puéril, et nous ne pouvons rien déterminer positivement dans cet ordre
de pensées ou plutôt d’intuitions. Quelques grands initiés ont connu
l’origine et le fonctionnement de ces forces; nous ne pouvons que les
deviner et nous incliner devant elles. «Heureux celui qui descend sous
terre après avoir vu ces choses; il connaît la fin de la vie, il connaît
la loi divine,» disait Pindare. Dans l’antiquité déjà, il fallait
plusieurs degrés pour arriver à la contemplation des saints mystères. Au
temps d’Homère, être initié ou ne pas l’être mettait des distances
énormes entre les hommes, et leur sort était considéré comme différent
«jusque dans la mort». La plupart des hommes, même les intuitifs, sont
destinés probablement à rester toujours au seuil du mystère, mais de ce
seuil déjà on aperçoit des perspectives éblouissantes.
* * * * *
J’ai connu une femme dont tous les désirs se sont réalisés en ce monde,
mais trop tard et lorsqu’elle n’y tenait plus! «C’est pourquoi,
disait-elle, je n’ai jamais pu saisir le bonheur; il s’est toujours
présenté de façon inopportune!» Trop tard! Ces deux mots, les plus
tristes que la langue humaine connaisse, ont été répétés, depuis que le
monde existe, par des milliers de bouches, et le seront toujours.
Pourquoi? Ces retards viennent-ils d’un appel trop faible ou est-ce
plutôt que l’âme humaine ne sait pas vouloir fortement et longuement la
même chose. Nous cessons trop vite de désirer, sans doute, parce que la
légèreté est inhérente aux aspirations égoïstes.
D’ailleurs, il faut distinguer entre deux sortes d’appel: celui que nous
adressons à la vie elle-même, et celui qui nous met en communication
avec les forces divines. Le premier a son efficacité; le désir tendu
longuement et volontairement vers un but déterminé exerce un pouvoir
indiscutable, car c’est la même loi qui entre en mouvement. L’appel est
entendu. Mais le danger est immense; les grands criminels, les
exploiteurs, les ambitieux sans frein appartiennent à cette race
d’hommes dont la volonté se fixe implacablement sur les points qu’ils
veulent obtenir. Le jeune Auguste, alors qu’enfant encore, il parvenait
à se faire adjuger la toute-puissance, avait dû lancer de furieux appels
à la vie. Les conquérants et les politiques illustres, comme les femmes
très aimées, emploient ce moyen, et, en général, la vie leur répond.
Mais ces pouvoirs-là sont passagers et, sauf quelques cas rares, ils
cessent de se manifester, longtemps avant que le corps ne meure.
L’appel adressé aux puissances invisibles, même s’il ne se rapporte pas
uniquement aux dons spirituels, est d’une essence absolument différente,
et ses effets sont immortels, car le contact avec le divin arrache
forcément l’homme au _personnalisme_. Il essaie encore de le chérir,
mais il en a honte. Bientôt le choix s’impose: ou renoncer à l’union
avec les forces divines, ou cesser de se croire le centre de l’univers.
Quelques-uns ne peuvent se décider, et ils finissent par tourner le dos
aux cimes qu’ils avaient un instant espéré atteindre. D’autres, plus
fidèles, tiennent le regard fixé sur elles, et si parfois l’amour de
leur _petit moi_ les ressaisit, cela ne dure pas, car immédiatement ils
étouffent sous le fardeau dont le _personnalisme_ écrase les cœurs, et
ils retournent à la contemplation des sommets où brillent les neiges
éternelles.
Je crois que nous approchons d’une époque, je l’ai déjà dit
ailleurs[46], où l’homme qui parlera de lui-même, et essayera
d’intéresser l’univers à son cas personnel, à ses ambitieuses visées ou
à ses déboires de vanité et même de cœur, sera considéré comme un
médiocre personnage. On me répondra que jamais l’égoïsme n’a régné comme
aujourd’hui, et c’est parfaitement juste; on refuse de se dévouer pour
les autres, de renoncer au plaisir, et chacun court éperdument après la
jouissance; pourtant l’individu tend à disparaître dans la collectivité.
L’intérêt ne peut être suscité que par le bien général, et si l’on veut
toucher les cœurs, il faut exposer une plaie sociale plutôt qu’un cas
individuel.
[46] Voir _Faiseurs de peines et Faiseurs de joies_.
C’est à la fois un bien et un mal, car les amitiés en souffrent; la
bonté se répand sous une forme plus générale: on négligera ses amis
malades, mais on visitera les hôpitaux. Ne pourrait-on concilier les
deux sentiments et ne pas priver les hommes de l’infinie douceur des
attachements particuliers? Sans eux, aujourd’hui que le refroidissement
des croyances religieuses et politiques a déjà relâché tant de liens,
l’homme se sentirait trop douloureusement seul. Lorsqu’il aura découvert
en lui-même les sources profondes et appris à entrer en contact avec les
forces divines, il souffrira, il est vrai, moins de la solitude, car des
amis invisibles l’entoureront. Mais, ne l’oublions pas, tant que nous
serons dans ce monde, nous aurons toujours le désir de la sympathie
humaine, visible et tangible. L’appel adressé par le cœur de l’homme aux
autres cœurs est donc légitime. Son désir de pouvoir et de richesse,
dans un but altruiste, l’est également. Le besoin de répandre et de
donner, qui brûle certaines âmes, a en soi quelque chose de divin.
En substance, le premier devoir de l’homme est de chercher en lui-même
et chez les autres les sources cachées, car la découverte de ces sources
lui permet de se mettre en contact avec les forces de la nature et les
forces supérieures. Ensuite, quand il est devenu conscient de la grande
loi de l’appel, sa volonté doit tendre sans cesse à se conformer à elle.
Ainsi seulement il connaîtra la plénitude de la vie.
Tout résultat vient d’un effort, conscient ou inconscient, de la volonté
humaine. La destinée n’est probablement que le mot impropre par lequel
nous désignons les forces ignorées qui travaillent à notre insu dans
notre être. Il est donc excessivement important de devenir conscient,
pour les bien diriger. «Priez sans cesse,» disait saint Paul. C’est la
seule sécurité pour l’homme, et, au fond, la prière n’est que la grande
loi de l’appel.
La vie active et extérieure absorbe aujourd’hui trop exclusivement les
vies. La perfection serait de savoir l’unir à celle de l’esprit. Saint
Jérôme en indiquait la possibilité: «Les mains et les yeux sur son
ouvrage, son cœur au ciel.» Un jeune aveugle, professeur de philosophie
à Rome, me disait récemment: «J’ai cru longtemps que l’action pour le
bien devait être l’unique mot d’ordre de l’époque actuelle, puis je suis
tombé malade et j’ai été forcé à la méditation. Un jour, il m’a semblé
qu’un flot de richesses spirituelles m’envahissait et une voix m’a
parlé: «Comment, disait-elle, peux-tu donner aux autres, si auparavant
tu n’as pas reçu toi-même?» Après cette leçon, mes idées se modifièrent,
et la méditation m’apparut comme la base même de l’action.» Il avait
compris que tout se tenait dans l’univers, que nous sommes des
instruments de transmission et que, si nous négligeons de nous abreuver
aux sources, nous ne pourrons donner aux autres que des fruits verts ou
desséchés, sans saveur et sans parfum.
Regarder en soi pour ouvrir les portes de son âme, puis lever les yeux
vers les hauteurs et attendre l’inspiration et les dons promis, telle
devrait être l’attitude constante de l’homme. Ce serait non seulement
suivre la loi, mais se libérer ainsi de toutes les influences
extérieures déprimantes et stérilisantes, et marcher plus joyeusement de
l’avant. Rendre un peu de gaîté à l’homme, en lui donnant la conscience
de son pouvoir, quel magnifique résultat! On ne rit plus guère, de nos
jours, malgré la course éperdue au plaisir. Quand j’étais jeune,--comme
on n’est pas sans cesse accablé sous d’affreux malheurs,--on riait
beaucoup, à tous les âges: surtout dans la jeunesse! Dans la rue, dans
le monde, à l’école, on voyait des visages épanouis. Aujourd’hui on
n’entend presque jamais rire: tout au plus un léger sourire glisse-t-il
sur les lèvres ou un ricanement de mauvais aloi. Difficultés
économiques, dira-t-on, préoccupations sociales. Oui, sans doute, en
certains cas, mais tant de gens sont à l’abri de ces soucis et ne sont
pas plus gais pour cela! Quant aux préoccupations sociales, la masse des
hommes s’en moque et n’en rit pas davantage.
Les causes de ce manque de gaîté sont plus profondes, et je crois qu’il
faut les chercher dans le vieux matérialisme qui domine la mentalité
générale et qui a laissé la marque de ses griffes même dans le cœur des
chrétiens et des spiritualistes. Or rien n’est aussi triste et déprimant
que cette doctrine. Elle limite nos possibilités et nos espérances, elle
nous emprisonne dans des bornes où nous étouffons sans nous en rendre
compte. Les créatures humaines ont besoin d’air libre, d’horizons
ouverts, de portes d’or entrevues dans le lointain. Rendez-les leur, et
leur front s’éclaircira, et le rire reviendra s’épanouir sur leurs
lèvres. _Ride se sapis._
FIN
TABLE DES MATIÈRES
Chapitres Pages
Préface VI
I.--Chercheurs de sources 1
II.--Les parents 27
III.--Les éducateurs 52
IV.--Les rencontres 73
V.--Coupeurs d’ailes 100
VI.--Les fils de Narcisse 120
VII.--Les femmes et la toilette 141
VIII.--Les privilèges de la pauvreté 165
IX.--Les amies de l’homme 195
X.--L’appel 228
2263-08.--Imp. E. ARRAULT et Cie, Tours.
LIBRAIRIE FISCHBACHER, 33, rue de Seine, PARIS
OUVRAGES DE DORA MELEGARI
Ames dormantes (Ouvrage couronné par l’Académie française).
6e édition, in-12 3 50
Faiseurs de peines et faiseurs de joies. 7e édition, in-12 3 50
Chercheurs de sources, in-12 3 50
La Jeune Italie et la Jeune Europe. Lettres inédites de Joseph
Mazzini à Louis-Amédée Melegari, in-12 3 50
OUVRAGES DE CHARLES WAGNER
L’Ami. Dialogues intérieurs. 4e édition, in-12 3 50
Justice. Huit discours. 8e édition, in-12 3 50
Jeunesse (Ouvrage couronné par l’Académie française). 29e
édition, in-12 3 50
Vaillance. 20e édition, in-12 3 50
La Vie simple. 12e édition, in-12 3 50
Auprès du Foyer. 6e édition, in-12 3 50
L’Évangile et la Vie. Sermons. 6e édition, in-12 3 50
Sois un homme! Simples causeries sur la conduite de la vie.
3e édition, in-12. Broché, 1 fr. 25. Relié 2 »
L’Ame des Choses. 3e édition, in-12 3 50
Le long du chemin. 4e édition, in-12 3 50
Vers le cœur de l’Amérique. 3e édition, in-12 3 50
Pour les petits et les grands. Causeries sur la vie et la
manière de s’en servir. 2e édition, in-12 3 50
Par la Loi vers la Liberté. 2e édition, in-12 2 »
* * * * *
Pages choisies et fragments inédits, de FÉLIX PÉCAUT.
Philosophie et Religion; Politique; Éducation, avec préface
de FERDINAND BUISSON, in-12 3 50
Sermons laïques, ou Propos de morale et de philosophie, par
PAUL STAFFER, in-12 3 50
Fragments d’un journal intime, par HENRI-FRÉDÉRIC AMIEL,
précédés d’une étude par EDMOND SCHERER. 10e édition.
2 volumes in-12 7 50
Le Bréviaire d’un Panthéiste et le Pessimisme héroïque, par
JEAN LAHOR, 2e édition, in-18 3 »
La Plainte humaine, par CHARLES DOLLFUS, in-12 2 »
Les Problèmes, par CHARLES DOLLFUS, in-8 6 »
En nous et autour de nous. Pensées, par ROGER DOMBRÉA, in-24 3 50
Aux Croyants et aux Athées, par WILFRED MONOD, in-12 3 50
Esquisse d’une philosophie de la Religion, d’après la
Psychologie et l’Histoire, par AUGUSTE SABATIER, 8e édition,
in-8 7 50
Les Religions d’autorité et la Religion de l’esprit, par
AUGUSTE SABATIER, 4e édition, in-8 7 50
Ma Religion, par le comte LÉON TOLSTOÏ, in-8 6 »
Montaigne moraliste et pédagogue, par Mme JULES FAVRE, in-12 3 50
La morale de Cicéron, par Mme JULES FAVRE 4 »
2263.--TOURS, IMPRIMERIE E. ARRAULT ET Cie.