre le mur.