J’ai dit ailleurs[45] combien ces amitiés mixtes étaient précieuses, et

combien elles pourraient servir à un rapprochement de l’homme et de la

femme, sur un plan plus élevé que celui où ils ont évolué jusqu’ici. Ils

ne doivent pas se considérer uniquement sous l’aspect du possesseur et

de la possédée, mais plutôt comme deux êtres auxquels Dieu a confié, il

est vrai, la continuation de l’espèce, mais à qui il a donné deux âmes

immortelles, destinées à s’aider réciproquement, pour mieux comprendre

le sens profond de leur passage sur cette terre. Ainsi durent s’aimer

Michel Ange et Vittoria Colonna. Il faut évidemment un peu de courage

pour braver les calomnies du monde. Saint Jérôme qui s’était retiré à

Ostie pour fuir les méchants propos de Rome, au sujet de ses amitiés

féminines, écrivait à un ami: «Salue Paule et Eustochie; que le monde le

veuille ou non, elles sont miennes en Christ.»

[45] Voir _Faiseurs de peines et Faiseurs de joies_.

Un monde nouveau se prépare, une révolution morale est en train de

s’accomplir; l’homme et la femme traversent une crise qui ira

s’accentuant, si celui qui a été jusqu’ici le maître de la situation ne

comprend pas que pour garder son prestige, il doit se montrer généreux.

Si les hommes devenaient les amis de leurs mères, de leurs sœurs, de

leurs filles, ils se résigneraient de meilleure grâce au changement

inévitable, et ils parviendraient en même temps à maintenir leur

autorité sous une autre forme, forme plus juste, plus moderne et plus

respectueuse de l’âme humaine.

CHAPITRE X

L’APPEL

As the essence of courage is to stake one’s life on a

possibility, so the essence of faith is to believe that the

possibility exist.

WILLIAM SALTER.

Dans certaines campagnes de France, lorsque la sécheresse dure de façon

exceptionnelle, on a coutume de dire: «Il ne pleut pas, parce que

l’appel manque!» Ces mots signifient que la terre, trop aride, ne

renferme plus l’humidité indispensable pour attirer celle de

l’atmosphère et la faire se condenser en eau. En effet, jour après jour,

l’on voit le ciel se couvrir de nuages qui se dissipent avant de s’être

répandus en ondée bienfaisante. Cette attente, toujours déçue, dure des

semaines et même des mois, jusqu’à ce qu’une tempête impétueuse, venue

souvent de très loin, force les cataractes du ciel à s’ouvrir. Le

phénomène ne peut s’expliquer, scientifiquement, d’une façon aussi

simpliste, mais n’y a-t-il pas un fond de vérité dans la tradition

populaire? Ne voyons-nous pas le même phénomène se produire dans le

monde moral et intellectuel? Quand un état de sécheresse se prolonge

dans l’âme, c’est sans doute l’appel qui manque; rien, au dedans de

nous, n’attire les forces bienfaisantes et fécondes.

Une bonne partie des faits moraux, qui nous étonnent, nous déconcertent

et nous troublent, pourraient s’éclaircir de cette façon; et

l’explication une fois admise, je crois que nos points de vue, nos

jugements et nos perspectives se modifieraient singulièrement. Tout

s’élargirait devant nous, nos horizons deviendraient sans limites, et

l’ennui, le terrible ennui, serait banni de la vie, puisque tous, dans

la mesure de nos forces, nous pourrions devenir une usine en mouvement,

capable de renouveler et de varier indéfiniment sa production et ses

résultats.

Lorsqu’Adam et Ève, dans le jardin d’Éden, touchèrent à l’arbre défendu,

ils ne durent pas mordre très avant au fruit de la connaissance du bien

et du mal, car aujourd’hui encore, après tant de civilisations disparues

et de siècles écoulés, l’homme est à peine arrivé au seuil des vérités

profondes qu’il commence vaguement à entrevoir. L’une d’elles est

probablement cette force mystérieuse dont nous disposons, sans

l’employer, du moins de façon consciente, et que les paysans, désespérés

des longues sécheresses, nomment l’appel.

* * * * *

Le récit de la Genèse nous ayant montré l’Éternel courroucé et presque

inquiet de la désobéissance d’Adam, les esprits timorés estiment

dangereux tout ce qui pourrait révéler à l’homme les pouvoirs qu’il

détient en lui-même. Des craintes analogues épouvantaient les païens: le

sort de Prométhée et d’Icare leur avait donné une tragique leçon.

Vouloir ravir le feu du ciel, c’est-à-dire évoluer trop rapidement,

était une offense aux dieux. Nous devions rester sur le plan où ils nous

avaient placés, sans essayer de développer les forces secrètes que

parfois nous sentions en nous. Cette crainte, qui avait sa racine dans

la peur des contacts démoniaques,--hantise des imaginations du Moyen

Age,--et des pratiques de la magie, qui avait mauvaise réputation et

sentait le soufre, semble puérile aujourd’hui, et contraire au sentiment

religieux moderne qui pousse l’homme à atteindre, par le désir, le Dieu

qu’il adore.

Ce besoin d’union et d’harmonie avec les forces divines est le secret de

tout progrès et de tout perfectionnement, il n’y en a pas d’autre, et il

est conforme aux enseignements des Évangiles. Les promesses faites à

l’homme dépassent tout ce que l’imagination humaine peut concevoir. Par

la foi, tous les pouvoirs lui sont accordés, parce que, par la foi, les

forces divines agissent en lui. L’homme a tellement douté de lui-même,

et hélas! souvent avec raison, qu’il s’est habitué à considérer ces

promesses comme réservées exclusivement aux êtres exceptionnels, aux

grands initiés; aux apôtres. En cela, il se trompe, les promesses sont

claires et s’adressent à toutes les âmes chez lesquelles le miracle de

la foi s’est accompli.

Si nous acceptons, au contraire, l’explication d’après laquelle nous

possédons ces forces par l’effet d’une grande loi universelle que Jésus

est venu révéler aux hommes, notre devoir est de nous conformer à cette

loi, et d’essayer avec notre _ego_ supérieur de progresser vers Dieu.

Évidemment, tous les êtres n’occupent pas le même degré dans l’échelle

des valeurs; quelles que soient nos croyances, il est impossible de le

nier, et les simples évolutionnistes l’admettent, eux aussi.

Sans rechercher les causes de ces diversités de niveau, il est certain

que les âmes et les esprits des hommes se trouvent à des distances

considérables. En le constatant on serait tenté d’admettre la théorie de

plusieurs existences successives dans le corps physique, c’est-à-dire

sur notre planète. Mais qu’ils aient ou non le souvenir de vies

antérieures, il est hors de doute que l’on trouve, chez quelques

individus, des indices de besoins spirituels ou psychiques très

supérieurs à ceux qui tourmentent le reste des hommes.

Ces besoins ne sont pas toujours le résultat héréditaire d’une longue

suite d’ancêtres cultivés, car souvent l’âme de leurs descendants est

muette, engourdie dans le bien-être matériel trop raffiné ou stérilisée

par une cérébralité trop accentuée. Au contraire, ces besoins se

rencontrent parfois là où l’on s’y attendait le moins! Un mot, un

regard, une simple expression de visage révèlent tout à coup des

aspirations vers le divin, indiquent des sources profondes de vie

intérieure. Dans ces êtres-là, des puissances sont en activité ou

commencent à sortir du sommeil où nous les avions laissées. On dirait

des oiseaux qui battent des ailes, joyeusement ou éperdument, contre les

barreaux de leur cage; on peut les aider, mais on n’a pas besoin de les

convaincre, les voix secrètes de l’âme les ont déjà avertis, leurs yeux

perçoivent les horizons lumineux à travers les lourds nuages qui les

cachent encore. Ce sont les riches, les élus, ceux que l’hôte mystérieux

visite souvent, ou qui, du moins, sont au seuil de ces richesses, de

cette élection, de ces visites...

Dans d’autres cas, on a beau frapper aux portes des âmes, rien ne

répond; les coups redoublés du marteau d’airain ne produisent aucune

vibration. Toute la vie est à l’extérieur: au-dedans, il n’y a que le

vide. Je ne parle point ici des hommes et des femmes qui vivent

uniquement pour la jouissance ou l’ambition vulgaire, mais d’une élite

intellectuelle qui connaît déjà la pitié, prend une large part à la vie

sociale et dont la moralité, dans le sens courant du mot, est reconnue.

Leur esprit est comme prisonnier du visible et du tangible, ils ne

peuvent les dépasser. Ils croient au pouvoir de la volonté se

manifestant par des efforts d’activité et d’intelligence, et admettent

peut-être même les effets de la prière, comme une grâce accordée à ceux

qui pratiquent les bonnes œuvres. Il est inutile de leur dire qu’ils

possèdent une faculté, qui a le don d’appeler les forces bienfaisantes,

et que, n’en usant pas, ils renoncent à la joie, au pouvoir, à tous les

dons qu’ils pourraient répandre autour d’eux. Un sourire de sagesse

sceptique serait leur seule réponse. Ils sont plus fermés à la

connaissance des choses intérieures que ne le sont souvent les plus

scandaleux pécheurs. Ce n’est point pour eux que ce chapitre est écrit.

Leur heure n’est pas venue encore. Viendra-t-elle sur cette terre?

Devront-ils renaître une fois encore, ou sera-ce dans d’autres mondes

que la révélation se fera pour eux? Ils le sauront, mais nous

l’ignorerons probablement toujours.

* * * * *

La possibilité de l’appel efficace n’est pas, comme nous l’avons vu,

accessible à tous. Par une loi générale, ses effets bienfaisants ne

peuvent se réaliser que dans certaines conditions d’âme. Quand elles

manquent, rien ne répond, et c’est absolument logique. L’illogisme

apparent commence lorsque les conditions mentales et morales existent et

qu’aucun résultat ne s’obtient. Les causes de ce phénomène négatif

peuvent se ramener à deux principales: l’ignorance et l’égoïsme.

Que de fois, en effet, malgré nos velléités de vie intérieure et nos

essais en ce sens, nous ne nous rendons pas compte de ce qui s’agite au

dedans de nous! Les eaux bouillonnent sur place, mais elles ne se

canalisent pas et ne peuvent féconder le sol. On est agité de douloureux

désirs, et la déprimante sensation des forces inemployées alourdit le

cœur. Si nous savions, toutes les heures du jour ne suffiraient pas à

l’incessante activité morale que nous pourrions déployer! Que

d’angoisses intérieures seraient apaisées par le sentiment de ne pas

rester inertes, d’être capables d’agir pour nous et pour les autres,

sans nous agiter, sans perdre le calme et l’équilibre... Seulement il

faut savoir pour cela, et vouloir ou, pour mieux dire, apprendre à

vouloir!

Combien de livres ont été écrits sur l’éducation de la volonté! On ne

saurait assez les lire et les relire. Sans elle, il n’y a pas de beauté

dans la vie, car nous ne pouvons nous intéresser qu’aux êtres capables

de vouloir quelque chose et de le vouloir avec suite. Non que la volonté

suffise pour l’appel; on peut avoir une volonté de fer et ignorer la

force de l’appel, mais sans elle, nous ne pouvons exercer ce pouvoir.

L’une des premières choses indispensables à tout homme qui veut exercer

les forces qu’il sait posséder est donc la volonté. Sans elle, pas de

concentration intérieure possible, et sans concentration, pas de

résultats intérieurs ou extérieurs.

Or rien n’est plus difficile à l’âme humaine que de se fixer longuement

sur une idée ou sur un sentiment. Sauf certains esprits éminemment

spéculatifs, notre légèreté nous distrait, empêche la persévérance

mentale. Les femmes surtout sont rebelles à cette tension. Leur instinct

les pousse à ne pas se fixer, à ouvrir curieusement plusieurs livres en

même temps, sans aller jusqu’au bout de leur lecture; en amour aussi

elles pensent à mille choses à la fois et ont des distractions

continuelles, même si elles sont incapables d’une infidélité ou d’une

velléité d’inconstance.

Pour elles, par conséquent, la concentration féconde est plus difficile,

mais elles ont, comme compensation, l’intuition rapide, et arrivent d’un

bond, là où l’esprit spéculatif de l’homme ne parvient qu’au prix de

pénibles efforts. Sans avoir besoin de s’appuyer sur des connaissances

extérieures acquises ou des données hypothétiques, elles atteignent,

grâce à leurs facultés intuitives, des sommets qui, sans ces facultés,

leur seraient toujours demeurés inaccessibles. Je crois donc que les

femmes, malgré leur mentalité volage, peuvent mettre en action les

forces de l’appel bien mieux que les hommes. Le sentiment religieux leur

est plus familier, pour mille et une causes. Elles le sentent avec

intimité, tous les jours de leur vie, tandis que les hommes le réservent

pour les grandes occasions solennelles, les tragédies du cœur et de

l’âme. Or, le sentiment religieux ou, pour mieux dire, l’habitude de la

prière et des communications avec le divin facilite ces élans, qui

forcent, pour ainsi dire, les réponses de Dieu. «Si l’on fermait les

églises, où donc iraient pleurer les femmes?» disait Maupassant, qui ne

peut, certes, être accusé d’avoir donné une importance extrême à la vie

religieuse.

En effet, chez la femme, à quelque degré de moralité qu’elle soit

arrivée, le besoin de recourir à l’au-delà se manifeste. Des

protestations se font entendre: «C’était une indigne faiblesse que nous

avons vaincue. Aujourd’hui notre esprit est libre, il repousse les

fables, il a rompu toute complicité avec les fausses espérances.» Ces

voix triomphantes et dures éclatent comme des fanfares, et les visages

de ces femmes qui renient toutes les traditions qui ont consolé le lit

de mort de leur mère et protégé leur berceau, ont une expression de

farouche orgueil; ils rient, et les bouches s’élargissent dans un

sourire victorieux. Mais puisqu’elles sont si certaines de

l’affranchissement, pourquoi leurs yeux sont-ils si tristes? Dans le

fond de leurs prunelles, quelque chose pleure. Tandis qu’elles

proclament leur droit à la joie, l’angoisse du reniement passe sur leurs

âmes, et elles pressentent peut-être que le joug nouveau, dont elles se

sont si allégrement chargées, pèsera sur elles plus lourdement que

l’ancien.

Pour que ces consciences soient ramenées à l’unité finale, il est

peut-être nécessaire qu’elles traversent la période du reniement, mais

il est certain que si elles ont réellement étouffé en leur cœur toute

aspiration vers le monde invisible, il leur sera impossible de recourir

efficacement à lui. Les merveilleux résultats de l’appel n’appartiennent

qu’à ceux, hommes ou femmes, qui tendent de tout leur être à

l’harmonieuse union avec les forces divines. Ils appellent, et on leur

répond.

Avoir l’intuition, même vague, de l’existence de cette loi, et ne pas

tout tenter pour la connaître, ou la connaître et ne pas en profiter,

est-ce, de la part de l’homme, démence ou idiotisme? L’un et l’autre,

sans doute, mais le principal facteur de cet aveuglement absurde est que

nos âmes sont trop superficielles pour pouvoir supporter le sublime.

L’appel n’est pas précisément la prière,--il me semble que la prière est

davantage un acte d’adoration, d’humilité, de reconnaissance... L’appel

est comme une force d’attraction qui sort de nous et attire d’autres

forces qui se répandent en ondée bienfaisante sur nos âmes et nos vies.

Nous pouvons appeler à nous les grâces spirituelles, la richesse

matérielle, la puissance intellectuelle et morale, et il est probable

que toutes ces choses deviendront nôtres, pourvu qu’en les réclamant,

notre intention ne soit pas égoïste. Le _personnalisme_ arrête net le

miracle. Je suis tellement persuadée de la vérité de ce dernier fait,

que rien ne m’attriste comme d’entendre les gens dire que par certaines

actions ils se préparent des mérites. Une pareille pensée doit détruire

l’efficacité des plus grands dévouements.

* * * * *

En restant uniquement dans le domaine terrestre,--sur le plan physique,

comme diraient les théosophes,--la même loi trouve son application dans

les rapports des hommes entre eux. L’appel y est également efficace.

Nous pouvons parler silencieusement au cœur des autres et leur demander

ce que nous voulons d’eux. Or, le faisons-nous? Je ne veux pas tomber

dans le système de la _New Thought_ américaine, qui, malgré certaines

conceptions vraies et nobles, matérialise un peu, il me semble, les

résultats de la pensée. Mais il est certain que, dans nos rapports

sociaux ou de sentiment, nous négligeons des forces immenses que nous

avons à notre portée.

Quand nous voulons convaincre, nous nous servons beaucoup trop du

raisonnement et de la parole; quand nous voulons toucher également, et

si nous avons des reproches à adresser, nous employons le même système.

C’est bon pour ceux qui ne savent pas. Ceux qui savent devraient

comprendre que ce sont là de faibles moyens, comparés à ceux dont ils

pourraient disposer. J’en suis intimement persuadée, par intuition et

par expérience. Seulement, l’application de cette méthode exige des

habitudes de concentration qu’il est difficile de maintenir, et des

états de conscience qu’on ne peut atteindre constamment. Parfois on

réussit à employer ces moyens, et on constate leur merveilleuse

puissance; puis la paresse et l’esprit superficiel prennent le dessus,

et nous recourons de nouveau aux systèmes insuffisants auxquels nous

sommes habitués, par tradition, dès l’enfance.

Certes, la parole est la plus grande force de persuasion que Dieu ait

donnée à l’homme. Nous avons vu l’éloquence entraîner des foules, nous

avons entendu des voix insinuantes porter la conviction dans les cœurs,

et des accents indignés faire trembler les consciences. Mais ces dons

spéciaux sont le privilège d’un très petit nombre d’individus: les

Cicérons et les Savonaroles sont rares; les ensorceleurs et les

ensorceleuses intelligents, capables de galvaniser ou de transformer les

pensées de ceux à qui ils s’adressent, ne se trouvent pas non plus à

chaque carrefour. Si eux seuls pouvaient exercer de l’influence, cela

limiterait par trop le pouvoir réciproque des êtres, les uns sur les

autres. Du reste, qui nous affirme qu’à la parole, ces grands preneurs

d’âmes ne joignaient pas la concentration de la pensée, et la volonté

d’agir par ce moyen aussi. Certes, quand Savonarole faisait tressaillir

les consciences de la Florence élégante, corrompue et raffinée du

quinzième siècle, et osait s’attaquer aux vices des Borgia, un élan de

son être mettait probablement sa force en communication avec les forces

divines, et celles-ci donnaient à sa voix l’irrésistible pouvoir qu’elle

exerça sur l’âme italienne de son époque. Cicéron, lui, ne croyait pas

aux dieux, mais c’était un intuitif, et, par ses sentiments de douceur

et d’humanité, il appartenait d’avance à la société nouvelle que les

paroles de Jésus, qui n’était pas né encore, allaient créer; il était

donc en rapport avec les puissances invisibles qui détiennent les

secrets de l’avenir. Mais abandonnons ces colosses de l’éloquence, et

revenons à la vie d’aujourd’hui et aux hommes de moyenne grandeur.

Tous ceux qui réfléchissent et qui ont l’habitude d’écouter les voix

intérieures, reconnaissent, dans l’âme, l’existence d’un travail auquel

notre intelligence ne participe pas directement, mais dont il est

impossible de nier l’existence. La psychologie scientifique lui donne

différents noms et le divise en deux catégories: le subconscient fait de

nos expériences, et le subconscient qui est une sorte de prescience de

l’inconnu et de l’avenir. Cette théorie se rattache à celle de Leibnitz.

Par elle, nous sommes reliés au mystère, et ceci prouve qu’il existe en

nous des forces mystérieuses, supérieures à celles que notre raison peut

déterminer. Dans toutes les routes suivies par l’intelligence humaine,

le phénomène se manifeste. Mais il est frappant surtout chez les

artistes et les écrivains. Qu’est, au fond, l’inspiration, sinon l’œuvre

du subconscient? Elle arrive soudainement, en coup de foudre, après de

longs efforts qui n’avaient abouti qu’au découragement. Une idée nous

hante, on voudrait l’exprimer, la développer, et le cerveau s’épuise en

vaines recherches. Tout à coup, alors que parfois l’on n’y pensait plus,

l’idée, semblable à un fleuve débordant, se déroule agrandie sous les

yeux.

Que de fois l’écrivain, devant l’article à faire, s’arrête découragé; il

lui semble ne rien avoir à dire sur le sujet qu’il s’est engagé à

traiter: pas de pensées personnelles, pas de connaissances acquises!

Soudain, quelque chose se dégage dans son cerveau; il n’avait pas

d’idées, il en a trop maintenant! On dirait un essaim d’oiseaux

subitement éveillés qui se précipitent vers la sortie de la cage. Elles

sont si nombreuses et si pressées que la plume n’est pas assez prompte

pour les exprimer. D’où viennent-elles? Que représentent-elles?

Expériences ou souvenirs endormis qui reviennent à la vie, mais aussi

conceptions originales, visions nouvelles, pressentiments d’avenir.

C’est un trésor où l’on peut puiser à pleines mains. Puis il se referme

et, pendant longtemps, refuse de s’ouvrir, après nous avoir révélé son

existence.

Si notre volonté se tendait, si notre pensée se concentrait dans un

appel passionné, sans doute le trésor s’ouvrirait plus souvent. _Ce sont

les violents qui ravissent le royaume des cieux._ Pendant trop

longtemps, l’homme n’a pas compris le sens de cette parole, il doit

aujourd’hui apprendre à l’épeler peu à peu. On arrive à la compréhension

de la loi, par intuition; mais pour apprendre à exercer ses forces, un

long apprentissage est nécessaire. Du moment qu’on a compris, on ne doit

pas se laisser décourager, si les résultats ne sont pas immédiats; ils

viendront sûrement quand l’habitude de la communication constante avec

les forces divines aura été prise.

Dans le domaine des affections, le miracle se produit également. Sans

parler de l’amour,

_Amor che a null’amato amar perdona_

dans lequel la volonté d’attirer joue un si grand rôle, le phénomène se

renouvelle dans tous les genres d’attachement. Une pensée bonne et

affectueuse, adressée silencieusement à une âme, produit sur elle un

effet certain; chacun peut en faire l’expérience. Quand il s’agit d’une

personne hostile, le résultat est plus marqué encore; le regard dur

s’adoucit, la bouche muette est comme forcée de prononcer des paroles

amicales. Quelquefois même, la lutte se discerne entre la malveillance

naturelle et l’attendrissement inattendu provoqué par la pensée tendre

qui a soudain passé sur son cœur et dont elle est presque toujours

inconsciente. Ceux qui savent, reconnaissent, en de pareils moments, que

les forces bonnes s’exercent, et les ignorants eux-mêmes les sentent.

Si nous nous servions toujours de ce moyen, je crois que la plupart des

rancunes s’évanouiraient. Malheureusement, en cela comme en toutes

choses, notre paresse, qui trouve son compte à rester à la surface, nous

empêche d’exercer ce pouvoir bienfaisant. Évidemment, c’est une force

qui sort de nous, et probablement la nature physique ou, pour mieux

dire, l’instinct de la conservation interdit que la dépense soit trop

forte et nous oblige à la ménager. Mais, en admettant même que ce

travail d’âme soit parfois supérieur à nos énergies, il est certain que

nous le négligeons de façon absurde; l’homme jette sa santé, sans

scrupule, risque sa vie gaîment dans les sports, et il est tellement

ménager de ses capacités psychiques, qu’il perd volontairement le

pouvoir que celles-ci, bien employées, lui promettent.

Sans vouloir trop matérialiser ce pouvoir, il est évident que des

avantages d’ordre positif s’obtiennent aussi par l’appel. Seulement si

nous les demandons dans un esprit d’égoïsme, ils sont un don fatal, et

sonnent le glas de la mort et non la cloche de la vie.

Chercheurs de sources · 第 11 / 12 段