Mais, ne l’oublions pas, la divine mesure est indispensable en cela

aussi: lorsque l’équilibre se rompt entre les parties d’un édifice,

celui-ci s’écroule. Le soleil est la source de la vie, et pourtant, s’il

ne pleut pas pendant trois mois, ses rayons bienfaisants se changent en

malédiction pour les champs qu’ils brûlent. Si le cours d’eau qui

alimente les usines et féconde les terres environnantes déborde

violemment, il détruit les bâtiments des fabriques et ruine

l’agriculture. Or, en ce moment, l’excès du luxe dans la toilette des

femmes peut être comparé à un fleuve qui aurait rompu ses digues en

emportant tout sur son passage: dignité personnelle, bien-être,

honorabilité de la famille, paix du cœur!

Il suffit de remonter de quelques années en arrière, pour se rendre

compte du bond formidable accompli, dans le budget d’une maison, par le

chiffre de la toilette féminine. Tout a augmenté, diront ceux qui ne

supportent pas la critique des travers de la société actuelle. Oui,

certes, mais pas dans d’aussi effrayantes proportions. Une statistique

en ce genre serait curieuse et devrait tenter un économiste sociologue.

Il faudrait examiner une série de budgets de cent, cinquante, trente

mille francs de rente, etc., tels qu’ils étaient établis, il y a vingt

ans, les explorer item par item, puis les comparer à ceux d’aujourd’hui,

basés sur la même somme, et voir comment ils se divisent actuellement.

L’on se rendrait compte alors, que les dépenses de madame ont augmenté

de façon anormale.

Si elles ne figurent pas ouvertement dans les comptes, c’est pire

encore, car cette lacune indique des désordres de conduite ou des

ressources inavouables. Il y a donc excès. C’est d’autant plus grave

que les fortunes,--sauf dans l’industrie, la banque et les

spéculations,--ont presque toutes diminué par l’abaissement général du

taux de l’intérêt des fonds d’État; pour subvenir à cet accroissement

des frais de toilette, on a dû rogner sur des catégories autrement

importantes, autrement nécessaires au bien-être général, si on ne les a

pas complètement supprimées.

Comment faire comprendre aux femmes à quel point ce déséquilibre est

inutile, désavantageux et périlleux pour elles? Comment leur découvrir

le piège qui se cache sous l’encouragement que les hommes donnent

volontiers, aujourd’hui, au débordement du luxe féminin?

* * * * *

Une partie des sentiments altruistes consiste à ne pas éveiller des

impressions pénibles chez ceux qui nous approchent et à ne pas les

exposer à des tentations inutiles. Ainsi une femme très riche ne devrait

pas dépasser dans le luxe de ses toilettes ce que la femme dont la

fortune est d’un degré inférieur à la sienne peut s’accorder. Celle-ci,

à son tour, devrait avoir les mêmes scrupules vis-à-vis de sa sœur en

Ève, qui dispose de ressources plus médiocres. Cet esprit de modération

établirait une échelle dans les dépenses qui maintiendrait une sorte

d’équilibre et imposerait une simplicité proportionnelle. Le petit

sacrifice, étant volontaire, paraîtrait peut-être moins lourd.

Dans toutes choses, celles en particulier qui touchent aux

responsabilités morales, il faut d’abord s’adresser à la sensibilité des

gens qu’on désire convaincre. Les autres arguments n’ont qu’une

efficacité médiocre. Afin d’arrêter les femmes sur la pente qui risque

de leur faire perdre les sérieux avantages qu’on essaye d’obtenir pour

elles, il n’y a pas d’autre système. Leur raison n’ayant pas suffi à les

mettre en garde contre les pièges de certains courants, on doit faire

appel à leur cœur. Il serait dommage que l’excès de leur frivolité et

leur amour désordonné du chiffon arrêtassent le grand mouvement qui,

partant d’un petit nombre de consciences, a fini par pénétrer l’âme du

monde. Beaucoup de femmes, il est vrai, ne se soucient nullement de ces

avantages nouveaux: elles suivent d’autres voies et se croient

suffisamment assurées contre les éventualités du sort. C’est là une

égoïste erreur. Personne n’est à l’abri de rien, sur cette planète que

Plutus et Vénus se disputent, après en avoir chassé les autres dieux.

En outre, si chacun de nous représente une individualité immortelle, il

n’en est pas moins certain que nous faisons partie d’une longue chaîne

d’êtres dont nous ne pouvons nous isoler, chaque mouvement de l’un ayant

sa répercussion sur les autres. Cette effrayante responsabilité devrait,

toute idée de morale mise à part, éloigner l’homme des pensées et des

actions corruptrices. Quand il pèche, et s’égare, il fait participer les

autres aux conséquences de ses péchés et de ses égarements; tout ce qui

est mal ou médiocre en lui se reflète, non seulement sur son entourage,

mais sur les êtres avec lesquels il n’a jamais eu de contact. De par

cette loi, l’excès du luxe et de la frivolité, chez les femmes riches et

oisives, a sa répercussion chez leurs plus humbles sœurs et les dévoie

inévitablement, de notre temps surtout, où l’utopie égalitaire[36] a

développé, jusqu’à l’hypertrophie, l’esprit d’imitation. Et une force

secrète nous pousse à vouloir toujours copier ceux qui ont des

ressources supérieures aux nôtres.

[36] Voir dans _Faiseurs de peines et Faiseurs de joies_, le chapitre

_Égalité_.

S’habiller selon ses moyens devrait être la base de l’honorabilité

féminine dans les classes modestes; s’habiller _au-dessous_ de ses

moyens, le devoir social des femmes riches. Le sacrifice serait-il si

grand, au fond? Il leur resterait assez de luxe pour satisfaire leurs

instincts et leurs goûts. Si toutes acceptaient ce petit programme de

renoncement, la terrible et dangereuse plaie du luxe féminin se

restreindrait quelque peu. Même en diminuant la somme qu’elles

consacrent à l’ornement de leur personne, les mondaines resteraient

encore fort loin de la simplicité qui met en valeur les beautés réelles.

Il y a vingt ans, lorsqu’on disait d’une femme qu’elle dépensait dix ou

vingt mille francs pour sa toilette, le chiffre paraissait énorme. On en

sourit aujourd’hui où le budget d’une élégante monte à des sommes

fabuleuses. Dans l’un de ses livres, M. Drumont citait un compte de

modiste qui atteignait dix-sept mille francs par semestre. Aujourd’hui

on ose parler de cent ou deux cent mille francs pour chiffons féminins.

Une Américaine, célèbre par son luxe, dépense chaque année six cent

mille francs en robes et en chapeaux! Il s’agit de milliardaires

évidemment, mais laissons-les de côté, et occupons-nous des fortunes

courantes, là aussi, nous verrons que la toilette absorbe une partie

disproportionnée du revenu familial, et cela est vrai jusqu’au dernier

degré de l’échelle, car l’amour du colifichet a envahi toutes les

classes.

On voit des femmes, dont les ressources avouables suffiraient au

nécessaire, et qui sont pourtant très élégamment vêtues. Quelques-unes

recourent à de tristes expédients, mais il en est dont les mœurs sont

au-dessus de tout soupçon. Comment parviennent-elles à solder les

comptes de leurs fournisseurs? Car il faut payer, les gens riches

parvenant seuls, aujourd’hui, à faire des dettes à longue échéance.

C’est bien simple, par le sacrifice du bien-être et de l’hygiène des

autres: le mari est mal nourri, les enfants également, leur garde-robe

est misérable, et leur éducation négligée. Toutes les ressources de

temps et d’argent servent à habiller la mère.

Des familles entières vivent pauvrement, ne s’accordant jamais le loisir

d’une lecture ou d’une promenade à la campagne, occupées uniquement à

coudre, à broder, à préparer des toilettes avec lesquelles mère et

filles se pavaneront à certaines heures, dans les rues de la ville ou

sur quelques plages à la mode, durant la saison d’été. Les misères

intimes et secrètes qui se cachent sous ces dehors brillants, on ne les

devine jamais assez! Les énergies et les activités de ces pauvres âmes

sont concentrées sur ce point unique: la parure! La maison est mal

tenue, le nécessaire manque, mais, à un moment donné de la journée, une

baguette magique remplace les vêtements usés et salis par de belles

robes fraîches, et l’on voit sortir du logis d’élégantes personnes,

vêtues comme des femmes riches!

Ravies du résultat, elles ne se rendent pas compte de la misère et de la

puérilité de leurs calculs et n’en perçoivent pas le côté honteux.

Toujours la recherche de paraître et aucun souci d’être! Il y a, dans

cette conception de la vie, une telle absence de sens moral et de

respect de la vérité, que rien ne reste debout dans ces consciences.

C’est la dissimulation érigée en principe vital de l’existence.

De la bourgeoise pauvre, la contagion s’est communiquée à l’ouvrière.

Les sociétés de patronage, fondées avec les meilleures intentions du

monde, n’ont pas le courage de réagir contre cette tendance au luxe. Les

jeunes ouvrières qui habitent une misérable chambre où une demi-douzaine

d’êtres s’entassent, arrivent aux réunions du patronage avec des manches

courtes et de longs gants de peau blanche montant jusqu’au coude! Or,

elles appartiennent presque toutes à des familles très pauvres et

gagnent à peine quelques francs par semaine! Comment se procurent-elles

ces objets coûteux? Admettons qu’elles soient restées innocentes,

qu’elles n’aient pas eu recours aux ressources que la _générosité_

masculine est toujours prête à offrir aux jeunes et jolis visages, leur

manière de se vêtir indique du moins clairement à quelles égoïstes

satisfactions leurs salaires sont employés. Quand les mères les prient

d’en donner une petite part pour aider la famille, les demoiselles

vingtième siècle refusent, et cette dure réponse sort de leurs lèvres:

«Vous devez nous nourrir, ce n’est pas nous qui avons demandé à

naître[37]!»

[37] Voir le chapitre: _Les parents_.

Les jeunes travailleuses d’aujourd’hui ne rentrent pas toutes,

heureusement, dans cette catégorie de filles cruelles et froides, il y

en a encore de dévouées: mais on a tellement enseigné au peuple qu’il

avait des droits et plus de devoirs, que la poursuite de la jouissance a

tari, dans la classe ouvrière comme dans les autres, du reste, les

sources d’eau vive.

La mauvaise leçon étant partie d’en haut, c’est d’en haut aussi que la

réforme doit venir. Le goût de la belle simplicité ne rentrera dans les

esprits que s’il est imposé par ceux auxquels le manque de fortune n’en

fait pas une obligation.

J’ai connu des femmes du monde qui allaient visiter les pauvres avec des

boucles d’oreilles de trente mille francs, et qui n’avaient pas la plus

vague notion de l’énormité qu’elles commettaient. Sans l’ignorance où

nous vivons généralement de nos responsabilités et de la répercussion

que nos moindres actes ont sur la vie et l’esprit des autres, des

lacunes mentales de ce genre n’auraient pas été possibles. L’éducation

de la conscience féminine n’est pas faite (on dira que la conscience

masculine n’est guère plus avancée, mais cela tient à d’autres causes);

le devoir des éducateurs est donc de rendre les jeunes gens et, en

particulier, les jeunes filles, conscientes de la portée de leurs

gestes, de leur enseigner que nous marchons tous dans la vie comme des

phares allumés,--et plus le phare est élevé mieux on le voit,--et que,

si nous ne tournons pas nos lampes du bon côté, nous risquons, sans le

vouloir, sans même le savoir, de faire naufrager plus d’une humble

barque.

* * * * *

Les hommes du vingtième siècle prennent un grand intérêt aux détails de

la toilette des femmes. Autrefois, ils ne s’occupaient que de l’effet

obtenu, sachant dire à peu près si une femme était bien mise ou fagotée;

les détails leur échappaient. Aujourd’hui, ils ont appris à discerner,

non seulement si la toilette est seyante, mais quelle est sa qualité;

quelques-uns même peuvent dire quelle marque elle porte. Jadis, les

maris grommelaient contre les notes des modistes et des couturières. De

nos jours ils continuent à grommeler, car l’argent manque, mais ils

mettent leur vanité dans l’élégance de leurs femmes, comme si le

prestige de leur nom s’en augmentait. Un homme qui portait le poids de

deux ménages avouait naïvement que son principal plaisir consistait à

entendre dire, un soir de première: «Mme X... de la main droite est

habillée par D. et Mme X... de la main gauche par P.» Il s’en sentait

rehaussé à ses propres yeux, et pourtant il passait pour un homme

d’esprit! Cette préoccupation n’a rien à faire avec l’amour. On voit des

femmes laides, âgées, désagréables même, poussées par leurs maris à de

folles dépenses. Devant les médiocres résultats obtenus, l’on se demande

avec surprise quelle est la raison de ces étranges prodigalités.

Les gens d’affaires, seuls, avaient jadis ce genre d’ambition; c’était,

pour les industriels, pour les banquiers, les spéculateurs en tout

genre, une façon de maintenir leur crédit. La moindre diminution de

dépenses pouvant frapper défavorablement l’opinion publique, il fallait

que leur luxe se maintînt sans cesse au même niveau, ou augmentât. Les

robes de madame devaient porter la marque des maisons chères; de cette

façon, ce qui sortait d’un côté rentrait de l’autre. Et le calcul

pouvait être habile! Aujourd’hui, cette préoccupation s’est généralisée:

l’avocat, le médecin, le rentier estiment également, du moins dans

certains grands centres, que leur clientèle ou leur situation s’accroît

ou diminue suivant le degré d’élégance de leurs femmes.

N’est-ce pas là un abaissement singulier de la mentalité masculine? Le

phénomène n’a pas atteint les mêmes proportions dans tous les pays et

dans toutes les villes, mais il ne faut pas s’imaginer y avoir échappé,

car pour les plaies sociales il n’y a plus de frontières!

A force d’entendre louer par-dessus tout l’élégance, et en voyant les

hommes se grouper avec plus d’empressement autour des robes coûteuses

que des beaux visages, et donner plus d’importance au contenant qu’au

contenu, le cerveau des filles d’Ève a quelque peu chaviré. Leur

féminité, ce centre tout-puissant d’attraction, réside donc davantage

dans leurs vêtements que dans leur personne? Pour séduire, un couturier

habile vaut donc mieux qu’un corps jeune et souple et que des yeux

passionnés? Le snobisme de la coupe et des grandes marques détrônait la

beauté. On a vu, en ce genre, des phénomènes singuliers où l’absurde

côtoyait le puéril, et l’on entend les plus colossales sottises sortir

de bouches intelligentes. Le factice, l’artificiel sous toutes ses

formes exerce un prestige sur les imaginations perverties. Il faut

remonter à la décadence des civilisations anciennes, pour retrouver les

mêmes mentalités. A la fin du dix-huitième siècle aussi, la

préoccupation de la toilette féminine est prépondérante. On invente

chaque jour des nuances nouvelles: _puce évanouie_, _saumon pâmé_, mais

au moins, en ce temps-là, on avait de l’esprit et une certaine

sentimentalité dans l’imagination et le cœur.

Même dans le peuple aujourd’hui, le goût des hommes pour la parure des

femmes a pénétré. Les ouvrières, auxquelles on reproche leurs toilettes

trop pimpantes, l’échafaudage de leurs coiffures, leurs parfums violents

et leurs bijoux en toc, répondent carrément: «C’est le seul moyen de

trouver un mari! Si nous sommes simples, les jeunes gens ne nous

regardent même pas!» Et elles ne sont pas complètement dans le faux.

Certaines fréquentations ont donné aux hommes de toutes les classes le

besoin des reliefs de haut goût.

Le bon sens semble avoir déserté les cerveaux masculins et féminins. La

lutte acharnée pour la vie, au lieu de les ramener à la simplicité, les

en éloigne toujours davantage. C’est que la simplicité est fille de la

virilité morale, et la virilité n’est pas le trait caractéristique de

notre époque, dominée par le besoin intense de jouissance qui est le

générateur de toutes les mollesses. On n’a plus honte de rien. A

Londres, certaines couturières extra-élégantes offrent à leurs clientes

des toilettes aux titres suggestifs et pervers; or, elles font fortune

et habillent le meilleur monde...

Mais, pour qui observe et sait voir, des forces secrètes, outre celles

que nous venons d’énumérer, se dissimulent sous l’importance que les

hommes semblent donner aujourd’hui à la toilette des femmes. En poussant

celles-ci à l’amour désordonné du chiffon, en créant autour d’elles une

ambiance qui les jette forcément aux pieds de ce dieu futile, l’homme

obéit inconsciemment à l’instinct de la conservation. Sa suprématie est

menacée, autour de lui, il entend gronder l’orage: la femme s’émancipe,

demande l’instruction intégrale, l’égalité économique. Celles mêmes qui

ne réclament pas les droits politiques et se contentent du mince bagage

de culture, recommandé par Molière aux femmes de son temps, échappent,

elles aussi, d’une certaine façon, au joug d’Adam et tendent à devenir

des êtres libres.

Or, soyons justes, quel est le souverain absolu assez désintéressé pour

abandonner ses prérogatives autocratiques sans hésitations et sans

regrets? On ne trouve pas d’exemple d’un tel renoncement dans

l’histoire. L’homme, au fond, regrette, même s’il ne l’avoue pas, la

part de royauté qu’il perd, et il s’efforce de la retenir. Les armes qui

ont servi, jusqu’ici, à assurer son prestige commencent à s’émousser: la

femme est plus rebelle que jadis à l’amour, surtout la femme mondaine et

brillante. Il fallait la ramener de quelque façon sous l’empire du

maître.

L’homme a merveilleusement compris que, dans cette crise, il avait

besoin d’un auxiliaire, et il a appelé la vanité à la rescousse. En

jouant cette carte, il s’est montré habile; car la femme a immédiatement

mordu à l’hameçon, et, d’un élan fou, s’est jetée aux pieds de l’idole

que déjà elle vénérait dans son cœur.

Il y a une centaine d’années, Mme Necker de Saussure écrivait: «La

toilette d’une femme ne doit se faire remarquer que par sa simplicité.»

Qu’elle ait été peu écoutée, les vers de Scribe le prouvent:

Oui, la toilette a toujours fait merveille,

A tous les maux c’est un remède sûr.

Mais quelle différence cependant entre alors et aujourd’hui! Le respect

de soi-même, le désir d’être agréable aux yeux, le besoin d’harmonie,

vieilles rengaines que tout cela! Il s’agit actuellement d’une course

vertigineuse dont de luxueux chiffons sont le prix, d’une lutte sans

trêve où robes et chapeaux dansent une ronde échevelée. La femme ne se

rend pas compte que ce steeple-chase absurde la met à la merci de

l’homme, qui détient jusqu’ici et détiendra probablement toujours, la

puissance économique. Les conséquences de cet état de choses sont

faciles à tirer: si la femme se libère d’un côté, elle devient de plus

en plus esclave de l’autre! Aujourd’hui déjà, elle peut à peu près

gagner sa vie, et les efforts de ses défenseurs tendent à lui ouvrir de

nouveaux débouchés et à rétribuer davantage son travail; mais pour son

luxe, elle reste et restera tributaire de l’homme. En augmentant ses

besoins, elle resserre sa chaîne. On a dit: «Quand les femmes soigneront

davantage leur esprit, elles penseront moins à leur toilette.» Il était

logique de l’espérer, mais le fait ne s’est pas vérifié encore,

peut-être parce que leur culture reste quand même incomplète, ou bien

parce qu’elles sont incapables d’aimer l’idée en soi, et que, pour y

arriver, une longue évolution est nécessaire.

* * * * *

Il est impossible de savoir, avant que l’épreuve n’ait été faite

sérieusement, quelle est la meilleure part, c’est-à-dire s’il valait

mieux, pour la femme, rester soumise à l’autorité masculine ou essayer

de devenir un être libre. J’espère et je crois que dans l’avenir,--une

fois que le moment de transition sera passé,--nous verrons des femmes

meilleures, plus respectueuses d’elles-mêmes, plus conscientes de leurs

droits et de leurs devoirs, plus capables d’être, pour l’homme, cette

aide semblable à lui, dont parlent les premiers chapitres de la Genèse.

En tout cas, une chose est certaine: Si d’être soumise aux volontés de

l’homme par devoir, par religion ou par amour, pouvait représenter jadis

la mission unique de la femme en ce monde, le fait de lui être soumise

pour obtenir de sa vanité, ou de sa faiblesse,--fût-ce même de sa

générosité,--de l’argent, des bijoux et des robes, est la plus

dégradante des situations humaines!

Il y a des femmes riches qui peuvent, sans humiliation d’aucun genre,

s’accorder toutes leurs fantaisies. Mais elles représentent une faible

minorité, tandis que celles à qui ces fantaisies créent des difficultés

graves sont légion. Que de honteux secrets, de misérables calculs et de

cruautés,--dont les familles sont victimes,--se dissimulent sous les

élégances qui éblouissent le public superficiel et excitent l’envie des

femmes demeurées plus modestes, par manque d’audace ou par un reste de

scrupules.

Si, par amour du luxe, les femmes prolongent les années de leur

servitude, et si les modes absurdes que nous acceptons toutes, plus ou

moins, font mettre en doute leur intelligence et leur bon sens, l’homme,

en les poussant dans cette voie, fait également un pas de clerc, qui

témoigne de sa maladresse naturelle.

Oui, il reste le maître apparent de la situation et garde le droit de

mépriser la femme. Mais quel avantage réel en retire-t-il? S’il est chef

de famille, le bon ordre de sa maison en souffre. Il doit surveiller,

non seulement le cœur de sa femme, mais les notes de sa couturière!

L’établissement de ses filles devient plus difficile; autant de charges

matérielles et de préoccupations morales dont il doit supporter le

poids! S’il est un mari infidèle, habitué aux liaisons irrégulières,

quelles difficultés il aura, pour équilibrer son double budget! S’il est

garçon et veut se créer un _home_, les exigences du luxe féminin se

dressent entre lui et le bonheur, car il ne s’agit plus de nouer les

deux bouts, à la fin de l’année, et d’attribuer à chaque chapitre du

budget la part qui lui revient logiquement; il faut gonfler démesurément

celui qui représente les toilettes de madame. La diminution des

mariages, dont on mène si grand deuil, est due en partie aux

exagérations de l’élégance des femmes. Les célibataires sont également

victimes de cette farandole éperdue, non vers la gloire ou l’amour, mais

vers le fragile chiffon.

Je voudrais me rendre compte de ce que l’homme gagne, au fond, à cet

état de choses. Pour son bonheur réel, rien! Avec des soins et du goût,

une femme peut être ravissante,--si elle est suffisamment jolie et

jeune,--sans dépenser une fortune chez sa couturière. Quant aux plaisirs

de l’esprit, rien ne rend les femmes ennuyeuses, comme les

préoccupations de la toilette. Elles oublient de vouloir plaire et

amuser, occupées à examiner les robes des autres femmes, à les comparer

aux leurs! Il y a des cercles mondains très élégants, où l’on étouffe

ses bâillements, à moins que les femmes n’aient très mauvais ton, ce qui

contrebalance l’ennui qu’elles dégagent. Ce n’est donc pas son amusement

que l’homme cherche, en entretenant chez l’autre sexe ces goûts exagérés

de luxe. Alors que veut-il? Des satisfactions de sottise ou de vanité?

De sottise, s’il se contente de se frotter à ce luxe; de vanité, s’il

pense qu’il le paye ou qu’on croit qu’il le paye: tout cela est bien

mince comme plaisir. Aussi faut-il chercher ailleurs la raison de cette

aberration du cerveau masculin. Elle procède, comme je l’ai indiqué

déjà, de l’aveugle instinct qui pousse les hommes à essayer de conserver

leur suprématie sur la femme. Ne pouvant plus la dominer autant que

jadis par le cœur et les sens, ils tentent de l’asservir par la robe.

Si j’étais homme, je préférerais, je crois, l’ancienne méthode. Bien

entendu, il n’est pas possible de retourner en arrière. Les points de

vue ont changé, les points de départ également. Les hommes doivent s’en

persuader: un élément nouveau est entré dans le monde social. La femme

d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier, il faut que l’homme fasse à

nouveau sa conquête, en la respectant un peu plus qu’il ne faisait

jusqu’ici. Ce ne sera pas difficile, car la guerre des sexes n’est, au

fond, qu’un mot vide de sens. Les époques de transition sont toujours

pénibles à traverser, mais ensuite, l’équilibre se rétablit. Pour hâter

ce moment le concours des deux parties de l’humanité est indispensable.

L’homme, pour garder la femme, ne doit pas la pousser à la maladive

recherche du luxe. La femme, de son côté, doit ouvrir les yeux,

discerner et déjouer le piège qui lui est tendu.

Chercheurs de sources · 第 7 / 12 段