par la parole; dans l’enseignement, ce phénomène se produit avec une
force singulière. Certains éducateurs n’auraient même plus besoin de
parler pour se faire entendre. On répondra que seuls les êtres
exceptionnels peuvent exercer une action de ce genre, et qu’ils sont
rares dans l’école. D’abord ce n’est pas juste, il y en a plus que l’on
ne croit, et puis, logiquement, où les chercher ailleurs? Ceux à qui
l’État et la famille confient les citoyens de l’avenir ne devraient-ils
pas être la ruche où les meilleurs sucs d’une nation s’élaborent?
Par conséquent, il faudrait que les instituteurs et les institutrices
représentent ce que le pays possède de meilleur et de plus sain, et ne
se recrutent pas parmi les gens de culture et d’éducation médiocres.
Probablement, dans l’avenir, ces fonctions, aujourd’hui modestes, seront
recherchées comme un honneur par les hommes et les femmes que la
confiance publique appellera à les remplir. En attendant que cette
transformation s’accomplisse, notre devoir à tous est d’honorer--on ne
saurait assez insister sur ce point--ceux et celles qui, dès
aujourd’hui, sont conscients de la grandeur de leur tâche.
* * * * *
L’influence d’un précepteur et surtout d’une institutrice compréhensive
sur le développement de ses élèves est énorme. Si les jeunes filles, à
certains moments de leur vie, donnent des espérances qui, après leur
entrée dans le monde, s’abattent piteusement vers le sol, comme un vol
d’hirondelles chassé du ciel par la pluie, à qui en revient le mérite?
Aux femmes dévouées et intelligentes qui ont su découvrir et faire
jaillir les sources des âmes juvéniles qui leur étaient confiées. Si ces
âmes tombent ensuite dans des mains frivoles, qui les dévoient, la
responsabilité n’en remonte pas aux éducatrices, mais aux mères[23].
[23] Voir le chapitre: _les Parents_.
L’influence de l’institutrice privée s’exerce plus prépondérante encore
que celle de l’institutrice publique, car elle suit son élève toute la
journée et partage son existence. Il est vrai que son enseignement est
parfois contrarié par celui de la famille; il lui faut du tact et du
_pluck_, pour lutter contre les tendances du milieu où elle se trouve,
et les vaincre. Quelques-unes fléchissent; d’autres, plus fortes, plus
fines, arrivent à étendre leur influence au delà de leurs élèves. Mais
ce sont des cas rares. En général, elles se bornent à modeler ou à
refondre, en bien ou en mal, le caractère de celles qu’on leur confie.
Je dois dire qu’en général c’est plutôt en bien.
Si elles ont l’âme sérieuse, elles marquent l’esprit des jeunes filles
d’une empreinte contre laquelle, plus tard, la mère entrera en lutte. Si
elles l’ont futile et trouvent un terrain favorable, elles exercent une
influence dissolvante. Je connais une femme qui a traversé bien des
vicissitudes, et qui, pourtant, n’a jamais pu oublier les enseignements
que lui avait donnés une institutrice frivole et conventionnelle. Dans
ses moindres gestes, dans sa tenue physique et morale, dans sa façon
d’évaluer les gens et les choses, elle continue à lui obéir aveuglément,
souvent même au détriment de sa santé, de son repos, de son plaisir, et
surtout de son bonheur! L’éducatrice est morte depuis longtemps, mais
son ombre s’étend toujours sur la destinée de son élève, décolorant et
rétrécissant son horizon, l’empêchant de se délivrer d’habitudes
mentales, dont elle est assez intelligente pour discerner l’absurdité.
On peut dire que cette influence rétrospective a ruiné une vie, car elle
s’est exercée dans les moments les plus inopportuns.
Ce pouvoir suggestif qu’elle exerce, rend très difficile et délicat le
choix d’une institutrice, et il faudrait faire de celles-ci un corps
d’élite qui serait revêtu d’une grande dignité. Or c’est le contraire
qui arrive, et il est effrayant de constater avec quelle imprudente
facilité les parents introduisent sous leur toit des personnes médiocres
et vulgaires, pourvu que leur réputation de bonnes mœurs soit intacte,
comme s’il suffisait de ne pas avoir connu les passions, pour bien
élever des enfants et leur apprendre à donner leur mesure!
Dans les internats, l’influence des instituteurs et des institutrices
s’exerce plus fortement encore, la famille absente ne pouvant la
contrebalancer. Les enfants sont livrés sans contrôle à une direction
contre laquelle, pendant de longs mois, il n’y a pas de recours
possible. Avec les idées modernes, ce système, sauf pour certaines
études spéciales, finira par disparaître. Pourtant, il offre, dans
certains cas, de réels avantages. Il existe des parents, incapables,
ignorants, corrompus qui sont d’un mauvais exemple perpétuel pour leurs
enfants; il y a des familles où de déplorables luttes intimes sont le
spectacle de chaque jour. Élevés dans de pareils milieux, que peut-on
attendre des hommes de l’avenir? Les internats représentent, pour cette
catégorie de malheureux, prédestinés aux égarements par les milieux d’où
ils sortent, une chance de salut. Elle disparaîtra si on les supprime.
Et pourtant, que de périls redoutables ils renferment. Même si la
direction est bonne et sage, il y a les maîtres, les camarades...
Combien de crimes impunis s’y commettent, combien d’esprits s’y
dévoient, combien de cœurs s’y vicient! Pour échapper à ces embûches
inévitables, il faudrait avoir été cuirassé d’avance par la famille qui,
d’ordinaire, n’y pense pas. Les parents qui lancent leurs enfants dans
ces agglomérations d’êtres, font preuve d’une extraordinaire confiance
ou d’une étrange légèreté.
Les maisons religieuses, malgré tout ce qu’on peut dire contre elles,
sont encore préférables aux instituts laïques; le jour seulement où
l’enseignement sera considéré comme une mission, et non choisi comme un
simple gagne-pain, et souvent même un pis-aller, ceux-ci pourront
prendre le dessus. Jusqu’ici la conscience des instituteurs et
institutrices laïques n’a pas été réellement formée. En certains pays
surtout, ils avouent cyniquement leur manque d’intérêt pour
l’enseignement qu’ils donnent.
Les enfants élevés dans les internats, ou qui ont des instituteurs ou
institutrices privés, représentent une minorité; le plus grand nombre
fréquente les écoles publiques ou les externats, ce qui est certainement
le système le plus normal, pour peu que le milieu familial soit
intelligent et paisible. Les contacts avec le monde extérieur sont
suffisants pour préparer à la vie, et en même temps l’influence du
dehors peut être combattue, dans ses mauvais côtés, par celle du dedans.
Cependant, même dans ces conditions, le pouvoir suggestif du maître est
immense, et les parents ne devraient jamais cesser de suivre
attentivement les évolutions que subissent l’âme et l’esprit de
l’enfant.
Suivre, se rendre compte! C’est le remède à tous les maux, et c’est ce
que nous nous refusons à faire par insouciance, par inconscience,
absorbés par la vie automatique de chaque jour. Essayer d’arriver à une
vue claire des choses serait le premier devoir des parents et des
éducateurs. La plupart d’entre eux, au contraire, agissent et se
dirigent en aveugles, et si on leur demandait les mobiles de leurs
paroles, de leurs enseignements, de leur ligne de conduite, ils seraient
fort embarrassés de répondre. Fatalisme, dira-t-on, confiance en Dieu,
essaieront de murmurer quelques-uns. Quelquefois, peut-être, mais en
général, c’est simple incohérence, paresse, habitude de ne pas
réfléchir, de ne pas faire d’examen de conscience, de ne pas envisager
en face ses responsabilités. La confiance en Dieu revêt d’autres formes;
on ne peut s’y méprendre: elle est faite de prières et non de légèreté.
Aucune comparaison n’est possible entre cet état d’âme spécial, qui
consiste à remettre toutes choses aux puissances invisibles et
supérieures et la vision très incomplète de leur mission, qu’ont souvent
même les parents tendres et les éducateurs honnêtes. Ces derniers, en
général, ne semblent pas se douter de l’immense répercussion qu’ont
leurs paroles, leurs actes, leurs attitudes... La plupart d’entre eux,
en tout cas, sont parfaitement inconscients du privilège qu’ils
possèdent: «Quelle tâche bénie que celle de l’éducateur! Malgré ses
soucis, ses fatigues, ses désillusions, elle réserve des joies intenses
à ceux qui s’y consacrent de tout leur cœur et de toute leur âme,»
écrivait Georges Butler. Combien d’éducateurs, au contraire, ne voient
dans leur tâche qu’une corvée dont ils ont hâte de se libérer!
* * * * *
J’ai dit dans un autre livre que ceux qui ne sentent et n’aiment pas la
nature ne sauront jamais être de bons éducateurs. Cela paraît un
paradoxe, et tout au plus admettra-t-on la nécessité de ce sentiment
dans les leçons de littérature et d’art. Mais pour le reste, dira-t-on,
à quoi peut servir l’amour de la nature, de la beauté, de l’harmonie?
Comme je l’ai écrit dans un précédent chapitre[24], l’imagination
éclaire tout, facilite tout; sans elle, l’enseignement est plat,
incolore, pédant... Il faut, pour être efficace, qu’il ouvre des
horizons; or, comment accomplir cette tâche, si on n’a pas soi-même
l’esprit ouvert? La masse est médiocre, répondra-t-on, et des médiocres
suffisent à l’instruire. Mais sait-on si, dans cette masse, il n’y a pas
des cerveaux qu’une intelligente culture tirerait peut-être de la
médiocrité, dans laquelle on les maintient, on les enfonce...
[24] Voir le chapitre: _Chercheurs de sources_.
Si les hommes sont souvent indifférents, négligents, cyniques même, dans
l’accomplissement de leur tâche, les femmes y font preuve, parfois,
d’une légèreté incroyable. Leurs dons naturels les porteraient cependant
à être des éducatrices de premier ordre. Déjà nous en avons d’admirables
qui peuvent servir d’encourageant exemple. Mais ce qui nuit aux femmes,
dans l’enseignement comme ailleurs, du reste, c’est qu’elles aiment
rarement les choses en soi, elles les font pour des raisons autres que
la chose elle-même. Ainsi le directeur d’un laboratoire scientifique, où
plusieurs jeunes filles travaillent, me disait récemment: «Elles sont
assidues à l’étude, arrivent à l’heure exacte, montrent une patience
méritoire dans les recherches, mais elles ne vont jamais au delà, cet au
delà qui est tout dans la science. A peine ont-elles obtenu la place
qu’elles convoitent ou gagné le prix d’un concours, leur zèle se
ralentit, et pour peu qu’un mariage, même médiocre, se présente, elles
lâchent avec joie tous leurs instruments de travail, n’ouvrent plus un
livre et oublient ce qu’elles ont appris!»
Je veux croire que les couleurs de ce tableau sont un peu poussées, mais
il est certain que le travail intellectuel représente, pour les femmes,
un but à atteindre, et, en général, une nécessité économique, plutôt
qu’un goût réel pour la science et la culture. Si ce goût existait, on
verrait les femmes riches, dont l’existence est assurée, se consacrer à
l’étude, à la lecture... Cela se rencontre rarement; les plus sérieuses
préfèrent l’action, le mouvement, ce qui les éloigne de chez elles, les
met en contact avec autrui. Ceci prouve que le cerveau de la femme est
encore rebelle à la méditation, à la concentration, à l’abstraction...
Il ne fait guère d’efforts qu’en vue d’un résultat positif à atteindre.
Cette paresse du cerveau féminin se manifeste également dans le corps
enseignant, et si l’influence des éducatrices, déjà si grande, ne
s’exerce pas plus prépondérante encore, il faut en chercher la cause
dans la répugnance naturelle des femmes pour le travail mental et
solitaire. Or, pour bien enseigner, il faut être arrivé, comme culture,
à un degré supérieur à celui de ce qu’on enseigne; les femmes devraient
s’en persuader. Elles répondront que les hommes méritent les mêmes
reproches, et elles auront raison en partie. Cependant, il y a des
savants dans le professorat[25], des savants modestes qui travaillent et
étudient pour le plaisir de savoir, sans l’ambition de parvenir.
Connaît-on beaucoup de savantes désintéressées?
[25] Je parle, bien entendu, des écoles primaires et secondaires.
Il serait d’autant plus désirable de pousser les femmes qui enseignent à
étendre leur culture, qu’elles pourraient trouver dans cette voie un
sérieux avenir, leurs dons de persuasion et d’intuition les mettant en
mesure de frapper l’imagination et le cœur de l’enfant et de
l’adolescent. Elles pourraient faire jaillir les sources. La plupart n’y
songent guère aujourd’hui. Il y a beaucoup d’insupportables pédantes
qui, magnifiant le peu d’instruction qu’elles possèdent, s’imaginent
être des femmes supérieures; il leur suffirait de s’instruire davantage,
pour comprendre la réalité de leur ignorance. Il y a d’autres femmes
pour lesquelles l’enseignement représente un gagne-pain quelconque ou un
moyen de s’élever sur l’échelle sociale, et qui apportent à
l’accomplissement de leur tâche une frivolité étonnante. Orientées
autrement, elles auraient été tout aussi bien choristes, comparses dans
un théâtre ou mannequins.
Si, par contre, on constate les miracles obtenus par une institutrice
dont la vocation est véritable, on demeure émerveillé de ce que les
femmes savent réaliser en ce genre. Une culture supérieure
intellectuelle et morale pourrait faire d’elles, je le répète,
d’admirables chercheuses de sources, mais il faudrait les recruter dans
ce qu’une nation possède de meilleur et de plus élevé comme pensée,
esprit, manières... Madame de Maintenon régna sur l’âme de Saint-Cyr par
ses grandes façons.
* * * * *
Les sources abondent, c’est la baguette de coudrier qui manque! M.
Guizot a dit très justement que nous avons en nous des facultés qu’une
seule existence ne suffit pas à développer[26]. En effet, nous sentons
souvent que des voies, différentes de celles que nous suivons, auraient
pu s’ouvrir devant nous et correspondre tout aussi bien, et mieux
peut-être, à nos tendances et à nos capacités. Les théosophes se
résignent, en pensant qu’ils réaliseront ces forces dans une autre
incarnation. Ceux qui ne croient pas à de futures existences terrestres
soupirent et disent: «c’est dommage»; et s’ils ont du sens commun, ils
ne se consument pas en regrets stériles. Quelques-uns, car la race des
Icares n’est pas perdue, se jettent avec fougue dans de multiples
entreprises, touchent à tout, se mêlent de tout, et, voulant ravir le
feu du ciel, n’arrivent même pas à en retenir une étincelle!
[26] Il y a, pour les créatures humaines vraiment distinguées, plus
d’une destinée possible, et elles portent en elles des puissances
qu’une vie humaine, toujours si étroite, n’éveille et ne développe
point. (Guizot.)
Mais le fait de sentir en nous tant de possibilités diverses, que nous
ne parvenons pas à réaliser, prouve l’existence de sources vives qui,
découvertes à temps et bien canalisées, pourraient activer l’évolution
humaine et rendre l’homme conscient des forces inconnues qu’il détient
en lui et qu’il n’a pas encore appris à discerner et à manifester.
Je crois fermement que la bourrasque dévastatrice qui souffle, en ce
moment d’un bout de la terre à l’autre, ne durera pas et que,
lorsqu’elle se sera dissipée, un avenir meilleur luira pour l’humanité.
Quand toutes les forces bonnes, aujourd’hui éparses et inconscientes
d’elles-mêmes, se seront reconnues et coalisées, une grande partie des
tristesses qui assombrissent l’heure présente disparaîtra; un souffle
purificateur passera sur le cœur des hommes, et ils apprendront à se
désaltérer aux eaux fraîches. Mais, pour y arriver, ils doivent aimer et
approfondir la nature, écouter ses voix et chercher en eux-mêmes
l’empreinte du divin, que les basses passions de la vie factice
effacent, et que l’ange de la pitié vient chaque jour dessiner à nouveau
dans leurs âmes.
Leur montrer cette empreinte, et ouvrir leurs oreilles aux hymnes que la
nature chante au soleil et aux étoiles, est la tâche des chercheurs de
sources, et ces chercheurs de sources devraient être surtout les
éducateurs. Si ceux-ci comprenaient leur mission, il n’y aurait même
plus besoin de lois nouvelles ni de courants d’opinion publique, pour
élever leur situation; elle grandirait immédiatement et s’imposerait au
respect général.
CHAPITRE IV
LES RENCONTRES
Celui qui garde son âme veille sur sa voie.
(_Proverbes._)
L’homme subit la triple influence de l’hérédité, du milieu, de
l’éducation: une quatrième, celle des rencontres, représente dans sa
destinée morale la part du hasard.
Ce mot redoutable de hasard, dont la signification nous échappe, qui
peut, tout aussi bien, signifier la mise en action des forces divines
que des forces pernicieuses, et sous lequel se cachent les causes
inconnues dont notre vue bornée ne perçoit que les effets, est dans la
bouche des créatures humaines synonyme d’ignorance. Mais il pèse
lourdement sur leurs vies, par l’inattendu qu’il y amène.
Avec quelle légèreté nous prononçons d’ordinaire ces trois syllabes:
rencontres, et quelle mince importance nous leur donnons dans notre
esprit! Pourtant, chacun de nous peut, en remontant le cours de son
existence passée, discerner la large part qu’elles ont eue sur ses
malheurs ou ses joies, ses déboires ou ses succès. Elles produisent, en
outre, dans les vies, des répercussions prolongées dont nous ne nous
rendrons compte que le jour où, devenus conscients, nous saurons
rattacher tous les effets à toutes les causes.
En général, les relations des hommes entre eux ne sont pas le résultat
de rencontres fortuites; elles se recrutent dans la famille et le milieu
où l’on vit, et il est facile, plus ou moins, de présumer le rôle
qu’elles joueront dans le développement du caractère, du cœur et de
l’existence de chacun. Bien que leur influence puisse être considérable,
elles se rattachent à d’autres catégories de faits moraux; ce qui
m’occupe, c’est le choc imprévu d’esprits et d’âmes que les hasards de
la vie mettent soudainement en présence.
* * * * *
La plupart des rencontres sont, en apparence, insignifiantes, et rien
n’avertit l’homme qu’un élément nouveau est entré dans la formation de
son être. Quelques-unes, par contre, frappent immédiatement l’esprit, en
dehors de toute impression de sympathie ou d’antipathie. Nous sentons
qu’un changement est survenu dans notre vie et que le lendemain ne sera
plus semblable à la veille. Chez les êtres intuitifs, la sensation est
si vive qu’ils se disent dès le premier contact: «Une force dirigeante
est entrée en moi.» Même s’ils ne peuvent préciser son caractère, ils
devinent que ce nouvel élément pèsera sur leur destinée ou sur leur
évolution.
L’effet des rencontres varie suivant les âges ou le degré de
développement intérieur de chacun. Dans l’enfance, il est violent, mais
passager, et des parents ou des éducateurs attentifs et avertis peuvent
l’annuler ou l’amoindrir par une sage et intelligente surveillance. Dans
l’âge mûr, les impressions n’ayant plus la même vivacité, les hommes se
trouvent moins exposés aux influences; ils peuvent les exercer plus qu’y
obéir. C’est dans la première et la seconde jeunesse qu’ils sont surtout
sensibles aux forces qui émanent d’autrui; le prestige qu’ils subissent
prend souvent la forme de l’amour, et comme cette forme est troublante
entre toutes, on lui attribue, à tort peut-être, la plus puissante des
influences morales.
Il est certain que l’attraction qui pousse les hommes et les femmes les
uns vers les autres, même si elle se réduit à une simple émotion
sensuelle, modifie pour un temps leur façon de sentir et de penser.
Quand l’émotion est durable et que les forces morales et intellectuelles
rivent les deux bouts de la chaîne, l’influence de la rencontre s’exerce
d’une façon vraiment prépondérante sur la vie et le caractère; mais j’ai
connu des gens très amoureux qui n’avaient aucun pouvoir l’un sur
l’autre: si la passion, la tendresse les faisaient céder aux désirs et
aux volontés de la personne aimée, leur moi restait, au fond,
intangible.
Les êtres forts ou les faibles orgueilleux qui ont honte de leur manque
d’énergie, se laissent difficilement influencer par l’amour, tout en lui
permettant de bouleverser leur vie par les entraînements qu’il provoque.
Des hommes et des femmes restent jalousement attachés à leurs idées et
combattent avec obstination celles du compagnon ou de la compagne pour
qui ils abandonneraient cependant, sans hésiter, famille ou situation!
C’est qu’au fond, dans l’amour, il y a toujours un conflit latent et que
les amants sont des adversaires déguisés. Et c’est seulement quand cet
antagonisme cessera, que le type de l’union véritable pourra se
réaliser.
Dans le mariage, fruit, lui aussi, des rencontres, ou dans les longues
liaisons qui en ont pris les allures, l’influence peut devenir immense,
par l’effet de l’habitude et de la cohabitation, et souvent ce n’est pas
le meilleur ou le plus intelligent qui modifie les idées de l’autre. La
banale figure de la goutte d’eau qui finit par ronger la pierre
s’applique ici merveilleusement. On a vu des hommes distingués
d’intelligence ne plus penser par eux-mêmes, mais penser à travers le
cerveau borné et vulgaire de la femme avec qui ils vivaient. On en a vu
d’autres, naturellement probes et honnêtes, cesser de l’être, à
l’instigation, parfois inconsciente, de leur compagne. Ce sont là des
cas extrêmes, mais il est certain qu’une longue habitude[27] est plus
puissante que la passion. Celle-ci centuple les énergies, vivifie les
idées (je parle, bien entendu, des cas où les personnes mises en
présence ont quelque valeur) et rend les individus moins malléables,
plus conscients de leur façon de penser. Lorsqu’au contraire
l’indifférence a remplacé l’amour, l’être, devenu moins vibrant, subit
plus facilement la pression des esprits qui l’entourent.
[27] L’effet le plus général de l’habitude est d’enlever toute
résistance, de détruire tout frottement; c’est comme une pente où
l’on glisse, sans s’en apercevoir, sans y songer. (Maine de Biran.)
Ainsi tel homme marié, follement amoureux d’une autre femme, belle,
exquise, d’une intelligence supérieure, dont il sentira vivement le
prestige, sera souvent moins influencé par elle que par sa propre femme,
qu’il abandonne, qu’il n’admire plus, mais à qui il est lié par
l’habitude mentale et le joug des intérêts communs. Par conséquent, les
rencontres qui peuvent conduire au mariage sont parmi les plus
redoutables. Elles devraient être envisagées comme un événement très
grave, et la légèreté avec laquelle nous les considérons en général,
sera sans doute jugée dans l’avenir comme une inconséquence touchant de
près à la folie.
Les amitiés qui se forment dans la jeunesse, par l’effet d’une rencontre
avec un camarade d’université, un voisin de bureau ou une personne
quelconque, exercent également une influence qui peut bouleverser une
mentalité, lui donner une direction nouvelle, changer l’avenir que
l’éducation reçue lui avait préparé. Parmi ces influences, il en est
d’heureuses et de perfides; les plus nombreuses tendent simplement à
nous rendre plus médiocres.
Nous sommes tous malades de paresse; notre esprit, surtout quand il est
en formation, éprouve des fatigues d’un genre spécial. Il est comme las
de s’être tenu trop longtemps dressé et tendu; c’est l’heure où les
hommes médiocres, mais doués de volonté, prennent possession des âmes.
Celles-ci trouvent une sorte de repos dans ces contacts, qui n’exigent
aucun travail intellectuel, et donnent une sensation de supériorité
qu’on peut maintenir sans effort d’aucun genre. C’est là le secret de
beaucoup d’amitiés inexplicables. Elles ont encore une autre cause: peu
recherchés d’ordinaire, les médiocres s’attachent plus facilement. Une
femme à qui l’on reprochait de mal choisir ses amis, même ses amis très
intimes, répondit: «Que voulez-vous? J’aime avant tout les gens qui
m’aiment, ils font tout le chemin, c’est plus commode!»