oisifs ou à ceux qui en essaient une par simple dilettantisme, bien
décidés à l’abandonner au premier obstacle. Les grandes fortunes ont
aussi le désavantage de faire vivre dans un monde factice, c’est-à-dire
à côté de la vie, de ses réalités douloureuses et de son sens profond.
L’homme très riche, à moins qu’il ne soit un _self made man_, reste
souvent incomplet, parce que ses contacts sont trop restreints: beaucoup
d’envieux, quelques flatteurs, et un petit nombre d’égaux dont la pensée
est bornée, voilà son entourage et les sources où il s’abreuve. Au
contraire, l’homme qui doit étudier, travailler et lutter subit, il est
vrai, des contacts déplorables et dangereux, mais ceux-ci aiguisent son
intelligence et lui font mieux pénétrer les grandes lois de l’existence
humaine et universelle.
Dans l’ordre des sentiments également, la douceur des affections est
sentie davantage par ceux dont la vie s’extériorise moins, qui se
répandent moins et mènent une existence silencieuse que le travail
absorbe. Il devrait en être ainsi logiquement, et cependant le sentiment
est chose tellement individuelle, qu’il est impossible de le classer par
catégories; il peut dominer entièrement l’âme d’un milliardaire et être
inconnu à celle d’un intellectuel ou d’un travailleur. Toutefois,
indiscutablement, l’existence des uns rend l’intimité difficile; les
sollicitations du dehors étant très fortes, la vie de famille est
forcément plus décousue; le monde, le sport, l’automobile empêchent le
recueillement de l’intimité. On a aussi moins besoin de l’aide des
autres, besoin qui est senti vivement dans les situations modestes.
Pourquoi donc envier la richesse et ses privilèges? La médiocrité a les
siens, et ils sont si considérables que je ne sais si la balance ne
penche pas de leur côté.
* * * * *
Je n’ai point l’intention de faire ici le procès de la richesse, car la
richesse c’est la puissance, c’est la possibilité de répandre le
bien-être, de relever les courages et d’essuyer les larmes, et je
connais des riches qui font un si noble emploi de leur fortune, suivant
le plan divin, qu’il faut s’incliner devant eux. Cependant, la richesse,
étant faite de la sueur des autres, ne peut être considérée comme une
bénédiction, et saint François l’appelait le sacrement du mal. Donc, au
lieu d’envier les riches, il faudrait les plaindre, puisque tous ceux
qui sont chargés d’un pesant fardeau méritent la compassion. Or rien
n’est aussi lourd à porter que les biens dont on est responsable et
dépositaire. Les riches qui sentent leurs devoirs envers l’humanité ne
sont plus menacés d’anathème, mais ils ont une tâche difficile à
accomplir, et la sympathie des autres hommes doit les accompagner.
Quelques-uns comprennent si profondément leurs responsabilités, que la
richesse est, pour eux, une épreuve, mais le nombre de ces délicats est
limité. Devenus libres par cet état de leur conscience, ils ne sont pas
possédés _par ce qu’ils possèdent_, suivant la belle expression de Paul
Sabatier.
Sans arriver à ces hauteurs, les riches, en acceptant simplement le rôle
de faiseurs de joies et de consolateurs, éviteraient les conséquences de
la malédiction prononcée contre eux par le fils de Marie. Une cause
éliminerait l’autre; les effets de la générosité remplaceraient ceux de
l’égoïste jouissance. Malheureusement, une grande fortune durcit en
général le cœur. Je l’ai dit déjà, que de gens généreux qui étaient dans
l’aisance et même dans la pauvreté, ferment à double tour, aussitôt
devenus riches, leur sensibilité et leur bourse! C’est qu’ils ont
commencé à aimer l’argent en soi, et non plus seulement comme un moyen.
Le cœur de l’homme a de tristes recoins où l’avarice, la paresse et
leurs compagnes de chaînes sont accroupies comme des bêtes immondes
toujours prêtes à bondir au moindre appel. L’argent a le triste pouvoir
de les réveiller toutes.
Quand la fortune a été gagnée par l’intelligence et par le travail, elle
est sanctifiée et assainie par ses origines de labeur et de volonté,
mais, tout de même, elle démoralise promptement ceux qui l’ont acquise,
simplement parce que l’oisiveté les guette et les développe. Une vérité
s’impose. Désormais, aucune dignité véritable ne peut exister hors du
travail, et je dirais presque de la lutte. Ceux qui vivent sans
connaître l’un et l’autre ne sont que des demi-hommes. Tout ce qui peut
nous maintenir dans cet état d’être inachevé et incomplet représente
donc un piège qu’on doit se féliciter d’éviter. On me citera des
savants, des hommes d’État illustres, qui étaient possesseurs de grandes
richesses. Oui, certes, mais la plupart d’entre eux se sont formés dans
la médiocrité, et la fortune leur est venue plus tard, ou bien ils
appartenaient à des familles dont les traditions,--par les savants ou
les hommes politiques qu’elles avaient comptés,--les soutenaient contre
les assauts de la paresse et du plaisir. En général, l’homme dont
l’éducation a été faite de loisirs et de luxe n’apporte qu’une faible
contribution aux forces vives d’une nation. Les apôtres ne se recrutent
guère dans leurs rangs, car il faut avoir pénétré au cœur de la
bataille, avoir travaillé, souffert et lutté, pour comprendre réellement
la vie, et de quelles eaux vives les âmes ont besoin.
On a dit: «Travailler peu ennuie, travailler beaucoup amuse.» Ces mots
contiennent une philosophie profonde. Si tous les jeunes gens les
prenaient comme règle, la triste foule des oisifs pauvres et mécontents
de leur sort disparaîtrait et serait remplacée par celle des joyeux
travailleurs. Que la jeunesse en soit persuadée, les biens matériels,
quand ils dépassent l’aisance, sont une entrave au libre développement
de l’être. Or, pour ceux qui croient à une destinée immortelle, le bien
suprême est le développement de l’âme, son évolution vers le divin. Tout
ce qui l’empêche ou l’entrave devrait, logiquement, être considéré comme
un malheur.
Loin de moi la pensée d’exclure les riches de l’enrichissement
spirituel. Ils peuvent y prétendre comme les autres, car leur part ne se
limite pas aux satisfactions que donnent l’indépendance matérielle, les
plaisirs raffinés, la possibilité d’assurer le sort des enfants, de
soigner leur santé, de préparer leur avenir, ni même celle de connaître
la joie des larges aumônes. Ils auraient actuellement un grand rôle
moral à remplir et ne semblent pas s’en douter. Je ne toucherai ici
qu’un seul des côtés de ce rôle.
Ce qui manque à notre époque, c’est une opinion publique. Les
difficultés, sans cesse croissantes, de la vie, les ménagements que la
nécessité de gagner le pain quotidien impose, le réseau d’intérêts qui
enveloppe les hommes, tout cela empêche ceux-ci d’exprimer nettement
leur pensée et de formuler des jugements sincères. Cette tâche devrait
être réservée aux gens auxquels la fortune assure l’indépendance et qui
n’ont besoin de ménager personne. Mais pour jouer ce rôle, il faut le
discernement que donne une haute culture. Les classes riches devraient
former une aristocratie de l’esprit, nourrie d’idées larges, et
consciente de ses responsabilités.
Dans toutes les questions sociales, morales, intellectuelles, ce groupe
d’hommes formeraient l’opinion, et contre leurs sentences il n’y aurait
pas d’appel! Mais, je le répète, une haute culture serait nécessaire, et
la haute culture n’est guère de mode chez les heureux de ce monde.
Cependant les modes peuvent changer, et il suffirait qu’une petite élite
commençât. Les efforts des personnes qui comprennent la nécessité de
créer une opinion publique devraient s’employer à la former. Si les
classes soi-disant privilégiées ne sortent pas de l’ignorance élégante
où elles se complaisent, se contentant tout au plus d’une culture
superficielle, non seulement elles ne pourront pas guider l’opinion,
mais elles perdront tout prestige. Vivre hors du mouvement de son époque
est une sorte de suicide. Pour rester vivant, il faut combattre, être en
rapport avec tout ce qui bouge et s’agite. La grande influence exercée
par les riches chez les anciens Romains, dépendait en partie de leur
clientèle, de cette foule d’intérêts divers qui s’agitaient autour d’eux
et les maintenaient en contact avec toutes les classes de la population.
Ces habitudes disparurent avec le monde romain. La tendance à s’isoler,
à vivre uniquement pour soi-même, dans un cercle restreint d’égaux, a
prévalu peu à peu chez les possesseurs des grosses fortunes.
Quelques-uns, aujourd’hui, commencent à sortir de leur exclusivisme et à
rentrer dans le mouvement général, par la philanthropie et les œuvres
sociales, mais ils sont encore en petit nombre.
Pourquoi toutes les aristocraties, celles du talent, de l’argent et du
nom ne s’allieraient-elles pas pour former un corps qui, tout en ayant
les yeux largement ouverts sur l’avenir, défendrait ce qui, dans le
passé, mérite d’être conservé. La politique serait écartée, un seul but
réunirait les efforts: le bonheur des générations futures auxquelles
nous avons le devoir de conserver leur part d’héritage, sans entraver
leur libre mouvement vers des destinées meilleures.
Mais je me suis écartée de mon sujet, revenons aux privilèges des
situations modestes.
* * * * *
L’idée que le bonheur est attaché à la richesse est tellement ancrée
dans le cerveau de la jeunesse actuelle qu’il faudra de nombreux efforts
collectifs pour l’en arracher. Le désir, ou plutôt la convoitise ardente
des biens matériels, domine les cœurs. On me répondra: «Sans ce désir,
il n’y aurait pas de progrès.» Et pourquoi donc? Il est absolument
naturel, je l’ai dit déjà, que l’homme veuille améliorer sa position,
pour acquérir et donner aux siens l’aisance qui assure la dignité et la
liberté. Mais la soif de la richesse est autre chose. Pour juger d’un
phénomène, il faut en examiner les conséquences. Or que voyons-nous? Des
âmes avilies par la recherche avide de l’or, des hommes qui vendent leur
nom, des femmes qui vendent leur corps, des gens qui marchandent leur
conscience, leur liberté, leurs sentiments.
Mettre une digue à ce commerce dégradant, ne serait-ce pas délivrer
l’humanité d’un infâme esclavage. On me répondra: «Supprimez la misère,
et la plaie que vous déplorez se cicatrisera d’elle-même.» En est-on
bien sûr? Les êtres qui font de la richesse le but de leurs aspirations
ardentes ne sont pas les misérables auxquels manque le pain quotidien,
mais bien plutôt ceux qui aspirent au superflu et à toutes les
jouissances du luxe. Le mot magique: argent! les affole. Les
socialistes, par leur théorie du droit au bien-être, ont fait pénétrer
cette aspiration dans les classes populaires. Où s’arrêtera-t-on sur
cette voie? Je n’insisterai pas sur les aberrations morales auxquelles
ce besoin conduit les femmes. Passions, amours, fantaisies, que vous
êtes donc loin! De quelle boue sont donc aujourd’hui pétris les cœurs?
Vente et achat! Le gain justifie tout; tout s’évalue au dollar. C’est
devant lui que les âmes s’aplatissent.
Nous, les Latins qui avons de si belles et de si hautes traditions, nous
dont la civilisation remonte si loin dans le passé, pourquoi
acceptons-nous le credo des races nouvelles qui datent d’hier? On
parlait récemment de canoniser Christophe Colomb.--«Ah! non, par
exemple, s’écria une Italienne au franc parler. L’idée est baroque,
absurde, immorale!»--«Comment immorale? Ce génie était un brave
homme!»--«Un brave homme! Et il a découvert l’Amérique, il a fait de
nous de plats valets de l’argent. Et vous voulez le canoniser? Ah! non!
par exemple!»
Une boutade n’est pas un raisonnement, mais toute campagne tendant à
éloigner la jeunesse du culte des faux dieux et à lui faire chercher en
elle-même les sources profondes et claires qui seules procurent la joie,
pourrait aider à remettre en équilibre notre pauvre monde.
CHAPITRE IX
LES AMIES DE L’HOMME
Une vierge est dans ta maison,
Frêle, pudique,--observatrice:
Dès lors il faut que ta raison
Prenne le pas sur ton caprice.
LOUIS LEGENDRE.
Sous ce titre, je range toutes les femmes qui sont des amies pour
l’homme: de la mère à la fille, en passant par les relations
fraternelles, amoureuses et amicales qui ont uni jusqu’ici les êtres
humains et les uniront toujours. Je ne crois nullement à une société
future où les deux sexes seraient en perpétuel conflit, l’un disputant à
l’autre les positions acquises et l’autre les défendant âprement. Il n’y
aurait d’armistice que durant les rapides contacts, destinés à assurer
la continuité de la race, et qui laisseraient les âmes plus distantes
encore qu’elles ne l’étaient auparavant.
Si pareille transformation s’accomplissait, toute douceur disparaîtrait
de la vie, pour un sexe comme pour l’autre. Les hommes en souffriraient
plus que les femmes, car il resterait à celles-ci le tendre instinct de
la maternité. Plus tard le conflit pourrait surgir entre les fils et la
mère, mais, du moins, pendant quelques années, celle-ci connaîtrait la
consolation de chérir et de protéger. L’homme n’aurait même pas ces
joies fugitives, l’instinct de l’amour paternel étant peu développé chez
lui. Il ne connaîtrait que le côté âpre des relations humaines. Dans sa
mère, dans ses sœurs, dans ses filles, dans sa compagne, il verrait les
représentantes d’un sexe rival contre lequel il devrait sans cesse se
défendre et lutter. Plus d’abandon, plus de confiance! Chacun tiendrait
un fusil sous le bras, prêt à en lâcher les coups, et l’amour
deviendrait forcément brutal et cruel. Il ne resterait que le lien des
intérêts communs, si le mariage survivait à cette bourrasque. Mais ce
lien suffirait-il à maintenir l’organisation de la famille?
Je suis persuadée que rien de tout ceci n’arrivera, le malaise actuel
n’est que passager; il faut donc l’envisager sereinement, dans ses
causes et dans ses effets, comme une manifestation transitoire, et
regarder au delà.
* * * * *
Pour porter un jugement sur la situation actuelle des sexes l’un
vis-à-vis de l’autre, une grande impartialité est nécessaire, et il faut
se débarrasser des préjugés inutiles qui encombrent notre mentalité.
Reconnaissons-le, tout d’abord, il y a eu des torts des deux côtés, et
chacun a le droit de se plaindre. Il suffit de regarder autour de soi,
pour que cette vérité apparaisse évidente. L’homme a abusé de ses
privilèges, et toutes les fois que les révolutions politiques ou les
courants d’opinion lui ont permis de réformer les lois, il l’a fait,
presque toujours, à son unique avantage, excluant la femme des
améliorations et des libertés qu’il s’octroyait à lui-même. Pourquoi ne
pas avoir appliqué à sa compagne les doctrines de justice et d’égalité
devant la loi qui, depuis plus d’un siècle, régissent le monde, du moins
en théorie? Pourquoi ne l’a-t-il pas libérée, économiquement, de façon
spontanée, comme l’on accomplit un acte que la conscience impose?
Pourquoi absorbe-t-il à son profit des métiers qui sont évidemment du
ressort de l’autre sexe, et lui enlève-t-il ainsi le gagne-pain auquel
celui-ci aurait droit? Pourquoi laisser la femme légalement désarmée, et
se réserver le pouvoir d’abuser d’elle pour ses plaisirs et à son
avantage? Pourquoi lui imposer la ruse et l’hypocrisie comme les seules
armes de défense, et la mépriser ensuite parce qu’elle s’en sert? Les
pourquoi pourraient se multiplier à l’infini. Certes, l’homme ne s’est
pas montré généreux et la femme s’en est vengée, à sa façon, en cessant
de lui donner, sans réserve, son cœur et son dévouement.
En certains pays, les femmes tiennent encore infiniment à l’opinion des
hommes[40], par une habitude héréditaire et par la loi de nature, mais,
en d’autres, la femme ne voit plus guère dans l’homme qu’un banquier sur
lequel il faut tirer le plus possible, ou un appui social que sa vanité
exploite. Si l’on pouvait surprendre les rêves des jeunes fiancées
d’aujourd’hui, on verrait quel maigre rôle y jouent l’imagination et le
sentiment. Ce sont des sources qu’on a négligé de faire jaillir.
Quelqu’un, dans l’avenir, les découvrira peut-être; mais ce sera trop
tard pour le bonheur! Bref, si l’homme n’a pas voulu faire participer sa
compagne aux privilèges que lui apportaient les doctrines nouvelles,
elle, de son côté, s’apprête à l’isoler de son foyer. Il n’est plus le
centre autour duquel convergeaient les âmes féminines de la maison. On
ne croit plus guère à sa valeur morale; il ne règne plus qu’au point de
vue économique et social, et dans beaucoup de familles on se ligue
volontiers aujourd’hui contre l’opinion du mâle.
[40] Voir dans _Faiseurs de peines et Faiseurs de joies_ le chapitre:
_Ce que les hommes pensent des femmes_.
L’homme, de plus en plus absorbé par l’existence extérieure, la
recherche de l’argent et du plaisir, ne s’aperçoit pas qu’il est
dépossédé. Une tristesse l’oppresse, sa vie devient de plus en plus
lourde, et il n’en devine pas la raison. S’il note certains symptômes,
il ne s’en alarme point, il réserve sa colère pour les revendications
féministes, pour l’envahissement de l’université par les étudiantes,
leur entrée dans les professions libérales, la haute culture demandée
par la femme, et, abomination des abominations, le droit de vote! Il
brandit son épée contre ces moulins à vent, sans s’apercevoir que son
foyer est miné par un féminisme bien plus redoutable que celui des
suffragettes ou des employées des postes et des banques. J’ai dit des
moulins à vent, non par manque de respect pour le mouvement actuel, mais
parce que le nombre des femmes qui s’astreindront à des études sérieuses
et prolongées représentera, longtemps encore, une minorité qui ne fera
pas grand tort aux intérêts masculins. Je crois, du reste, malgré les
impertinentes théories d’Érasme, que l’homme aurait tout à gagner à la
culture de la femme (mère, sœur, fille ou épouse), à tout ce qui
augmentera sa compréhension, à tout ce qui la rendra plus apte à la vie
et à l’amour.
Au lieu de le comprendre, il perd son temps, avec une puérilité
désolante, à combattre un mouvement qui, lorsqu’il sera dégagé de ses
exagérations ridicules et de ses prétentions absurdes, donnera des
résultats dont il sera le premier à bénéficier, et il ne discerne pas,
auprès de lui, le péril terrible qui le guette. Ce ne sont pas les rares
savantes, les artistes, les écrivains, les éducatrices qui détruisent
peu à peu la position de l’homme dans la famille, mais c’est toute la
cohorte des femmes ignorantes et frivoles qui mine sourdement la
prépondérance masculine, en réduisant l’homme au rôle de pourvoyeur de
son bien-être. Celles-là aussi se déclarent contraires aux justes
réformes que leur sexe demande, mais l’esprit de rébellion les a
pénétrées, elles proclament leur droit au luxe, au plaisir, aux
jouissances de la vanité. Aucune ne consent plus à rester dans l’ombre;
elles veulent se montrer partout, briller n’importe comment, affirmer
leur personnalité. L’idée américaine que le mari doit gagner beaucoup de
dollars pour mettre sa femme en valeur a envahi peu à peu l’âme des
Européennes, et le besoin de chérir et de se dévouer est en train de
déserter leur cœur.
Chez les travailleuses sérieuses qui ont appris à connaître l’échelle
des valeurs, et savent que, hors du sentiment, il n’y a pas de douceur
réelle, on trouve encore un coin d’idéal. Mais chez les autres, les
_vraies femmes_, comme on se plaît à les nommer, la frénésie de
l’élégance[41] a remplacé la tendresse. Pour arrêter en elles le
développement de goûts plus sérieux et les distraire du désir d’une
existence plus digne, les hommes poussent les femmes dans cette
direction. Comme je l’ai dit ailleurs, elles ne s’aperçoivent pas du
piège, et y tombent. Les hommes, avec une ingénuité tout aussi grande,
ne se rendent pas compte que le piège tendu aux femmes se retourne
contre eux, car, peu à peu, celles-ci apprennent à vivre pour
elles-mêmes, n’ayant plus qu’une préoccupation: la mise en valeur de
leur personnalité vaniteuse.
[41] Voir le chapitre: _Les Femmes et la toilette_.
Tout cela est gros de conséquences morales autrement graves que les
prétentions les plus hardies du féminisme outrancier, les hommes
devraient le comprendre et, dans leur propre intérêt, encourager les
tendances de leurs sœurs, de leurs filles, de leurs compagnes, vers une
vie meilleure, plus intelligente, plus compréhensive, plus réelle. Si
elles ne prennent pas cette voie, elles s’engageront sur l’autre, et
l’autre sera la désorganisation de la famille, amenée par la frivolité,
la vanité et le goût désordonné du luxe qui, après avoir été jadis
l’apanage de certaines catégories, s’est emparé peu à peu de toute l’âme
féminine.
Retourner en arrière, voilà le souhait de beaucoup d’esprits qui
rappellent avec complaisance que lorsque le grand Condé épousa Mlle de
Brézé, celle-ci ne savait ni lire, ni écrire! Mais serait-ce désirable?
Du reste les courants ne se remontent pas. Il faut donc les suivre, mais
la marche en avant peut prendre différentes directions. Une seule me
paraît bonne et conforme au plan divin qui est aussi le plan de la
nature. Au lieu de la délier, il serait utile de resserrer la chaîne qui
unit l’homme à la femme, non pas d’une façon sensuelle--à cela, la
nature pourvoit,--mais intellectuelle et morale. Ils ont besoin l’un de
l’autre, pour donner ce qu’ils ont de meilleur; ils doivent être
réciproquement l’un pour l’autre des chercheurs de sources.
* * * * *
J’ai déjà parlé ailleurs des relations des pères et des filles, des
mères et des fils, et j’ai indiqué leur importance pour la formation du
caractère. L’influence qu’elles exercent est immense, et rien ne la
remplace plus tard dans la vie.
L’intimité entre les mères et les fils a diminué par le fait de la
tendance toujours croissante, chez les femmes, d’abandonner leur maison
et de s’occuper de toilette et de plaisir. Cependant, on en voit des
exemples. La bonté est ce qui touche le plus, dès leur bas âge, le cœur
des hommes, pourvu que cette bonté ne soit pas de la faiblesse, car
celle-ci n’atteint pas son but vis-à-vis de l’enfant et a des
conséquences néfastes sur son caractère. Mais rien ne résiste à la bonté
intelligente, à la douceur ferme, sauf les cœurs marqués d’avance pour
le vice ou le crime. Quand une mère possède ces qualités, ses fils en
gardent le souvenir et l’empreinte durant toutes les années de leur vie.
Aussi la responsabilité des mères est-elle effrayante; elles préparent
l’humanité future; et au lieu d’y penser elles s’occupent surtout de la
forme de leurs chapeaux! Pareille insouciance, pareil aveuglement
prouvent à quel point nous sommes inconscients encore de nos
responsabilités, et à quel point nous vivons à la surface des choses les
plus graves.
On peut dire que, dans chaque homme, l’image de la mère (ou de celle qui
l’a moralement remplacée) se reflète. Il n’y a presque pas d’exception à
cet égard. A moins d’hérédités particulièrement fâcheuses, ceux qui ont
manqué leur avenir le doivent en général à la déraison, à la futilité, à
l’ignorance de leur mère. N’ayant pas compris le sens profond de notre
passage en ce monde, elle n’a pu le leur enseigner; or, c’est par la
femme surtout que l’homme reçoit les impressions qui concernent la vie
intérieure. Avec son intuition plus fine, elle sait les faire pénétrer
en lui. Qu’elle soit mère, tante, sœur, éducatrice, elle seule a de
l’influence sur l’âme de l’enfant et de l’adolescent. Les hommes durs,
brutaux, cyniques n’ont probablement vu autour d’eux, dans les premières
années de leur existence, que des femmes ignorantes, futiles ou pires
encore; elles ne leur ont inspiré aucun respect. Comment de pareilles
femmes pourraient-elles enseigner la douceur d’âme, le but de la vie, le
secret du bonheur?