hommes, et plus tard ils se vengeront du crime, commis envers eux par
une mère incapable ou inconsciente, sur toutes les femmes qu’ils
rencontreront sur leur route. L’intimité morale entre la mère et le fils
donne de si merveilleux résultats, et nous en voyons de si admirables
exemples qu’elle devrait tenter toutes les femmes. Combien d’entre elles
se plaignent du vide de leur existence! «Rendez-vous capables d’être les
amies de vos fils, cela remplira vos heures,» pourrait-on leur répondre.
Recueillir et concentrer en elles-mêmes toutes les forces bonnes pour
les répandre ensuite silencieusement sur leurs enfants, n’est-ce pas
déjà une raison de vivre? Dès l’enfance, il faudrait préparer les jeunes
filles à ce côté de leur tâche future. Mais qui s’en occupe? Quand
certaines habitudes mentales sont prises, il est dur d’y renoncer, et
l’on préfère suivre automatiquement la pente.
Jadis le sentiment tenait lieu, aux femmes, du développement
intellectuel qui leur manquait, et par l’amour, seul, elles faisaient
brèche dans le cœur de leurs fils. Mais, je le répète, l’affirmation de
leur droit à la jouissance distrait aujourd’hui beaucoup de femmes des
préoccupations affectueuses. Ayant perdu l’influence du cœur, leur
prestige tend à s’effacer de ce côté-là, et les autres qualités leur
manquent encore. Ce n’est pas seulement l’activité fiévreuse des
journées actuelles, mais plutôt le tourbillon des pensées futiles qui
fait perdre aux femmes leurs facultés intuitives et, par conséquent,
leur ascendant. L’influence d’un être sur un autre s’exerçant surtout
par l’esprit, il faudrait avoir le temps de penser pour que la pensée
fût communicative.
Il y a, il est vrai, le travail mystérieux du subconscient, dont, après
Leibnitz, parlent tant les modernes psychologues, mais peut-il rayonner
sur les autres sans le concours du moi conscient? Si sainte Monique
avait passé sa journée à faire des visites et à combiner la veille les
essayages du lendemain, il est probable que saint Augustin ne se serait
pas converti, et que l’Église compterait un Père de moins. Toutes les
mères ne sont pas destinées à être des Sainte Monique; elles doivent
vivre selon leur temps et dans l’organisation sociale actuelle. On ne
leur demande pas de former des _Doctores Serafici_, mais simplement de
faire des hommes dans la noble acception du mot. Une influence puissante
s’exerce toujours d’un sexe à l’autre. George Sand disait que, parfois
les hommes les plus incapables d’avoir un ascendant quelconque sur les
autres hommes en ont un sans bornes sur l’esprit des femmes. La
proposition peut être renversée. Pour ce qui est des choses de l’âme,
les femmes seules savent mener les hommes. C’est un grand rôle; elles
devraient s’y préparer, en devenant pour leurs fils d’intelligentes
amies, assez intelligentes et intuitives pour les comprendre, les
deviner et les aider silencieusement.
* * * * *
Le nombre des mères capables de s’élever au-dessus des soins matériels
étant encore relativement restreint, le jeune garçon peut trouver, près
de lui, une autre amie, sans sortir de la famille. Cette amie est la
sœur. Rien de plus salutaire et de plus charmant qu’une intimité de ce
genre! C’est le premier couple parfait dans la pureté absolue. Le
développement de la culture chez la jeune fille augmentera le nombre de
ces amitiés. Souvent les jeunes gens méprisaient leurs sœurs à cause de
leur ignorance et de leur frivolité; ils refusaient de les considérer
comme des camarades. Ce prétexte disparaîtra lorsque tous feront les
mêmes études, qu’ils auront les mêmes intérêts et pourront discuter
ensemble les mêmes questions intellectuelles.
Le gain, en ce cas, sera réciproque. Les jeunes filles qui sont les
amies de leurs frères, n’ont plus, dès aujourd’hui, la puérilité,
l’hypocrisie et l’excessive vanité de celles qui vivent dans des milieux
trop exclusivement féminins. Et cela pour deux raisons: d’abord, les
frères ne les flattent point, les traitent en camarades, et, à
l’occasion, se moquent d’elles salutairement. Ensuite, elles auraient
honte de manifester devant eux certains préjugés, certaines aspirations
sottes, de se permettre certaines grimaces. Elles sont, par conséquent,
plus simples, plus décidées, leur esprit est plus ouvert; elles auront
moins de surprises et de déceptions dans la vie. Si je devais choisir
une femme, je m’adresserais volontiers à une jeune fille qui a été
l’amie de son frère ou de ses frères, elle n’aura pas les allures d’une
fausse ingénue, ni d’une vierge à qui l’esprit sera venu trop tôt, elle
ne pratiquera pas la coquetterie équivoque et ne verra pas, dans tout
homme, un adorateur à encourager ou à éconduire; elle sera un peu plus
dans la vérité de la vie.
Le frère, de son côté, bénéficierait de ces contacts, qu’aucun attrait
sensuel ne viendrait troubler, avec un esprit jeune et frais de l’autre
sexe. C’est par des sœurs intelligentes et pures qu’il apprendrait à
connaître les femmes. Souvent, entre lui et sa mère, la différence d’âge
est trop grande; d’une génération à l’autre, il existe des sauts
brusques qui empêchent l’intimité parfaite, à moins que la mère ne soit
douée d’une souplesse ou d’une intuitivité spéciale. Avec une sœur, on
vibre plus facilement à l’unisson. Dans l’âme de tout homme qui a été
l’ami de ses sœurs, on trouve, pour les femmes, un fond de respect et
d’amitié qui manque au cœur de ceux qui n’ont pas connu ce genre
d’intimité. Ils comprennent qu’il y a dans la femme autre chose que le
simple art de plaire ou d’éveiller des désirs, et il leur arrive de
penser, en rencontrant des jeunes filles dans le monde, qu’elles sont,
peut-être, pour leurs frères, des camarades affectueuses, dignes, par
conséquent, d’être respectées.
L’histoire et la littérature nous ont fourni quelques exemples d’amitiés
fraternelles célèbres: la sœur de Charles-Quint,--qui l’appelait «Mon
tout, après Dieu»,--celle de François Ier, d’autres encore. Mais, en
général, ce sentiment a été trop négligé; l’humanité pourrait en tirer
un plus grand parti; c’est encore un champ en friche que l’éducation
mixte[42] rendra fertile, en augmentant les contacts intellectuels entre
les frères et les sœurs. Le poète italien, Giovanni Pascoli, a éprouvé
ce sentiment dans sa plénitude, et il pourrait écrire, sur la douceur de
l’amitié fraternelle, un volume de prose ou de vers qui ouvrirait bien
des horizons. On dirait que c’est la part des poètes. Sans parler de
Chateaubriand, François Coppée a connu, lui aussi, l’affection tendre et
exclusive d’une sœur et l’on pourrait citer d’autres exemples encore.
[42] Par école mixte, je n’entends pas pour les jeunes gens des repas,
des récréations, des parties en commun, mais les cours, auxquels les
élèves des deux sexes assisteraient dans la même salle. Les frères
et les sœurs auraient ainsi un fonds d’études semblables qui les
rapprocheraient.
La jeune fille, en quête d’une amitié sentimentale avec une compagne
d’école ou de cours dont elle ne sait rien, et que, la plupart du temps,
elle n’aime pas, trouverait à la maison, dans son frère, un camarade
plus intéressant et plus sain. Cette intimité lui serait autrement
profitable que celle de la jeune pimbêche, élevée au rôle de confidente,
avec qui elle échange ces menus propos insignifiants qui marquent le
cerveau des femmes d’une empreinte si puérile. Par crainte des
moqueries, la sœur n’ose mettre le frère au courant de certaines pensées
prétentieuses, tandis qu’avec ses compagnes elle se complaît dans
d’inutiles répétitions, de conversations entendues à la dérobée, de
romans vécus ou lus, dans des confidences dont son ignorance l’empêche
souvent de comprendre l’absurdité.
L’on prétend, depuis des siècles, que l’esprit vient vite aux filles. La
nature, sans doute, pourvoit au développement de cette science précoce,
mais les amies y aident puissamment. Dans l’opérette jadis célèbre: _La
fille de Madame Angot_, Clairette et Mademoiselle Lange évoquent leurs
souvenirs et tout ce «qu’une fois les portes closes, il se disait de
choses, dans cette pension-là». Que n’a-t-on pas raconté sur les
couvents et les pensionnats? En effet, les agglomérations de jeunes
filles sont, malgré la surveillance la plus rigoureuse, des écoles de
corruption. Et point n’est besoin de vivre sous le même toit, le contact
de l’externat suffit. Fatalement, celle qui sait initie celle qui
ignore, et c’est une traînée de poudre. Il y a certainement entre jeunes
filles des amitiés charmantes, et je ne voudrais en priver personne;
mais il en est de si fades et pernicieuses, qu’on ne peut les absoudre
et les protéger en bloc. Avec le développement de la culture féminine,
les amitiés de pensionnaires prendront et ont déjà pris une autre
allure, mais elles sont encore périlleuses, le premier instinct des
jeunes filles étant de communiquer aux autres tout ce que leur curiosité
en éveil a pu découvrir.
Je ne crois nullement que, dans l’état social actuel, l’ignorance soit
utile ou représente un bon préservatif. Pour douloureux que cela puisse
être, il faut, je crois, initier les jeunes filles aux réalités de
l’existence. Mais il y a un abîme entre la simple connaissance des
mystères de la vie et l’instruction à la fois incomplète et dépravée que
les compagnes de pension se donnent parfois sur certains côtés de
l’amour et sur le dessous des scandales mondains. Cette dernière forme
d’initiation me paraît la plus dangereuse, bien qu’elle ait été
jusqu’ici préférée, les parents trouvant plus commode d’abandonner au
hasard la grave révélation.
L’intimité fraternelle empêchera les initiations trop précoces, les
frères étant, d’ordinaire, assez jaloux de l’innocence de leurs sœurs!
Pour leur part, les jeunes gens ont énormément à gagner, eux aussi, à
ces contacts avec de jeunes et pures intelligences féminines. Après les
rapports quotidiens avec des camarades parfois grossiers et souvent
vulgaires, l’amitié d’une sœur s’exercera rafraîchissante. La nécessité
d’éviter, avec elle, les termes brutaux, et d’apprendre à présenter sa
pensée d’une façon digne et convenable sera un excellent exercice
intellectuel et moral. Ainsi le jeune homme perdra moins de vue le côté
répréhensible de certaines choses,--ce qui lui arrive facilement, s’il
n’est forcé à aucune retenue de langage,--et il sentira constamment la
responsabilité de ses paroles et de ses pensées. Or, c’est le fait de
l’oublier qui dévoie les consciences.
L’attraction d’un sexe sur l’autre n’est pas seulement physique, elle
est sensible aussi sur le cerveau et sur l’âme. Lorsque ses sentiments
affectifs seront satisfaits par une douce intimité fraternelle, le jeune
homme courra peut-être avec moins de hâte vers l’amour. En tout cas, il
livrera moins facilement à la première venue les secrets de sa vie
intérieure et se gardera mieux pour sa compagne future. Les jeunes gens
qui connaissent et goûtent les intimités féminines de la famille sont,
en effet, ceux dont la jeunesse se conserve plus digne et plus intacte.
Jusqu’ici, l’occasion de ces rapports étroits se présentait rarement:
les études communes les rendront plus faciles. Ceux qui sauront en
profiter apprendront à connaître des relations très douces et se
prépareront, en outre, pour tout le cours de leur vie un abri sûr où se
réfugier les jours d’orage.
* * * * *
Une autre amitié également douce, également préservatrice et également
utile attend l’homme vers le déclin de la vie, mais il faut qu’il la
désire et la prépare. Le père qui ne se sera pas soucié du développement
de la psyché de ses enfants pourra difficilement devenir l’ami de ses
filles. Ce genre d’amitié demande de part et d’autre, sinon une
véritable supériorité, du moins un certain développement d’esprit. Si le
père est médiocre, l’âme de la fille ne se tournera pas vers lui; de
même pour celle du père, si la fille est sotte! Attiré par sa beauté, sa
fraîcheur, la gentillesse de ses façons, il pourra la rechercher un
instant, s’en parer durant quelques promenades, mais l’intimité ne
durera pas, ne se développera pas... Son essence est spéciale;
généralement elle prend naissance dans l’imagination de la fille,
séduite par la force, le calme, la logique de l’homme. Surtout si la
mère est agitée, nerveuse, puérile, la psyché de l’enfant la poussera
vers le père. Elle sent d’instinct que de sa bouche vont sortir les
paroles raisonnables dont l’âme enfantine, affamée de logique, a un si
ardent besoin. Les pensées déraisonnables et les faux points de vue qui
obscurcissent la mentalité de la jeunesse et la jettent dans le doute et
dans l’effroi sont souvent la réaction de ce besoin non satisfait.
Le désir des forces calmes qu’elle ne trouve pas en elle-même, ni chez
les femmes de son entourage, est l’un des plus forts sentiments qui
entraîne vers son père l’enfant intelligente. Mais la plupart des
hommes, absorbés par le tourbillon des affaires, ne s’aperçoivent pas de
cette attirance qu’ils exercent, ou ne lui prêtent qu’une attention
distraite. Quelques caresses, et c’est tout! Peu à peu, la petite ou la
grande fille, ne se voyant ni comprise ni devinée, se replie sur
elle-même, non parce que le père perd son prestige, mais simplement
parce que la distance entre eux est trop grande; avec sa fine intuition
féminine, l’enfant comprend que, pour la franchir, il faudrait des
efforts patients dont elle ne se sent pas capable. Et ainsi meurt, avant
de naître, une des plus douces intimités que le sort puisse offrir.
Parfois, plus tard, le hasard devient favorable à la fille: une
circonstance fortuite la met en contact avec la mentalité paternelle,
mais souvent il est trop tard; les habitudes prises les entraînent
chacun d’un côté opposé; leurs pensées ne peuvent se confondre. Le père
ne parvient plus à modeler et à élever l’esprit de la fille, dont il a
négligé la formation intellectuelle et morale. Il se trouve en face
d’une inconnue! C’est dès l’enfance que ce travail devrait commencer.
Les exemples d’affections de ce genre sont nombreux dans la littérature
et dans l’histoire: Antigone, Cordélia, les filles de Milton, et dans
les vies plus humbles, que de cas semblables à ceux-ci! Mais il s’agit
là, surtout, du dévouement filial, consolateur des suprêmes infortunes,
et où la pitié joue le rôle principal. C’est le père, privé de sa force,
s’appuyant sur sa fille, soutenu par sa fille. L’intimité que je
voudrais voir plus fréquente serait celle du père guidant,
intellectuellement, la fille chez qui il trouverait, en échange, des
sources d’eaux fraîches et purificatrices.
A une époque où les mœurs, certes, n’étaient pas rigides ni les
sentiments raffinés et doux, un homme sentit si vivement la tendresse
paternelle que rien n’égala jamais, en ce genre, les accents avec
lesquels il l’exprima. Je veux parler de Cicéron. «Je retrouve en elle,
disait-il à propos de Tullia, mes traits, ma parole, mon âme.» Il
l’avait élevée à sa façon, écrit M. Gaston Boissier, l’initiant à ses
études et lui communiquant le goût des choses de l’esprit. Quand elle
mourut, la douleur de Cicéron fut immense: «Ma fille au moins me
restait: j’avais où me retirer et me reposer. Le charme de son entretien
me faisait oublier tous mes soucis et tous mes chagrins; mais l’affreuse
blessure que j’ai reçue en la perdant, a rouvert toutes celles que je
croyais fermées.»
_J’avais où me retirer et me reposer_, ces mots disent tout. C’est ce
que les hommes devraient rechercher, ce que l’affection d’une fille,--si
on l’a formée à son image,--peut donner. Elle donne peut-être davantage
encore, car qui peut mesurer l’influence d’un semblable amour sur la
mentalité d’un homme et sur sa façon de comprendre la vie? Parmi les
Romains de son temps, Cicéron a été, certes, malgré sa déplorable
faiblesse morale, l’un des plus purs, des plus humains, des plus
honnêtes. Savons-nous de combien d’erreurs et de faiblesses sa tendresse
pour Tullia l’a sauvé?
Nous connaissons la vie du grand orateur, mais dans combien d’existences
plus obscures le même phénomène s’est-il reproduit? Combien de pères ont
été délivrés des mauvaises fièvres, maintenus à une certaine hauteur
morale par la fille intelligente qu’ils avaient élevée jusqu’à eux!
C’est pour toi seul qu’il est besoin
Dorénavant d’être sévère...
Tu dois respecter ce témoin
Pour que ce témoin te révère.
Veille donc attentivement
A ce qu’au fond de ta pensée
Rien ne passe, fût-ce un moment,
Dont sa candeur soit offensée[43].
[43] LOUIS LEGENDRE.
Malheureusement ces cas sont trop rares et le deviennent chaque jour
davantage. Dans les familles, chacun fait sa vie à soi et, certes,
l’indépendance est une excellente chose, mais il ne faut pas qu’elle
empiète sur les affections et les stérilise, elle doit seulement y
ajouter le sentiment de liberté qui les ennoblit. L’amitié entre père et
fille est l’une des manifestations les plus élevées de la tendresse
humaine et je voudrais y convier tous les cœurs capables de la sentir et
de la pratiquer.
* * * * *
Lorsque l’homme n’aura pas trouvé, autour de lui, dans sa famille, un
cœur de femme où reposer le sien et verser les pensées que les
camarades, jeunes ou vieux, ne méritent pas d’entendre, il cherchera
ailleurs cet abri, et naturellement, à n’importe quel âge de la vie, il
s’imaginera le trouver dans l’amour. En effet, s’il choisit bien, c’est
dans ce sentiment qu’il atteindra la plénitude de la joie et de la
confiance. L’amie qu’on aime d’amour représente l’idéal des intimités
humaines, mais il est assez rare de pouvoir mêler l’amitié à la passion,
parce que ce dernier sentiment, par sa violence même, obscurcit le
discernement, et que l’on aime souvent une personne tout à fait
différente de celle que notre goût et notre raison auraient choisie. En
outre, l’amour est sujet à de brusques sautes, et naissant de rien, il
meurt de tout! Nous le voulons éternel dans les heures d’exaltation, et,
de par son essence même,--sauf pour quelques êtres au cœur élevé,--il
est passager, à moins qu’on ne l’emprisonne dans le mariage. Dans ce
cas, les intérêts et les devoirs communs maintiennent l’intimité, quand
l’amour a déjà pris son vol ou s’est piteusement abattu sur le sol. Mais
ces devoirs et ces intérêts communs ne représentent pas l’amitié, dans
le sens élevé du mot. Elle s’y joint quelquefois, mais pas toujours. La
question de l’amitié dans le mariage est d’ailleurs si complexe qu’elle
demanderait une étude à part; revenons aux amitiés de choix que l’homme
peut conclure en dehors de la famille et des liens conjugaux.
Il y a les amitiés amoureuses, et ce sont les plus charmantes et les
plus solides, quand c’est l’amitié qui prend finalement le dessus. On a
passé par l’épreuve du feu, et l’on ne craint plus rien; on a cependant
aperçu les portes d’or, et un attendrissement se mêle à la confiance, à
l’estime et à la sympathie intellectuelles, bases de tout attachement
sérieux. L’impression qu’on aurait pu s’aimer autrement met une poésie
aux choses, et la camaraderie devient plus douce, plus respectueuse
même... L’homme qui est l’ami d’une femme, pour laquelle il a ressenti
des velléités de tendresse, a gagné un des gros lots de la vie
sentimentale.
Mais alors, dira-t-on, il n’y aurait pas de meilleures amies que les
femmes qu’on a cessé d’aimer. Avec elles, les souvenirs seraient plus
puissants encore. Ils sont trop puissants, justement; ils créent une
situation délicate qui circonscrit la confiance et empêche les
confidences... La passion, gardons-nous de l’oublier, ne s’éteint pas à
la même minute chez les êtres qui se sont aimés. Un des cœurs reste
douloureusement meurtri par la séparation; souvent des regrets le
rongent, sous la résignation apparente; la dignité fait taire les
plaintes, et par élégance morale, le visage reste souriant, l’accueil
amical, mais quelque chose crie en dedans.
Cela arrive aux femmes, et aux hommes aussi. J’en ai connu un qui, des
années après la rupture, disait encore en montrant son cœur: «Cela me
fait toujours mal là!» Et c’était un homme de peu de paroles, dur et
froid d’apparence, qui détestait la sentimentalité fade, sous toutes ses
formes. D’autre part, le premier qui s’est détaché a plus ou moins
l’intuition de l’état d’âme de l’autre, et cela le gêne dans ses
épanchements. L’amitié des anciens amants et des anciens fiancés est
donc plutôt une sorte d’attachement fait de souvenirs réciproques,
qu’une affection active et consolante. Celles-ci doivent être cherchées
ailleurs, dans les affinités morales et intellectuelles que nos cœurs et
nos intelligences sentent parfois avec force.
Évidemment l’amitié entre personnes d’un sexe différent demande une
certaine élévation d’esprit, et ce qu’on pourrait appeler des facultés
réceptives. Les femmes, auxquelles ces facultés manquent, auront
rarement des amis masculins, car elles ne leur offrent pas ce qu’ils
cherchent, une âme où déposer leurs pensées et développer leurs
aspirations. Les hommes ambitieux, mais assez intelligents pour douter
d’eux-mêmes parfois, éprouvent presque tous le besoin d’une amitié
féminine qui les encourage et les soutienne. Sentir qu’une femme croit
en eux, les trouve dignes des premières places, de la célébrité, de la
gloire, est, pour leur orgueil, un baume précieux. D’autres, les
sentimentaux, recherchent aussi ce genre d’amitié; ils veulent des
confidentes, car en racontant leurs amours à une autre femme, ils les
goûtent mieux! Quelques-uns, plus raffinés, plus délicats, plus
altruistes, s’intéressent à la femme, pour elle-même, et trouvent du
plaisir à étudier sa psychologie: ce sont des amis dévoués et charmants.
Cette façon de comprendre l’amitié indique qu’elle aurait pu facilement
se changer en amour.
Chez la femme, le désir de l’amitié masculine[44] est presque toujours
intellectuel; jadis, un besoin instinctif de protection la lui faisait
rechercher, mais ce besoin est bien moins puissant aujourd’hui. La
vanité entre aussi, pour une part, dans ce sentiment, quand il s’agit
d’hommes célèbres, mais sa véritable racine est cet instinct de soutenir
et de consoler, qui est propre à toutes les femmes. Elles éprouvent une
sorte d’orgueil à relever le courage abattu de l’homme, cet être
orgueilleux qui se croit leur supérieur et qui pourtant, à certaines
heures, se tourne humblement vers elles pour qu’elles essuient ses
larmes et le consolent dans ses déboires.
[44] Ce désir n’est pas senti par les Orientales: «Pauvres sœurs
d’Europe, combien je vous plains de voir des hommes, toute la
journée!» disait à la princesse Murat une femme de harem. _Les
Désenchantées_, de LOTI, sont une exception.
J’ai connu des femmes, amies parfaites, désintéressées et tendres; elles
donnent bien davantage que l’homme, en ces sortes de contrats moraux,
mais elles sont peut-être moins sincères que lui, elles ne se livrent
pas autant; elles ont des réserves où l’ami ne pénètre pas. C’est que
jamais la femme n’a tout à fait confiance dans l’homme; une longue suite
de trahisons l’en empêche! Sans en avoir conscience, elle sent en
elle-même les torts dont les femmes ont été victimes, depuis que le
monde existe, et dans l’homme elle voit l’oppresseur de l’espèce. Elle
l’adorera, elle donnera pour lui sa vie, son honneur, mais elle n’aura
jamais en lui une confiance complète! L’homme, en général, ne s’aperçoit
pas de cette méfiance,--il a si peu d’intuition,--et le plaisir que lui
donne l’amitié de la femme n’en est nullement gâté. Elle, de son côté,
trouve dans ces contacts, avec la mentalité masculine, un élargissement
de la sienne, et arrive ainsi à une plus juste conception de la vie. Le
gain est donc réciproque: la femme adoucit et raffine l’âme de l’homme;
lui, de son côté, donne la force, la raison, la logique.
Les nuances de ce sentiment, l’un des meilleurs et des plus élevés que
l’humanité connaisse, sont infinies; elles échappent à l’analyse, et
l’on ne peut les ranger par catégories. L’amitié naît des circonstances
à travers lesquelles nous évoluons et des rencontres fortuites. Le
hasard, quand il a quelque chose en vue, met sur notre route l’ami ou
l’amie qui doivent nous aider à l’accomplir. Que certaines amitiés
soient réellement les instruments de la Providence, nous nous en rendons
compte; souvent, il est vrai, la signification de certains contacts
reste mystérieuse, mais elle n’en existe pas moins; seulement nos yeux
de demi-aveugles ne la perçoivent pas.