La préoccupation de l’individualité sociale, voilà la plaie de notre

époque, plaie étendue à toutes les parties du corps, c’est-à-dire à

toutes les catégories d’êtres! C’est vraiment le «moi haïssable» dont

parle Pascal. Celui que Montaigne _goustait_ tant et qui l’occupait sans

cesse devait être d’une autre essence. Ce qui est immortel chez l’homme

a une valeur incommensurable, ce qui le rattache à l’âme universelle et

le rend coopérateur de l’évolution générale est également sans prix.

Évidemment aussi, il doit aimer d’une certaine façon son moi

terrestre[35], pour le perfectionner, mais combien sont inutiles les

petites vanités, les petites velléités dominatrices, et quel empêchement

elles sont pour la vie, l’activité, l’initiative bienfaisante!

[35] _Ames dormantes._ Voir le chap.: _Le faux amour de soi_.

Les êtres envahis par le _personnalisme_ ne parviennent jamais à donner

leur mesure; un poison court dans leur sang, qui empêche toute

croissance, les anémie et les réduit au rachitisme moral. L’erreur est

de croire--et cela arrive même aux plus intelligents--qu’en magnifiant

son moi, on acquiert une individualité plus marquée et plus

intéressante. Or c’est le vrai moyen de la perdre. L’originalité

vraie--oh! pas la fausse, qui est bien la plus odieuse des marchandises

frelatées!--provient presque toujours d’un esprit objectif doué de la

perception nette des valeurs.

Les gens conscients de leur importance voient rarement le côté drôle des

êtres et des choses. Leur moi, toujours dressé devant eux, oblitère leur

vision. En général, on reconnaît les _personnalistes_ au vague de leur

regard qui ne ressemble en rien au vague des gens préoccupés d’une

affaire ou d’une idée. C’est eux-mêmes qu’ils contemplent.

Il ne faut pas confondre les maladies de la personnalité avec l’égoïsme

ou l’orgueil. On peut être altier, insolent, cyniquement absorbé par ses

intérêts et son bien-être, et ne pas avoir le culte du moi, tandis que

les fervents de ce triste autel sont souvent des timides, et possèdent

parfois des qualités altruistes. Mais leur bonté est stérile, gâtée par

des exigences et des susceptibilités, et presque toujours elle manque de

discernement.

Le _personnalisme_ revêt, du reste, comme chaque phénomène humain, des

formes diverses, et on ne le reconnaît pas toujours aux mêmes symptômes.

Quelques-uns cependant ne manquent jamais de se produire, semblables au

frisson spécial qui accompagne les fièvres de malaria.

Tous les climats et toutes les ambiances lui sont bons; il naît et se

développe sous toutes les latitudes sociales. Certains sols, évidemment,

sont plus fertiles que d’autres, et il trouve des centres de culture

intense, dans les loisirs et la vie aisée, vaniteuse et frivole des

classes qui s’amusent.

Les femmes y sont plus sujettes que les hommes, parce que ceux-ci

s’acharnent après les réalités et que les chimères les occupent moins;

mais quand le _personnalisme_ s’empare d’eux, il choque davantage, car

ils l’étalent avec ingénuité et ne savent pas le dissimuler avec grâce.

On ne le rencontre pas seulement dans les milieux oisifs. Que d’hommes

possédant de réelles capacités ne réussissent pas dans leur carrière et

suscitent des hostilités que leurs actes ne justifient pas. Le public

est surpris, eux-mêmes s’affligent et s’étonnent et ne devinent point

que le coupable est leur moi trop visible qui agace, irrite, éloigne.

D’autres deviennent, par excès de _personnalisme_, la proie de maladies

nerveuses qui peu à peu affaiblissent leur intelligence.

Mais, objectera-t-on, pourquoi les hommes à tempérament de fauves et de

carnassiers, qui n’ont jamais une pensée généreuse pour autrui, qui

veulent tout absorber et tout dominer, sont-ils ceux qui exercent le

plus d’autorité et soumettent à leurs désirs les volontés rebelles?

N’est-ce pas là de l’individualisme à outrance? Évidemment, mais

poursuivre une proie, s’en emparer et la ravir de force ne représente

pas une maladie de la personnalité; c’est de l’ambition sans scrupule,

de l’avidité brutale, de la férocité, tandis que le paon qui, sans nuire

à personne, fait tranquillement la roue dans un jardin présente tous les

symptômes ridicules du _personnalisme_.

Chez quelques individus, la maladie est chronique; chez d’autres, elle

n’a que des manifestations passagères. Ces malades à crises momentanées

sont en mesure de constater ce que cette infirmité leur fait perdre et

combien elle diminue leur prestige et leurs possibilités de succès.

N’étant pas devenue habituelle, elle les gêne aux entournures, les rend

gauches, maladroits... J’ai reçu à ce sujet plus d’une pénible

confidence: «Quand l’accès nous prend, tout s’obscurcit, nous perdons

nos facultés de sympathie, notre puissance d’expansion; nous sentons

comme un mur épais entre nous et les autres, entre nous et les beautés

de l’univers. La joie déserte notre cœur, il se dessèche, s’appauvrit,

nous devenons inquiets, chagrins, de façon désobligeante.»

Oh! l’œil des distraits par _personnalisme_, il se reconnaît entre

mille! Beaucoup de gens très impersonnels ont des distractions, parce

qu’ils suivent une idée ou qu’ils sont accablés sous des soucis trop

lourds, mais leur regard est d’autre sorte, et sa fixité ne provient

point de ce qu’ils contemplent leur propre image physique et morale. Or,

c’est là justement le trait caractéristique des _personnalistes_; ils

ont toujours l’air de se mouvoir, comme s’ils se miraient dans une

glace. Détail sans importance, dira-t-on. Évidemment: l’important est la

mentalité dont il procède.

Cette préoccupation incessante et maladive du moi n’apparaît pas

toujours dans les rapports superficiels, mais dès qu’on est lié par un

intérêt commun, ou qu’on travaille, sous une forme quelconque, avec un

_personnaliste_, immédiatement elle se révèle. Les chrétiens y sont

sujets comme les athées, les bons comme les mauvais, les inintelligents

comme les gens d’esprit. Quelques personnes habiles réussissent à

dissimuler longtemps cette plaie secrète. On éprouve auprès d’elles un

malaise indéfinissable, on ne sait pourquoi la sympathie ne grandit pas,

puis tout d’un coup la vérité se fait jour, provoquée par un incident

quelconque, et l’on comprend alors ce qui rendait les progrès difficiles

et pour quelle raison la lumière manquait.

Le bacille de la maladie existe à l’état latent dans tous les êtres;

mais il reste en germe chez les natures très hautes et très simples;

chez d’autres, il est dominé par la volonté altruiste, sans parler des

forces spirituelles qui peuvent aider à l’étouffer. Malheureusement la

plupart des âmes ne songent nullement à le combattre, on dirait plutôt

qu’elles emploient leurs énergies à le développer. Maurice Barrès a dit

que l’essentiel était de cultiver son jardin. Il a raison, seulement il

faut s’entendre sur le mot culture. Pour qu’un jardin soit bien tenu,

les mauvaises herbes doivent en être arrachées. Le _personnalisme_ est

un parasite qui absorbe le suc des belles et bonnes plantes et les

empêche de prospérer. Ne pas le détruire à temps équivaut à l’un des

plus grands crimes que l’on puisse commettre contre soi-même.

Ce n’est pas un paradoxe. L’expérience de la vie morale le prouve à tout

instant: les biens affluent, à mesure que l’on renonce à soi-même;

j’entends les biens intérieurs. Du reste les biens extérieurs prennent

aussi parfois la même route, mais ces derniers comptent peu pour le

bonheur, si l’illumination du cœur et de l’esprit manque. La

misanthropie de beaucoup de gens prospères, qu’aucun chagrin ne courbe,

en est la preuve indiscutable. La tristesse des riches, quel chapitre

suggestif à écrire!

* * * * *

Les _personnalistes_ sont rarement occupés de leur _ego_ supérieur:

c’est toujours leur moi transitoire qui les attire, les charme, les

retient...

Plusieurs manifestent une ingénuité singulière; leur confiance dans

l’aveuglement et la bienveillance d’autrui est extrême, car, sans

craindre le ridicule, ils ramènent tout à eux-mêmes! Que vous parliez de

l’impôt progressif, de la question marocaine ou de la séparation de

l’Église et de l’État, ils trouvent le moyen d’y faire entrer leur

personnalité. S’agit-il d’art, de littérature, c’est pire encore! Eux,

toujours eux! Ce serait grotesque, si ce n’était pas triste.

Même dans leurs élans généreux, ils se regardent agir et ne peuvent

s’empêcher d’attirer l’attention sur leurs actes altruistes ou aimables.

Jamais le désir de laisser ignorer à leur main droite ce que leur main

gauche a fait, ne leur vient. Et ainsi ils perdent la joie du don

silencieux.

Les formes du _personnalisme_ varient suivant les sexes, et sont

innombrables. Comme nous l’avons remarqué déjà, les hommes, plus

préoccupés du côté lucratif de l’existence, des gains qu’ils

recherchent, des places qu’ils ambitionnent, des plaisirs qu’ils

poursuivent, pensent moins à se donner de l’importance mondaine; cette

tendance se manifeste davantage dans les vies féminines oisives et

vides.

Je connais une femme au cœur excellent, et qui peut avoir de l’esprit

quand elle s’oublie, avec qui toute conversation générale est

impossible, car toujours elle entre en scène, quelles que soient les

questions qui se discutent. L’éloge des autres lui est insupportable,

non parce qu’elle est méchante ou envieuse, mais parce qu’elle craint de

voir, dans cette louange qui ne lui est pas adressée, une diminution de

sa personnalité. Sans cesse à l’affût des mots flatteurs, la pauvre

femme les recueille soigneusement, leur prête forme et vie et les

incruste dans son cœur. Après vingt ans, elle dira: «A tel jour, à telle

heure, dans tel lieu, _il_ m’a dit cela!». Et cet _il_ représente une

personne indifférente, insignifiante; elle a oublié jusqu’à son visage,

mais se rappelle ses fades compliments!

Cette soif insatiable de louanges est d’autant plus singulière, que la

femme dont je parle a été belle, qu’elle est intelligente, élégante...

Pourquoi cet amour-propre souffrant? Je connais le secret de son mal.

Malgré sa beauté et sa bonté, elle n’a pas obtenu les affections

profondes, ardentes, fidèles auxquelles ses qualités lui donnaient

droit; son _personnalisme_ excessif a détaché les cœurs. Mari, enfants,

amis ont inconsciemment senti la puérilité de sa pensée. Et maintenant,

en son âme meurtrie, des rancunes grondent contre ceux qui ne lui ont

pas suffisamment donné. Et ainsi sa vie se consume dans de petits griefs

et des susceptibilités douloureuses.

Tout ce qui, dans le mouvement moderne de l’existence, contrarie ses

goûts et ses habitudes, lui paraît une offense personnelle. Elle s’étend

indéfiniment sur les plus minces détails de ses contrariétés,

inconsciente du grand cri de souffrance qui traverse le monde.

Même quand elle se dévoue pour les autres, son dévouement ne lui donne

pas de joie, parce que son imagination magnifie ses bienfaits, et que la

reconnaissance qu’on lui en témoigne n’arrive jamais à la hauteur où

elle les place.

Sans être filleule de fée ou filleule de pape, elle avait reçu à sa

naissance une merveilleuse layette, une seule pièce manquait: la faculté

de s’oublier! Or, toutes les tristesses de sa vie découlent de cette

lacune dans son trousseau d’enfant. Plus tard, personne ne lui a

enseigné la grande loi de l’impersonnalité, n’a ouvert ses yeux à cette

vérité fondamentale que, pour acquérir, il faut d’abord renoncer. Et le

cœur généreux que Dieu lui avait donné s’est stérilisé peu à peu--ou du

moins ses battements se sont circonscrits et, riche de dons de toute

espèce, elle est devenue la plus pauvre des femmes!

J’en connais une autre, d’esprit plus vif, plus critique, d’un altruisme

charmant, une vraie faiseuse de joies, dont le _personnalisme_ revêt une

toute autre forme. Il faut la connaître intimement pour le percevoir.

Elle parle toujours des autres, rarement d’elle-même, comprend toutes

les idées générales et s’y intéresse. Cependant, sous son apparente

gaieté, elle est horriblement malheureuse; il lui est impossible de se

résigner à vieillir, non précisément par vanité ou coquetterie, mais

parce que la pensée de devoir rester en arrière, de participer de moins

en moins au mouvement de la vie lui est insupportable.

Même dans sa jeunesse, elle était persécutée par cette crainte et n’a

jamais su se reposer dans une quiétude heureuse ou jouir paisiblement de

ses bonheurs. Elle a, pour ainsi dire, la hantise du mouvement. Sentant

sa personnalité dans tout, se voir dépassée par les générations

nouvelles la point douloureusement. C’était une âme d’avant-garde; elle

refuse de se joindre au gros de l’armée. De ce _personnalisme_ très

spécial, son entourage ne souffre pas, mais elle en est victime. C’est

un rongement intérieur qu’elle trompe par une activité incessante, mais

dont elle ne peut se délivrer. Si elle parvenait à comprendre que la vie

est une école et une mission, que nous faisons partie d’un grand

ensemble dans lequel tous ont un rôle à remplir et que, dans cet immense

orchestre de l’univers, chaque instrument a une valeur propre, son

inquiétude se calmerait.

* * * * *

L’agitation qui énerve et torture certaines âmes bonnes est pénible à

constater. On voudrait les pacifier, les adoucir, verser un baume sur

les plaies saignantes de leur amour-propre, et on n’y réussit pas. Elles

ont d’excellentes intentions dont le _personnalisme_ gâte les effets.

Les œuvres sociales et philanthropiques offrent à cet égard au

psychologue un curieux champ d’observation.

Dans ce milieu spécial, après quelques jours de contact, on peut dresser

le bilan de l’empire du moi sur les caractères. Il est tellement

prépondérant chez certaines natures, que leur part dans l’ensemble de

l’œuvre est pour elles la seule importante. Sans scrupules, elles

absorbent à leur profit les heures dont l’assemblée dispose, elles

demandent la parole à tout propos, ne réfléchissent jamais que leur

manière d’être est semblable à celle d’un invité qui, à un repas,

confisquerait tous les plats pour son propre et unique usage. Elles

trouvent le moyen d’occuper sans cesse d’elles-mêmes, font obstacle à

toutes les propositions d’autrui pour se donner de l’importance, se

plaignent, s’imaginent qu’on leur manque, croient toujours devoir

expliquer leurs actes ou leurs paroles, se dégoûtent des œuvres où elles

ne peuvent suffisamment dominer: «Je vais tout lâcher», crient-elles sur

un ton de menace puérile, semblables à ces hommes publics qui parlent

sans cesse de donner leur démission comme s’il s’agissait, pour le pays,

d’un effroyable malheur.

Parfois, des êtres d’apparence très modeste se révèlent, à la stupeur

générale, d’outranciers _personnalistes_, et il n’y a rien de plus

triste que ce _moi_ arrogant dans des conditions mesquines de vie ou

d’intelligence; les allures et les paroles sont humbles, mais

l’objectivité manque toujours.

Cette idolâtrie du moi pourrait divertir, si la pitié ne l’emportait sur

l’amusement. Être amoureux de soi-même ne mène pas toujours à la mort,

comme pour Narcisse, mais c’est la neurasthénie à brève échéance, le

malheur certain. Il y a cependant des exceptions. Une femme de ma

connaissance se console de tous ses chagrins par la vision de sa

personnalité. Très imaginative, elle se pose en héroïne à ses propres

yeux et se regarde agir et vivre comme elle lirait un roman palpitant;

même, quand elle accomplit des actes dévoués et aimables, elle pleure

volontiers d’attendrissement. La nature l’ayant douée d’une démarche

onduleuse et légère, elle est tellement persuadée que des yeux charmés

suivent ses moindres pas, que son visage reflète ingénument cette

conviction. Lorsqu’elle perdit son mari, le monde s’apitoya sur elle et

sur le changement que cette mort apporterait dans ses habitudes. Son

médecin eut un sourire: «Ne la plaignez pas--dit-il--elle se trouve

intéressante et aurait été désolée de ne pouvoir réaliser le tableau que

son imagination lui avait dépeint d’avance: longs vêtements de deuil,

exclamations de pitié sur son passage, paroles hautement résignées

sortant de ses lèvres...»

Les littérateurs et les artistes, ceux qui recherchent la vanité et

l’apparence des choses, sont fréquemment victimes du _personnalisme_.

J’ai rencontré un homme d’un talent multiple et brillant qui donnait de

grandes espérances. Malheureusement, il était _personnaliste_. Comme il

ne manquait pas d’intuition, il feignait de se passionner pour les idées

générales ou pour celles d’un parti ou d’un groupe, et s’alambiquait le

cerveau afin de trouver des mots intelligents et profonds, aptes à

donner aux autres l’illusion de l’intérêt qu’il leur portait. Mais ses

yeux le trahissaient toujours.

Lorsqu’il s’exaltait sur ses croyances religieuses ou sociales, une

petite lueur moqueuse dansait, à son insu, dans un coin de sa prunelle,

et lorsqu’il posait pour l’altruisme, une expression d’ennui en altérait

subitement la flamme. Dépourvu de sincérité dans le caractère, il en

avait trop dans le regard. Il finit par s’aliéner la plupart des

esprits, même ceux des plus féroces égoïstes, gens pratiques, hostiles à

la puérilité des fictions et, dès lors, il fut relégué parmi les

quantités négligeables.

Oh! ces amours-propres sur le qui-vive, quelle erreur, même au point de

vue utilitaire professionnel, de ne pas les étouffer! Ils enlèvent la

présence d’esprit, rompent les courants de sympathie et détruisent toute

confiance dans le sérieux des opinions professées. Je sais bien que la

plupart des renommées n’ont pas pour base le sérieux des opinions, mais

on ne saurait assez le répéter: le _personnalisme_ n’est jamais un

élément de succès. L’égoïsme, l’audace, l’absence de scrupules sont des

forces positives et agissantes; le personnalisme n’est qu’une faiblesse

et touche au ridicule. Or, le ridicule...

* * * * *

L’essentiel serait donc, comme je l’ai dit en commençant, d’empêcher

chez l’enfant le développement excessif du moi, et de bien diriger ce

qu’il est nécessaire d’en garder. Extirper les instincts individuels

serait chose impossible et réduirait l’humanité à l’état de troupeau

inconscient, mais arracher d’un jardin les plantes parasites, n’est-ce

pas le rendre plus touffu et plus vert? Malheureusement, l’herbe

_personnalisme_ ne se laisse pas volontiers couper.

Du reste, l’a-t-on jamais tenté sérieusement? On répondra que la

doctrine du renoncement est contenue dans l’enseignement religieux. En

théorie, oui, certes, on l’indique au chrétien comme l’effort suprême

vers la sainteté, mais, en pratique, s’est-on beaucoup occupé de faire

pénétrer dans le cerveau des enfants cette grande loi et ses

inéluctables conséquences? Il ne faut pas oublier, non plus, que

l’enseignement religieux occupe peu de place dans l’éducation actuelle,

et que toute une catégorie d’êtres en est privée.

Nombre d’esprits sagaces sont persuadés que l’expérience seule peut

démontrer aux hommes la réalité, à la fois consolante et redoutable, de

la loi du renoncement. Mais ne serait-ce pas rendre service aux

générations futures, que d’ouvrir d’avance leurs yeux à ce que la vie

doit leur apprendre? N’y étant pas préparées, elles risquent de rester

aveugles et sourdes à ses enseignements. Que de _personnalistes_ ne

voyons-nous pas rester perpétuellement inconscients du mal qui ronge

leur psyché, assombrit leurs jours et enlève toute saveur à leurs

plaisirs! Les anciens offraient aux Furies des couronnes et des

guirlandes de narcisses. Que de vérité dans ce symbole!

L’homme recèle en lui des passions variées et diverses; le but de son

existence est probablement d’apprendre à les dominer. Mais il les combat

sans vaillance, par peur de décolorer sa vie. Quand se persuadera-t-il

qu’il y en a une au moins dont il doit se débarrasser, parce qu’elle est

mélancolique, morne et énervante, parce qu’elle le rend esclave de ses

nerfs, accentue ses peines, l’empêche de croître et de s’épanouir

joyeusement?

Si les éducateurs trouvent l’âme de l’enfant trop frêle pour la

nourriture des forts, et s’ils croient son cerveau trop faible pour

comprendre la loi suprême que _renoncer c’est gagner_, ils devraient du

moins lui apprendre à mépriser le petit _personnalisme_, comme une

manifestation ridicule de la vanité humaine.

L’éducation a été basée jusqu’ici sur un faux principe. En dehors de la

religion, on n’a jamais fait sentir suffisamment à l’homme sa grandeur

et sa petitesse. S’il en avait une notion même vague, il ne donnerait

pas d’importance à ce qui n’en mérite point; nous verrions une humanité

plus digne et plus heureuse, et les _personnalistes_ au front borné et

sombre, au sourire artificiel ou niais encombreraient de moins en moins

la route des gens de bonne volonté qui essayent de diminuer la

souffrance humaine et de créer autour d’eux un peu de joie.

Il suffirait, pour cela, de persuader aux hommes, qu’ils ne sont qu’une

infime partie du grand univers, mais que cette infime partie est

immortelle.

CHAPITRE VII

LES FEMMES ET LA TOILETTE

La femme sage bâtit sa maison, et la femme insensée la renverse

de ses propres mains.

PROVERBES.

Blâmer l’élégance chez la femme m’a toujours paru une sottise au point

de vue esthétique et même éthique. De jeunes et jolies créatures bien

parées sont une fête pour les yeux; quant aux femmes mûres ou vieilles,

elles devraient soigner leur personne jusqu’au raffinement, la recherche

de la propreté scrupuleuse et de l’harmonie extérieure étant un devoir

auquel--n’importe sous quel prétexte--on a toujours tort de manquer. Une

tenue négligée indique, dans la plupart des cas, la présence de la

paresse accroupie dans nos cœurs ou une vision incomplète de ce que nous

devons aux autres et à nous-mêmes.

Évidemment, l’ouvrière ou la bourgeoise pauvre ou presque pauvre,

obligée de se lever aux petites heures du matin pour les soins du

ménage, des enfants, et se rendre elle-même au travail, ne peut

consacrer beaucoup de temps à la toilette de sa personne. Cependant,

même dans ces conditions difficiles d’existence, que d’aspects

différents les femmes revêtent! Il y en a de propres, de bien coiffées,

avec des vêtements nets; d’autres sont échevelées, mal tenues, et, au

premier regard, on s’aperçoit que l’eau joue, dans leurs habitudes, un

rôle secondaire. Les soins personnels me semblent donc représenter, pour

la femme, un imprescriptible devoir qui, à mesure que ses conditions de

fortune s’améliorent et que ses loisirs augmentent, doit être rempli

plus scrupuleusement. Il est nécessaire de le lui enseigner dès

l’enfance, puisqu’il représente une partie de ce respect de soi-même

sans lequel il n’y a pas de dignité possible.

La femme riche, a en outre, l’obligation de dépenser largement, le luxe

étant, paraît-il, une nécessité sociale. Les économistes nous assurent

que s’il disparaissait tout à coup, une effrayante crise en serait la

conséquence; il faut donc le maintenir! Un luxe intelligent contribue,

du reste, au progrès général et au développement du sens esthétique.

Ceux qui préconisent l’établissement d’innombrables fabriques de bas et

de souliers remplaçant les industries élégantes, préparent une société

où la médiocrité deviendrait la dominatrice absolue.

Le goût du beau, inné chez l’homme de certaines races,--à des degrés

différents bien entendu,--empêchera, il faut l’espérer, le triomphe de

la doctrine de l’uniformité dans la laideur. Si elle s’imposait, tout ce

que la main de l’homme peut détruire risquerait de disparaître. La

beauté inutile étant considérée comme un luxe coupable au point de vue

social, on abattrait les arbres des forêts, on arracherait les fleurs

des jardins, on égorgerait les rossignols et les alouettes. Que de

vandalismes n’a pas déjà fait commettre cette recherche de l’utile au

détriment du beau! Cela revient à dire qu’on ne doit être iconoclaste en

rien, et qu’il faut respecter tout ce qui peut charmer le regard, même

les ornements féminins!

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