Toutes les fois qu’un homme convoite quelque chose d’une façon
désordonnée, il est pris aussitôt d’une inquiétude intérieure.
De là vient que souvent il éprouve de la tristesse lorsqu’il
s’en éloigne, et que même il s’irrite à la légère, si quelqu’un
lui fait obstacle.
Mais a-t-il obtenu ce qu’il convoitait? Aussitôt le reproche de
sa conscience l’accable, parce qu’il a obéi à sa passion, qui ne
peut lui donner la paix qu’il cherchait.
_Imitation de Jésus-Christ_, I, 6.
I
Des jours heureux approchaient pour la famille Portolu, de Nuoro. Elias,
le fils cadet, qui purgeait une condamnation dans un pénitencier du
continent, allait rentrer à la fin d’avril; et ensuite Pietro, l’aîné
des trois garçons, se marierait.
On se disposait à fêter ce double événement. On avait rebadigeonné la
maison, préparé le pain et le vin[1]. Il semblait qu’Elias regagnât le
foyer comme un étudiant en vacances; et ce n’était pas sans une sorte
d’orgueil que ses parents, une fois terminée la disgrâce de leur fils,
s’apprêtaient à le recevoir.
[1] Dans beaucoup de villages sardes, on fait usage d’un pain qui se
conserve plusieurs semaines sans se gâter. Pour les fêtes, on en
prépare d’une autre qualité, qui reste frais plusieurs jours.
Enfin arriva le jour attendu si impatiemment, surtout par Zia
Annedda[2], la mère, une petite femme placide, blanche, un peu sourde,
qui aimait Elias plus que tous ses autres enfants. Le frère aîné,
Pietro, qui était laboureur, Mattia, le plus jeune frère, et Zio Berte,
le père, qui étaient pâtres, revinrent de la campagne. Mattia et Pietro
se ressemblaient beaucoup; l’un et l’autre étaient bas de taille,
robustes, barbus, avec une face cuivrée et de longs cheveux noirs. Zio
Berte Portolu,--le vieux renard, comme on l’appelait,--était bas de
taille, lui aussi, avec une fameuse chevelure noire très emmêlée qui
retombait jusque sur ses yeux rouges et malades, et qui, près des
oreilles, venait se confondre avec une longue barbe noire non moins
emmêlée. Par-dessus des vêtements assez sales, il portait une espèce de
houppelande sans manches, en peau de mouton noir, dont la laine était
tournée en dedans; et, parmi toute cette fourrure noire, on n’apercevait
que deux énormes mains rouge bronze et, au milieu du visage, un gros nez
pareillement rouge bronze.
[2] En Sardaigne, on donne le nom de _zio_ et de _zia_ (oncle, tante)
à tous les hommes et à toutes les femmes du peuple qui sont d’un âge
un peu avancé.
Vu la solennité de la circonstance, Zio Portolu se lava les mains, la
figure, et il demanda un peu d’huile d’olive à Zia Annedda. Il se servit
de cette huile pour oindre copieusement ses cheveux, qu’il démêla
ensuite avec un peigne de bois, non sans pousser des exclamations
arrachées par la douleur dont cette opération était la cause.
--Que le diable vous peigne! disait-il à ses cheveux, en se tordant la
tête. La toison des brebis est moins emmêlée que vous!
Finalement, il vint à bout de l’entreprise. Puis, il se fit avec
beaucoup de soin une petite tresse sur la tempe droite, une autre sur la
tempe gauche, une troisième sous l’oreille droite, une quatrième sous
l’oreille gauche. Après quoi, il huila et peigna sa barbe.
--Faites-vous-en deux autres encore! dit Pietro en riant.
--Ne vois-tu pas que j’ai l’air d’un jeune marié? s’écria Zio Portolu.
Et il se mit aussi à rire. Il avait un rire caractéristique, un peu
contraint, qui ne faisait pas remuer un poil de sa barbe.
Zia Annedda marmotta quelque chose: car il ne lui plaisait pas que ses
fils manquassent de respect à leur père. Mais Zio Berte lui jeta un
regard de désapprobation et la rembarra:
--Qu’est-ce que tu dis? Laisse rire les enfants: ils sont à l’âge où
l’on s’amuse, eux. Pour nous, l’amusement est fini.
Cependant, l’heure arriva où Elias, ramené à Nuoro dès la veille au
soir, mais retenu encore cette nuit-là en prison, devait être rendu à la
liberté. Plusieurs parents et un frère de la jeune fille fiancée à
Pietro se rendirent chez les Portolu; et ils prirent tous ensemble le
chemin de la prison, pour recevoir Elias lorsqu’il sortirait. Zia
Annedda demeura seule au logis, avec les poules et le petit chat.
La maisonnette, pourvue d’une cour intérieure, donnait sur une ruelle
défoncée, non pavée, qui descendait à la grande route. Immédiatement
après un petit mur broussailleux qui, d’un côté, bordait la ruelle, il y
avait des jardins regardant la grande route et la vallée. On se serait
cru à la campagne. Un arbre étendait gracieusement ses branches
par-dessus la haie et prêtait à la ruelle un charme pittoresque. Le
massif granitique de l’Orthobene et les montagnes bleues d’Oliena
fermaient l’horizon.
Zia Annedda était née et avait vieilli dans ce coin rempli d’air pur; et
peut-être devait-elle à cela d’être restée candide et pure comme une
enfant de sept ans. D’ailleurs, tout le voisinage était habité par
d’honnêtes gens, par des filles qui fréquentaient l’église, par des
familles aux mœurs simples et droites.
De temps à autre, Zia Annedda quittait la cuisine, s’en allait jusqu’à
la porte cochère, jetait un rapide coup d’œil à droite et à gauche, puis
rentrait. Les voisines aussi attendaient le retour du prisonnier, debout
sur le pas de leurs portes ou assises sur les rustiques bancs de pierre
adossés contre le mur. Le chat de Zia Annedda observait, à la fenêtre.
Tout à coup, un bruit de pas et de voix se fit entendre au loin. Une
voisine traversa la ruelle en courant, avança la tête dans
l’entre-bâillement de la porte cochère.
--Les voici! les voici! cria-t-elle à Zia Annedda.
La petite vieille accourut, plus blanche que d’habitude, et toute
tremblante. Quelques instants après, un groupe de paysans fit irruption
dans la ruelle; et Elias, très ému, s’élança vers sa mère, se pencha,
l’embrassa.
--Dans cent ans une autre disgrâce, dans cent ans une autre disgrâce[3]!
murmura Zia Annedda, les larmes aux yeux.
[3] Façon indirecte de souhaiter à quelqu’un bonheur et longue vie.
Elias, grand et svelte, sans barbe, avait le visage clair, la peau fine,
les cheveux noirs coupés ras, les yeux d’un bleu verdâtre. Le long
séjour en prison lui avait pâli les mains et la face.
Presque toutes les voisines se pressèrent autour de lui, écartant les
paysans qui l’accompagnaient; et elles lui serraient les mains,
répétaient:
--Dans cent ans une autre disgrâce!
--Dieu le veuille! répondait-il.
Enfin ils entrèrent à la maison. Le chat, qui à l’approche des paysans
s’était déjà retiré de la fenêtre pour se réfugier sur l’escalier
intérieur, sauta en bas d’épouvante, courut à droite et à gauche, puis
se cacha.
--_Musci, musci_[4]! se mit à glapir Zio Portolu. Qu’est-ce qui te
prend? Que diable as-tu? Est-ce que tu n’as jamais vu de chrétiens?
Sommes-nous des assassins, pour que les chats eux-mêmes se sauvent de
nous? N’aie pas peur, _musci_: nous sommes de braves gens, de galants
hommes.
[4] «Minet, minet.»
Le vieux renard avait une irrésistible envie de crier, de bavarder; et
il disait des choses qui n’avaient pas le sens commun.
Une fois tout le monde assis dans la cuisine, tandis que Zia Annedda
versait à boire, Zio Portolu s’empara du cousin Jacu Farre, un bel homme
rouge et gras qui respirait avec lenteur; et il ne lui laissa plus un
moment de repos.
--Les vois-tu? criait-il à Jacu, en le tirant par la basque de sa capote
et en lui indiquant ses fils. Les vois-tu, mes fils? Trois tourtereaux!
Et forts, et sains, et jolis! Les vois-tu, tous en ligne? Les
vois-tu?... Maintenant qu’Elias est de retour, nous serons comme quatre
lions: une mouche même n’osera pas nous toucher! Moi aussi, tu sais, moi
aussi je suis fort... Ne me regarde pas de cette façon-là, Jacu Farre;
je me fiche de toi, comprends-tu!... Mon fils Mattia était ma main
droite: maintenant, Elias sera ma main gauche. Et Pietro, mon petit
Pietro, mon Prededdu, ne le vois-tu pas? C’est une fleur! Il a semé dix
quarts d’orge, huit quarts de froment et deux quarts de fèves[5]. Eh!
eh! s’il veut se marier, il a de quoi entretenir sa femme
convenablement. Ce n’est pas la récolte qui lui manquera. Mon Prededdu,
c’est une fleur! Ah! mes fils! Il n’y en a pas d’autres comme mes fils,
à Nuoro!
[5] Le _quart_, mesure de capacité, est la quatrième partie de
l’hectolitre, soit vingt-cinq litres.
--Euh! euh! fit Jacu Farre, en gémissant presque.
--Euh? euh? Qu’est-ce que tu veux dire avec ton «euh! euh!», Giacomo
Farre? Je mens, peut-être? Trouve-moi donc trois autres gars comme les
miens, honnêtes, laborieux, robustes! Ce sont des hommes, mes fils, ce
sont des hommes!
--Et qui te dit que ce soient des femmes?
--Des femmes! des femmes! s’écria Zio Portolu en mettant ses larges
mains sur la panse de son cousin. Mais c’est toi, gros ventre de
commode, c’est toi qui es une femme! C’est toi, et non mes fils! Tu ne
les vois donc pas?
Et il se tournait avec adoration vers les trois jeunes gens.
--Tu ne les vois donc pas? Est-ce que tu es aveugle? Des tourtereaux...
Zia Annedda passa, le verre dans une main et la carafe dans l’autre.
Elle emplit le verre jusqu’au bord et l’offrit à Farre, qui le présenta
courtoisement à Zio Portolu.
--Buvons! s’écria celui-ci. A la santé de tout le monde! Et toi, ma
femme, ma petite femme, n’aie plus peur de rien. Nous serons comme des
lions, maintenant; une mouche même n’osera plus nous toucher!
--Va donc, va donc! répondit-elle.
Et, après avoir versé du vin à Farre, elle passa outre. Zio Portolu la
suivit des yeux quelques instants; puis, se touchant l’oreille avec un
doigt:
--Elle est un peu... là... enfin, elle a l’oreille dure. Mais une
femme!... Une femme si bonne! Ah! oui, elle s’occupe de sa maison, ma
femme! Je le crois bien, qu’elle s’occupe de sa maison! Et femme de
conscience! Ah! comme elle...
--Il n’y en a pas une autre à Nuoro, n’est-ce pas?
--Pour sûr! proclama Zio Portolu. Est-ce qu’on l’entend faire des
commérages? N’ayez crainte: si Pietro amène ici sa fiancée, elle ne
risque pas de s’y trouver mal!
Et aussitôt il commença l’éloge de la jeune fille. Une rose, une
véritable rose! Elle savait coudre et filer; elle était bonne ménagère;
elle était honnête, belle, vaillante; elle avait du bien...
--En somme, dit Farre, il n’y en a pas une autre comme elle, à Nuoro!
* * * * *
Cependant, les jeunes gens avaient formé un cercle autour d’Elias; et,
tout en buvant, en crachant et en riant, ils causaient avec animation.
Celui qui riait le plus fort, c’était le nouveau revenu; mais il avait
le rire las et convulsif, la voix faible. Son visage et ses mains
faisaient contraste avec les visages et les mains brunis des autres: il
ressemblait à une femme habillée en homme. De plus, son langage avait
acquis je ne sais quoi de singulier, d’étranger; il parlait avec une
nuance d’affectation, moitié en italien, moitié en dialecte, et il
mêlait à son discours des imprécations toutes continentales.
--Écoute ton père qui fait votre éloge, lui dit le futur beau-frère de
Pietro. Il déclare que vous êtes des tourtereaux; et, en effet, tu es
blanc comme un tourtereau, Elias.
--Mais tu redeviendras noir, dit Mattia. Dès demain, n’est-ce pas? nous
recommencerons à trotter dans les pâturages.
--Qu’il soit blanc ou noir, interrompit Pietro, peu importe. Laissez là
ces bavardages; et qu’il continue à raconter ce qu’il racontait.
--Je disais donc, reprit Elias de sa voix fatiguée, que ce grand
seigneur, détenu avec moi, était le chef des larrons dans une grande
ville qui se nomme... Je ne sais plus comment elle se nomme; mais ça ne
fait rien. Je l’avais pour compagnon de cellule, et il me confiait
tout... Ah! voilà ce qui s’appelle voler; et nos larcins, à nous, ne
comptent guère. Nous, par exemple, un beau jour, nous avons besoin de
quelque chose; nous allons voler un bœuf, et nous le vendons; on nous
prend, on nous condamne, et le bœuf ne suffit pas même à payer l’avocat.
Mais eux, ces grands voleurs, c’est une autre affaire! Ils raflent des
millions, les cachent; et, lorsqu’ils sortent de prison, ils deviennent
des crésus, ils vont en carrosse et se la coulent douce. Qu’est-ce que
nous sommes, nous autres Sardes, en comparaison? Des ânes!
Les jeunes gens l’écoutaient, attentifs, pleins d’admiration pour ces
grands voleurs d’outre-mer.
--Et puis, ajouta Elias, il y avait aussi un Monsignor, un richard qui
avait sur son livret[6] des mille et des cents...
[6] Comme il est interdit aux détenus de conserver de l’argent entre
les mains, chacun d’eux a son livret où il fait inscrire les sommes
dont il dispose et dont il a ensuite le droit d’user pour ses
besoins, sous le contrôle du directeur de la prison.
--Aussi un Monsignor? s’écria Mattia, stupéfait.
Pietro le regarda en riant et voulut faire celui qui ne s’étonne de
rien, quoique, dans le fond, il partageât l’étonnement de son frère.
--Eh bien, quoi? Un Monsignor? Est-ce que les Monsignors ne sont pas des
hommes comme les autres? La prison est faite pour les hommes.
--Et pourquoi y était-il, celui-là?
--Mais... il voulait, disait-on, que l’on renvoyât le Roi et que l’on
prît pour Roi le Pape. Toutefois, d’autres disaient qu’il était en
prison pour une affaire d’argent, lui aussi. C’était un homme de haute
taille, avec des cheveux blancs comme la neige; il lisait toujours... Il
y eut un prisonnier qui vint à mourir et qui laissa aux détenus tout
l’argent de son livret. On voulait me donner cinq lires; mais je les ai
refusées. Un Sarde n’accepte pas l’aumône.
--Imbécile! ricana Mattia. Moi, je les aurais prises, et je me serais
offert une ripaille solennelle à la santé du mort.
--C’est défendu, répondit Elias.
Et il garda un instant le silence, absorbé en de vagues souvenirs. Puis
il s’écria:
--Jésus! Jésus! Jésus! Que de gens il y avait, et de toutes sortes! Il y
avait avec moi un autre Sarde, un maréchal des logis; on l’emmena de
Cagliari la même nuit où l’on vint me prendre; il croyait qu’on allait
le relâcher; et, au contraire, on le boucla sans qu’il eût même le temps
de s’en apercevoir.
--Oh! moi, je parie bien qu’il s’en est aperçu!
--Et moi aussi! dit Pietro.
--Il se vantait qu’on ne tarderait pas à le gracier, parce qu’il était
parent du ministre et qu’il avait un autre parent à la Cour du Roi. Eh
bien! moi, me voilà dehors; et lui, au contraire, il est encore là-bas.
Personne ne lui écrivait, personne ne lui envoyait un centime. Et, dans
ces endroits-là, quand on n’a pas d’argent, on crève de faim, Dieu me
protège!
Il s’arrêta une seconde; puis, il s’exclama de nouveau, en faisant une
grimace:
--Et les geôliers! Autant d’argousins! Ils sont presque tous de Naples:
des canailles qui, lorsqu’ils te voient mourir, te crachent dessus! mais
je l’ai dit à l’un d’eux, au moment où l’on me relâchait: «Essaie donc
un peu de venir dans nos parages, mouchard! Je me charge de t’arranger
l’os du cou!»
--Ah, oui! dit Mattia. Qu’il vienne un peu se promener aux alentours de
notre bergerie, et nous lui offrirons une tasse de petit-lait!
--Oh! il s’en gardera bien!
--Quel est celui qui se gardera de venir? demanda Zio Portolu en
s’approchant.
--Nous parlions d’un gardien qui crachait sur Elias, dit Mattia.
--Mais, diable! non, il ne me crachait pas dessus! Qu’est-ce que tu dis
là?
Tout le groupe se mit à rire; et Zio Portolu brailla:
--Parbleu! Elias ne le lui aurait pas permis; il lui aurait cassé les
dents avec un coup de poing. Elias est un homme. Nous sommes des hommes,
nous, et non pas des bamboches de fromage frais comme les continentaux,
même quand les continentaux sont gardiens d’hommes...
--Ne nous occupons pas des gardiens, dit Elias en haussant les épaules.
Les gardiens sont de la canaille. Mais il y a aussi les seigneurs. Si
vous les aviez vus! De grands seigneurs qui vont en carrosse et qui,
lorsqu’ils entrent en prison, possèdent sur leur livret des milliers de
lires.
Zio Portolu se fâcha, cracha et dit:
--Qu’est-ce qu’ils sont, les seigneurs? Des hommes de fromage frais! Va
donc leur faire jeter le lasso à un poulain sauvage, ou attraper un
taureau, ou tirer un coup de fusil! Ils mourraient de peur auparavant.
Qu’est-ce qu’ils sont les seigneurs? Mes brebis ont plus de courage
qu’eux, aussi vrai que Dieu existe!
--Et pourtant, pourtant, insistait Elias, si vous voyiez...
--Qu’est-ce que tu as vu, toi? répliqua Zio Portolu sur un ton
méprisant. Tu n’as rien vu. A ton âge, je n’avais rien vu. Mais j’ai vu,
depuis; et je sais ce que sont les seigneurs, et ce que sont les
continentaux, et ce que sont les Sardes. Tu es un poussin à peine sorti
de l’œuf.
--Autre chose qu’un poussin! murmura Elias, en souriant avec amertume.
--Un coq, plutôt! dit Mattia.
Et Farre, avec malice:
--Non, un petit oiseau...
--Échappé de la cage! crièrent les autres en chœur.
La conversation devint générale. Elias poursuivait le récit de ses
souvenirs plus ou moins exacts sur ce lieu et sur les personnes qu’il y
avait laissées. Les autres commentaient et riaient. Zia Annedda aussi
écoutait, avec un placide sourire sur son visage calme, et elle ne
réussissait pas à bien saisir toutes les paroles d’Elias; mais Farre,
assis à côté d’elle, se penchait vers son oreille et lui répétait à
haute voix ce que racontait le jeune homme.
Pendant ce temps-là, d’autres visiteurs arrivaient, parents, amis,
voisins. Les arrivants s’approchaient d’Elias; beaucoup d’entre eux
l’embrassaient; tous lui adressaient le souhait accoutumé:
--Dans cent ans une autre disgrâce!
--Dieu le veuille! répondait-il en tirant son bonnet.
Et Zia Annedda versait à boire. Bientôt, la cuisine fut pleine de gens.
Zio Portolu hurlait comme un possédé, faisant savoir à tout le monde que
ses fils étaient trois tourtereaux; et il aurait voulu retenir
longuement encore cette foule. Mais Pietro était impatient de faire
connaître sa fiancée à Elias, et il insistait pour que l’on sortît et
pour que son frère l’accompagnât.
--Allons prendre l’air, disait-il. Ce pauvre diable a été trop longtemps
entre quatre murs pour que vous prétendiez le retenir ici toute la
soirée.
--Ce n’est pas l’air qui lui manquera! repartit un parent. Son visage de
fille redeviendra brun comme la poudre à fusil.
--C’est ce que j’espère! s’écria Elias en se passant les mains sur la
face, honteux de sa blancheur.
Mais enfin Pietro réussit à se faire écouter; et ils se disposaient à
partir, quand survint la future belle-mère, une veuve maigre, grande et
raide, avec un visage terreux encadré dans un bandeau noir.
--Mon enfant! s’écria-t-elle avec emphase en s’élançant vers Elias, les
bras ouverts. Puisse le Seigneur t’envoyer encore dans cent ans une
autre disgrâce!
--Dieu le veuille! répondit invariablement le jeune homme.
Zia Annedda s’empressait derrière la veuve, désireuse de lui faire bon
accueil: mais Zio Portolu s’empara de l’arrivante, lui saisit les mains,
la secoua toute.
--Tu vois? lui criait-il sur le visage. Tu vois, Arrita Scada? Le
tourtereau est rentré au nid. Qui osera nous toucher, maintenant? Qui
osera nous toucher? Dis-le, Arrita Scada...
Elle ne sut pas le dire.
--Ne faites pas attention, intervint Pietro en s’adressant à la veuve.
Il est un peu gai, aujourd’hui.
--Et il a grandement raison d’être gai! répondit Zia Arrita.
--Oui certes, je suis gai. As-tu quelque chose à y redire? Ai-je tort
d’être gai?... Tu le vois, Arrita Scada, mon tourtereau? Il est rentré
au nid. Il est blanc comme un lis. Et maintenant il sait raconter de
belles histoires. Est-ce que tu l’as entendu?... Nous sommes une forte
famille, une race d’hommes, nous! Et tu peux le répéter à ta fille: elle
épousera une fleur, et non une ordure!
--Je le crois volontiers.
--Tu le crois? Ou peut-être crois-tu que ta fille viendra ici pour y
faire la servante? Elle y viendra pour faire la dame; et elle y trouvera
du pain, elle y trouvera du vin, elle y trouvera du blé, de l’orge, des
fèves, des olives, tous les biens du bon Dieu.
Puis, faisant retourner Zia Arrita vers une petite porte au fond de la
cuisine:
--Tu la vois, cette porte? Tu la vois, n’est-ce pas? Eh bien, sais-tu ce
qu’il y a derrière? Il y a des fromages pour cent écus. Et encore
beaucoup d’autres choses.
--Finissez! finissez! lui dit Pietro, un peu honteux. Elle n’a que faire
de tout votre bien du bon Dieu.
--Du reste, fit observer Elias, Maria Maddalena Scada n’épousera pas
Pietro pour notre fromage.
--Fils de mon cœur, tout est bon dans le monde! dit avec solennité Zia
Arrita.
--Allons, allons, finissez! insistait Pietro.
Cependant Zia Annedda, puisqu’on ne lui laissait pas dire une parole,
s’était mise à préparer le café pour la _socronza_[7].
[7] Nom que les parents donnent à la belle-mère de leur fils ou de
leur fille.
--Mon mari, confia-t-elle à celle-ci dès qu’elle put l’avoir pour elle
seule, mon mari est trop attaché aux choses du siècle. Il ne pense
aucunement que le Seigneur nous a donné ses biens sans que nous les
méritions, et que, d’une minute à l’autre, le Seigneur peut nous les
reprendre.
--Ma chère Annedda, tous les hommes sont ainsi, répondit l’autre pour la
réconforter. Ils ne pensent qu’aux choses du siècle. Nous n’y pouvons
rien... Mais que fais-tu là? Ne te donne pas tant de peine. Je ne suis
venue que pour un petit moment, et je vais repartir tout de suite. Je
vois qu’Elias est en bonne santé, blanc comme une fille. Dieu le
bénisse!
--Oui, il paraît en bonne santé, grâce au Seigneur. Il a tant souffert,
le pauvre oiselet!
--Ah! espérons que tout est bien terminé! Assurément il ne fréquentera
plus les mauvais camarades. Ce sont les mauvais camarades qui ont causé
son malheur.
--Bénie sois-tu! Tes paroles sont d’or, ma chère Arrita... Mais que
disions-nous? Les hommes ne pensent qu’aux choses du siècle; s’ils
pensaient un tant soit peu à l’autre monde, ils marcheraient plus droit
dans celui-ci. Ils s’imaginent que cette vie terrestre ne doit jamais
finir; et au contraire, cette vie terrestre n’est qu’une neuvaine, oui,
une neuvaine, et même très courte. Souffrons en ce bas monde: faisons en
sorte que la poulette qui est là (et elle se toucha la poitrine) demeure
tranquille et ne nous reproche rien. Quant au reste, advienne que
pourra... Mets donc plus de sucre, Arrita: ton café va être amer.
--Il est bon ainsi; je ne l’aime pas trop doux.
--Je te disais que l’essentiel, c’est d’avoir la conscience en paix. Et
au contraire, les hommes ne prennent pas garde à cela. Il leur suffit
que la récolte soit abondante, qu’ils fassent beaucoup de fromages,
beaucoup de blé, beaucoup d’olives. Ah! ils ne savent pas combien la vie
est brève, combien toutes les choses du siècle passent vite!... Mais
donne-moi donc ta tasse! Ne te dérange pas! Ce n’est rien, c’est la
petite cuiller qui est tombée... Ah! les choses du siècle! Va-t’en au
bord de la mer, Arrita Scada; arrête-toi sur le rivage et compte tous
les grains de sable; et, quand tu les auras comptés, sache qu’ils ne
sont rien en comparaison des années dont l’éternité se compose. Au
contraire, nos années, à nous, les années que nous avons à passer dans
ce monde, elles tiennent toutes dans le poing d’un enfant. Ce sont des
choses que je répète sans cesse à Berte Portolu et à mes fils; mais ils
sont trop attachés aux choses du siècle.
--Ils sont jeunes, ma chère Annedda, et leur jeunesse est une excuse.
D’ailleurs, tu verras qu’Elias a réfléchi; maintenant, il est sérieux,
très sérieux. La leçon n’a pas été mince, et elle lui servira pour la
vie entière.
--Puisse le vouloir ainsi la Vierge de Valverde!... Ah! Elias est un
garçon de cœur. Quand il était enfant, il était sage comme une petite
femme, ne disait pas un blasphème, ne prononçait pas une mauvaise
parole. Aurait-on jamais cru que c’était justement lui qui me ferait
verser tant de larmes?
--Mais, à cette heure, tout est passé; à cette heure, tes fils
ressemblent à de vrais tourtereaux, comme dit ton mari. L’important,
c’est que la concorde règne toujours entre eux et qu’ils s’aiment.
--Oh! bénie sois-tu! Quant à cela, il n’y a pas de danger, conclut Zia
Annedda en souriant.
* * * * *
Après le souper, Zia Annedda put enfin se trouver seule avec Elias. Ils
étaient assis au frais, dans la cour. La grande porte était ouverte, la
ruelle était déserte. La nuit ressemblait à une nuit d’été, silencieuse,
avec un ciel diaphane fleuri d’étoiles pures. Par delà les jardins, par
delà la grande route, on entendait dans le lointain un grelottement
argentin de brebis paissantes; la brise apportait un âpre parfum d’herbe
fraîche. Ce parfum, cet air pur, Elias les respirait avec les narines
dilatées; en lui se réveillait un vague instinct de volupté sauvage; il
avait la sensation que le sang courait plus chaud dans ses veines,
qu’une agréable pesanteur lui alourdissait la tête. Il avait un peu bu,
et il se sentait heureux.
--Nous avons été chez la fiancée de Pietro, dit-il à sa mère. C’est une
jeune fille très gracieuse.
--Oui; elle est brune, mais gracieuse. En outre, elle est très sage.
--La mère me semble un peu vaine: quand elle a un sou, elle voudrait
faire croire qu’elle a un écu. Mais sa fille paraît être une brave
fille.
--Qu’est-ce que tu veux? Arrita Scada est de bonne maison, et elle en
conçoit de l’orgueil. Du reste, je ne sais ce que l’on gagne à être
orgueilleux et superbe. Dieu a dit: «Trois choses seulement sont
précieuses pour l’homme, amour, charité, humilité.» Qu’y a-t-il à gagner
avec les autres passions? Tu as maintenant l’expérience de la vie, mon
fils. Que t’en semble, à toi?
Elias poussa un profond soupir et leva la tête vers le ciel.
--Vous avez raison. J’ai l’expérience de la vie; non pas que j’aie
mérité ma disgrâce: car vous savez que, dans l’affaire pour laquelle on
m’a condamné, j’étais innocent; mais le Seigneur ne paie pas le
samedi[8]. Je fus un mauvais fils, et Dieu m’a châtié, m’a fait vieillir
avant l’âge. Les camarades vicieux m’avaient entraîné hors du droit
chemin; et c’est parce que je hantais les mauvaises compagnies, que j’ai
été précipité dans le malheur.
[8] Proverbe qui signifie: «On ne perd rien pour attendre, et toutes
les fautes finissent par avoir leur punition.»
--Et, pendant que tu souffrais, ces camarades-là ne demandaient pas même
de tes nouvelles. Auparavant, lorsque tu étais libre, ils ne cessaient
d’assiéger notre porte: «Où est Elias? Où est Elias?» Elias était
toujours prêt à les suivre. Et après? Après, ils se sont éloignés; ou,
s’ils étaient obligés de passer dans la rue, ils rabattaient leur bonnet
sur leur front afin que nous ne pussions pas les reconnaître.
--Assez, ma chère maman! dit-il avec un nouveau soupir. Il ne faut plus
penser à tout cela, et une vie nouvelle commence. Désormais, rien autre
chose n’existe pour moi que ma famille: vous, mon père, mes frères. Ah!
croyez bien que je vous ferai oublier tout le passé. Je serai soumis à
vos ordres comme un esclave, et il me semblera que je viens de renaître.
Zia Annedda sentit des larmes de douceur monter à ses yeux; et, comme
elle craignait qu’Elias n’éprouvât aussi trop d’émotion, elle fit dévier
l’entretien.
--Est-ce que ta santé a toujours été bonne? lui demanda-t-elle. Tu as
beaucoup maigri.
--Que voulez-vous? Dans ces lieux-là, on maigrit sans être malade. Ne
pas travailler, c’est plus épuisant que n’importe quel labeur.
--On ne travaille donc jamais?
--Jamais. Aussi croirait-on que le temps ne coule plus. Une minute est
aussi longue qu’une année. Ah! mère, c’est une chose épouvantable!
Ils se turent. Elias avait prononcé les derniers mots avec un accent
profond. L’après-midi, dans l’ivresse de la liberté nouvelle, il avait
parlé volontiers de sa prison et de ses compagnons de misère, parce
qu’il lui semblait que c’était une chose déjà lointaine, un souvenir
presque agréable à se remémorer. Mais maintenant, au milieu de cette
obscurité silencieuse, parmi cette fraîche odeur de la campagne qui lui
rappelait les jours heureux de son adolescence passée à la bergerie,
dans la liberté absolue de la _tanca_[9] paternelle, sous les yeux de sa
mère, cette petite vieille si bonne et si pure, l’enfant prodigue, après
quelques heures d’oubli, éprouva soudain toute l’horreur des années
inutilement perdues dans l’angoisse du pénitencier; et il devint triste.
[9] _Tanca_, dérivé de _tancato_, qui signifie «clos».--Les _tancas_
sont de vastes pâturages situés soit dans la montagne soit dans la
plaine, et entièrement clos par de petits murs en pierres sèches.
Ces murs, qui ont à peine un mètre de hauteur, ne servent guère qu’à
limiter la propriété et à empêcher le bétail de s’écarter sur les
terrains contigus.
--Je suis très faible, reprit-il au bout de quelques instants; je n’ai
la force de rien faire. C’est comme si l’on m’avait cassé l’échine. Et
pourtant, je n’ai jamais été malade. Une fois seulement, j’eus une
colique terrible, et je crus que j’allais mourir. «Mon bon _santu
Franziscu_, priai-je alors, tirez-moi de ce tourment; et la première
chose que je ferai, quand on me mettra en liberté, ce sera d’aller à
votre église et de vous porter un cierge.»
--_Santu Franziscu bellu_! s’écria Zia Annedda en joignant les mains.
Oui, mon enfant, oui, nous irons. Que Dieu te bénisse! Tu reprendras tes
forces, n’en doute pas. Nous irons faire la neuvaine à saint François;
et Pietro viendra à la fête, et il amènera en croupe sa fiancée.
--Quand Pietro se mariera-t-il?
--Le mariage doit se faire après la récolte.
--Et mon frère s’installera ici avec sa femme?
--Oui, au moins dans les premiers temps. Je commence à vieillir, mon
fils, et j’ai besoin d’aide. Tant que je vivrai, je veux que nous
demeurions tous ensemble; plus tard, lorsque je serai rentrée dans le
sein du Seigneur, chacun de vous prendra sa voie. Tu te marieras, toi
aussi...
--Oh! qui voudrait de moi? dit-il avec amertume.
--Pourquoi parles-tu ainsi, Elias? Qui voudrait de toi? Une fille de
Dieu. Si tu t’amendes, si tu mènes une vie honorable, si tu as la
crainte du Seigneur et l’amour du travail, la chance ne te manquera pas.
Ce que je veux dire, ce n’est pas que tu doives chercher une femme
riche; mais tu trouveras une femme honnête. Le Seigneur a institué le
mariage pour la sainte union d’un homme et d’une femme, non d’un riche
et d’une riche ou d’un pauvre et d’une pauvresse.
--Fort bien! dit-il en souriant. Mais laissons de côté ce sujet. Je ne
suis revenu que d’aujourd’hui, et déjà nous parlons de mon mariage. Nous
en recauserons un autre jour. J’ai seulement vingt-trois ans; rien ne
presse. Mais vous êtes lasse, mère. Allez vous reposer. Allez.
--Oui, je m’en vais; et toi aussi, Elias, il faut que tu rentres. L’air
pourrait te faire du mal.
--Du mal? dit-il, en ouvrant la bouche très grande et en respirant avec
force. Comment l’air pourrait-il me faire du mal? Ne voyez-vous pas
qu’il me rend la vie? Allez, allez; ne m’attendez pas; je rentrerai tout
à l’heure.
Un moment après, il était seul, à demi couché par terre, le coude appuyé
sur la marche de la porte. Il entendit sa mère monter l’escalier de
bois, fermer la petite fenêtre et retirer ses chaussures. Puis, tout fut
silence. L’air devenait frais, un peu moite, aromatique. Elias repensa
aux choses que sa mère lui avait dites, et il s’absorba dans ses
réflexions.
«Mon père et mes frères dorment tranquillement sur leurs nattes; je les
entends d’ici. Mon père ronfle; Mattia balbutie de temps à autre
quelques paroles, dans un rêve; et, même quand il rêve, il est un peu
simple. Comme ils dorment bien, eux! Ils se sont enivrés; mais demain il
n’y paraîtra plus. Moi aussi, je me suis enivré, légèrement, mais j’en
garderai quelque chose. Comme je suis faible! Je ne suis plus un homme,
à présent; je ne serai plus bon à rien, jamais. Ah! et ma mère qui songe
à me marier! Mais y a-t-il une femme qui voudrait de moi? Pas une
seule... Suffit; l’air devient humide; il faut que je rentre.»
Pourtant, il ne bougea pas. On entendait toujours les clochettes des
brebis paissantes; et ce tintement, apporté par la brise embaumée,
paraissait tour à tour voisin et lointain. Elias était las, avait la
tête lourde; et il ne pouvait pas se remuer, ou du moins il lui semblait
qu’il ne pouvait pas se remuer. Des visions confuses commençaient à
flotter devant son imagination; il se représentait la bergerie, la
_tanca_ couverte d’un foin très haut; il revoyait les brebis grosses de
leur longue toison, éparpillées çà et là dans le vert du pâturage; mais
ces brebis avaient des faces humaines: les faces de ses compagnons
d’infortune. Et il souffrait une angoisse indéfinissable. Peut-être
était-ce le vin qui lui fermentait dans le sang et qui lui donnait la
fièvre. Il se rappelait aussi tous les incidents de la journée; mais il
avait l’impression que ce n’était qu’un rêve, et qu’il était encore
_là-bas_; et il en éprouvait un sombre chagrin.
Les fantastiques visions de sa rêverie ondulaient, s’éloignaient,
s’évanouissaient. Maintenant, il lui semblait que ces étranges brebis à
visage humain sautaient par-dessus le mur qui entourait la _tanca_; et
il se mettait à les poursuivre péniblement, sautait aussi par-dessus le
mur et s’engageait dans la _tanca_ contiguë, pleine de grands chênes
verts. Un homme de haute stature, raide, corpulent, à la longue barbe
d’un gris roux, une espèce de colosse, cheminait sous le bois avec une
lenteur majestueuse. Elias le reconnaissait aussitôt: c’était un homme
d’Orune, employé à garder l’immense _tanca_ d’un propriétaire nuorais,
pour empêcher les maraudeurs de venir y voler le liège des chênes. Elias
avait depuis longtemps fait connaissance avec cet homme gigantesque, un
sauvage qui avait la réputation d’être un sage. Il se nommait Martinu
Monne; mais tout le monde l’appelait _le père de la forêt_, parce qu’il
se vantait de n’avoir pas dormi une seule nuit au village depuis son
enfance.
--Où vas-tu? demandait-il à Elias.
--Je vais à la poursuite de ces brebis folles. Mais je suis si las, père
de la forêt! Je n’en peux plus: je suis faible et brisé; je n’ai la
force de rien faire.
--Eh bien! conseillait Martinu Monne de sa voix puissante, si tu veux
éviter d’avoir de la peine, fais-toi prêtre!
--Ah! oui, c’est une idée qui m’était déjà venue _là-bas_, répondait
Elias.
Enfin le rêveur se secoua, s’éveilla, frissonna; il était glacé. «Je me
suis endormi dehors, pensa-t-il en se relevant. J’attraperai du mal.» Et
il rentra dans la cuisine, chancelant un peu. Son père et ses frères
dormaient d’un sommeil pesant, sur leurs nattes; une chandelle brûlait,
posée sur la pierre du foyer. Pour Elias,--il était si faible, le
pauvret!--un lit avait été préparé dans une petite chambre du
rez-de-chaussée, près de la cuisine. Il prit la chandelle, traversa une
étroite pièce où il y avait, entassés sur de larges planches, une
multitude de fromages jaunes, huileux, qui exhalaient une odeur fétide;
et il se retira dans sa chambrette.
Il se déshabilla, se coucha, éteignit la lumière. Il se sentait toujours
l’échine rompue, la tête lourde; et, quelques instants plus tard, il fut
accablé de nouveau par ce demi-sommeil qui ressemblait à une oppression
et qu’agitaient des rêves confus. Il voyait toujours la _tanca_, le
foin, les brebis grosses de laine sale et emmêlée, la lisière verte du
bois voisin. Zio Martinu était toujours là; mais à présent il se tenait
près du mur, grand, raide, sordide, majestueux. Il n’avait jamais un
sourire. Elias, lui, était debout de l’autre côté du mur, dans la
_tanca_ des Portolu, et il racontait au vieux des histoires de _là-bas_.
Il lui disait, entre autres choses:
--On nous conduisait tous les jours à la messe; on nous faisait
confesser et communier très souvent. Ah! _là-bas_, on est bons
chrétiens! Le chapelain était un saint homme. Un jour, en me confessant,
je lui ai dit que j’avais étudié jusqu’à la seconde gymnasiale et
qu’ensuite je m’étais fait pâtre, mais que j’avais maintes fois regretté
de n’avoir pas poursuivi mes études. Alors, il me fit cadeau d’un livre
écrit d’un côté en latin et de l’autre en italien, le livre de _la
Semaine sainte_. J’ai lu ce livre plus de cent fois, que dis-je? plus de
mille fois; et je l’ai même apporté ici. Je sais le lire en latin aussi
bien qu’en italien.
--Tu es donc un grand savant!
--Pas autant que vous, Zio Martinu. Mais j’ai la crainte de Dieu.
--Eh bien, quand on a la crainte de Dieu, on est plus savant que les
rois!
A partir de cet endroit, le rêve d’Elias s’embrouillait, se confondait
avec d’autres rêves plus ou moins extravagants.