C’est au nom du sens commun, qui est l’élément essentiel de la vie

familiale, sociale, politique, et la base des décisions

raisonnables,--mais auquel on ne doit pas élever d’autel, car il est un

Dieu médiocre,--que ces doucheurs émérites accomplissent leur œuvre

néfaste. Il faut avoir, je le sais, une intelligence large et

équilibrée, pour se valoir des services du sens commun tout en évitant

de décourager les âmes ardentes, éprises de vie supérieure et qui

demandent à déployer leurs ailes.

* * * * *

Et d’abord qu’entend-on exactement par les mots coupeurs des ailes?

Pousser les autres à voir le côté mesquin et égoïste des choses me

paraît la meilleure des définitions. Mais il ne faut pas enfermer l’idée

dans la formule, car elle a des nuances infinies, et l’action qu’elle

exerce peut être à la fois active et négative.

C’est cette seconde façon de couper les ailes que choisissent les

personnes qui n’attaquent pas de front les mouvements généreux, mais qui

en démontrent l’inanité par leur exemple et leur attitude. Tout élan

d’enthousiasme ou d’indignation provoque sur leurs lèvres un petit

sourire ironique, qui gèle et déconcerte; c’est, au moral, un drap

humide tombant sur les épaules. Au fond, ce sourire est niais, car il

est l’indice de la plus méprisable et de la plus sotte des vanités,

celle de l’égoïsme, et pourtant son influence est immense.

Nous avons, tous, de l’amour-propre, et ceux qui échappent complètement

à sa forme absurde, c’est-à-dire à la vanité, sont des _rara avis_, mais

entre ceux qui en subissent d’intermittentes poussées, que le simple bon

sens suffit à refouler, et ceux qui l’érigent en règle de vie, il y a

d’énormes distances. Les vaniteux sont forcément des coupeurs d’ailes.

Comment ne le seraient-ils pas? Tout ce qui distrait l’homme de sa

propre personne leur paraît du temps perdu. Bonnes œuvres, visites aux

vieillards ou aux malades, services rendus, heures données à des gens

dont le contact n’offre ni intérêt matériel ni intérêt de vanité, tout

cela rentre dans l’absurde et l’inutile. Perdre des journées entières à

s’occuper de toilettes, d’obligations mondaines, des petites recherches

du _personnalisme_ prétentieux, voilà, pour ces pauvres âmes, le vrai

travail de la vie, le but de Dieu en créant l’homme!

Ces vaniteux sont tellement persuadés qu’ils sont dans le vrai, que

parfois, en les voyant vivre et en les écoutant raisonner, on se demande

si l’on est bien éveillé, tellement leurs paroles ont l’incohérence et

l’illogisme de celles qu’on entend en rêve. On a beau ne leur accorder

aucune valeur, elles exercent une action déprimante sur les natures

faibles, qui se demandent, troublées: «Aurions-nous pris la route que

les imbéciles parcourent?» Et il leur faut se réchauffer au foyer des

âmes ardentes et fortes pour reprendre leur équilibre.

Les coupeurs d’ailes qui appartiennent à la catégorie des vaniteux, sont

ceux dont le contact est le plus redoutable, car ils ne mettent pas

d’acrimonie dans leur rôle d’éteignoir; il leur est naturel. De bonne

foi, tout ce qui peut distraire de la contemplation de l’idole,

c’est-à-dire de soi-même, leur semble puéril, et quand ils voient des

gens s’enflammer pour une idée, ils trouvent la chose inepte et le

montrent. Or, rien ne déconcerte et ne stérilise comme le dédain

tranquille et souriant. Les attaques violentes, les oppositions

acharnées ne font pas moitié autant de mal, car souvent elles provoquent

une réaction salutaire qui redouble les forces des âmes qui luttent.

Si ceux qui laissent éteindre leur zèle généreux par les raisonnements

des opportunistes, pouvaient suivre ceux-ci jusqu’à la fin de leur

jeunesse, ils reculeraient épouvantés devant le champ aride qu’offrent

leur cœur et leur vie. C’est tellement lamentable, qu’on croit traverser

un des cycles de l’enfer. Des bornes, des bornes de tous les côtés! Pas

un bout d’horizon clair, pas de beaux souvenirs désintéressés! Avant de

couper les ailes des autres, ils ont coupé les leurs et restent à ras du

sol. Leur jeunesse s’est enfuie; pour la jeunesse actuelle ils ne

représentent que des non-valeurs, et leur personnalité nue et sèche, qui

ne s’est jamais élargie dans l’altruisme ou le culte des idées,

s’amoindrit de jour en jour. S’ils sont inintelligents, ils ne se

rendent pas compte de leur situation et s’usent dans la poursuite de

plaisirs qui les fuient; s’ils sont intelligents et comprennent, il vaut

mieux ne pas savoir ce qu’ils pensent, tant ce doit être triste et

insupportablement douloureux.

Quand on voit les coupeurs d’ailes exercer avec succès leur métier

destructeur, on voudrait arracher de leurs mains les malheureux qu’ils

dépouillent de leurs meilleures sources de joies et en qui ils tuent le

dieu intérieur. Comme l’a si bien dit Pasteur: «La grandeur des actions

humaines se mesure à l’inspiration qui les a fait naître. Heureux celui

qui porte en soi un Dieu, un idéal de la beauté et qui lui obéit.» Tuer

ces forces divines sous le sarcasme facile et le raisonnement

utilitaire, est l’un de ces crimes ignorés qui échappent à la justice

humaine, mais que la justice absolue doit châtier par la loi implacable

des causes et des effets.

Tous les coupeurs d’ailes ne sont pas des oisifs inutiles et jouisseurs,

quelques-uns appartiennent à la catégorie des travailleurs et possèdent

parfois une certaine bonté de cœur, mais il émane d’eux, tout de même,

un je ne sais quoi de glacial et de sec qui flétrit les fleurs et

empêche la sève de gonfler les fruits.

Le monde meurt d’anémie, car l’indifférence est l’anémie du cerveau et

du cœur. Pour l’enrayer, il faudrait encourager les êtres à s’épanouir

largement. Après avoir cherché et découvert les sources dans les âmes

d’enfants, on doit leur permettre de se répandre et de féconder les

terrains à l’entour. Se circonscrire, s’entourer de limites, voilà le

mal suprême, la vieillesse prématurée et irréparable. Voilà aussi

pourquoi les coupeurs d’ailes, conscients ou inconscients, rentrent dans

la catégorie des êtres nuisibles qu’il faudrait éliminer, si l’on veut

préparer à l’humanité une vie plus large, plus joyeuse, plus haute.

* * * * *

Les égoïstes, les esprits amers, chagrins, mécontents, appartiennent à

la catégorie des coupeurs d’ailes actifs. Les premiers vont jusqu’à

s’imaginer qu’ils sont altruistes, en déconseillant à leur prochain

toute entreprise capable de troubler la tranquillité de l’existence. Les

Romains font à ce sujet un signe de croix spécial et disent en

_romanesco_: «Ne te mêle de rien, n’interviens en aucune chose, laisse

le prochain se tirer seul d’affaire et tu auras la vie paisible.»

Avec une mentalité de ce genre tout ce qui peut troubler de quelque

façon le calme des journées doit être écarté, à moins que ce dérangement

n’apporte un avantage matériel considérable. «Aucune force ne doit être

perdue, disent ces faux sages. Calculez toujours si ce que vous donnez

rapporte un bien équivalent.» Les gens avisés même ne se contentent pas

de l’équivalent, ils veulent un avantage supérieur. On comprend où ce

raisonnement mène, ou plutôt, d’où il éloigne; en pensant ainsi, il est

naturel et logique de trouver absurdes et puérils les élans

d’enthousiasme pour tout ce qui ne représente pas, dans la vie, un

placement profitable.

Bien entendu, les entreprises qui peuvent contribuer à l’enrichissement

du prochain n’intéressent nullement ces esprits pratiques, absorbés

qu’ils sont par leurs propres poursuites; mais si ce prochain court

après la fortune, les places, la célébrité, ils l’honorent et le jugent

intelligent, tandis qu’ils traitent tout acte généreux d’utopie et de

sottise.

La famille est l’un des terrains où les coupeurs d’ailes abusent de

leurs ciseaux. On y étouffe volontiers tout esprit d’initiative. Les

jeunes gens, les jeunes filles doivent être dévorés de zèle, pour

résister aux douches glacées par lesquelles on accueille leurs projets,

leurs tentatives, leurs espérances... Un souffle froid paralyse les

membres et gèle les cœurs. Que de malheureux dévoyés et tombés très bas

pourraient faire remonter la responsabilité de leur vie manquée aux

conseils stérilisants d’un père, d’une mère, de parents, d’amis pour

lesquels l’horizon se limitait au pain quotidien (assaisonné aux truffes

si c’est possible,) mais toujours personnel et matériel seulement.

Un horizon borné est peut-être sans danger pour les natures médiocres;

pour celles qui ont de l’élan, des besoins d’expansion, des puissances

communicatives, d’autres éléments sont nécessaires, pour les préserver

des égarements et des chutes. Mieux aurait valu laisser dormir sous le

sol les sources cachées en leurs âmes, que de les développer pour les

empêcher ensuite de répandre librement leurs eaux. Certaines natures

ardentes ont un besoin impérieux d’agir généreusement, de prendre une

initiative altruiste, d’extérioriser leurs idées et leurs enthousiasmes.

Enlevez-leur ces possibilités, et vous les jetez fatalement dans des

recherches moins nobles ou dans la stérilité que rien ne console. Qui

n’a connu, dans l’adolescence et la jeunesse, des heures de cruelle

détresse morale provoquées par certains sourires railleurs, certaines

paroles froides, certains regards de pitié méprisante? Qui ne se

souvient de leur longue répercussion?

Il arrive des heures, dans la vie, où un hôte mystérieux descend en nous

et demande des comptes à notre conscience; celle-ci les rend en

tremblant, car un voile s’est soudain déchiré à ses yeux, et elle

aperçoit en elle-même des tares qu’elle ne soupçonnait pas ou avait

oubliées. Toutes les actions blâmables qu’ils peuvent avoir commises se

dressent devant les hommes en ces moments redoutables. Plusieurs ferment

les yeux pour ne pas voir, essayent de se rendormir, de s’endurcir et y

réussissent souvent. Quelques-uns se repentent sincèrement du mal commis

et s’emploient à le réparer. Mais souvent, malgré leurs efforts, la paix

ne rentre pas dans leur conscience. C’est qu’ils ne l’ont examinée qu’à

la surface. Ils n’ont aperçu que les morts dressés aux portes

extérieures; ils n’ont pas regardé au fond, là où gisaient les cadavres

des âmes qu’ils avaient tuées, des esprits qu’ils avaient ternis, des

yeux qu’ils avaient aveuglés!

S’ils s’étaient penchés sur ces misères, ils auraient, sans doute,

reculé épouvantés, et une seule excuse serait sortie de leurs lèvres:

«Je ne savais pas.» Quelques-uns ajouteraient: «Je croyais bien faire;

j’ai donné aux autres les conseils que je me serais donné à moi-même.»

Puérile excuse qui ne les absout pas. S’ils descendaient encore plus

loin dans les profondeurs inexplorées de leur conscience, celle-ci

répondrait: «Votre crime a été de ne pas aimer les autres et de n’avoir

pas su vous aimer vous-même[33].» Car apprendre à bien s’aimer soi-même

est la base de tout amour, de tout altruisme, de toute expansion...

[33] Voir, dans _Ames dormantes_, le chapitre: _Le faux amour de soi_.

* * * * *

Les gens aigris et mécontents chez lesquels la vie a soulevé des levains

d’amertume et dont les rancunes secrètes enveloppent l’humanité entière,

sont également d’actifs coupeurs d’ailes. Ils méritent quelque

indulgence. D’après leurs expériences, les hommes étant sans sincérité,

sans bonté, sans saveur, ni relief d’aucun genre, ils estiment inutiles

et superflus les sacrifices faits en leur faveur. Ils ne peuvent

supporter de voir ceux qu’ils aiment (s’ils aiment encore quelqu’un)

perdre leurs forces et leur temps pour une humanité ingrate et

inguérissable, et ils s’imaginent donner une preuve d’intérêt aux

imprudents qui s’engagent sur la voie de l’altruisme en leur criant:

«Casse-cou».

Cette catégorie de coupeurs d’ailes est moins démoralisante que celle

des vaniteux et des égoïstes satisfaits, car leur aigreur et leurs

rancunes visibles mettent en garde contre leurs enseignements. On ne les

croit qu’à demi, on devine, sous l’amertume de leurs paroles, de mauvais

souvenirs personnels. Ce ne sont plus des sages remplis d’expérience qui

ensevelissent en souriant sous le ridicule nos forces sensibles et

imaginatives, mais des êtres qui ont souffert, qui ont été déçus et sont

devenus incapables de visions douces et belles. Leurs lunettes sont

opaques, et les clairs rayons ne les pénètrent plus.

Leur pauvre âme est gangrenée par l’envie et la rancune; des serpents

s’agitent dans leurs cœurs, et on les entend siffler à travers les

paroles qu’ils prononcent. Ils éprouvent un malin plaisir à réduire les

âmes qui vibrent encore, à l’état d’aridité qu’ils sentent en eux-mêmes;

ils éteignent les flammes, déflorent les croyances, arrachent

l’espoir... La gaîté les a fuis, ils ne peuvent plus la supporter chez

les autres. Cependant, sous leur masque impassible et dur, ils rient. On

dirait, à les entendre, une pluie de cailloux qui s’entrechoqueraient en

tombant: «Nous t’avons dépouillé, tu es aussi pauvre que nous

maintenant, le râteau a courbé toutes les herbes folles et les fleurs

superbes qui osaient lever la tête dans ton cœur, nous l’avons enfin

rendu semblable au nôtre: une plaine désolée, sans saillie et sans

végétation; les sables du désert et les steppes de la Russie ne sont ni

plus plates, ni plus infécondes. Nous t’avons modelé à notre image.»

Ainsi dut rire le serpent lorsque, selon le récit biblique, Ève écouta

ses raisonnements tentateurs.

* * * * *

Mme de Sévigné prétendait que si elle pouvait vivre seulement deux cents

ans, elle deviendrait la plus admirable personne du monde. Ces paroles

démontrent que la spirituelle marquise avait rencontré dans sa vie peu

de coupeurs d’ailes. Peut-être aussi la conception de l’admirable, au

dix-septième siècle, n’était-elle pas tout à fait la même qu’au

vingtième. On demande davantage aujourd’hui, bien davantage, non pas

comme idéal religieux ou moral, mais comme idéal social. Jansénius,

Pascal, sainte Chantal, saint Vincent de Paul ne peuvent plus être

égalés, mais il est certain que la vie d’une grande dame ou d’un grand

seigneur sous Louis XIV n’était pas ce qu’à notre époque on appellerait

admirable. Les hommes et les femmes d’aujourd’hui sont appelés à

d’autres genres de vertus. La valeur personnelle, la hardiesse, la

témérité elle-même durant une campagne suffisaient au dix-septième

siècle à laver un homme de toutes les taches; les vertus civiques ne lui

étaient pas demandées, et quant à la femme moderne elle ne correspond,

certes, plus au type admiré du temps du grand Roi.

Cependant, à cette époque où l’on ne connaissait guère, en fait

d’initiative, que les entreprises guerrières et les fondations

religieuses, les coupeurs d’ailes existaient déjà et essayaient de tuer

l’élan des âmes vers l’idéal généreux. Ils ont dû naître avec le péché

et ont été, certes, pendant tous les stages de l’humanité les plus

grands _empêcheurs_ de beauté et de bonté. S’ils l’avaient pu, ils

auraient voilé les teintes de l’aurore, noirci la pourpre des couchants,

sali les pétales des roses, souillé les eaux courantes, altéré la saveur

des fruits et le parfum des fleurs. Leur vie consiste à détruire; on

dirait qu’ils subsistent du sang des âmes qu’ils ont vidées.

Dans la triste énumération des coupeurs d’ailes, il ne faut pas oublier

les imbéciles honnêtes qui taillent et coupent par simple sottise et

absence de compréhension, parce qu’ils ne voient pas et ne se rendent

pas compte qu’une conscience nouvelle est en train de se former dans

l’humanité. Ils croient bien faire en éloignant leurs enfants et leurs

amis de tout ce qui peut augmenter l’effort et charger l’existence de

préoccupations impersonnelles. Ils ne sentent pas que le secret du

bonheur est justement dans ce qui arrache l’homme à la contemplation de

lui-même et à la recherche de son propre intérêt. Dans la crainte

d’appauvrir ceux qu’ils se figurent aimer, ils s’emploient à rétrécir le

cercle de leurs idées, de leurs préoccupations, de leurs labeurs, ne

comprenant pas que c’est, au contraire, dans la libre expansion de ses

forces que l’homme peut s’enrichir.

Les femmes sont de plus fréquentes coupeuses d’ailes que les hommes,

parce qu’elles entrent plus volontiers dans le détail de la vie des

autres et s’y arrêtent davantage. Dans un beau livre récent, M. Édouard

Schuré parle éloquemment de la femme inspiratrice, l’un des plus grands

rôles que la femme puisse remplir en ce monde. Pourquoi le

recherche-t-elle si rarement, même quand elle est intelligente et

intuitive? Simplement parce que les femmes sont habituées, par atavisme

et par habitude, au métier de coupeuses d’ailes. Les bas instincts de

leur tempérament les poussent à empoigner le ciseau: esprit d’avarice et

d’ordre; préoccupation de l’intérêt personnel et familial! Ayant mal

compris la famille et la maternité, les ayant transformées en écoles

d’égoïsme, la femme peut difficilement remplir cette mission à laquelle

la pousseraient cependant tous les côtés élevés de sa nature. Mais il y

a conflit entre son _ego_ supérieur et sa personnalité terrestre. Celles

qui ont le courage et la force de vivre hors d’elles-mêmes, absorbées

par l’idée pure ou par l’amour,--qui leur fait désirer que l’objet de

cet amour atteigne les hautes cimes dont elles ont la vision

intuitive,--peuvent seules devenir inspiratrices. Les femmes, du reste,

dédaignent aujourd’hui tout ce qui les efface; elles ne s’aperçoivent

pas que ce rôle est supérieur à l’autre, car la Muse a toujours plané

plus haut que le poète.

Si les compagnes de l’homme employaient leur charme et leur féminité à

pousser celui-ci,--dans les ordres d’idées les plus différents,--vers ce

qui est grand et beau, toutes les formes de l’amour s’ennobliraient. La

mission d’inspiratrice met en jeu les deux qualités maîtresses de la

femme: l’intuition et le sentiment. Mais parce qu’elle la laisse dans

l’ombre, la femme n’en a compris que rarement la grandeur. Dans

l’histoire, en effet, nous rencontrons quelques inspiratrices pour un

nombre infini de coupeuses d’ailes. Dans la vie actuelle, le type se

perd; la femme intelligente et cultivée veut immédiatement produire

elle-même.

Bien entendu, le titre d’inspiratrice ne peut s’appliquer aux femmes qui

poussent l’homme à des actions cruelles et basses, ni à celles qui, dans

un but d’intérêt personnel, exaspèrent son ambition d’argent ou de

célébrité. C’est, en tout cas, de l’inspiration à rebours, car elle

s’adresse aux côtés les plus vulgaires de la psyché masculine.

La femme réellement inspiratrice peut être comparée à l’étoile du matin.

Nous en avons vu, dans l’histoire, de pures et de froides comme

Hypathie, et ce type de jeune Minerve se renouvellera probablement;

notre époque de culture féminine en produira sans doute quelques

exemplaires. Mais, dit Richard Wagner, l’inspiration ne nous vient que

de l’amour; par conséquent, c’est toujours à travers l’amour que la

femme parviendra le plus sûrement à être l’inspiratrice de l’homme.

Malheureusement, l’amour, où le trouve-t-on aujourd’hui et de quelle

qualité est-il? L’âme de la femme s’est tournée vers la jouissance, le

bien-être, la toilette, le luxe sous toutes ses formes. A quoi peut-elle

pousser l’homme, sinon à la recherche du gain? Même s’il est littérateur

ou artiste, et qu’elle le force au travail, son inspiration ne saurait

être élevée. Comme elle tient avant tout au succès bruyant,--car il est

le plus rapidement rémunérateur,--elle l’incite à produire selon le goût

du public et se préoccupe, non de la beauté de l’œuvre mais de son

rapport. La femme actuelle, même si elle n’est pas une coupeuse d’ailes

et respecte l’art ou le travail de l’homme, est rarement une véritable

inspiratrice, car, par ses calculs, elle rabaisse, au lieu de l’élever

la mentalité masculine, et voit avant tout, en toutes choses, les

résultats d’argent. Ce nom si juste d’_associée_ que lui donnent les

romanciers modernes, prouve à quel point la femme d’aujourd’hui est une

collaboratrice d’intérêts plus que d’idées.

C’est donc avant tout la psyché féminine que l’éducation doit

transformer et spiritualiser. Il faut enseigner à la femme le grand et

large sens du mot _inspiratrice_. Lorsque l’équilibre sera rétabli,

après le conflit des sexes auquel nous assistons aujourd’hui, elle

comprendra mieux,--son esprit s’étant élargi et débarrassé du préjugé

d’après lequel l’ignorance et la puérilité sont des grâces de son

sexe,--quel est le rôle auquel le plan divin la destinait. Et ainsi, le

nombre des coupeurs d’ailes diminuera. La femme, rejetant loin d’elle

les ciseaux avec lesquels tant de fleurs en germe ont été coupées,

convaincra l’homme que lorsqu’il empêche des ailes de croître, sous le

souffle gelé de son sarcasme, il commet un crime social dont il devra

rendre compte, tout comme s’il avait contribué à tarir la vie physique

d’un être humain.

CHAPITRE VI

LES FILS DE NARCISSE

Il est bien temps que l’humanité, comme Narcisse qui s’admirait

à la fontaine, s’arrache enfin à cette contemplation stérile.

GRÜN.

Narcisse n’a pas laissé de descendants directs. Il est mort de la

contemplation de sa propre beauté, avant d’avoir connu l’amour; mais ses

descendants indirects sont légion, et tous portent en eux-mêmes un

principe identique de stérilité et de mort. Les mythes anciens ont des

significations profondes, et les vérités qu’ils renferment peuvent

s’appliquer encore à nos façons actuelles de vivre et de sentir.

Le sort lamentable du fils de Céphise menace toute une catégorie

d’êtres, qui traînent une existence inféconde et aride au lieu de

s’épanouir au soleil de l’amour, de la pitié, de la justice. Et personne

ne songe à les sauver. Les philosophes et les psychologues s’occupent

d’eux théoriquement, mais les moralistes et les éducateurs les

abandonnent; ils devraient, au contraire, donner, dans leurs

préoccupations, une très large part aux maladies de la personnalité,

c’est-à-dire chercher les moyens d’éviter qu’elles se développent, car

enrayer leurs effets lorsqu’elles se sont déjà manifestées, demande des

efforts démesurés et d’ordinaire inutiles.

Si dans la vie domestique, sociale, politique, les rapports des hommes

entre eux sont hérissés de difficultés, si tant de bonnes intentions

avortent, si le bien est malaisé à mettre en pratique, si les plans les

mieux établis s’écroulent sans raison apparente, il faut en chercher la

cause bien plutôt dans l’excès du _personnalisme_ que dans la méchanceté

des hommes ou dans leurs vues intéressées, puisque ces mêmes difficultés

surgissent entre des gens honnêtes qui, pris à part, aspireraient au

bien, à l’activité harmonieuse des forces bonnes, mais qui n’ont pas

désappris de sentir leur moi. Or, ce moi se dresse prépondérant dans

toutes les circonstances, il aveugle, diminue, empêche...

Il suffit d’un peu d’attention pour constater le phénomène: le perfide

conseiller est presque toujours le _personnalisme_. Dominateur secret de

l’âme, il empoisonne ce qu’il touche, et l’on arrive plus facilement à

étouffer un mauvais sentiment qu’à se soustraire à son subtil empire

dont, parfois, on n’a même pas conscience.

* * * * *

Cette vision du moi surgissant, s’affirmant et débordant, provoque en

quelques-uns un agacement dédaigneux, et elle humilie ceux qui savent

percevoir en eux-mêmes le levain haïssable. Elle éveille, au contraire,

dans les esprits plus objectifs, de la tristesse et de la pitié. Quoi de

plus pitoyable, en effet, que cet attachement violent à une chose aussi

mesquine, aussi secondaire, aussi transitoire que notre individualité

sociale:

L’homme! Ses jours sont comme l’herbe.

Il fleurit comme la fleur des champs...

Lorsqu’on veut passer sur elle, elle n’est plus,

Et le lieu qu’elle occupait ne la reconnaît plus[34]!

[34] Ps. 103--15, 16.

Chercheurs de sources · 第 5 / 12 段