dans le cœur ou l’imagination sont obligés de le cacher avec soin. Je
reconnais qu’il avait des côtés ingénus et absurdes qui pouvaient prêter
au ridicule, mais il se rapprochait plus du sentiment que les calculs
actuels, froids et arides.
Or, le sentiment, c’est toute la poésie de la vie. Supprimez-le, et
l’existence ne mérite plus la peine d’être vécue. Rien ne le vaut et
rien ne le remplace. Sans lui, la religion, la passion, tous les liens
et tous les rapports humains perdent leur lumière et leur chaleur,
deviennent des paysages gris et glacés que le soleil n’éclaire pas! Que
reste-t-il alors? Le dogmatisme froid, l’assouvissement brutal et les
intérêts communs. Vaut-il la peine de vivre pour cela seulement?
Au contraire, dès que le sentiment entre en jeu, les plus menus
incidents journaliers se colorent, les mots prennent une valeur, des
pensées heureuses, douces et brillantes meublent le cerveau. Sentir
fortement est une source de souffrances, mais aussi d’inépuisables
joies, pourvu que nous ne soyons pas nous-mêmes l’objet de notre amour.
N’y a-t-il pas quelque chose de mortellement triste dans la vie de ces
êtres qui rappellent, par leur froideur, les animaux inférieurs de la
création? ils donnent une impression de gel et d’humidité pénible et
répugnante. On sent que leur imagination est aussi tarie que leur cœur;
les seules images qui la remplissent sont les choses mortes et
inanimées: vêtements, meubles, bijoux, tout ce qui représente la partie
extérieure de l’existence. Ce qui devait être l’accessoire est devenu le
principal.
La tendance très moderne de certaines femmes à vivre de plus en plus
pour leur corps et pour ce qui le recouvre, pourrait avoir des effets
désastreux sur le bonheur général; il faudrait s’armer et partir en
guerre contre elle. Une jeune Américaine, à laquelle on disait, un jour
où elle s’impatientait de devoir renoncer, pour une fois, à l’un de ses
conforts habituels: «Mais il faut apprendre à commander à son corps,»
répondit tranquillement: «J’ai l’intention, au contraire, de faire de
lui _a pet_[38].» C’est une intention de ce genre qui obscurcit en ce
moment beaucoup d’âmes féminines et détruit en elles la possibilité de
la joie et le désir du divin.
[38] Un être choyé.
Que toutes les femmes sages, simples et tendres--il y en a encore, Dieu
merci!--s’arment de perspicacité, qu’elles appellent l’intuition à leur
aide et commencent une sérieuse campagne contre cette préoccupation
maladive d’une jeunesse qui a fui et d’une beauté qui n’a peut-être
jamais existé. Revues, journaux, tous sont remplis de recettes pour les
soins du visage, de demandes et réponses sur la teinture des cheveux et
la pommade pour les lèvres. Cette rubrique a toujours eu sa place dans
des publications spéciales, mais aujourd’hui, elle a envahi la presse
politique et littéraire. Jamais les poètes n’ont trouvé de mots plus
ailés, d’adjectifs plus troublants que ceux dont chroniqueurs et
chroniqueuses se servent, pour décrire les dernières toilettes portées
aux courses ou au théâtre. Comment une faible tête de femme vaniteuse
pourrait-elle résister à de semblables récits? Sous le Directoire, alors
que le devoir des citoyennes semblait être de montrer généreusement la
plus grande partie possible d’elles-mêmes, la mortalité fut si terrible
chez les jeunes femmes et les jeunes filles, que la mode changea.
Sans attendre les avertissements de ce genre, les femmes sensées du
vingtième siècle ne sauront-elles pas réagir contre ce courant absurde
et ruineux? A chacun son métier! Quand on voit des femmes de conduite
correcte ruiner leurs familles, sacrifier leurs enfants, embarrasser
leur existence, se soumettre à des fatigues et se livrer à des
combinaisons inouïes pour arriver à des élégances que leur fortune ne
leur permet pas, on se demande à quoi bon? Pourquoi? Pour qui?
Elles devraient se le demander à elles-mêmes. Je suis certaine qu’en les
détournant de ces recherches fallacieuses on leur rendrait la joie!
Elles pourraient alors s’acheminer sur la route où la femme, par son
essence plus délicate et son intuition plus fine, deviendra le flambeau
des voies de l’homme, la compagne qui prévient le danger, dispense le
bonheur et répand la consolation.
CHAPITRE VIII
LES PRIVILÈGES DE LA PAUVRETÉ
Pour saint François, l’argent représentait vraiment le sacrement
du mal.
PAUL SABATIER.
Par pauvreté, je ne veux pas dire misère, je parle seulement de cet état
médiocre de vie où les jouissances ne sont pas toujours faciles à
atteindre et où l’homme est forcé de chercher ses plaisirs et ses joies
dans le monde intellectuel ou sentimental. Évidémment, il faut qu’il ait
en lui quelque esprit et quelque noblesse, car s’il en est dépourvu, il
s’acharnera à la satisfaction de ses appétits et, pour les contenter,
devra descendre très bas, ne pouvant jeter sur eux les voiles de poésie
et d’élégance dont la richesse parvient à les recouvrir. Dans cette
poursuite, son cœur s’aigrira, son âme s’abaissera, et la pauvreté
deviendra pont lui un piège, et non un privilège.
Aussi n’est-ce point pour cette catégorie d’êtres que ce chapitre est
écrit. C’est un bien autre langage qu’il faudrait leur tenir, de bien
autres arguments qu’il faudrait employer et faire valoir. Pour le
moment, je n’ai en vue que ceux auxquels les sources d’eau vive, cachées
en leurs âmes, sont encore inconnues, personne ne s’étant occupé de les
faire jaillir.
* * * * *
L’habitude de se refuser à plaindre les riches des douleurs qui les
frappent est très répandue chez les gens pauvres ou de fortune médiocre.
Ils estiment, sans doute, que le privilège de la richesse suffit à tout
adoucir, et qu’on ne peut jamais le payer assez cher. On dirait même
qu’ils ressentent une sorte de satisfaction des épreuves qu’ils
constatent, comme si, ainsi, justice était faite et l’équilibre rétabli.
Je n’entends pas parler ici des cœurs méchants, envieux, amers, pour
lesquels les joies des autres sont autant d’échardes plantées en leur
chair, mais d’esprits relativement justes et bons, dominés pourtant par
le préjugé que l’homme riche est nécessairement un homme heureux.
Sur quoi se base-t-elle, cette erreur? Les philosophes et les poètes de
l’antiquité ont célébré la médiocrité comme l’état heureux par
excellence. Le christianisme, qui est la religion de l’Occident et a
formé notre morale, tient le même langage. L’Évangile contient-il une
seule phrase sur les privilèges de la richesse? A-t-il un mot
d’encouragement pour les riches? Au contraire, il lance contre eux des
anathèmes qui, si l’on n’en cherchait pas le sens caché, paraîtraient
injustes, tellement ils sont sévères et vibrants. Aux yeux de Jésus,
l’homme qui possède de grands biens est prédestiné au malheur puisqu’«il
est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à
un riche d’entrer dans le royaume des cieux». Pour se laver de cette
tache, qui déjà _a priori_ est une tache, il doit renoncer
volontairement à ce qu’il possède: «Va, vends ce que tu as, et le donne
aux pauvres.»
Dans l’Ancien Testament, on trouve, de ci et de là, entremêlées à
beaucoup de malédictions, quelques bonnes paroles pour la richesse: _La
richesse s’acquiert par le travail; elle est accordée à celui qui craint
Dieu; Dieu donne le pouvoir de l’acquérir; la bénédiction de Dieu
l’amène._ Dans les Évangiles, au contraire, silence absolu sur tout
cela; sans doute, comme le disait un mauvais plaisant, parce que les
Israélites avaient démontré que tout encouragement à cet égard était
superflu.
Les anciens, dit Marmontel, pour proscrire les richesses, honoraient la
pauvreté. Ils avaient, il est vrai, élevé des temples à la Fortune, mais
il ne faut pas confondre l’adoration actuelle du veau d’or, qu’aucun
Moïse ne parviendrait à extirper, brisât-il, sur les têtes même des
idolâtres, les tables de la loi, avec le culte que les anciens rendaient
à la déesse aux pieds ailés, car celle-ci représentait le succès sous
toutes ses formes, même ses formes les plus nobles, et non pas
simplement l’or qui peut acheter les consciences, mais est impuissant à
donner l’amour ou la gloire. Ils sentaient toutefois que ce culte de la
Fortune manquait de beauté, puisque l’idole était représentée chauve et
aveugle, c’est-à-dire dépourvue de tout ce qui donne du charme à une
figure de femme. Si les autels modernes étaient représentatifs, on
verrait celui de la richesse paré des plus brillants attributs. La
déesse triomphante foulerait aux pieds les vertus qui empêchent
d’acquérir l’or, ou ne servent pas à le gagner.
Toutes les réalités représentant des forces, il est naturel que les
possesseurs de la fortune lui soient attachés; l’on comprend aussi que
ceux qui ont l’espoir fondé de la conquérir, qui la voient se dresser
prometteuse à leur portée, fassent un bond désespéré pour l’atteindre,
mais l’attitude de la généralité des hommes, ceux que la fortune n’a
jamais frôlés, même de loin, demeure inexplicable. L’adoration de Plutus
ne leur rapporte rien, ils savent qu’ils resteront toujours dans la
médiocrité, car leur carrière et leur tempérament les éloignent de la
fortune, et pourtant ils s’aplatissent devant elle. Mazzini disait que
la _Jeune Italie_ était l’étoile polaire de ses pensées; l’étoile
polaire de la plupart des hommes est, non pas même l’or qui reluit et
peut hypnotiser physiquement, mais des monceaux de billets de banque,
souvent crasseux et d’origine douteuse.
Être riche! Devenir riche! Voilà le rêve, l’idéal! Les pensées se
concentrent autour de cette roue qui tourne. Le talent, le génie même ne
valent que pour ce qu’ils rapportent. Dites qu’un compositeur, un auteur
a gagné quelques centaines de mille francs avec un opéra, un livre, une
pièce de théâtre, l’admiration pour son talent croît d’autant. Dites le
contraire, et les applaudissements diminuent proportionnellement. Je
parle pour la généralité des hommes; ceux qui ont dans l’âme une source
d’idées et de forces spirituelles échappent à la contagion, mais ils se
comptent! La jeunesse elle-même, jadis dédaigneuse de l’argent, en est
devenue l’esclave. Il représente la cime de ses désirs et de ses
aspirations et, ô lamentable déchéance, il a remplacé l’amour et la
gloire!
Je ne veux rien exagérer, la vie est devenue de plus en plus coûteuse,
les besoins se sont élargis, et il est naturel que chacun essaye
d’améliorer sa position pécuniaire et d’assurer le sort des siens:
jusqu’ici, rien que de très légitime. Sans parler de la misère affreuse
et déprimante, manquer de l’argent nécessaire, pour assurer le bien-être
de sa famille et l’éducation de ses enfants, est une pénible épreuve, et
l’ardent désir d’en être délivré est explicable. Mais ce désir ne
représente pas l’adoration vive de l’or pour l’or; ce n’est pas l’or
remplaçant, dans le cœur humain, tout autre culte.
Lorsqu’on constate cette idolâtrie aveugle de la richesse chez des êtres
aigris par le malheur, ou le besoin, chez ceux qui ont souffert toute
leur vie de désirs refoulés, d’amertumes jalouses, et n’ont jamais su
comprendre le système de compensations établi par la sagesse divine, on
trouve des excuses à leur état d’âme. Malheureusement, on voit cette
passion avide chez des jeunes gens à peine éclos à l’existence, qui
n’ont pas connu l’empoisonnement moral de l’insuccès habituel, des
déboires renouvelés, des trahisons et des humiliations de la misère.
On peut affirmer, je le crains, que chez la jeune génération des deux
sexes le désir de la richesse prime tous les autres; du moins c’est le
courant général. Chez quelques-uns, cette soif se change en activité
dévorante; l’intelligence se concentre sur le gain et le lucre, toutes
les forces de l’imagination tendent vers le même objet; la volonté
s’obstine dans cette recherche et finit par vaincre. Après des efforts,
où l’homme étouffe en lui toutes les facultés qui pourraient l’éloigner
du but, il finit par l’atteindre, il est riche! Ce que cette richesse
lui donnera de bonheur est une inconnue qui garde son secret, mais
enfin, il a décroché la timbale, il est arrivé à un résultat positif et
pratique; il vit dans la réalité des choses. Mais ces hardis et
entreprenants chercheurs d’or se comptent; la masse languit et se ronge
en de stériles regrets et de puériles espérances, puisque la force et
l’intelligence nécessaires à leur réalisation manquent.
L’une des plus tristes conditions, en ce monde, est celle des gens qui
désirent continuellement ce que la destinée n’a pas l’intention de leur
donner, et ce que leurs capacités ne leur permettent pas de conquérir.
Les personnes qui ne savent ni renoncer à ce qu’elles veulent, ni
l’obtenir, m’ont toujours inspiré une pitié à laquelle un peu de dédain
se mêlait. Laissez faire le destin, soyez stoïquement indifférent,
résigné si vous ne pouvez être indifférent, luttez pour vaincre si vous
ne pouvez être résigné, mais, pour l’amour de Dieu, ne restez pas
inerte, à vous remplir l’âme d’envie et d’amertume, en regardant les
fruits que votre main ne peut atteindre!
Ce lamentable état psychique est celui de nombreux esprits. «Ah! si je
pouvais être riche!» Pour eux la richesse est le remède merveilleux, le
baume magique qui guérit toutes les plaies... Avec un peu de
discernement et d’observation, ils se convaincraient bien vite de leur
erreur. La fortune,--je ne parle pas de l’aisance,--est une cause
d’esclavage, tandis que la médiocrité, sagement acceptée, donne la
liberté et le bonheur, puisqu’elle impose le travail et éloigne l’envie.
* * * * *
Qui n’a senti la tristesse de voir monter autour des pauvres riches la
marée effrayante des sentiments jaloux. Ils ne peuvent y échapper que
par la générosité sans limites, et d’ordinaire ce n’est pas sur l’arbre
aux fruits d’or que cette vertu croît le plus fréquemment. Chacune des
manifestations de la fortune produit, dans un grand nombre de cœurs, un
flot tumultueux et empoisonné de pensées malveillantes. C’est comme un
souffle délétère qui passe sur les riches et attriste leurs fronts: ils
éprouvent un malaise dont ils ne savent se rendre compte. Si l’on croit
à l’influence des pensées ambiantes, l’atmosphère d’amertume et d’envie
qui se forme spontanément autour d’eux, doit être un lourd droit de
péage. Même lorsqu’ils donnent une part de leur superflu, la
reconnaissance leur est généralement refusée, cette reconnaissance qui
pourrait faire entrer un peu d’oxygène dans l’air saturé de jalousie qui
empêche leurs cœurs de se dilater. Les exceptions confirment la règle,
et certaines personnes font un si noble usage de leur fortune, que le
respect et la gratitude les entourent. Mais, tout de même, l’envie monte
autour d’elles, celle des inconnus qui ignorent leurs bienfaits. Et si
vous mettez en relief leurs actes de générosité, on refuse d’en
reconnaître le mérite, sous le prétexte qu’elles ne font aucun sacrifice
en les accomplissant. N’a-t-on pas raison de dire quelquefois: «Pauvres
riches!»
La médiocrité confère encore un autre privilège, celui de
l’indépendance! On se récriera: «Mais comment, c’est là justement ce qui
donne du prix à la richesse; ne dépendre de personne, pouvoir disposer
de son temps, pouvoir satisfaire ses goûts!» Oui, dans un sens limité
peut-être, mais dans l’ensemble, à quel esclavage sont soumis les gens
très riches! Mis en vue par leur fortune, ils sont observés, guettés, on
attend d’eux l’accomplissement d’une foule d’obligations mondaines et
sociales. S’ils y manquent, tout le monde censure cette audacieuse
indépendance. Un jour que je me révoltais, en entendant critiquer une
personne digne de tous les respects et de toutes les sympathies, et que
j’exprimais mon étonnement de ce blâme immérité, mon interlocuteur
répondit: «Vous avez raison, elle est admirable, mais ne l’oubliez pas,
elle possède une grosse fortune; lorsqu’on atteint ce chiffre, il faut
se soumettre à certaines exigences mondaines, sans quoi, à la masse des
envieux se joint celle des désappointés.»
C’est là un redoutable esclavage dont les esprits supérieurs, seuls,
savent se délivrer; l’aisance vous en sauve, la médiocrité mieux encore,
la pauvreté également.
La célébrité, la notoriété exposent aussi à une surveillance active de
la part des désœuvrés, mais elle est moins gênante, les personnes qui
s’intéressent aux illustrations étant relativement peu nombreuses.
L’argent, au contraire, exerce une attraction générale, tout le monde
attend quelque chose de lui; c’est donc vraiment l’argent qui entrave la
liberté. Mille yeux curieux suivent, scrutent, analysent ceux qui le
possèdent. S’ils s’écartent de la route que l’opinion publique leur
trace, ils sont immédiatement dénoncés à la critique et poursuivis par
ses jugements malveillants. A la horde des pensées envieuses, se
joignent les paroles méchantes qui flottent dans l’air, et dont on sent
la présence quand même on ne les entend pas. Le phénomène est positif:
la richesse, par l’ambiance qu’elle produit, empêche, au moral, le bon
fonctionnement des poumons. Or, de ce fonctionnement dépendent
l’inspiration, la joie, l’indépendance du cœur.
Nous avons tous connu des gens dont l’existence s’écoulait heureuse dans
la médiocrité ou la simple aisance; ils étaient actifs, généreux, libres
et trouvaient dans la vie des sources sans cesse renouvelées d’intérêt.
Soudain, une grande fortune leur échoit. Changement à vue: la générosité
s’amoindrit, l’activité diminue, les intérêts se déplacent et se
vulgarisent, mille préoccupations, inconnues jusqu’alors, viennent rider
leur front. Rien de plus difficile que de savoir supporter la richesse
subite. Un dicton italien cite parmi les périls qu’il faut éviter avec
soin:
Dio ti salvi da furia di vento
E da frate che è fuor di convento
_E da ricco che fu poverino_,
E da donna che parla latino.
En effet, sauf des cas rares, la richesse n’améliore pas, n’élève pas,
car elle développe le _personnalisme_[39], cet ennemi de la sérénité et
du progrès. Outre qu’il est le centre autour duquel gravitent les
pensées jalouses, la curiosité et la critique, l’homme très riche perd
vite le sentiment de la saveur des choses. Pouvant satisfaire tous ses
désirs, il cesse presque d’en avoir. Le stimulant lui manque, il touche
à tout, et rien ne le contente! Ce qui cause un vif plaisir à un jeune
homme de condition modeste, est presque une corvée pour son compagnon
trop fortuné. Désirer, c’est ce que la vie donne de meilleur; or, le
riche ne désire plus que rarement, puisque, dans le plus grand nombre
des cas, sa fantaisie peut se changer immédiatement en réalité.
[39] Voir le chapitre: _Les Fils de Narcisse_.
Le même phénomène se renouvelle sans cesse: le fruit qui roule à vos
pieds, sans que vous ayez soif, vous ne le ramassez même pas. Faut-il un
grand effort pour le cueillir, sa saveur devient délicieuse! La Bruyère
a raison de dire: «De grandes richesses sont l’occasion prochaine d’une
grande pauvreté», car l’absence de désirs représente une immense misère.
Celui qui ne désire plus a, au fond, cessé d’exister. Certes, il est bon
que le goût des satisfactions matérielles ou vaniteuses s’atténue dans
les âmes, mais pour être remplacé par la soif ardente des dons
spirituels et de la connaissance des forces divines. Dans cet ordre-là
aussi, la richesse est un empêchement, c’est-à-dire que, semblable à
Louis XIV, sa grandeur l’attache au rivage. Au lieu de grandeur, disons
plutôt les mille chaînes invisibles que les plaisirs trop faciles lui
forgent.
L’école matérialiste prétend que le développement intellectuel d’une
nation est en raison directe de sa prospérité, et que le cerveau d’un
homme bien nourri et bien vêtu produit plus que celui des êtres moins
bien partagés. Cette théorie est souvent démentie par les faits. Dans
combien de cas ne voit-on pas la trop grande prospérité matérielle
détourner de l’intellectualisme? Quelle est la sphère sociale où se
recrutent les écrivains, les artistes, les savants? Sauf exception, ce
n’est pas chez les riches. Il y a, dans tout homme, une brute plus ou
moins assoupie que les appétits sensuels travaillent; la possibilité de
les satisfaire trop aisément la tient éveillée. Celui qui n’a pas à sa
portée la source des divertissements matériels est, par conséquent, plus
libre de se consacrer à l’étude, aux recherches, à la lecture. On me
répondra que, quand on gagne sa vie, le temps manque pour la culture de
soi-même. Je répliquerai par une simple question: Les passionnés des
choses de l’esprit, à quelle classe appartiennent-ils d’ordinaire? A
celle des riches oisifs ou à celle des travailleurs?
* * * * *
Arrivons maintenant au suprême privilège de la pauvreté: le travail!
c’est-à-dire la victoire sur la paresse, cette maladie mortelle de
l’âme, cette dépravante compagne, cette destructrice de l’honneur et de
la joie.
La paresse est vraiment, pour la plupart des hommes, l’irrésistible
tentatrice et la source du mécontentement intérieur qui les ronge. Les
riches ont naturellement beaucoup de difficulté à la vaincre. Quand on
lui cède, un malaise horrible envahit le cœur. Ceux qui doivent
travailler pour vivre et faire vivre ne le connaissent pas et ignorent
combien lourdement il pèse sur les existences. Être forcé de travailler,
quelle bénédiction! C’est tellement vrai qu’on est tenté de se demander
si le: «Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front», n’a pas été une
récompense plutôt qu’une malédiction. La plupart des gens ne s’en
rendent pas compte et se plaignent de manquer de loisirs. Oui, certes,
il en faut, pour se recueillir et observer, mais si le loisir signifie
l’inaction ou la possibilité de s’agiter dans le vide de façon
pétulante, mieux vaut ne pas le connaître. Ceux qui ne sont pas appelés
à choisir me paraissent donc les privilégiés.
Une bénédiction se cache dans tous les genres de travail, mais le labeur
intellectuel est évidemment celui qui procure le plus de satisfactions à
l’homme. Les jouissances de l’esprit ont une vertu magique, car elles
donnent un sentiment de liberté et en même temps de possession. En
effet, quel est le réel possesseur d’un chef-d’œuvre, celui qui, en
étant propriétaire, n’a ni le goût, ni l’intelligence nécessaires pour
en voir et en apprécier les beautés, ou celui qui, cultivé d’esprit et
doué de sens artistique, vient, de loin en loin, l’admirer et en jouir?
Il n’y a pas de doute, le véritable possesseur du chef-d’œuvre est
l’homme qui le comprend et qui l’aime.
Pour toutes choses, il en est ainsi. Rien ne nous appartient que ce que
nous comprenons! Si nous n’en sommes pas dignes, nous avons beau avoir
acheté des merveilles ou les avoir reçues en héritage, elles ne sont pas
à nous, et leur véritable possesseur est celui qui connaît leur âme
secrète. Par conséquent, dans l’ordre intellectuel, le jeune homme qui,
né dans la médiocrité, se voit forcé au travail a sur ses compagnons
riches des avantages réels. D’abord, l’atmosphère où il évolue est plus
saine, il est plus indépendant, puisqu’il excite moins la curiosité et
la critique; ayant encore des désirs, il a des plaisirs certains:
plaisirs d’espérance et parfois de réalisation; il ne connaît pas le
malaise horrible de l’inaction ou de l’agitation stérile; moins tenté
par la vie extérieure, il peut se recueillir davantage, rechercher les
choses de l’esprit, jouir des beautés de la nature et de l’art.
Dans l’ordre matériel également, la médiocrité de fortune offre des
avantages. Ainsi, des objets longuement désirés, et obtenus au prix d’un
effort de travail, représentent une satisfaction autrement grande que
les commandes faites indifféremment par la jeunesse riche.