de vie inconsciente qui nous tient tous, qui nous donne, lorsqu’il est
satisfait, une sensation de repos, et pour lequel, peut-être, nos
organes étaient faits avant que la curiosité d’Ève ne nous eût ouvert
l’esprit à la science du bien et du mal. La vanité caressée a aussi sa
part dans cette influence des médiocres, mais c’est une part minime, au
fond, cette passion poussant volontiers les hommes à rechercher ce qui
leur est supérieur. Il est vrai qu’il s’agit surtout de supériorité
sociale et mondaine.
Après les médiocres viennent les méchants. Ceux-ci ont toujours besoin
d’acolytes pour satisfaire leurs mauvais penchants; ils recherchent
avidement les relations et ne perdent aucune occasion de prendre de
l’ascendant sur l’esprit des autres. L’activité du mal est incessante;
il développe les énergies d’une façon prodigieuse, il s’impose, il
triomphe... Triomphe passager, il est vrai, mais qui pendant qu’il dure,
égare beaucoup d’âmes. Il est inutile d’énumérer les effets des amitiés
de ce genre, ils sont trop connus. Que de médiocres Faust, ont été les
victimes de petits Méphistophélès!
Une heureuse rencontre peut avoir, au contraire, une influence
fécondante sur le développement des êtres jeunes. Quand deux
intelligences et deux cœurs honnêtes s’attachent l’un à l’autre, c’est
un enrichissement subit. Sans trop reculer dans le passé, certaines
correspondances du dix-neuvième siècle, publiées récemment, et échangées
entre gens destinés, plus tard, à faire leur place dans le monde,
prouvent à quel point certaines amitiés ont été un perpétuel
encouragement intellectuel, un générateur d’enthousiasme et aussi un
frein moral.
Quelquefois l’amitié s’établit entre gens d’âge différent. C’est plus
rare, mais cela existe. En ce cas, évidemment, la personne qui a le plus
d’expérience influence l’autre, surtout si elle possède, au point de vue
intellectuel, une valeur réelle, reconnue ou non. Souvent ces rencontres
n’ont, en apparence, qu’un effet passager; la jeunesse de l’un le jette
dans des voies qui ne croisent plus celles de l’autre, mais cependant,
comme rien ne se perd en ce monde, toute influence subie laisse une
empreinte. Bonne ou mauvaise, la trace demeure. N’y a-t-il pas quelque
chose d’effrayant dans cette répercussion continuelle du son rendu par
le contact de deux esprits? C’est comme un écho qui ne mourrait jamais.
* * * * *
Que les rencontres aient pour résultat l’amour, le mariage, la
complicité ou l’amitié, il faut les considérer comme de sérieux
événements, puisqu’elles modifient la personnalité humaine. L’influence
qu’elles exercent procède généralement d’une attraction des cœurs, des
sens et de l’intelligence; si elle est médiocre ou perverse, nous la
subissons par simple paresse ou par vanité. Mais toutes les influences
qui se rattachent aux sources que nous venons d’énumérer, ne sont ni les
plus importantes ni les plus dangereuses.
Il en existe d’autrement subtiles dont il est impossible de pénétrer le
secret, et qui s’exercent toutes puissantes sur notre mentalité: le
cœur, les sens, l’admiration, l’indolence ou la vanité n’y entrent pour
rien! Elles sont parce qu’elles sont. Si, doué d’une faculté de vision
rétrospective, l’homme devait déclarer, à la fin de sa vie, quelles
personnes ont le plus contribué à la formation de son être, il ne
nommerait peut-être ni celles qu’il a le mieux aimées, ni celles dont il
a reçu la plus grande somme d’affection.
Ces influences mystérieuses, pour passagères qu’elles paraissent,
marquent les âmes d’une empreinte ineffaçable, car elles s’adressent aux
forces cachées et ignorées sur lesquelles la volonté n’a pas de contrôle
direct. Aucune intimité n’est nécessaire, ni de fréquentes entrevues;
semblable à un courant électrique une fois établi, cette main-mise d’un
esprit sur l’autre n’a pas d’autres coefficients. Elle existe. Souvent
l’être qui domine ne connaît pas son empire; inconscient de son
influence, il ne peut pas la circonscrire.
J’ai connu une personne qui, sans s’en douter jamais, exerça un
ascendant considérable sur plusieurs de ceux qui l’approchaient.
Lorsqu’elle s’en rendit compte, son affliction fut grande; elle
craignait les responsabilités, et l’idée de provoquer chez les autres
une excitation et une exaltation capables de les pousser à de
dangereuses expériences, la poignait indiciblement.
Une amie lui ayant dit un jour dans une heure de détresse morale:
«Toutes les sottises que j’ai faites, c’est à toi que j’en suis
redevable,» elle s’écria, stupéfaite et indignée:--«A moi? A moi qui ne
t’ai jamais donné que de sages conseils?»--«C’est vrai!»--«Eh bien
alors?»--«Je ne puis t’expliquer, mais toutes les fois que je te voyais,
j’avais la fièvre, une fièvre intense...»
La révélation fut douloureuse et se renouvela d’autres côtés.
--Vous communiquez la fièvre!
--Mais si je ne l’ai pas moi-même?
--C’est égal, vous la donnez!
Ces mots l’affligeaient; cette force inconnue qu’elle ne pouvait
diriger, ne la connaissant pas, la troublait, lui donnait une sorte de
peur d’elle-même. Arrivée à un degré d’évolution supérieur, elle aurait
probablement exercé avec intelligence cet ascendant et s’en serait
servie à son choix, pour le bien ou le mal. Mais elle était jeune, elle
n’avait pas essayé encore de devenir consciente, et elle agitait les
âmes sans le savoir, ni le vouloir. Née dans une période révolutionnaire
ou de luttes religieuses, elle aurait pu utilement enflammer les âmes;
les enflammant en temps de paix, elle aidait simplement à les dévoyer.
Cependant elle fit quelque bien, sans s’en douter non plus, à des âmes
bonnes, instinctivement nobles, mais un peu molles, qu’elle tira de leur
apathie.
Cette force magnétique qui s’exerce à tort et à travers, parce que ceux
qui en disposent ne la connaissent pas, est un don effrayant. Augmenter
les énergies des passionnés, des égoïstes, des ambitieux, c’est décupler
leurs possibilités d’agir au détriment d’autrui, de se jeter dans de
folles entreprises ou de courir de périlleuses aventures. Ils auraient
besoin, au contraire, d’être ramenés au calme, à l’équilibre... Mais
pour donner à chaque être la boisson qui lui est salutaire, il faudrait
posséder ce discernement complet qui procède surtout du développement de
la conscience. Par conséquent, connaître autrui et se connaître
soi-même, c’est-à-dire connaître les forces dont on dispose, serait de
nos jours, quoi qu’en dise Carlyle[28], l’essentiel et l’indispensable.
[28] _Past and Present_.
Dans l’ordre physique, l’homme sait à peu près se guider; à un mets trop
poivré, il n’ajoutera pas d’épices, pas plus qu’il n’enlèvera ses
vêtements, les jours de froid. Dans l’ordre moral, au contraire, il agit
en aveugle, il ajoute là où il faudrait retrancher, et retranche là où
il faudrait ajouter, non seulement quand il obéit à des forces
mystérieuses, mais aussi quand il agit volontairement et directement, et
il se charge ainsi de lourdes responsabilités. Mais ceci est d’un autre
ordre, revenons à ces ascendants singuliers et inexplicables dont les
effets ne peuvent être prévus.
* * * * *
Évidemment, la plupart des rencontres que l’on fait dans la vie n’ont,
je le répète, aucune portée. On se croise, on s’arrête, on se regarde,
des rapports se nouent, puis tout s’efface. Comme dans un
cinématographe, des figures nouvelles apparaissent, qui chassent les
anciennes, et, sauf dans les cas où il y a amour, mariage ou amitié, il
ne reste que peu de chose de ces brefs contacts. D’autres fois, par
contre, toute notre vie morale en est modifiée; la semence,
inconsciemment jetée germe et fleurit.
L’indifférent qui n’a excité en vous ni sympathie, ni hostilité,
prononce des mots que vous ne pouvez oublier. Ces mots, vous les avez
déjà entendus sortir d’autres bouches, et ils ont glissé sur votre
conscience. Aujourd’hui ils la marquent d’une façon indélébile. Éloigné
de cette personne, peut-être même brouillé avec elle, sa pensée pèse de
loin sur la vôtre, vous ne pouvez vous empêcher d’être préoccupé du
jugement qu’elle porterait sur vos actes, si elle les connaissait, et
vous vous sentez pour ainsi dire forcé de ramener votre manière de voir
à la sienne ou de vous demander pourquoi elle est différente. Et
pourtant cet être ne vous est nullement cher ou a cessé de vous être
cher; souvent vous ne l’estimez pas, et il n’excite sur aucun point
votre admiration; mais il vous hante toujours, et cette hantise modifie
lentement votre âme.
Ces ascendants étranges semblent parfois passagers. De nouveaux courants
les détruisent, ou ils sont remplacés par d’autres. Ce dernier cas est
plus rare, car il n’arrive pas à toute minute, dans la vie, que deux
natures, dont l’une peut magnétiser l’autre, se rencontrent. C’est bien
plutôt le tourbillon de l’existence extérieure et automatique qui libère
apparemment l’esprit suggestionné. Cependant, ne l’oublions pas, les
impressions de ce genre sont ineffaçables, même si une réaction s’est
faite contre elles dans notre esprit.
Au fond, tout s’enchaîne dans le mystère où nous vivons, et il est
difficile de soulever l’un des coins du voile. Du reste, que
faisons-nous pour cela[29]? Nous laissons s’atrophier l’une des facultés
qui pourraient nous y aider le plus. L’homme tue l’intuition sous le
raisonnement et la logique, il a contre elle d’extraordinaires
défiances, il rougit de s’en servir, comme si c’était un signe de
faiblesse mentale. Au lieu de la développer, il s’efforce d’étouffer sa
voix, car souvent cette voix le gêne, elle l’avertit de se défier des
choses et des personnes qui l’attirent; ses sens et sa vanité bouchent,
à l’envi, ses oreilles. Et pourtant, l’intuition seule pourrait le
mettre en garde contre le mystérieux danger des rencontres, ce que
toutes ses autres facultés sont impuissantes à faire, bien que La
Bruyère prétende qu’il n’y a pas de rencontre «où la finesse ne puisse
et peut-être ne doive être suppléée par la prudence».
[29] Je ne parle pas, bien entendu, des recherches scientifiques qui
n’ont jamais été poussées aussi loin que de nos jours.
* * * * *
Les femmes, en général, possèdent beaucoup plus d’intuition que les
hommes; c’est même leur qualité maîtresse, et elles ont moins honte de
s’en servir. Mais elles, non plus, ne tirent pas de ce don spécial tout
le parti possible. Décorant du nom d’intuition leurs petits préjugés et
leurs antipathies secrètes, elles enlèvent au mot et à la chose son
prestige et son autorité. Lorsqu’une femme n’a pas envie de remplir un
devoir ou de se déranger pour rendre un service, elle dit volontiers
qu’un instinct l’avertit de s’en abstenir; et elle emploie le même
argument en sens contraire, pour légitimer ses moindres désirs. Cette
déplorable habitude de la feinte vis-à-vis de soi-même et des autres
enlève toute valeur aux intuitions féminines. Même quand elles sont
réelles, ceux qui devraient en tenir compte haussent les épaules. Quand
une mère, une sœur, une femme disent à leur frère, à leur fils, ou à
leur époux: «Ne fais pas d’affaires avec telle personne, ne te fie pas à
telle autre, abandonne telle entreprise,» l’homme, en général, sourit,
sceptique, car il a tellement entendu ce mot d’intuition employé à
justifier caprices ou indolence, qu’il n’y croit plus et se prive ainsi
d’un secours utile.
Les études plus arides, la vie plus extérieure, le combat pour
l’existence et l’habitude de la méthode expérimentale empêchent l’homme
de laisser se développer en lui cette faculté, qui, du reste, est
évidemment un don particulièrement féminin. Lorsqu’il promit de donner à
l’homme «un aide semblable à lui», le suprême créateur de toutes choses
a voulu sans doute entendre: «je donnerai à ta compagne un œil intérieur
que tu n’auras pas, et, grâce à cet œil, elle pourra t’avertir des
embûches du chemin, de celles que ton expérience ne t’a pas appris à
discerner».
Malheureusement la femme, d’ordinaire, ne se soucie guère de ce don;
elle aspire plutôt à l’étouffer, trop préoccupée d’être utilitaire pour
s’appliquer à être intuitive. La vision intuitive demande du
recueillement; or, de nos jours, la femme refuse de se recueillir, elle
veut avant tout jouir, se donner du mouvement, être dans le train... Ce
besoin est devenu général dans toutes les classes. Les hommes qui se
déclarent hostiles à l’instruction intégrale pour la femme, sous le
prétexte que cela l’éloignera de son chez elle, m’amusent. Son chez
elle? Quand l’y trouve-t-on maintenant? Et ce ne sont certes pas les
études qui l’en éloignent, mais bien plutôt le vide de son esprit.
Toutes les femmes qui désertent leur _home_, qui envahissent les rues et
tous les endroits où l’on se rencontre, le font-elles parce qu’elles
veulent s’instruire? C’est le contraire qui est vrai! Plus une femme est
ignorante, moins elle supporte sa propre société; la solitude lui est
intolérable, elle a besoin du bruit de la rue, des magasins, des
visites; et cela est naturel, car elle n’a rien pour peupler sa pensée.
Les heures où les maris, les pères, les fils, les frères sont absents,
comment les femmes peu cultivées les passeront-elles? Elles sortent, et
elles oublient de rentrer, et quand les hommes reviennent chez eux après
le labeur du jour, ils trouvent d’ordinaire la maison déserte. Les plus
droites, les plus dévouées veulent être des Marthes. «La meilleure
part», celle de Marie, est méprisée!
Fermons la parenthèse et revenons à l’intuition. C’est certainement
l’une des facultés les plus précieuses que Dieu ait données à la femme,
mais, comme je l’ai dit déjà, la femme qui fuit le recueillement la
perdra. Or, ce serait grand dommage, l’intuition étant, dans notre état
actuel de demi-conscience, la seule force qui puisse prémunir
efficacement l’homme contre le péril des influences subtiles et des
ascendants magnétiques.
Une femme réellement intuitive, assez intelligente pour comprendre la
valeur de cette faculté, et suffisamment «évoluée» pour se rendre compte
de ses responsabilités, pourrait exercer sur son entourage un énorme
ascendant et devenir réellement la gardienne du foyer et de la famille.
Il y a quelque chose de sacré dans ce don, et c’est un sacrilège de
l’étouffer.
Combien la terre changerait d’aspect et que de sottises seraient
évitées, si les hommes écoutaient les voix intérieures, non seulement
dans leur existence intime, mais dans leur vie politique et sociale! Que
de guerres malheureuses, de révolutions, de ruines auraient été évitées
au monde, si les chefs des nations avaient su développer en eux-mêmes
les facultés intuitives ou écouter ceux qui les possédaient.
Les sibylles de l’antiquité et les Mages de l’Orient n’étaient sans
doute que des intuitifs. Pour frapper l’imagination des foules, ils
s’entouraient d’un appareil théâtral.
Sur son trépied divin, la sibylle inspirée
Parle et se couvre encor d’une écume sacrée.
Mais la source de leur prescience était simplement l’intuition poussée à
un haut degré, accrue par l’habitude de prêter l’oreille aux
mystérieuses révélations de la nature et de l’âme. Devant les tableaux
et les fresques des maîtres, qui reproduisent les figures des grandes
sibylles, _Delphique_, _Persique_, _de Cumes_ et d’_Érythrée_, il nous
est permis de penser que leur connaissance du passé et de
l’avenir--saint Jérôme croyait encore à leur caractère fatidique--[30]
n’était pas due à des pratiques magiques, mais simplement à une faculté
naturelle que beaucoup de femmes possèdent à un haut degré et qu’il
dépend de leur volonté de développer ou d’atrophier.
[30] L’Église même, dans une de ses proses, invoquait l’autorité de la
Sibylle: _Teste David cum Sibylla._
Quand elles s’en privent en ne l’écoutant pas, elles peuvent être
comparées à un soldat qui se dépouillerait de ses armes devant l’ennemi,
car si Dieu a donné l’intuition à la femme, afin de la rendre
indispensable à l’homme, il la lui a concédée aussi, comme un instrument
de défense personnelle. Adam possède la force matérielle, Ève a reçu,
pour sa part, le présent de l’âme révélatrice. Essayer de confondre les
rôles serait une lamentable erreur.
Je voudrais dire à toutes les femmes: «Au lieu de tendre votre esprit à
la recherche avide d’un luxe qui sert à déséquilibrer la société et la
famille, développez en vous la faculté divine. Elle vous donnera plus de
pouvoir que les élégances extérieures dont votre âme convoite la
possession. Alors seulement vous n’aurez plus à craindre le mystérieux
danger des rencontres, mais vous pourrez avertir ceux qui croisent votre
route des contacts qu’ils doivent éviter. La sibylle écrivait ses
oracles sur des feuilles de chêne qu’elle livrait ensuite aux vents.
Répandez comme elle vos intuitions, ce don transcendant au moyen duquel,
d’après Schelling, «l’intelligence saisit l’absolu dans son identité».
Mais hélas! la plupart des femmes d’aujourd’hui sont réfractaires au
recueillement, et les hommes rient volontiers de ce que les écrivains
religieux appelaient jadis les «opérations intérieures de l’âme».
* * * * *
Dans la jeunesse, toute rencontre exerce un attrait sur l’imagination,
et même plus tard dans la vie, les esprits curieux trouvent encore du
plaisir à entrer en rapport avec des manifestations nouvelles de
l’humanité. C’est un monde inconnu la veille qui s’ouvre à leurs yeux et
les amuse. Pour beaucoup de gens même, les visages vus pour la première
fois ont seuls du charme; ceux qu’ils connaissent de la veille les
ennuient déjà. Pour eux le monde est un cinématographe.
Ce goût du changement est un préservatif contre le danger des
rencontres, car tout glisse sur ces esprits légers qui ignorent la
puissance des communications intérieures. Au contraire, plus la vie
d’une âme est intense, plus fortes sont les empreintes qui s’y marquent,
et plus les rencontres peuvent être dangereuses. Mais comment les régler
dans l’existence moderne, comment empêcher les contacts, aujourd’hui que
les barrières ne servent qu’à exciter les curiosités et les désirs?
Maeterlinck prétend que notre morale se forme dans notre raison
consciente, et il y marque trois régions: le sens commun, le bon sens et
la raison mystique; cette dernière correspond à peu près à ce que
j’appelle conscience et intuition, je ne m’y arrêterai donc pas. Quant
au sens commun et au bon sens, ils sont indispensables à toute existence
harmonieuse, car, sans eux, point de mesure, et la mesure est nécessaire
à l’harmonie.
«Pour avoir la vie heureuse, dit le Brahme voyageur, il faut art, ordre
et mesure.» Si l’humanité a besoin, pour progresser, de l’imagination et
de la sensibilité[31], il est certain que la raison et ses dérivés, le
sens commun et le bon sens, sont la pierre angulaire de l’existence
quotidienne. Là où ils manquent, l’homme ne compte plus ses erreurs, ses
égarements, ses sottises, car tous les rapports sociaux sont basés sur
ce fond commun de sagesse.
[31] Voir le chapitre: _Chercheurs de sources_.
Nous connaissons tous des gens excellents et non dépourvus
d’intelligence, auxquels le discernement fait défaut. Ils embarrassent
leur vie d’un tas de relations inutiles, compromettantes, dangereuses,
non par générosité, par don Quichottisme, ou pour ne pas abandonner un
ancien ami dévoyé, mais simplement parce qu’ils manquent de sens commun.
Si un bon ange ne veille pas sur leurs rencontres, ils risquent de
s’égarer très loin, sinon de tomber très bas.
Une force secrète semble les pousser à ne s’entourer que de personnes
compromises auxquelles toutes portes sont fermées. Ils jouent le rôle de
l’aimant pour les déracinés et les dévoyés. Certes, il n’y a rien de
plus antipathique au monde que la recherche des relations utiles. Mettre
en première ligne, quand on évalue les gens, l’intérêt qu’on peut
retirer de leur fréquentation, indique une bassesse de vues répugnante;
cependant, un certain discernement est indispensable à l’homme, dans le
choix de ses relations.
Sans ce discernement, il risque de se mettre et de mettre les siens en
contact avec des êtres nuisibles dont la réputation jette une ombre
défavorable sur ceux qui les fréquentent et dont le contact est
pernicieux. Il faudrait éviter à ceux qu’on aime l’occasion de faire,
dans leur entourage direct, de mauvaises rencontres. Puisqu’on ne peut
les enfermer dans un enclos ceint de barrières, il faut, du moins,
essayer de ne pas mettre sous leurs yeux des exemples équivoques ou
corrupteurs.
Certaines personnes possèdent le don de l’harmonie, qui est, en somme,
le bon sens traduit en terme musical; sans raisonner, sans réfléchir,
sans bassesse ni compromis, elles évitent les relations douteuses et
créent autour d’elles une atmosphère saine et claire. Mais ce don est
rare; il faut à la plupart des gens un effort de raisonnement, un appel
désespéré au sens commun, pour ne pas commettre les sottises imprudentes
qu’ils sont parfois tentés de faire dans leurs rapports sociaux, pour
peu qu’ils soient accessibles à la flatterie, et possédés du désir de la
popularité.
Je tiens à le répéter, le snobisme sous toutes ses formes est l’une des
pires tendances de notre époque, et ce n’est certes pas lui que je
préconise, quand j’insiste sur le devoir de fuir les rencontres
fâcheuses. A tous les degrés de l’échelle, il y a des gens à éviter et
d’autres à rechercher, à cause de l’atmosphère morale qui semble émaner
d’eux. Au fond, pour juger et apprécier les personnalités que la vie met
sur notre route, c’est de l’air ambiant qui les entoure qu’il faut
surtout tenir compte. Il est donc nécessaire d’enseigner à la jeunesse à
rechercher et à bien choisir les atmosphères où elle doit évoluer;
celles-ci représentent, lorsqu’elles sont pures et claires, les
véritables lettres de noblesse de l’homme!
Les expériences des uns ne peuvent malheureusement servir aux autres.
Chaque âme doit parcourir des chemins difficiles et se heurter à
certains écueils avant d’arriver à la lumière. «La vie est une sorte
d’initiation qui sert à manifester dans l’homme l’être intellectuel et
l’être moral[32]»; cependant, de combien de naufrages inutiles les âmes
pourraient être préservées, si elles étaient mieux armées contre ce
qu’on appelle, improprement, faute de savoir discerner les mystérieux
desseins des forces divines, le hasard des rencontres!
[32] Ballanche.
CHAPITRE V
COUPEURS D’AILES
Cet homme avait fermé mon cœur, coupé les ailes de mon rêve,
étouffé les profondes aspirations de ma vie.
FRÉDÉRIC SOULIÉ.
Parmi les rencontres nuisibles et inévitables que l’homme fait dans sa
vie, l’une des plus ordinaires est celle des coupeurs d’ailes. On les
trouve de haut en bas, dans toutes les catégories d’êtres, comme si le
cœur de l’homme renfermait des forces perfides qui le poussent à
décourager, à entraver, à ralentir les élans d’autrui vers le mieux et
le beau. Ce ne sont pas seulement les imbéciles, les méchants, les
envieux qui s’acharnent à empêcher les hauts vols, à tarir les zèles, à
éteindre les flammes. Ceux qui tiennent les ciseaux et l’éteignoir sont
souvent des personnes intelligentes et respectables dont la petite
barque a été honnêtement et habilement menée à travers les écueils du
monde.
Du reste, nous avons tous été, à l’occasion, des coupeurs d’ailes. Les
meilleurs d’entre nous n’en éprouvent pas de remords et s’en félicitent
même comme d’un acte de raison qu’ils ont forcé les autres à accomplir.
Ils ne se disent pas que des hommes-lumière se sont peut-être trouvés
sur leur route et qu’ils ont contribué à étouffer sous la prudence de
leurs paroles, le zèle d’un Paul, les découvertes d’un Newton, les
aspirations d’un Mazzini.
La presse a l’habitude de désigner ironiquement, sous l’euphémisme de
_Faiseuses d’anges_, certaines mégères sinistres. Nous nous indignons,
rien qu’à les entendre nommer, sans penser que les coupeurs d’ailes sont
coupables des mêmes crimes. Elles ont étouffé des vies, mais que
d’apostolats, d’enthousiasmes, d’idées ils ont, eux, empêché de naître!
Or, tuer l’âme est, au fond, bien plus criminel que tuer le corps.