Des exemples de cette inconséquence se rencontrent journellement. Il y a

des exceptions, et elles sont nombreuses; mais, en général, le père,

dans toutes les classes, se désintéresse de l’enfant, non au point de

vue de l’affection, du moins à celui de la direction morale. Manque de

temps! dira-t-on. Oui, peut-être, pour l’ouvrier qui rentre le soir,

accablé par le travail du jour (tout cela aussi a bien changé!) et

incapable d’un effort mental. Oui, encore, pour le _professionnel_:

avocat, médecin, ingénieur, trop occupé au dehors pour surveiller chez

lui les détails de l’éducation des enfants. Mais les bourgeois, les

rentiers, les oisifs ne sont-ils pas coupables des mêmes négligences?

Ils auraient tout le temps d’être des éducateurs et des initiateurs, et

n’y songent même pas!

Quelques-uns s’irritent, lorsque les études ne marchent pas; ils paient

des répétiteurs à leurs fils et essaient, s’ils ont de l’influence, de

les pousser dans les carrières où ils entrent. Puis, si les fils font

des sottises ou des dettes, ils se fâchent et réagissent avec violence.

Leur surprise, d’ordinaire, est extrême; ils ne pensent pas que s’ils

avaient mieux étudié le caractère de leurs enfants, essayé de diriger

leurs idées, de combattre leurs tendances, de les initier eux-mêmes à la

vie, ils auraient peut-être évité ces crises, souvent irréparables.

Si l’on constate, d’un côté, l’indifférence des pères pour le

développement du caractère de leurs enfants, l’on voit, de l’autre,

l’insuffisance de la plupart des mères devant la double tâche qu’elles

ont à remplir. Aucun des deux n’est assez pénétré de la grandeur de sa

mission; l’homme,--je ne parle pas des chrétiens réels et des

spiritualistes convaincus,--n’attache pas grande importance aux

dispositions morales de ses fils et ne s’occupe guère de créer en eux

cette douceur d’âme[13] qui est l’une des meilleures sauvegardes contre

certaines tentations et certains actes. Les mères,--je ne répéterai

jamais suffisamment qu’il y en a de parfaites, de supérieures,

d’admirables,--n’ont pas une mentalité assez développée pour les

exigences de l’existence actuelle et ignorent de quelles armes fils et

filles doivent être pourvus pour savoir combattre et vaincre. Le but

qu’il faut poursuivre est double, par conséquent: secouer l’inertie des

pères et élever les femmes, auxquelles la plus grande partie du travail

éducatif sera toujours confiée, à la hauteur de leur tâche.

[13] Voir le chapitre: _Chercheurs de sources_.

Tous les enfants, tous les jeunes gens et l’on peut dire tous les

hommes, ont l’adoration de la force. Or, cette force, l’enfant croit

généralement que son père la possède; l’influence de celui-ci pourrait

donc être très grande sur ses fils. Il en est de même pour les filles,

qui attribuent volontiers certains conseils de leurs mères aux préjugés

et aux idées démodées; de la bouche d’un homme qui connaît la vie, ils

acquièrent plus d’importance, l’homme représentant, pour la mentalité

féminine, _celui qui sait_. Il est, en outre, le porte-voix de l’opinion

masculine, cette opinion qui garde encore tant de prestige aux yeux des

descendantes d’Ève[14]. Les règles de bonne tenue elles-mêmes, formulées

par un père, paraissent plus dignes de considération aux filles, et les

pièges signalés plus effrayants.

[14] Voir _Faiseurs de peines et Faiseurs de joies_.

Persuader aux pères qu’ils doivent user de leur ascendant et intervenir

directement dans la formation du caractère de leurs enfants, voilà un

des buts qu’il faut poursuivre. Les hommes faits, esclaves de leurs

habitudes morales, se modifieront difficilement, mais les générations à

venir pourront être préparées à remplir ce devoir. Pourquoi ne parler

qu’à un seul des sexes des obligations qui découlent du fait grave

d’avoir mis des enfants au monde? Si ce sentiment d’obligation pénétrait

la conscience des hommes, peut-être réfléchiraient-ils davantage aux

responsabilités dont ils se sont chargés jusqu’ici avec tant

d’insouciance, peut-être verrions-nous moins d’enfants du hasard.

Sans toucher, du reste, à ce point délicat de la question, et en nous

bornant à envisager les enfants qui vivent, de droit, sous le toit

paternel, il est certain que si les pères appliquaient leur intelligence

et leur cœur à faire de leurs fils des hommes et de leurs filles des

femmes dans le sens profond du mot, la société en retirerait un immense

avantage.

On a toujours reconnu, à certains signes spéciaux, les fils de femmes

distinguées; de même, les filles, dont les pères ont été les initiateurs

intellectuels, portent une empreinte spéciale; elles ont dans l’esprit

quelque chose de plus large, de plus viril, de plus généreux.

L’intelligence masculine a fait jaillir en elles des sources qu’une

éducation exclusivement féminine n’aurait peut-être pas réussi à

découvrir. On me répondra que cette tâche revient de droit au mari;

c’est à lui d’ouvrir des horizons nouveaux à l’âme vierge qui lui est

confiée, c’est à lui de la faire participer aux manifestations

intellectuelles et morales auxquelles les expériences de sa vie d’homme

l’ont initié... Autant de mots vides de sens! Dans la réalité, et sauf

exception, les maris s’occupent assez peu de chercher les forces cachées

que détient l’âme de leurs femmes. Et puis, leur influence s’exerce trop

tardivement. Les jeunes filles, aujourd’hui, se marient presque toutes

après vingt ans, et la tendance moderne est de retarder toujours

davantage l’époque de leur mariage; par conséquent, lorsqu’elles

changent d’état, leur psyché est déjà formée.

Certes, elle pourra subir encore de graves modifications, s’égarer très

loin, descendre très bas ou monter très haut, mais cependant, le travail

principal est accompli. Or, c’est durant la période de travail mental,

qui va de douze à vingt ans, que l’initiation paternelle pourrait être

efficace sur le cerveau des jeunes filles. Je me rends parfaitement

compte qu’un homme sérieux, absorbé par les intérêts de sa carrière ou

de sa profession, ne peut pas devenir le mentor continuel de ses

enfants; mais le loisir de s’occuper d’eux intelligemment ne lui manque

jamais, s’il le désire. Et justement parce que ses conseils et ses

enseignements seront plus rares, ils auront plus de force et

d’efficacité.

Lorsqu’un père, doué de quelque supériorité d’esprit ou d’âme, s’empare

du cerveau de sa fille, il devient le maître de son intelligence et de

son cœur. Plus tard, elle subira l’influence de son mari, celle d’autres

hommes, mais la première empreinte demeure, indélébile, et si les

volontés, qui pèseront momentanément sur la sienne, réussissent à

l’égarer sur des routes coupables ou moins nobles, leur empire ne durera

pas; elle les secouera tôt ou tard et retrouvera sa vraie âme, celle que

la mentalité paternelle avait formée.

Quant aux fils, sur lesquels le père exerce moins d’influence dans

l’ordre intellectuel et psychique, ils ont cependant un besoin urgent de

son autorité. Lorsque celle-ci manque ou ne s’exerce pas, les

inconvénients qui dérivent de cette lacune dans l’organisation familiale

sont innombrables. Il est inutile d’insister sur ce point. L’on s’étonne

souvent que les fils d’hommes célèbres soient rarement à la hauteur de

leurs pères. C’est que, très probablement, ces hommes célèbres ne se

sont pas souciés d’exercer leur autorité. Ils l’ont abdiquée dans les

mains d’une mère médiocre ou d’instituteurs incapables.

Désormais, dans toute éducation d’homme, il faudrait introduire un

nouveau code de devoirs: celui des obligations que la paternité impose,

lorsqu’on la comprend d’une façon moderne. Je dis, moderne, car les

privilèges tyranniques de l’ancien _pater familias_ ont été abolis

heureusement, et pour toujours.

* * * * *

Les privilèges de la mère, au contraire, se sont agrandis dans ces

dernières années. Aujourd’hui, elle joue dans l’organisation de la

famille un rôle qui autrefois n’appartenait qu’au chef de la communauté.

Dans beaucoup de maisons, tout ce qui concerne l’éducation et la

direction des enfants dépend d’elle; elle seule les prépare à l’avenir.

Quelques mères sont dignes de cette tâche; beaucoup d’autres pourraient

le devenir, si l’on modifiait l’enseignement qu’elles reçoivent comme

jeunes filles. Je crois que l’instruction intégrale et l’école mixte[15]

nous donneront des mères plus capables d’élever des hommes, que celles

d’aujourd’hui. Mais ce n’est pas suffisant; d’autres choses encore

doivent être modifiées dans l’enseignement moral donné aux femmes. On ne

les prépare pas à la vie; elles-mêmes en souffrent, et leurs enfants en

portent la peine[16].

[15] Voir _Faiseurs de peines et Faiseurs de joies_.

[16] Voir le chapitre: _les Amies de l’Homme_.

Un attristant phénomène fournit la preuve de ce manque de préparation.

Beaucoup de jeunes filles de quatorze à dix-huit ans se montrent

sérieuses, manifestent des goûts artistiques, s’intéressent aux

sciences, à la littérature, même au mouvement social, et leur cœur est

ouvert à la charité. Quelques-unes sont casanières, d’autres sportives,

presque aucunes mondaines; toutes paraissent saines d’esprit et de cœur.

Leurs grâces, à peine écloses, sont pimentées d’originalité et irradiées

d’une lueur claire. En les observant, l’âme se remplit d’espérance: ce

sont les femmes de l’avenir! Hélas! du jour où elles quittent la salle

d’étude et commencent à partager la vie de leur mère, à subir sa seule

influence et à évoluer dans son milieu, l’édifice s’écroule. Adieu

sérieux et originalité! Elles deviennent frivoles, vaniteuses,

médiocres, prennent des attitudes et ressemblent à des poupées

mécaniques, faisant les mêmes gestes et les mêmes pas. Leur cerveau se

vide de ce qu’il contenait jusqu’alors pour se remplir de pensées

inutiles et ridicules.

Jadis, il y a quelque vingt ans, c’était l’amour, ou plutôt le désir de

l’amour, qui tournait la tête aux filles. Occasion de danger ou, en tout

cas, de chagrin; oui, peut-être, mais, au moins, sous des formes souvent

absurdes, elles obéissaient à l’instinct tout-puissant, à un besoin de

tendresse, tandis qu’aujourd’hui, ce qui les occupe, c’est la toilette,

l’envie de se faire voir, de paraître, de dépenser largement, d’acquérir

une situation mondaine que le mariage solidifiera ou augmentera...

Telles sont, en général, les préoccupations de nos jeunes

contemporaines, dès que leur mère commence à les introduire dans le

monde et à leur faire partager sa vie.

Tout ceci, dira-t-on, n’est vrai que pour les jeunes mondaines des

classes riches. Comme si l’esprit de vanité ne régnait pas en maître,

aujourd’hui, dans tous les milieux! Souvent, même, ce sont les familles

les moins fortunées qui lui font les plus absurdes sacrifices! La soif

de paraître est aussi vive chez la petite bourgeoise[17] que chez la

femme élégante et aisée, et ces goûts, contenus chez les jeunes filles

durant les années d’études, éclatent dès qu’elles sont admises à

partager les habitudes et les préoccupations de leurs mères. Il y a des

exceptions en cela comme en tout, mais en général, on ne peut dire que

quand l’heure d’apprendre la vie aux jeunes filles a sonné, l’influence

maternelle s’exerce sur elles de façon heureuse.

[17] Voir _Faiseurs de peines et Faiseurs de joies_.

Qu’il s’agisse de les lancer dans le petit ou dans le grand monde, les

leçons sont à peu près pareilles, et toutes ont pour base la vanité.

«Oh! combien j’en ai vu mourir, de jeunes filles!» dit Victor Hugo dans

les _Fantômes_. «Que j’en ai vu décroître!» pourrait-on s’écrier avec

autant de vérité. Plusieurs avaient des ailes qu’on a coupées[18], et

souvent, bien souvent, c’est la mère, l’exemple de la mère et de son

entourage qui ont décapité les jeunes pavots, dont la tête tendait à

s’élever un peu au-dessus des autres.

[18] Voir le chapitre: _Coupeurs d’ailes_.

En tarissant les sources, au lieu de les faire jaillir, les mères

agissent souvent avec bonne foi, persuadées que ce qui leur a suffi doit

suffire à leurs filles. Travailler à faire atteindre à ces débutantes

dans la vie ce qui a été leur propre idéal d’existence, n’est-ce pas

agir en bonnes et sages éducatrices? Si, pendant quelques années, elles

ont consenti à ce que d’autres influences s’exercent sur la mentalité de

leurs enfants, c’est que la société actuelle demande aux femmes une

somme de savoir qu’elles auraient été incapables de transmettre. Mais,

cette période étant terminée, elles vont pouvoir faire de leurs filles

des êtres semblables à elles-mêmes.

Dans les milieux où l’aisance est médiocre et dans ceux où l’existence

matérielle est difficile[19], les mères n’ont pas des vues plus

sérieuses. Elles se sacrifient, pour assurer à leurs filles une

apparence d’élégance, et développent chez elles le désir de paraître.

Les adversaires de la culture féminine m’amusent toujours quand ils

prétendent que l’instruction nuit aux vertus domestiques. Sont-ce ces

vertus-là que les mères ignorantes ou à moitié cultivées enseignent à

leurs filles? Pas le moins du monde! La cuisine, la couture, la tenue du

ménage, l’art de faire valoir ce que l’on possède, qui pense à les leur

enseigner?

[19] _Idem_.

M. Émile Faguet dit avec raison que la vie des jeunes filles de la

bourgeoisie est dévorée par une démoralisante oisiveté. Leurs études

terminées, et jusqu’à leur mariage,--à moins que la fortune de leurs

parents ne leur permette de mener la grande vie mondaine,--elles ne

savent comment employer les heures de la journée. On les a dégoûtées des

intérêts qui avaient séduit un moment leur imagination, et on ne donne

aucune pâture à leur activité. Quelques familles ont le bon sens de leur

permettre l’accès des œuvres sociales, et même de les y pousser; mais,

dans les pays latins, c’est rare encore. M. Émile Faguet voudrait que

les mères abandonnent à leurs filles les soins du ménage. L’ignorance

des jeunes femmes pour tout ce qui concerne la tenue d’une maison est,

en effet, incroyable, et leur procure, après le mariage, de pénibles

années d’apprentissage. Cela est d’autant plus grave, que le nombre des

salariés et des salariées diminue chaque jour de façon inquiétante.

Il suffit de considérer avec attention et objectivité le problème de

l’éducation féminine, pour se rendre compte que celle-ci est presque

toujours basée sur des principes faux ou du moins mal compris. On dirait

que son but est de former des créatures inutiles. Celles qui ont appris

à se suffire à elles-mêmes se comptent. Les autres ne savent ni coudre

une chemise, ni préparer un repas, ni donner des soins aux petits

enfants. Sur ce dernier point, elles sont d’une ignorance complète. Or,

puisqu’on les élève pour le mariage, ne serait-ce pas la première chose

à leur enseigner? J’ai entendu un médecin déclarer que, même dans les

classes aisées, une bonne partie de la mortalité enfantine était due à

l’incapacité des mères.

Pourquoi ne pense-t-on pas à combler cette déplorable lacune? On fait

suivre aux jeunes filles des cours de tout genre, mais jamais d’hygiène

enfantine! Cependant, les crèches et les asiles, où elles pourraient

apprendre pratiquement les soins à donner à l’enfance, ne manquent pas.

Les mères intelligentes devraient comprendre combien ces leçons seraient

indispensables.

Transformer la mentalité des mères, voilà l’essentiel! Si on n’y arrive

pas, il n’y a rien à espérer. Plusieurs vivent à côté de la vie;

d’autres, les soucieuses, n’en voient que le côté écrasant. Bien peu

arrivent à une vue d’ensemble. Presque toutes sont pressées de marier

leurs filles, de les voir à la tête d’un ménage, avec des enfants à

élever; mais celles qui pensent à les préparer à ce rôle sont en très

petit nombre.

Un autre point très grave mériterait également d’attirer l’attention des

mères. L’état actuel de la société rendant l’avenir incertain, toute

femme devrait être pourvue d’une profession ou d’un métier. Pour celles

qui sont intelligentes et studieuses, l’instruction intégrale résoudra

en partie le problème. Pour les autres, il y a des gagne-pain honorables

que la vanité seule empêche d’accepter. Votre fille, dites-vous, aura

une dot convenable, mais ne voit-on pas journellement des dots diminuées

ou perdues par les spéculations ou les prodigalités? A la fortune, le

devoir des parents, même riches, est d’ajouter le moyen de gagner

honorablement sa vie; tant mieux si l’occasion de s’en servir ne se

présente pas! Dans les familles simplement aisées ou de situation

médiocre cette obligation s’impose plus encore.

Réussira-t-on à faire pénétrer ces deux idées, la seconde surtout, dans

le cerveau des mères bourgeoises d’aujourd’hui? Bien des préjugés s’y

opposent. Peut-être, pour qu’elles les acceptent faudra-t-il les

préparer, dès l’enfance, à cette vue nouvelle de l’existence. Ce retour

aux réalités pratiques de la vie et, en même temps, cet élargissement

des horizons intellectuels et moraux exige une transformation dans les

principes de l’enseignement qu’il appartient aux éducateurs et aux

moralistes de réaliser. Ils doivent préparer les mères à devenir, pour

leurs filles, des guides pratiques et sérieux et à être toujours

davantage, pour leurs fils, des amies intelligentes et sûres. A eux

aussi de rendre les hommes plus conscients des obligations de la

paternité, de leur apprendre qu’ils doivent travailler à la formation du

caractère de leurs enfants, afin de pouvoir répéter, avec le grand roi

hébreu: «Mon fils, si ton cœur est sage, mon cœur à moi sera dans la

joie...»

CHAPITRE III

LES ÉDUCATEURS

Ce qui aux yeux de l’écolier constitue le maître, c’est la

pleine possession de soi-même, le parfait accord de la conduite

et du langage, l’esprit d’exactitude et de justice...

OCTAVE GRÉARD.

Dans la crise morale que nous traversons, la question de l’éducation

privée ou publique est l’une des plus graves qui se posent. De tout

temps, des intelligences supérieures l’ont envisagée, et, au

dix-neuvième siècle surtout, elle a été la grande préoccupation

d’esprits nobles et sincères qui ont essayé de la résoudre. Mais ce

grand effort n’a pas abouti: le niveau intellectuel et moral des enfants

et des adolescents n’est pas supérieur à celui de leurs pères. Pourquoi

pareil résultat négatif? Les instruments seraient-ils défectueux? Nous

avons vu que la préparation donnée par la famille n’était plus

suffisante pour les besoins et les dangers de l’heure présente. Celle

des éducateurs l’est-elle davantage? Le sujet est si complexe, si

sérieux et si délicat, que des volumes ne suffiraient pas à l’épuiser.

Je me bornerai donc à toucher brièvement deux points: la nécessité de

relever moralement la situation des instituteurs et l’obligation, pour

eux, de comprendre la grandeur de la mission qu’ils accomplissent.

* * * * *

Les éducateurs? Eux aussi devraient être des chercheurs de sources. Or,

cette tâche demande des qualités de premier ordre. C’est donc toute une

classe qu’il faudrait relever, pour pouvoir la choisir dans l’élite, non

seulement intellectuelle, mais morale de la nation. Et cela déjà pour

les écoles élémentaires et secondaires, les années que les enfants y

passent étant d’une importance extrême pour la formation de leur

caractère.

Tout d’abord (on me dira que je demande l’impossible), l’enseignement ne

devrait pas être choisi simplement comme une profession, mais accepté

comme une vocation irrésistible. Sans cet élan, il ne peut y avoir de

bons instituteurs. Pour gagner les esprits et les cœurs, il faut se

donner soi-même. Un instituteur indifférent pourra faire des leçons

brillantes, il ne pénétrera jamais l’âme de ses élèves et ne marquera

leur cerveau d’aucune empreinte. Quant aux éducateurs corrompus et

corrupteurs, ce sont des criminels, et la même épithète s’applique à

ceux qui, les sachant indignes, permettent qu’ils exercent leur

ministère.

Le mot est écrit, et je le maintiens. L’enseignement est un ministère,

aussi sacré que celui du prêtre dans l’ordre religieux, et il est

surprenant que les défenseurs de l’école laïque ne le proclament pas. Il

ne faudrait pas seulement en exclure les immoraux et amoraux, mais les

gens bornés, tous ceux qui ne sentent pas l’importance de la mission,

n’aiment pas la nature et[20] dont l’âme est médiocre.

[20] Voir _Faiseurs de peines et Faiseurs de joies_.

Il va de soi que pour former une classe d’élite, pour avoir le droit

d’écarter et de choisir, une transformation est nécessaire: la classe

des instituteurs, je le répète, doit devenir une classe privilégiée,

pécuniairement et socialement parlant. Ce serait l’unique moyen de

l’élever à la hauteur de sa tâche. Évidemment une réforme de ce genre ne

pourra se faire que lentement, peu à peu, et les difficultés à vaincre

seront énormes. Sans l’aide de l’opinion publique, il sera impossible

d’y arriver. C’est donc, tout d’abord, un mouvement d’opinion qu’il faut

provoquer. Chacun peut y aider pour sa part, en montrant un respect

particulier aux personnes, auxquelles est confiée l’éducation des

générations futures, et en exigeant inexorablement d’elles certaines

qualités indispensables, sans lesquelles il n’y aurait pas moyen de les

autoriser à exercer leur profession.

Par exemple, si les pères[21] ne se désintéressaient pas, comme ils le

font, de l’éducation de leurs enfants, ils pourraient, en se liguant

avec d’autres pères, intervenir efficacement, pour que tel professeur

indigne de sa tâche, ou qui l’accomplit avec négligence, ne continue pas

plus longtemps à former des élèves insuffisants ou détestables. Ce sont

des exécutions dont les mères, dans l’état de choses actuel, ne peuvent

guère se charger.

[21] Voir le chapitre: _les Parents_.

La plupart des professeurs et des instituteurs ne voyant, dans leur

carrière, qu’un gagne-pain assuré, y consacrent le moins de temps

possible, parce que les bénéfices qu’ils en retirent ne sont pas à la

hauteur de leurs prétentions. Ils n’éprouvent, pour les élèves dont ils

ont la charge, qu’une indifférence nuancée d’hostilité; leur grossièreté

et leur manque d’intérêt indisposent les jeunes gens qui, à leur tour,

deviennent irrespectueux, inattentifs et finissent par envelopper tout

le personnel enseignant dans la même antipathie et le même dédain

injustes. Je dis injustes, car si certains maîtres font preuve d’une

incompétence absolue dans les matières qu’ils enseignent, d’autres sont

admirables de dévouement, de patience, et obtiennent, comme éducateurs,

de merveilleux résultats. C’est presque un vol de ne pas donner aux

enfants la chance de tomber dans de pareilles mains. Les parents

devraient se persuader de cela, et les autorités scolaires également. En

théorie, chacun partage cette opinion, mais, en pratique, chacun _laisse

courir_, par nonchalance et par cette tendance à examiner

superficiellement toute chose qu’on ne pourra jamais assez flétrir, car

elle empoisonne les âmes!

_Laisser courir!_ Voilà le délit dont nous nous rendons tous coupables.

Certes, le système est commode, et, si nous en étions les seules

victimes, nous pourrions donner satisfaction à notre paresse, «la

vilaine bête accroupie dans les cœurs», dont parle T. Combe[22]. Mais

si, au contraire, nous avons charge d’âmes, _laisser courir_ a une bien

autre importance. C’est un plaisir qu’on ne peut plus se permettre, il

implique de trop graves conséquences morales.

[22] Auteur suisse très connu par ses ouvrages contre l’alcoolisme.

* * * * *

Les empreintes reçues dans la jeunesse sont parfois indélébiles. Quand

un professeur, homme ou femme, sait frapper, en bien ou en mal,

l’imagination de ses élèves, les notions qu’il leur donne s’effacent

lentement, quand elles s’effacent. Dans la maturité de la vie on

retrouve en soi des idées, des impressions, des sentiments à la source

desquels on peut remonter; cette source est l’enseignement reçu. Il

existe, paraît-il, au Japon, pour les officiers, des écoles d’hypnotisme

où on les entraîne au courage et au patriotisme héroïque. Cela nous

semble étrange, mais au fond tous les instituts d’éducation, que

sont-ils, sinon des applications hypnotiques inconscientes? Une

suggestion, en effet, s’exerce presque toujours du professeur à l’élève.

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