Malgré l’insistance de Mattia, qui voulait emmener tout de suite son
frère à la bergerie, Elias resta quelques jours à la maison pour
recevoir les visites des parents et des amis, et aussi pour se remettre.
Zio Berte et Mattia retournèrent à la garde du troupeau; Pietro reprit
son travail. Mais tantôt l’un, tantôt l’autre revenait à la maison, dans
la soirée, pour voir Elias et lui tenir compagnie. Et c’étaient alors de
grandes conversations et des récits bruyants, soit près du feu, soit
dans la petite cour, jusqu’à une heure avancée de la limpide nuit
printanière.
Elias n’avait pas été assujetti à la surveillance spéciale qui
maintenant fait suite à la peine et qui la rend plus cruelle; mais, du
moins pendant les premiers mois, la police avait l’œil sur lui; et
souvent, le soir, deux carabiniers parcouraient d’un pas lourd la
ruelle, s’arrêtaient, prêtaient l’oreille, allongeaient la tête à la
porte des Portolu. Si Zio Berte était là et si ses petits yeux de renard
malade apercevaient les carabiniers, vite il se levait, moitié
respectueux, moitié gouailleur, venait jusqu’au seuil et les invitait à
entrer.
--Bien venu le Roi[10], bien venue la Force! criait-il. Entrez, entrez
dans ma maison, jeunes gens; venez boire un verre de vin. Eh quoi! vous
ne voulez pas entrer? Est-ce que vous croyez que c’est ici une maison
d’assassins ou de voleurs? Nous sommes d’honnêtes gens, et vous n’avez
pas à fourrer le nez dans nos affaires.
[10] Pour le Sarde, le Roi n’est pas seulement la personne de Sa
Majesté, c’est tout ce qui la représente, force publique, justice,
armée, agents de la sûreté, etc.
Ceux-ci, deux garçons rougeauds et trapus, daignaient sourire.
--Entrez-vous, ou n’entrez-vous pas? continuait Zio Portolu. Faut-il que
je vous empoigne et que je vous tire? Mais prenez garde que le morceau
ne me reste dans la main. Si vous ne voulez pas entrer, allez-vous-en au
diable. Mais il a du bon vin, Zio Portolu!
Les carabiniers finissaient par entrer; et aussitôt Zia Annedda
apparaissait avec sa fameuse carafe.
--Vive le Roi! vive la Force! vive le vin! Buvez, ou que la justice vous
frappe!
--Oh! oh! oh! remarquait Mattia, quand il assistait à la scène. Que
dites-vous, père? Alors, ils devraient se frapper eux-mêmes...
--Ha! ha!
--Il n’y a pas de quoi rire. Buvez, mes enfants. Et bois aussi, toi,
Mattia: ta tête s’en trouvera bien. Et bois aussi, toi, Elias; car tu as
sur le visage la couleur de la cendre. Il faut être rouges, pour être
des hommes. Les vois-tu, ces carabiniers? Il faut être rouges comme
eux... Ah, diable! voilà que vous devenez plus rouges encore? Est-ce que
les paroles de Zio Portolu vous feraient honte!... Eh! eh! il en a fait
rougir bien d’autres que vous; il a fait rougir des dragons! Vous ne
savez donc pas qui est Zio Portolu? Si vous ne le savez pas, eh bien, je
vais vous le dire: je suis moi!
--Tous nos compliments! répondaient les carabiniers, en s’inclinant et
en riant.
Ils s’amusaient: et le vin de Zio Portolu était vraiment bon,
émoustillant, aromatique. Zio Portolu prenait des libertés, leur mettait
les mains sur les bras, sur les épaules.
--Qui croyez-vous être, vous? La Force? Une corne de chèvre! Attendez un
peu, que je vous ôte ce long couteau, ce pistolet, ces boutons. Que
restera-t-il de vous? Une corne, je vous l’ai dit! Voulez-vous que nous
essayions de mettre vos effets à Elias, à Mattia, à mon Pietro? Vous les
voyez: ils valent mieux que vous! Trois fleurs, trois tourtereaux, mes
fils! Ah! vous n’avez rien à redire contre mes fils! Ils n’ont pas
besoin de voler, mes fils; car nous possédons du bien, nous en avons à
jeter aux chiens et aux corbeaux.
--Hum!... disait Elias, assis en silence dans un petit coin. Vous avez
prononcé un mot de trop, père.
--Laisse-le dire, murmurait Mattia, tout content des bravades
paternelles.
--Toi, mon fils, retiens ta langue. Tu n’entends rien à rien; tu es né
d’hier... Mais que faites-vous donc, jeunes gens? Buvez, buvez, que
diable! L’homme est né pour boire, et nous sommes des hommes.
Et il concluait philosophiquement, sur un ton persuasif:
--Oui, nous sommes tous des hommes! Des hommes, vous, et des hommes,
nous; et il faut que nous soyons indulgents les uns pour les autres.
Aujourd’hui, vous avez l’épée et vous représentez le Roi, que le diable
emporte! Mais demain? Eh bien! demain, il peut se faire que vous
représentiez une corne; et il peut se faire qu’alors Zio Portolu vous
soit utile. Car j’ai bon cœur. Ah! cela, tout le pays peut vous le dire:
il n’y en a guère comme Zio Berte. Mais ils ont bon cœur aussi, mes
fils: ils ont un cœur de tourtereaux. Donc, si vous passez par notre
bergerie, dans la Serra, nous vous donnerons du lait, du fromage; nous
vous donnerons même du miel. Eh! eh! nous avons même du miel, nous! Mais
vous, jeunes gens, fermez un œil; ou, mieux encore, fermez-les tous les
deux, et n’espionnez pas pour le Roi tout ce que vous voyez. Car, en fin
de compte, nous sommes tous des hommes, nous sommes tous sujets à
l’erreur...
Les carabiniers riaient, buvaient; et, le cas échéant, ils fermaient les
yeux sur les faiblesses des Portolu et de leurs amis.
A propos d’amis, Elias eut aussi la visite des camarades qui, par leur
mauvais exemple, avaient été, au dire de sa famille et de lui-même, la
cause première de sa _disgrâce_; et, nonobstant sa résolution de ne pas
les recevoir et de leur fermer la porte au nez, s’ils se hasardaient à
venir, il les accueillit chrétiennement. Zia Annedda leur offrit à boire
comme aux autres.
--Comment voulez-vous qu’on fasse? dit-elle, après qu’ils furent partis.
Il faut agir en chrétiens, être miséricordieux. Que Dieu leur pardonne!
--D’ailleurs, le mieux est de vivre en paix avec tout le monde, ajouta
Elias. Dieu ordonne que l’on vive en paix.
--Béni sois-tu, mon fils, pour la grande vérité que tu viens de dire!
Ah! comme elle était contente, Zia Annedda, quand elle entendait son
fils parler de Dieu, ou quand elle le voyait revenir de la messe, ou
quand il lisait dans ce gros livre noir qu’il avait rapporté de
_là-bas_! «Le Seigneur soit loué! pensait-elle, tout émue. Il redevient
bon comme il l’était dans son enfance.»
* * * * *
Cependant, la mère et le fils se préparaient à accomplir le vœu fait par
Elias.
L’église de Saint-François est située sur les montagnes de Lula. D’après
la légende, elle a été édifiée par un bandit qui, las de sa vie errante,
promit de se soumettre à la justice et de construire une église, s’il
était acquitté. Cette légende est-elle vraie ou fausse? Quoi qu’il en
soit, le _prieur_, c’est-à-dire celui à qui appartient la direction de
la fête, est tiré au sort chaque année parmi les descendants du
fondateur ou des fondateurs de l’église. A l’époque de la fête et de la
neuvaine, tous ces descendants forment une espèce de communauté et
jouissent de certains privilèges. Les Portolu étaient du nombre.
Quelques jours avant le départ, Pietro se rendit à Saint-François avec
son joug et son char[11]; et, joint à d’autres paysans et maçons entre
lesquels il y en avait plusieurs qui travaillaient par vœu, il fournit
gratuitement sa main-d’œuvre pour remettre en état l’église ainsi que
les chambrettes bâties autour de l’église, et pour transporter le bois
que l’on devait brûler durant la neuvaine. Zia Annedda, de son côté,
porta chez la _prieuresse_ une certaine quantité de froment; et, avec
d’autres femmes appartenant à la _tribu des descendants_, elle se mit à
bluter la farine et à pétrir et cuire le pain de la fête. Une partie de
ce pain fut distribuée par un envoyé du prieur aux bergeries de la
campagne nuoraise, A chaque bergerie, un pain. Les bergers le recevaient
avec dévotion et donnaient en échange le plus qu’ils pouvaient de leurs
produits; quelques-uns donnaient même de l’argent et des agneaux;
d’autres promettaient de donner des vaches entières qui iraient
accroître les troupeaux du saint, déjà riche en terres, en argent et en
brebis.
[11] Dans la Sardaigne, et particulièrement à Nuoro, les «chars» sont
de lourdes voitures à deux roues, construites en bois, consolidées
par une armature de fer et traînées par deux bœufs accouplés; les
ridelles posées obliquement donnent à la partie supérieure une forme
triangulaire; l’ensemble ne reçoit aucune décoration.
Lorsque l’envoyé vint à la bergerie des Portolu, Zio Berte se découvrit
la tête, se signa, baisa le pain.
--Je ne te donne rien pour le moment, dit-il à l’envoyé; mais, le jour
de la fête, je serai là, près de ma petite femme, et j’apporterai au
saint une brebis avec sa toison et toute la rente d’une journée de mes
troupeaux. Zio Portolu n’est pas avare; il croit en saint François, et
saint François lui est toujours venu en aide. Va maintenant, et que Dieu
te protège!
Pendant ce temps-là, Zia Annedda continuait ses préparatifs. Elle fit du
pain spécial, des gâteaux d’amandes et de miel: elle acheta du café, du
rossolis, d’autres provisions. Elias suivait d’un œil affectueux sa mère
très affairée; quelquefois même il l’aidait. Il ne sortait presque
jamais de la maison; il se sentait toujours mou, débile; et ses yeux
d’un bleu vert, un peu caves, prenaient parfois une fixité vitreuse et
s’égaraient dans le vide, dans le néant. On aurait dit les yeux d’un
mort.
Enfin arriva l’heure du départ. C’était un dimanche, au commencement de
mai. Tout était prêt dans les besaces de laine; et on voyait çà et là,
par les rues, des chariots chargés d’ustensiles et de vivres, des bœufs
qu’on mettait sous le joug. Avant de partir, Zia Annedda et Elias se
rendirent à la petite église du Rosario pour entendre la messe. Comme la
messe allait commencer, un homme vint, un campagnard, qui se dirigea
vers l’autel et y prit une petite niche de bois et de verre où il y
avait une statuette de saint François. Tandis que cet homme se disposait
à sortir, plusieurs femmes lui firent signe de s’approcher; et il leur
offrit la niche à baiser. Elias l’appela aussi, d’un signe de tête, et
baisa le verre aux pieds du saint.
Peu après, tout le monde était en marche. Le prieur--un paysan jeune
encore, à la barbe presque blonde--montait un beau cheval gris et
portait l’étendard et la niche. Suivaient d’autres paysans à cheval avec
des femmes en croupe, et des femmes qui chevauchaient seules, et des
femmes à pied, des enfants, des chars, des chiens. D’ailleurs, chacun
voyageait pour son propre compte, se hâtant ou s’attardant comme il lui
plaisait. Elias, monté sur une paisible jument balzane et ayant en
croupe Zia Annedda, était parmi les derniers. Un poulain, fils de la
jument, pas beaucoup plus gros qu’un dogue, trottinait à côté d’eux.
C’était une belle matinée. Les robustes montagnes vers lesquelles
s’acheminait la caravane, se dressaient bleuâtres dans le ciel enluminé
encore des roses violacées de l’aube. La vallée sauvage de l’Isalle
était pleine de hautes herbes, de fleurs; au-dessus du sentier
pendaient, semblables à d’énormes lampes ardentes, les genêts d’or pâle.
Le frais Orthobene, coloré par le vert des bois, par l’or des genêts,
par le rouge fleuri de la mousse, s’éloignait derrière les voyageurs,
dans le fond perlé de l’horizon. Tout à coup, la vallée s’ouvrit; des
plaines apparurent, solitaires, couvertes de moissons tendres qui,
diamantées par la rosée, sous les rayons du soleil encore bas, avaient
de lentes houles d’argent. Des prairies tapissées de coquelicots, de
thym, de marguerites, exhalaient d’irritants parfums.
Mais les voyageurs devaient gravir les montagnes, et ils laissèrent de
côté les plaines fécondes qui menaient à la mer. Le soleil commençait à
frapper fort, et les rustiques écuyers nuorais commençaient à avoir
soif. De temps à autre, ils arrêtaient leurs montures et renversaient
leurs têtes sous les gourdes aux panses gravées[12], afin de se
rafraîchir la gorge. Tout le monde était en belle humeur. A chaque
instant, quelqu’un éperonnait son cheval, s’élançait au galop et faisait
une course effrénée, le corps un peu rejeté en arrière, poussant les
barbares clameurs d’une puissante allégresse.
[12] Les pâtres sardes ont coutume de graver avec leurs couteaux, sur
la panse des gourdes encore fraîches, divers ornements et même des
figures et de petits tableaux dont les sujets sont empruntés à la
littérature populaire.
Elias les suivait d’un regard fixe, et son visage s’éclairait. Il
éprouvait une envie de crier aussi; un frisson lui courait dans les
reins; en lui renaissait un souvenir instinctif de choses lointaines, un
besoin de s’élancer encore au grand galop, dans une course enivrante et
libre. Mais le petit bras maigre de Zia Annedda lui enlaçait la taille;
et non seulement il refrénait son instinct d’homme primitif, mais il
restait fort en arrière de tous les autres cavaliers, afin que la
poussière soulevée par leur course ne gênât pas la petite vieille.
Enfin commença l’ascension de la montagne. Une brousse épaisse de
lentisques montait et descendait parmi le sombre éclat du schiste, toute
constellée d’églantines en pleine floraison. L’horizon s’étendait vaste
et pur; le vent embaumé faisait ondoyer les vertes bruyères. C’était un
rêve de paix, de solitude sauvage, de silence infini, à peine interrompu
par quelques lointains appels du coucou et par les voix assourdies des
voyageurs. Et, tout à coup, ce paysage sublime était profané et désolé
par les bouches noires et par les déblais des minières. Et ensuite,
c’était de nouveau la paix, le rêve, une splendeur de ciel, de pierres
sombres, de lointains maritimes; c’était de nouveau le royaume sans
limite du lentisque, de l’églantier, du vent, de la solitude.
A un certain endroit, sur un haut plateau, parmi les lentisques, toute
la caravane s’arrêta. Quelques femmes descendirent de cheval; les hommes
burent. La tradition rapporte que la statue du saint, au moment où on la
conduisait à la petite église, voulut s’arrêter là et boire. De ce lieu,
on apercevait l’église avec ses murs blancs et ses toits roses, nichée à
mi-côte dans la verdure de la brousse.
Après une courte halte, on se remit en marche. Elias et Zia Annedda
demeurèrent les derniers. Le terme du voyage approchait; le soleil était
sur le point d’atteindre le zénith; mais un vent agréable, parfumé
d’églantines, en tempérait l’ardeur. Et l’on traversait encore le fond
d’une petite vallée, et le sentier montait encore, et les murs blancs et
les toits roses étaient tout près.--Courage! La montée est raboteuse et
dure; attachez-vous bien à la taille d’Elias, Zia Annedda! La jument est
essoufflée, toute luisante de sueur; le poulain n’en peut plus. Courage!
Voilà le campement; voilà la belle église, avec les maisonnettes à
l’entour, avec le parvis, avec le mur d’enceinte, avec la porte grande
ouverte. On dirait un petit château, tout blanc et rouge sur l’azur
intense du ciel, sur le vert sauvage de la brousse.
D’en bas, Elias et Zia Annedda voyaient les chevaux et les cavaliers se
presser, se grouper, entrer en masse par la porte grande ouverte, au
milieu d’un nuage de poussière. Les hommes perdaient leurs bonnets, les
femmes leurs foulards; quelques-unes laissaient flotter leurs cheveux,
dénoués par les rudes secousses de la chevauchée. Une petite cloche
stridente sonnait là-haut, et ses maigres carillons de joie se
brisaient, s’éparpillaient, se perdaient dans l’immensité du ciel bleu,
du paysage vert.
Elias et Zia Annedda entrèrent les derniers. Dans la cour envahie par
les herbes sauvages, pleine de soleil torride, il y avait une agitation
d’hommes et de femmes, un pêle-mêle de bêtes lasses et trempées de
sueur. Des enfants braillaient, des chiens aboyaient. Quelques
hirondelles passaient en sifflant, effrayées de voir cette subite
animation dans la grande solitude de la montagne. Et, par le fait, il
semblait qu’une horde errante était venue de très loin donner l’assaut à
ce petit village déshabité. Les portes des maisonnettes s’ouvraient, les
balcons résonnaient de cris et de rires.
Elias aida tranquillement sa mère à descendre de cheval; puis, il
descendit à son tour, attacha la jument, chargea sur son dos, l’une
après l’autre, les besaces combles qui contenaient les provisions et les
couvertures. Et les Portolu, comme tous les membres de la tribu des
fondateurs, prirent place dans la grande _cumbissia_[13]. Cette
_cumbissia_ était une très longue salle à demi obscure, grossièrement
pavée, avec un toit de roseaux. De place en place, il y avait un foyer
de pierre, établi à même dans le sol, et une grosse cheville de bois, en
saillie sur la muraille brute. Chacune de ces chevilles indiquait la
place héréditaire assignée aux familles de la tribu privilégiée.
[13] Le sens de ce mot sarde est expliqué dans le texte.--On rencontre
en beaucoup d’endroits, dans le midi de l’Europe, ces logements
construits près des églises isolées pour l’usage des pèlerins.
Les Portolu prirent possession de leur cheville et de leur foyer, dans
le fond de la _cumbissia_ qui, cette année-là, n’était pas très peuplée.
Six familles seulement l’habitaient; les autres personnes venues à la
neuvaine n’appartenaient pas à la tribu; et, par conséquent, elles
étaient logées ailleurs, dans les nombreuses maisonnettes.
Le prieur, dont le poste honorifique se distinguait par une petite
armoire placée contre le mur et fermant à clef, s’installa donc avec les
siens dans l’espace destiné à deux ou trois familles. Car celle du
prieur était florissante, avec une _prieuresse_ magnifique, grasse et
blanche comme une génisse, avec deux belles filles et avec toute une
nichée de bambins déjà vêtus comme des hommes. Quant au plus petit, qui
était encore au maillot, il avait un an à peine; et, par bonheur, on
trouva aussi dans le mobilier de l’église un berceau de bois blanc, où
il fut immédiatement déposé.
L’installation des Portolu fut vite faite: Zia Annedda serra dans un
trou du mur son panier de gâteaux, son pain, son café; elle mit sur le
foyer sa cafetière et sa marmite; le long de la muraille, elle accrocha
le sac, la couverture, l’oreiller d’étoffe rouge; en bas, elle rangea la
corbeille de roseaux où étaient les tasses et les assiettes. Et ce fut
tout. Ils avaient pour proches voisins une petite veuve courbée par
l’âge, avec deux jeunes neveux. Ils engagèrent aussitôt des relations
amicales, échangèrent un monde de politesses. Puis, Elias enleva la
selle de sa jument, la débrida et la mena dans la lande voisine pour la
faire paître avec son poulain.
Tandis que le va-et-vient, les cris, la confusion continuaient dans la
cour et dans les maisonnettes, Zia Annedda s’en fut prier à
l’église--une petite église fraîche, propre, avec un pavé de marbre,
avec un grand Saint barbu qui, à vrai dire, inspirait plutôt la crainte
que l’amour.--Quelques instants après, Elias vint aussi à l’église et
s’agenouilla devant l’autel, avec son bonnet jeté sur l’épaule. Tout en
priant avec ferveur, Zia Annedda le couvait des yeux. On aurait pu
croire qu’Elias était le Saint à qui ses prières maternelles étaient
adressées. Ah! ce profil délicat et las, ce visage blanc marqué par la
souffrance, comme elle avait le cœur ému de tendresse en les regardant!
Et de le voir là, ce cher fils, agenouillé aux pieds du Saint,
accomplissant le vœu fait sur une terre lointaine, dans un séjour de
misère, ah! c’était une chose qui lui faisait fondre le cœur d’émotion!
--_O santu Franziscu bellu_, ô mon beau saint François, je n’ai pas de
paroles pour te remercier. Prends ma vie, si tu veux; prends tout ce
qu’il te plaira; mais fais que mes fils soient heureux, qu’ils marchent
dans les droites voies du Seigneur, qu’ils ne soient pas trop attachés
aux choses du siècle, mon cher _santu Franzischeddu_!
Peu à peu, le va-et-vient, le tapage, la confusion cessèrent; chacun
avait pris sa place, même l’illustrissime seigneur chapelain, un prêtre
à peine haut de quatre pieds, très rubicond, très jovial, qui sifflotait
des ariettes à la mode et qui chantonnait des chansons de café-concert.
On conduisit les chevaux au pâturage; on alluma les foyers. La
magnifique prieuresse et les femmes de la tribu mirent sur le feu
d’effrayantes chaudières de soupe assaisonnée avec du fromage frais. Et
ce fut alors une vie de liesse qui commença pour cette espèce de clan
pacifique et patriarcal. On égorgeait des brebis et des agneaux, on
cuisinait des quantités de macaroni, on buvait beaucoup de café,
beaucoup de vin, beaucoup d’eau-de-vie. Le chapelain disait messe et
neuvaine, et sifflotait, et chantonnait.
Le lieu où l’on s’amusait le plus, c’était la grande _cumbissia_,
pendant la nuit, autour des hautes flambées de lentisque crépitant.
Dehors, la nuit était fraîche, presque froide; la lune descendait sur le
vaste occident et donnait à la lande un charme sauvage... O pâles nuits
des solitudes sardes, où l’appel vibrant de la chouette, la sylvestre
fragrance du thym, l’âpre senteur du lentisque, le bruissement lointain
des bois solitaires se fondent en une monotone et rêveuse harmonie qui
inspire à l’âme une émotion de solennelle tristesse, une nostalgie de
choses anciennes et pures!
Groupés autour du feu, les paysans de la grande _cumbissia_ racontaient
des histoires amusantes, buvaient et chantaient. L’écho de leurs voix
sonores allait se perdre à l’extérieur, dans cette grande solitude, dans
ce silence lunaire, entre ces maquis sous lesquels dormaient les
chevaux.
Elias prenait sa part de l’allégresse générale avec un plaisir intense,
presque enfantin. Il lui semblait qu’il était dans un monde nouveau; il
racontait ses propres souvenirs, il écoutait les récits des autres avec
une sorte d’attendrissement. Au surplus, il avait noué connaissance avec
le seigneur chapelain; et ce nouvel ami lui tenait de plaisants
discours, l’excitait à jouir de l’existence, à oublier, à se donner du
bon temps.
--Il faut servir Dieu dans la joie, lui disait l’abbé. Dansons,
chantons, sifflons, divertissons-nous. Dieu nous a donné la vie pour que
nous en jouissions un peu. Je ne dis pas qu’il faille pécher, prends-y
bien garde! Oh! pour ça, non. D’ailleurs, le péché engendre le remords:
un tourment, mon cher!... Mais suffit: tu dois savoir ce que c’est...
Oui, oui, oui, se divertir honnêtement! Je m’appelle Jacu Maria Porcu,
surnommé l’abbé Porcheddu, parce que je suis petit de taille. Eh bien,
Jacu Maria Porcu s’est fort amusé, dans sa vie: et il a eu raison.
Écoute un peu cette histoire. Une fois, je rentre à la maison passé
minuit. Ma sœur prétend que je suis ivre; mais il me semble, à moi, que
je ne le suis point. «Que me donnes-tu à souper, Anna? lui
dis-je.--Rien! Je ne te donne rien, Jacu Maria Porcu, le dévergondé. Il
est plus de minuit; je ne te donne rien.--Donne-moi à souper, Annesa. Il
faut qu’un prêtre soupe.--Eh bien! Jacu Maria Porcu, le dévergondé, je
vais te donner du pain et du fromage. Il est plus de minuit.--Du pain et
du fromage à un prêtre, à Jacu Maria Porcu?--Oui, du pain et du fromage.
En voilà, si tu en veux, abbé Porcheddu.--Du pain et du fromage à Jacu
Maria Porcu, à l’abbé Porcheddu? _Tè, tè, ziriu, ziriu_[14], attrape!»
Et l’abbé Porcheddu jette le tout aux chiens! Voilà comment il faut
faire, jeune homme à la face pâle!
[14] Cri pour appeler les chiens.
Après cette belle conclusion, l’abbé Porcheddu se mit à fredonner:
_L’amore si fa per ridere,
l’amore si fa per ridere,
solo per ridere.
Oggi te, domani un’altra[15]!_
[15] «On fait l’amour pour rire,--on fait l’amour pour rire,--rien que
pour rire.--Aujourd’hui toi, demain une autre!»
Elias se disait en riant: «Cet homme-là est fou!» Mais il s’amusait; et
les paroles de l’abbé Porcheddu le frappaient, lui apportaient un
souffle de vie, un désir de chanter, d’être gai, de s’ébattre.
Après déjeuner, l’abbé Porcheddu, le prieur, Elias et quelques autres
s’en allaient volontiers sous l’ombrage des bois, dans le repos
métallique de l’après-midi. Les montagnes pittoresques de Lula se
profilaient devant eux, nettes et bleuâtres sur le ciel pur; tout se
taisait, et, dans le lointain, parmi le vert de la lande, les chevaux
couraient agiles, se poursuivaient avec de rapides évolutions. Cela
ressemblait à un tableau. Dans cette solitude, les promeneurs causaient
sérieusement, racontaient leur passé plus où moins accidenté, les
légendes de l’église, des historiettes de femmes, des aventures épiques
arrivées aux Sardes du temps jadis. Souvent, la conversation était
interrompue par une roulade ou par un sifflement de l’abbé Porcheddu; et
même, quelquefois, M. le chapelain se mettait brusquement à bondir et à
faire des gambades, ou encore il chantait ses libres chansonnettes en
les accompagnant d’une mimique grotesque.
Un jour, l’avant-veille de la fête, ils étaient justement assis à
l’ombre d’un bouquet d’énormes lentisques, et Elias finissait de
raconter comment un détenu, son compagnon, avait bâtonné un argousin
parce que celui-ci refusait dédaigneusement l’invitation de boire avec
certains prisonniers, lorsqu’on entendit un coup de sifflet aigu,
tremblé, qui vint comme une flèche du côté de l’église. Elias bondit en
criant:
--C’est mon frère Pietro qui siffle!
--Eh bien! dit l’abbé Porcheddu, si c’est ton frère Pietro, vous aurez
le temps de vous voir. Tu t’émeus pour cela?
--Mon père aussi doit être arrivé, reprit Elias, qui effectivement
paraissait ému; et il amène la fiancée de Pietro. Allons, allons...
--Puisqu’il en est ainsi, allons! dit le prieur. Il faut les recevoir
honorablement. Berte Portolu est un bon parent de saint François. Et
puis, Maria Maddalena Scada est une belle fille.
--Une belle fille? s’écria l’abbé Porcheddu. Alors, dépêchons-nous!
Elias arrêta sur le prêtre ses yeux profonds qui, dans la tranquillité
verte de la lande, paraissaient encore plus verdâtres que d’habitude.
Mais l’abbé Porcheddu soutint ce regard; et il se mit à rire, et il
fredonna sa chanson favorite:
_L’amore si fa per ridere,
solo per ridere,
solo per ridere..._
Tandis qu’ils se dirigeaient vers l’église par un petit sentier à peine
tracé au milieu des maquis et des buissons, dans l’herbe odorante, le
sifflet se répétait, de plus en plus voisin et insistant. Elias ne
s’était pas trompé. On rencontra près du puits, Zio Portolu, Pietro et,
entre les deux hommes, la lumineuse figure de Maria Maddalena. Elias
reçut un coup au cœur. L’abbé Porcheddu fit claquer sa langue contre son
palais et garda le silence, n’ayant pas de mots pour exprimer son
admiration; et, certes, il prétendait s’y connaître.
Maddalena n’était pas très grande; elle n’était pas très belle non plus;
mais elle plaisait beaucoup, avec sa taille svelte, sa fine carnation
d’un brun rose, ses yeux brillants sous d’épais sourcils, et une bouche
admirable. Son corsage d’un rouge flamboyant, ouvert sur la chemise très
blanche, son mouchoir de cou fleuri d’orchidées et de roses, la
rendaient éblouissante. Encadrée par les grossières figures de Pietro et
de Zio Portolu, elle semblait être la grâce au milieu de la force
sauvage. De près, ses yeux luisants, aux larges paupières, aux longs
cils, un peu obliques, un peu voluptueux, mi-clos, fascinaient, au sens
propre du terme.
--Soyez les bienvenus, dit Elias en s’avançant et en touchant la main de
Maddalena. Est-ce que vous êtes arrivés depuis longtemps? On ne vous
attendait que demain.
--Aujourd’hui ou demain, c’est la même chose, répondit Zio Portolu.
Salut à tous, salut au prieur, salut à ce petit prêtre rubicond! Car,
Dieu l’assiste! on voit bien que c’est un prêtre, quoiqu’il soit en
culotte.
--Eh! l’abbé, avez-vous entendu?
--Avec ou sans culotte, nous sommes tous des hommes! répliqua l’autre,
un peu piqué.
Puis, l’abbé se tourna vers Maddalena et lui fit ses compliments.
--Prends garde à toi! dit Elias à la jeune fille, avec un sourire.
L’abbé Porcheddu est terrible.
--Pas plus qu’Elias! riposta vivement le petit abbé.
--Oh, oh! fit Maddalena avec un rire aimable; je ne crains personne.
Et Zio Portolu:
--Non, ma fille, non, ma tourterelle, ne crains personne, n’aie peur de
personne! Zio Portolu est là; et, si sa seule présence ne suffisait pas
à te protéger, il y a aussi sa _leppa_.
Et, dégainant la _leppa_,--un long couteau qu’il portait enfilé à sa
ceinture,--il la brandit en l’air. L’abbé Porcheddu recula en étendant
ses mains devant lui, avec un geste comique de feinte terreur.
--Mais, s’écria-t-il, cet homme-là, c’est Mahomet! Ce couteau, c’est un
cimeterre! _Allargaribus_[16]!
[16] Barbarisme plaisant pour signifier: «Au large! Éloignons-nous!»
--Que voulez-vous? dit Zio Portolu, en remettant la _leppa_ à sa place.
Cette jeunesse, cette tourterelle m’a été confiée par sa mère, une
tourterelle veuve. «Arrita Scada, lui ai-je dit, tu peux être
tranquille. Entre mes mains, ta tourterelle ne court aucun risque. Je la
défendrai même contre mon fils, même contre mon Pietro au cœur d’or, et
à plus forte raison contre les milans et les vautours.»
Zio Portolu ne parlait pas pour plaisanter; et, de temps à autre, il
jetait à la jeune fille des regards de sauvage affection.
--Puisqu’il en est ainsi, fit observer l’abbé Porcheddu, nous nous
tiendrons sur nos gardes. Et maintenant, allons boire.
--Oui, allons boire, brave abbé Porcheddu. Qui ne boit pas n’est pas un
homme, n’est pas même un prêtre!
Ils se mirent en chemin. Zia Annedda les attendait dans la _cumbissia_
avec ses cafetières, ses carafes et ses paniers de gâteaux. Maddalena et
son cortège firent irruption dans la _cumbissia_, riant et bavardant:
bientôt, ce fut une confusion de voix et de rires, un tintement de
verres et de tasses. On entendait Zio Portolu raconter qu’il avait fait
tout le voyage avec la brebis, naguère promise à saint François, liée
sur la croupe de son cheval.
--C’était ma plus belle brebis! disait-il au prieur. Une laine longue
comme ça! Eh! eh! Zio Portolu n’est pas avare.
--Va-t’en au diable! lui répondait le prieur. Ne vois-tu pas que c’est
une brebis chenue, vieille comme toi-même?
--Chenu, c’est toi qui l’es, Antoni Carta! Et si tu m’insultes encore,
je t’embroche avec ma _leppa_!
L’abbé Porcheddu tenait son verre haut, la tête un peu inclinée sur
l’épaule, les yeux caressants tournés vers Maddalena et vers les jolies
filles du prieur. Et il fredonnait:
_--Sulla poppa del mio brik
Buoni sigari fumando,
Col bicchiere facendo trik,
Bevo rum di contrabbando[17]._
[17] «Sur la poupe de mon brick,--en fumant de bons cigares,--en
faisant _trik_ avec mon verre,--je bois du rhum de contrebande.»
--Ha! ha! ha! riaient les femmes.
Elias seul se taisait. Assis sur l’une des nombreuses selles éparses
dans la _cumbissia_, il dégustait son vin à petites gorgées, tour à tour
baissant et relevant la tête. Et, chaque fois qu’il la relevait, ses
yeux rencontraient les yeux riants de Maddalena, assise en face de lui à
peu de distance: et ces yeux obliques, pleins de feu, lui pénétraient
l’âme. Il éprouvait une sorte d’ivresse, un relâchement de tous ses
nerfs, un plaisir presque physique, chaque fois qu’il la regardait. Les
voix, les bavardages, les rires, les chansonnettes de l’abbé Porcheddu,
les exclamations des femmes lui arrivaient comme de très loin; il lui
semblait qu’il écoutait d’un lieu écarté, sans prendre part à
l’amusement des autres. Mais, tout à coup, quelqu’un, en lui adressant
la parole, le fit revenir à lui-même. Il s’éveilla comme d’un rêve,
devint sombre, se leva et sortit rapidement.
--Où vas-tu, Elias? lui cria Pietro, qui le rejoignit.
--Je vais voir les chevaux, répondit-il avec rudesse. Laisse-moi!
--On a pris soin des chevaux... Pourquoi es-tu de mauvaise humeur,
Elias? Il te déplaît que Maddelena soit venue?
--Quelle idée! Pourquoi me dis-tu cela? demanda Elias, les yeux fixés
sur Pietro.
--J’avais cru remarquer que tu la boudais... J’ai peur qu’elle ne te
plaise pas. Serait-il vrai, mon frère?
--Tu es fou! Vous êtes tous fous!... Et elle aussi, avec sa sagesse tant
vantée! Elle rit trop!
Pietro ne s’offensa pas. D’ailleurs, tout le monde à la maison traitait
Elias comme un enfant ou plutôt comme un malade, craignait de lui causer
un déplaisir et le contentait dans ses moindres fantaisies.
A ce moment-là encore, Pietro, s’apercevant que son frère désirait être
seul, retourna près de sa fiancée.
«Ils sont tous fous! se disait Elias, en errant çà et là dans la lande.
Mais moi-même? Ah! elle est la fiancée de mon frère; et je suis assez
fou pour la regarder!»
Il resta toute la soirée dehors.
--Où peut bien être Elias? demandait de temps à autre Zia Annedda, en
promenant les yeux autour d’elle avec inquiétude. Où peut-il être allé,
ce garçon, que Dieu bénisse! Va donc le chercher, Pietro.
Mais Pietro ne s’occupait que de Maddalena, laquelle, à parler franc, ne
semblait pas être fort amoureuse de lui, ou du moins n’en laissait rien
paraître, peut-être pour conserver l’attitude digne que lui avait
conseillée sa mère.
--J’y vais, j’y vais, répondait-il.
Mais il ne bougeait pas. Lorsque vint l’heure du souper:
--Où peut bien être Elias? répéta encore Zia Annedda. Portolu, va donc
voir un peu où est ton fils.
Zio Berte faisait rôtir un agneau entier, embroché sur une longue broche
de bois. Il se vantait que personne au monde ne savait mieux que lui
rôtir un agneau ou un porcelet.
--J’irai tout à l’heure, j’irai tout à l’heure! répondit-il à sa femme.
Laisse-moi d’abord régler mes comptes avec ce jeune animal.
--L’agneau est rôti, Berte. Va chercher ton fis.
--Non, l’agneau n’est pas rôti, ma petite femme. Est-ce que tu t’y
connais, toi? Est-ce que tu prétends donner des conseils sur ce point
aussi à Berte Portolu? D’ailleurs, laisse les enfants s’amuser. C’est de
leur âge.
Mais elle insistait, et Zio Portolu se disposait à partir, lorsque Elias
rentra. Il avait les yeux brillants, le visage allumé; il était très
beau. Tous le regardèrent; et Zia Annedda poussa un soupir, et Zio Berte
se mit à rire de plaisir en reconnaissant qu’Elias était un peu ivre.
Mais Elias ne vit que les yeux obliques et ardents de Maddalena, et il
eut envie de pleurer comme un enfant.
«Elle est folle! pensa-t-il. Pourquoi me regarde-t-elle ainsi? Pourquoi
ne me laisse-t-elle pas en paix? Je le dirai à Pietro, je le dirai à
tout le monde. Car enfin, si elle ne l’aime pas, pourquoi le
trompe-t-elle?... Elle est folle, elle est folle... Mais je suis fou,
moi aussi. Non, je ne dois pas la regarder; je dois plutôt m’arracher le
cœur. Je vais m’en aller, m’en aller là-bas, près de Paska, la fille du
prieur, et je lui ferai la cour...»
En effet, il s’approcha de l’autre foyer et dit:
--Paska, tu es la plus belle parente de saint François!
--Et toi, tu es son plus beau parent! repartit vivement la jeune fille,
très affairée autour d’une chaudière.
Elias s’assit à côté d’elle et la regarda avec une intensité étrange.
Elle riait, toute contente; mais lui, dans son cœur, il se sentait
mourir.
Du fond de la _cumbissia_, Maddalena les observait; et, de temps à
autre, elle baissait ses larges paupières, ses longs cils; et alors,
elle ressemblait à une Madone de style ancien, mélancolique et résignée.
Lorsque le souper fut servi, Zio Berte rappela Elias.
--Non; je reste ici, répondit le jeune homme. La plus belle parente de
saint François m’invite à son foyer.
--Reviens, et tout de suite! cria Zio Portolu. Personne ne t’a invité;
mais, quand même on t’aurait invité, je ne te permettrais pas d’accepter
l’invitation. Si tu ne reviens pas de bon gré, ton père saura te faire
revenir de force!
Elias se leva aussitôt et revint; mais il ne voulut ni manger ni boire,
et il répondait avec mauvaise humeur, quand on lui adressait la parole.
--Pourquoi es-tu de mauvaise humeur? lui demanda Maddalena d’un air
affable, au moment où l’on finissait de souper. Parce que nous t’avons
obligé à quitter le foyer du prieur? Eh bien, va, retournes-y, sois
content!
--Et si j’y retournais? répliqua-t-il avec rudesse. Qu’est-ce que cela
pourrait te faire?
--Oh! rien du tout, déclara-t-elle avec une raideur subite.
Et elle regarda Pietro, lui sourit, ne fit plus attention qu’à lui seul.
Elias se leva brusquement, s’éloigna; mais, au lieu de s’arrêter devant
le foyer du prieur, il sortit de nouveau et s’assit dans la cour. Il
éprouvait une angoisse trouble et fébrile, un désir de se mordre les
poings, de crier, de se jeter par terre et de fondre en larmes. Et
néanmoins, dans l’ivresse du vin et de la passion, il gardait encore la
conscience de lui-même et il se disait: «Je me suis amouraché d’elle.
Pourquoi me suis-je amouraché d’elle? O bon saint François, venez à mon
aide, venez à mon aide! Je suis un fou, mon bon saint François; mais je
suis si malheureux!»
Les _cumbissias_ envoyaient au dehors, vibrant dans la nuit tiède et
pure, des bruits confus de voix et de chants, de cris et de rires. Elias
distinguait la voix de son père, le sifflotement de l’abbé Porcheddu, le
rire de Maddalena: et, au milieu de toute cette fête, il se sentait
triste, désespéré comme un enfant qui se verrait seul et perdu dans la
sauvage solitude nocturne de la lande.