DORA MELEGARI
CHERCHEURS
DE SOURCES
SIXIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE FISCHBACHER
SOCIÉTÉ ANONYME
33, RUE DE SEINE, 33
Tous droits réservés
OUVRAGES DE DORA MELEGARI
AMES DORMANTES
6e édition. 1 volume in-12 3 fr. 50
Ouvrage couronné par l’Académie française
FAISEURS DE PEINES ET FAISEURS DE JOIES
7e édition. 1 volume in-12 3 fr. 50
CHERCHEURS DE SOURCES
1 volume in-12 3 fr. 50
ROMANS
Expiation (sans nom d’auteur).
Marthe de Thiennes (Sous le pseudonyme de Forsan).
Les Incertitudes de Livia. Id.
Dans la vieille rue. Id.
La Duchesse Ghislaine. Id.
Kyrie Eleison. Id.
La petite Mlle Christine (sous le nom de l’auteur).
Les Mères: Caterina Spadaro. Id.
AUTRES OUVRAGES
Journal intime de Benjamin Constant, et lettres à sa famille
et à ses amis, avec une Introduction par Dora Melegari.
Lettres intimes de Joseph Mazzini, avec une Introduction par
Dora Melegari.
La Jeune Italie et la Jeune Europe. Lettres inédites de
Joseph Mazzini à Louis-Amédée Melegari, publiées par Dora
Melegari. 1 volume in-12 3 fr. 50
EN ITALIEN
Le tre capitali.--1er volume: La città forte.
Il sonno delle anime. 2e édition.
La Giovine Italia e la Giovine Europa, dal carteggio inedito
di Giuseppe Mazzini a Luigi Amedeo Melegari.
Artefici di pene ed Artefici di gioie, 2e édition.
EN PRÉPARATION
Amis et Ennemis.
_Published, november 10th 1908._--Privilege of copyright in the United
States reserved under the act approved March 3d 1905, by Dora Melegari.
A CEUX
QUI SAVENT VOIR
ET NÉANMOINS ESPÈRENT
PRÉFACE
Après une longue période improductive, nous assistons, depuis quelques
années, à une exubérante floraison d’études philosophiques, religieuses
et mystiques; mais ces ouvrages, dont le but devrait être la recherche
d’une vie meilleure, plus large et plus joyeuse, s’occupent assez
rarement de l’application de leurs théories à la vie vécue. Faut-il en
conclure que leurs auteurs se sont complus uniquement à des exercices
intellectuels ou que la crainte secrète de déterminer les conséquences
de leurs principes et celles même des principes opposés, pousse ces
écrivains à garder le silence sur le côté pratique des questions qu’ils
développent?
Faire du spiritualisme théorique et ne pas aborder les problèmes moraux
qui en découlent semble illogique: cette réserve dénote-t-elle un manque
de courage ou une incertitude de pensée? Pourquoi tant de réticences et
d’hésitations? Le fait d’établir la nécessité d’une ligne de conduite
conforme aux principes qu’on accepte ou qu’on professe, n’implique point
que tous auront la constance de la suivre sans interruption; ne pas
prévoir les reculs et les chutes possibles indiquerait un manque de
discernement, une conception erronée de la nature humaine et une
singulière ignorance des forces secrètes qui la dirigent ou l’égarent.
Durant certaines périodes de sa vie, l’homme ne peut être sans cesse
armé victorieusement contre les puissances tentatrices qui le
sollicitent, en lui et hors de lui. Seuls les héros, les stoïques, les
rois d’eux-mêmes et ceux qui ont le privilège de se sentir en contact
avec les puissances invisibles, sont capables de persévérer toujours,
sans faiblir jamais, dans la recherche de la vie meilleure.
Cela n’est pas, hélas, possible à tous; plusieurs trébuchent et même
tombent en route. Mais ceux qui ont eu, ne fût-ce qu’une seule fois, la
vision nette de ce que l’homme doit être, se relèvent toujours et se
remettent, plus ou moins brisés ou meurtris, à la culture de leur jardin
intérieur. Il est, par conséquent, indispensable de connaître et de
définir ce qu’un certain ordre de croyances implique, comme ligne de
conduite personnelle. Mais, je le répète, les observateurs de la psyché
humaine et les chercheurs de vérités profondes évitent volontiers
d’appuyer sur ce point. Ils préfèrent rester à la surface intellectuelle
des questions et se refusent d’aider au développement de la conscience
générale; c’est pourtant la seule chose nécessaire, puisque d’elle
procède le sentiment de la responsabilité, sans lequel l’être humain
n’est qu’un atome s’agitant éperdument dans le vide.
Lorsqu’arrivé à la maturité de l’âge, l’homme qui n’a pas cultivé sa vie
intérieure, s’aperçoit tout à coup qu’il n’est qu’un automate
perfectionné, et essaie de descendre en lui-même à la recherche de sa
conscience, il doit parcourir un chemin long, fatigant, obscur, et
souvent il n’arrive pas à réveiller l’endormie ou à ressusciter la
morte! Au contraire, si, jadis, elle a vécu et parlé en lui, il réussit
toujours à la tirer de son sommeil et de son silence.
Habituer l’homme à établir un dialogue constant entre sa raison et sa
conscience, lui enseigner, dès l’enfance, à se rendre compte de ce qu’il
voit, de ce qu’il sent, de ce qu’il fait, devrait être la principale
préoccupation des moralistes et des éducateurs. Ainsi l’humanité serait
débarrassée de cette conception superficielle et automatique de
l’existence, qui retarde l’évolution de la plupart des êtres.
Rendre l’homme conscient en toute chose, c’est lui donner des lettres de
noblesse, c’est élargir son horizon, c’est le consoler du bonheur, s’il
ne l’a pas, c’est, s’il le possède, en centupler, pour lui, les
jouissances.
Mais l’usine où s’élabore la vie consciente n’est pas la même pour tous.
Dans ces mystérieuses profondeurs, les jets et les flamines jaillissent
de façon différente et, pour les faire surgir, chaque âme a un ressort
qu’il faut savoir toucher. Par conséquent, découvrir les sources est
toute la science de l’éducation et de la vie.
Les poètes racontent qu’Armide avait l’oreille si fine qu’elle entendait
l’herbe croître. Ceux qui veulent éveiller chez l’homme le désir des
satisfactions supérieures devraient faire comme la magicienne antique:
appliquer leur oreille à la terre et essayer d’y percevoir le murmure
souterrain des sources cachées.
DORA MELEGARI.
Rome, janvier 1907-avril 1908.
CHERCHEURS DE SOURCES
CHAPITRE PREMIER
CHERCHEURS DE SOURCES
Tu frapperas le rocher et il en sortira de l’eau.
(_Exode_, XVII-6.)
L’art de la rabdomancie est très ancien, en Orient. Avec leur baguette
divinatoire, les rabdomanciens découvraient les trésors et les sources
cachées. La verge de Moïse fit jaillir l’eau du rocher, et Circé était
sans doute, elle aussi, armée d’une baguette magique, quand elle changea
en pourceaux les compagnons d’Ulysse.
Le bâton a été, de tout temps, le symbole des forces mystérieuses.
Mercure avait son caducée, Bacchus son thyrse, Aaron sa verge. Chez les
Francs, et même chez les premiers Capétiens, les hérauts d’armes
portaient devant les chefs une baguette sacrée, marque de leur dignité.
Cependant, l’usage de la branche de coudrier pour la découverte des
trésors et des sources ne date guère, en Europe, que du seizième siècle.
Longue de deux pieds et légèrement courbée au milieu, elle devait
appartenir à la pousse de l’année et avoir été coupée, le premier
mercredi de la lune, entre onze heures et minuit, tandis que certains
mots spéciaux étaient prononcés. Ensuite, on la bénissait selon la
formule magique, et lorsque le rabdomancien arrivait à l’endroit où se
trouvait la source, la baguette semblait tourner entre ses mains comme
sollicitée par des forces inconnues.
Malebranche attribuait le phénomène à l’œuvre du démon; le _Dictionnaire
des Merveilles de la Nature_ essaie de le ramener aux principes de la
physique; les sceptiques supposent qu’au moyen de viroles de métal
dissimulées dans le bois, et d’un adroit manège des mains, on parvenait,
au moment voulu, à imprimer un mouvement de rotation à la baguette;
plusieurs croient aussi, comme Balzac, que le soi-disant magicien
obéissait, dans le voisinage des eaux, à quelque sympathie à lui-même
inconnue. Aujourd’hui encore, en France, les rabdomanciens ont une
clientèle; il y en a de célèbres, que l’on fait venir à grands frais
pour qu’ils découvrent des sources jaillissantes dans les terres
desséchées.
On ignore, du reste, pourquoi cette vertu magique a été attribuée au
coudrier. Est-ce parce qu’à son ombre les bergers de Virgile se
livraient au combat du chant et qu’on en brûlait le bois, le jour des
noces, pour porter bonheur aux jeunes époux?
Phylis aime les coudriers.
Et tant qu’elle les aimera,
Les coudriers l’emporteront
Et sur les myrtes de Vénus
Et sur les lauriers d’Apollon!
Phylis est morte depuis presque deux mille ans, et la branche de
coudrier fait encore jaillir l’eau des sources. Légende, superstition ou
force physique, inconnue encore et que la science déterminera quelque
jour, peu importe! C’est le symbole qui m’intéresse; c’est lui que je
voudrais dégager et appliquer, car il renferme un enseignement profond.
L’âme des hommes est semblable à la terre; elle contient des sources
cachées qu’on ne s’occupe pas assez de faire jaillir, et qui pourraient
changer en jardins fleuris, des sols inféconds; en vignes luxuriantes,
des rochers arides!
Se donner la tâche de chercher les sources serait, pour les bonnes
volontés humaines, un inépuisable et splendide champ d’activité. Si les
personnes qui croient savoir, par leur propre expérience, où se trouvent
la vérité, la lumière et la joie, s’armaient de la branche de coudrier
pour découvrir les eaux courantes dans les âmes qui les cachent, nous
marcherions vraiment vers une humanité meilleure; et ceux qui auraient
aidé cette transformation, dans la mesure de leur intelligence et de
leur force, pourraient mourir avec la certitude de n’avoir pas vécu en
vain.
* * * * *
Ce qu’il faut essayer tout d’abord, et cela dès les premières années de
la vie, c’est de développer l’imagination de l’enfant. Pour sa
sensibilité, on doit attendre, car souvent, dans de petits corps
fragiles, une sensibilité prématurée nuit à la santé physique.
L’imagination n’offre pas les mêmes dangers, et c’est l’une des sources
que l’on fait jaillir le plus facilement de l’âme enfantine. Chez
quelques-uns, la source est pauvre, et il faut se hâter avant qu’elle ne
se soit tarie d’elle-même, ou perdue sous terre en petits ruisseaux qui
se dessèchent vite. L’homme dépourvu d’imagination est une pauvre
créature misérable, même si elle semble riche, car l’imagination est la
force et la joie de l’esprit. Le devoir des éducateurs est donc,--comme
celui des hygiénistes en ce qui concerne le développement du corps,--de
donner tous leurs soins à l’accroissement de cette puissance de vie, et
de ne l’étouffer sous aucun prétexte.
Dans la seconde moitié ou le second tiers du dix-neuvième siècle, après
le déclin du romantisme, l’imagination a été, pendant un temps,
dépréciée et considérée comme une faculté démodée, nuisible au succès
des intérêts matériels, et qu’il fallait, par conséquent, éliminer de
gré ou de force des jeunes cerveaux. Tous les pédagogues s’y sont
employés. Dire d’un jeune homme ou d’une jeune fille: «Il, ou elle, a
beaucoup d’imagination,» équivalait presque à une injure, et ceux qui
possédaient ce trésor le cachaient comme une tare pour ne pas devenir
suspects. La signification du mot n’était même plus comprise par ses
détracteurs. Le vulgaire avait fini par appeler imagination, non plus la
charmeuse qui jette un voile d’or sur toutes choses, mais le défaut,
propre à certains esprits, de se créer de fausses et chimériques
illusions, c’est-à-dire de donner au moindre incident une portée qu’il
ne possède point. Or cette tendance puérile ne doit pas être classée
sous le nom d’imagination; elle indique simplement une mentalité
vaniteuse, déséquilibrée et dépourvue de discernement.
L’imagination a une bien autre envergure; ses ailes, qu’elles soient
délicates comme celles du colibri, ou puissantes comme celles de
l’aigle, portent toujours sur les hauteurs. L’homme à qui les dieux ont
conféré ce précieux don ne pourra jamais tomber tout à fait bas. On me
citera Edgar Poë, Musset, Verlaine et d’autres poètes encore, dont la
muse dut plusieurs fois se voiler le visage; mais ceux-là, du moins,
sentaient leur honte, et plusieurs d’entre eux trouvèrent des accents de
terrible angoisse pour décrire leurs chutes. D’autres, l’accès passé, se
reprenaient et planaient parfois à des hauteurs vertigineuses. S’ils
n’avaient pas eu d’imagination, ils auraient succombé sans souffrance et
se seraient vautrés voluptueusement dans la boue où ils étaient tombés.
Puis, ils seraient morts obscurs, dans l’abjection, sans avoir eu la
vision des cimes, ni su faire vibrer les cœurs.
Même, exception faite des poètes, on peut affirmer que l’imagination est
à la base de toute grandeur et de tout progrès. S’ils n’avaient pas eu
d’imagination, les conquérants seraient restés sur leurs sols étroits.
Alexandre, César, Napoléon ont été de grands imaginatifs. C’est
l’imagination qui les a aidés à vaincre, plus encore que leur audace,
leur bravoure, leur science stratégique. Pour les hommes d’État
également, le grand ressort des conceptions géniales est, avant tout,
l’imagination. Cavour et Bismarck en étaient largement pourvus. Sans
elle, les intrigues politiques avorteraient avant de naître, car, pour
les concevoir et les faire aboutir, l’imagination est indispensable;
sans elle, il n’y aurait plus de grands lanceurs d’affaires! Sans elle,
l’Amérique n’aurait pas été découverte!
C’est un préjugé répandu de croire que, dans les professions dont le but
unique est le gain, on n’a pas besoin de l’aide de l’imagination: on va
jusqu’à affirmer qu’elle peut être nuisible. Oui, peut-être, pour les
simples instruments qui se contentent d’emboîter le pas à leurs
prédécesseurs ou à leurs patrons, mais toutes les grandes industries,
toutes les grandes entreprises sont nées dans le cerveau d’un
«imaginatif».
Un avocat d’assises qui manquerait d’imagination ne sauverait jamais une
tête!
Dans les sciences positives aussi, d’où procèdent les découvertes
fameuses dont on mène si grand bruit? Des hypothèses nées dans un
cerveau imaginatif, analysées ensuite et passées au crible de la méthode
expérimentale. Sans l’imagination, rien de tout cela n’aurait eu lieu.
Archimède devait posséder une imagination puissante.
Évidemment, seule ou insuffisamment soutenue, elle ne suffit pas, mais
dès qu’on la supprime, les conceptions géniales deviennent impossibles;
c’est pourquoi, ne pas développer l’imagination des enfants ou étouffer
celle qu’ils manifestent, équivaut à les appauvrir, à appauvrir
l’humanité et à commettre, par conséquent, un crime social.
* * * * *
Je suis persuadée que la crainte de l’imagination, qui a dominé
l’opinion publique et le système éducatif de la seconde moitié du
dernier siècle, a privé la science, la littérature et l’art de plusieurs
forces vives. Lorsque celle qu’on a dénommée à tort «la folle du logis»
et qu’il faudrait appeler «la lumière de l’âme» est très puissante, elle
résiste à tous les efforts tentés pour l’écraser, et peut-être même
rebondit-elle plus énergiquement lorsqu’on s’efforce de la détruire.
Mais ce sont là des cas exceptionnels; en général, lorsque l’imagination
est moyenne, on réussit très bien à enrayer son développement, et même à
persuader à l’enfant que c’est une faculté honteuse ou, pour le moins,
ridicule, dont il doit dissimuler les manifestations avec soin[1].
[1] Que d’enfants, dans ce temps-là, ont cruellement souffert du
mépris où l’on tenait l’imagination, et des efforts que l’on
exigeait d’eux pour qu’ils apprissent à la dissimuler.
Sans ce travail d’étouffement auquel on s’est livré sur l’enfance et la
jeunesse pendant au moins un tiers de siècle, je suis persuadée que
notre civilisation serait plus avancée et nos littératures plus
riches[2]. Cette perte est irréparable, et non seulement on n’a pas
permis à une génération de donner sa mesure, mais on a sevré des vies
humaines de beaucoup de joies et de plaisirs.
[2] J’ai connu des enfants auxquels on interdisait les compositions,
dans la crainte que ce genre de travail ne développât leurs facultés
imaginatives.
Demandons-nous (je parle, bien entendu, des gens pour lesquels les repas
du jour, le sommeil de la nuit et les jouissances physiques ne
représentent pas le _summum_ des délices humaines) quels sont les
meilleurs moments de nos journées et les heures dont notre mémoire garde
l’impérissable souvenir? Nous citerons celles que notre imagination a
éclairées. Qu’est l’amour lui-même, si l’imagination ne l’embellit pas,
ne le relève pas, ne le dore pas? Une fonction imposée par le génie de
l’espèce et que beaucoup d’êtres assimilent presque aux plaisirs de la
table. Tandis qu’aidé par l’imagination, l’amour est la plus grande
douceur des âmes, la clarté lumineuse des vies, l’enchanteur qui change
les réalités grises en visions radieuses. Mais, dira-t-on, pourquoi
transfigurer ainsi l’amour, puisque, fatalement il doit s’évanouir, se
changer en cendres au goût amer? Plus et mieux l’on aime, plus on
souffre, et le but de la vie est de ne pas souffrir... Erreur,
lamentable erreur! Le goût des cendres sera plus écœurant et amer si les
sens et le cœur n’ont jamais connu les voiles d’or. Non seulement
l’amour aura cessé d’exister, mais son souvenir aura perdu tout prestige
et tout charme. Au contraire, ce qui a été, ne fût-ce qu’un jour
seulement, éclairé par l’imagination, continue à illuminer l’existence,
malgré les douleurs, les abandons, les chutes...
De même, pour que l’amitié ne reste pas terne et grise, l’imagination
est indispensable autant que le soleil à la croissance et à la
coloration des fleurs. Pas d’enthousiasme non plus sans imagination,
pour les personnes ou pour les causes, puisque l’un procède directement
de l’autre!
L’enthousiasme procure à l’âme une dilatation délicieuse: l’esprit s’y
élargit et s’y repose. Et cependant on lui fait une guerre acharnée. Que
de gens se plaisent à jeter des seaux d’eau froide sur nos admirations!
Un petit sourire méprisant et supérieur erre sur leurs lèvres, et ce
sourire impressionne la jeunesse; elle en a peur, elle se sent diminuée
par ces regards ironiques, qui arrivent même parfois à lui faire renier
ses dieux. Plus tard, dans la vie, lorsqu’on s’est rendu compte de la
valeur réelle des choses, la situation se renverse; l’on rend avec usure
le sourire méprisant et l’on plaint les malheureux dépourvus
d’imagination, qui n’ont jamais connu l’enthousiasme et ses saintes
erreurs. Ce sont de pauvres, de très pauvres gens!
Il faudrait se borner à les plaindre, s’ils n’avaient pas le tort de
déconcerter les jeunes esprits. J’ai connu une femme qui a usé plusieurs
années de sa vie dans le pénible effort qu’elle faisait pour ressembler
aux autres, pour devenir comme tout le monde, pour étouffer le don divin
qu’elle avait reçu. Heureusement pour elle, ses tentatives furent
vaines, mais cependant certains manques d’élan qu’elle déplora plus tard
et qui la firent souffrir, étaient la conséquence du mépris pour
l’imagination qui, dans sa jeunesse, régnait en maître sur l’opinion
publique.
Diminuer, étouffer, tuer l’imagination dans une créature humaine, c’est
tarir en elle, on ne saurait assez le répéter, les sources des joies les
plus pures, des joies objectives, de celles que donnent la nature[3] et
l’art. Le devoir des chercheurs de sources est donc de découvrir cette
précieuse faculté, de l’éveiller, de la faire jaillir et d’apprendre à
l’homme à tirer d’elle toutes les richesses et les forces qu’elle tient
en réserve.
[3] Voir _Faiseurs de peines et Faiseurs de joies_.
Les êtres privés d’imagination ne peuvent faire de bons éducateurs: il
faudrait les écarter de l’enseignement, et, en tous cas, ne jamais leur
confier la direction d’une éducation complète. Tout au plus pourrait-on
leur permettre certaines branches spéciales qu’ils enseigneraient
suffisamment et médiocrement. Jamais ils ne parviendront à faire de bons
pédagogues dans la haute acception du mot.
Je dis qu’ils enseigneront médiocrement, car même dans les sciences
exactes, telles que la chimie, l’histoire naturelle et la botanique,
l’imagination est une aide puissante. Dans les sciences historiques son
rôle est d’une importance capitale. Un maître, dépourvu d’imagination
enseignera l’histoire sans lui donner de relief et ne saura pas faire
saisir à l’enfant les grands ensembles qui se fixent dans la mémoire.
L’enfant, de son côté, étudiant sans intérêt, ne pourra se passionner
pour les personnages héroïques ou coupables qui se meuvent à travers les
événements qu’on lui raconte avec froideur. Par conséquent, il ne les
comprendra pas, car c’est par l’imagination que l’intelligence enfantine
arrive à saisir les grands mouvements de l’histoire. Il en est de même
pour la poésie, la littérature, l’art... Rien, en somme, dans le savoir
humain, ne peut se passer de l’imagination. Elle facilite tout; c’est la
grande source des connaissances, des découvertes, des héroïsmes, et
quand elle n’est pas un don naturel, il faudrait pouvoir la faire naître
artificiellement.
Ceux qui se préoccupent, à bon droit, de l’avenir des générations
nouvelles, devraient s’entendre pour remettre l’imagination en honneur
et la soustraire à l’injuste dédain sous lequel les générations
utilitaires avaient essayé de l’écraser. Mais il ne s’agit pas
simplement de lui jeter la bride sur le cou: ce serait aller au-devant
des pires dangers. Si l’on développe cette faculté merveilleuse, ce
n’est pas pour la laisser sans aliments. Le travail intellectuel et
moral de ceux qui, sous une forme ou l’autre, ont charge d’âmes, en sera
considérablement augmenté. Il faut empêcher avant tout que l’imagination
devienne subjective[4], et beaucoup de discernement est nécessaire pour
parer à ce grave péril. Non seulement les éducateurs ont besoin de
science et de conscience, ils doivent posséder encore des âmes vivantes
et communicatives, des intelligences ouvertes, capables de tracer des
routes et d’indiquer les sommets.
[4] Évidemment dans son essence l’imagination est toujours subjective;
en me servant de ce terme un peu impropre, je veux indiquer les
imaginations qui ne possèdent ni puissance d’observation, ni la
vision des choses extérieures.
La mauvaise habitude de s’exalter à faux pour soi-même,--cause des
déceptions amères et d’amoindrissement moral,--est un des résultats de
l’imagination subjective: celle-ci intensifie le _personnalisme_, excite
la sensibilité et renforce l’égoïsme, tandis que l’imagination
objective,--celle qui s’extériorise,--en portant l’intérêt de l’homme
hors de lui-même, le pousse aux conquêtes de l’esprit, aux recherches
nobles, aux découvertes, aux combinaisons, aux entreprises qui apportent
la gloire et la richesse. Dans des proportions plus modestes, elle sert
à embellir, à colorer, à adoucir la vie.
* * * * *
Plus tard, et avec d’habiles précautions, les chercheurs de sources
devront s’occuper de la sensibilité de l’enfant, car elle est aussi
nécessaire que l’imagination, à son développement intégral. Qui enrichit
sa sensibilité, enrichit son intelligence, dit avec raison Maeterlinck.
Au siècle dernier, par réaction contre les théories de Rousseau, on a
essayé de l’extirper, elle aussi, en cultivant avant tout dans les âmes
les sentiments utilitaires. La médiocrité morale d’une bonne partie de
nos contemporains suffit à montrer combien cette noble entreprise a
réussi.
Au point de vue social, ce travail de destruction a été une erreur
grave, la sensibilité étant plus importante que l’imagination pour tout
ce qui se rapporte aux relations des hommes entre eux. Un individu
dépourvu de sensibilité, à moins qu’il ne soit doué d’une intelligence
très fine, est presque toujours un vulgaire et un grossier. Il y a une
science du cœur qui se reflète dans les attitudes et les paroles et que
rien ne remplace quand elle manque. _La gentilezza d’animo_, comme
l’appellent les Italiens, est la source du tact véritable; sans elle
tous les chocs sont durs, bruyants, cassants. Un homme, au contraire,
dont on aura cultivé la sensibilité dès l’enfance, conservera toujours
une sorte de douceur dans les procédés, quelles qu’aient été les luttes
et les amertumes de son existence.
Combien d’individus l’on rencontre--aujourd’hui surtout, ils
pullulent--qui ne s’occupent jamais que de l’utilité pratique des
choses. A leurs yeux, le tableau et le livre n’ont de valeur qu’en
raison de ce qu’ils ont rapporté; la découverte scientifique, en raison
de ses résultats d’argent; l’amitié, en raison des portes qu’elle ouvre,
et ainsi de suite! Très probablement, ces personnes étaient nées avec
une sensibilité médiocre qui n’a pas résisté au système d’étouffement
auquel on l’a soumise. Il n’en reste plus trace, et même la sensibilité
d’autrui excite leur dédain. Les sensibles le devinent, le comprennent,
et ont la faiblesse de rougir de ce dont ils devraient se glorifier,
donnant ainsi raison, par leur attitude piteuse, à ces arrogants
détracteurs des véritables lettres de noblesse de l’homme.
Quand donc les gens qui ont du cœur et de l’altruisme arriveront-ils à
mépriser ouvertement ceux dont les facultés affectueuses sont
concentrées sur eux-mêmes? Malheureusement, ce jour n’est pas proche,
car le manque de courage est aujourd’hui, un des traits
caractéristiques, des êtres sensibles et bons. Il faudrait apprendre à
l’enfant que les gens sans cœur sont des pauvres qu’il faut d’abord
plaindre et ensuite dédaigner, comme des non valeurs. Tout cela, bien
entendu, dans la mesure où le dédain est permis à ceux qui voient, dans
tous les hommes, des frères, dont ils ne peuvent se désintéresser
complètement.
En parlant de sensibilité, je n’entends point cette sensiblerie ridicule
ni ce faux sentimentalisme[5] qui font le malheur et l’ennui de tant de
familles, et sont les vers rongeurs de l’amour et de l’amitié, mais bien
cette puissance d’affection qui est la source des joies humaines et la
meilleure consolation que la vie accorde aux hommes.
[5] Voir _Ames dormantes_.
Ne pas aimer les autres, signifie d’ordinaire s’aimer soi-même à
l’excès, c’est-à-dire être un misérable idolâtre[6]. Je crois, et je
l’ai écrit ailleurs, que le moment viendra où l’on considérera comme un
ridicule et une tare, d’afficher le _moi haïssable_. Mais que l’aube de
ce jour est lointaine encore!
[6] Voir _Faiseurs de Peines et Faiseurs de Joies_.
Ce que j’ai dit pour l’imagination est également vrai pour la
sensibilité. Si elle devient subjective[7], il vaudrait mieux
l’étouffer; pour être la source fraîche et pure où nous nous
désaltérons, et où les autres se désaltèrent à leur tour, il faut
qu’elle ne garde pas toutes ses eaux pour elle-même. Apprendre à
l’enfant qu’il doit aimer objectivement les gens et les choses, c’est
avoir fait jaillir une source de son cœur, c’est lui avoir ouvert, pour
l’avenir, des perspectives de bonheur toujours réalisable et des
facultés d’élargissement spirituel.
[7] Voir la note [4], page 14.
Le mysticisme moderne, l’état d’âme le plus exquis et le plus élevé que
l’homme puisse connaître ne saurait naître et se développer chez les
créatures dépourvues d’imagination et de sensibilité. Je ne dis pas
qu’il faille élever les enfants dans l’idée d’en faire des mystiques, ce
serait les conduire et nous conduire à des déconvenues certaines. Pour
connaître cet état spécial, il ne suffit pas d’être un «imaginatif» et
un sensible, il faut un appel du dedans et du dehors, et que les hôtes
mystérieux qui viennent parfois nous visiter, fassent leur demeure en
nous. Le but de l’éducation doit être simplement de former des hommes et
des femmes doués d’une large compréhension humaine, capables de sentir
toutes les joies, de supporter courageusement toutes les douleurs, et
chez lesquels rien ne s’oppose aux contacts avec le divin.
Or, je le demande à la conscience de ceux qui ont des fils et des filles
à élever, cette préoccupation les hante-t-elle beaucoup? Ils vont au
plus pressé: il faut, d’abord, apprendre aux enfants ce qu’il est
indispensable de savoir, pour ne pas faire une trop piteuse figure dans
les rapports sociaux. Puis, dans les familles où le travail est une
nécessité, il y a les examens à passer, les carrières à choisir pour les
fils, les mariages à combiner pour les filles. Atteindre l’à peu près
est déjà difficile; comment viser aux sommets? En effet, la tension
d’esprit serait trop considérable, à moins que le besoin et le désir de
chercher les sources ne soit devenu, chez les parents et les éducateurs,
partie intégrale d’eux-mêmes, une de ces règles de conscience auxquelles
on obéit sans effort et qui ne causent presque plus de fatigue.
Certes, l’homme ne peut se mettre à la place de Dieu, et il est forcé de
faire, chaque jour, un acte de foi pour ranimer son courage et ne pas se
laisser abattre par les soucis que lui donne l’avenir de ceux qu’il
aime. Il doit aussi s’en remettre, en grande partie, à la Providence ou
au Destin, en ce qui concerne la formation de leurs caractères.
Cependant un effort est toujours demandé à l’homme, même lorsque Dieu
paraît intervenir miraculeusement en sa faveur. Ainsi, lorsque Jésus
ressuscita Lazare, il aurait pu, d’un geste lointain et majestueux,
soulever la lourde dalle qui fermait la grotte où reposait le frère de
Marthe et de Marie. Mais il exigea que l’effort humain eût sa part dans
le miracle, et il ordonna aux assistants de déplacer la pierre du
sépulcre.
Les exemples de ce genre pourraient se multiplier à l’infini, et nos
expériences personnelles confirment, elles aussi, l’existence de cette
loi: Dieu veut que nous soyons ses coopérateurs! On n’obtient rien sans
peine, et dans les plus merveilleuses histoires de succès humain, une
part d’effort personnel est toujours demandée. Comment pourrions-nous
nous y soustraire dans l’éducation des êtres que la nature ou la
confiance d’autrui a remis entre nos mains?
* * * * *
L’inégalité[8] existe partout dans la nature: les caractères, les
tendances, les facultés sont diverses et, sauf quelques principes
fondamentaux, il faudrait élever chaque enfant de façon différente. Cela
n’est pas possible; mais les éducateurs sont semblables à des musiciens
qui, chargés d’accorder et de faire vibrer des instruments, devraient
écouter avec attention les sons qui en sortent pour être capables
d’insister, suivant les cas, sur telle ou telle note; ils enrichiraient
ainsi, pour chaque être, la source des plaisirs par le développement des
goûts.
[8] Voir, dans _Faiseurs de peines et Faiseurs de joies_, le chapitre:
l’_Égalité_.
Les goûts! Quelle immense ressource ils sont dans la vie! Dès qu’un goût
se manifeste chez un enfant, il faudrait empêcher qu’il ne se dessèche
et périsse avant d’avoir donné ses fruits. C’est une plante précieuse
que l’on devrait arroser avec sollicitude, soutenir et greffer...
Les gens qui ont des goûts ne s’ennuient jamais. Or, une bonne partie
des tristesses de la vie sont causées par l’ennui qui ronge tant
d’existences. Ceux qui ont appris à regarder et savent voir[9], ne
connaissent jamais la monotonie des longues journées mornes. Ils
trouvent partout des sources d’intérêt, d’observation, de comparaison:
les gens qui sont en contact avec les forces mystérieuses de la nature,
pour lesquels le vent a une voix, les eaux un secret, les bois un
mystère, le ciel des promesses, le soleil des enchantements, qui les
tirent de leur petit Moi, pour leur faire presque toucher l’infini, ces
gens-là ne s’ennuient jamais, car leur vie est toute imprégnée de
poésie.
[9] Il existe des écoles en Angleterre, dont le programme consiste à
apprendre aux enfants à regarder. Ils doivent considérer une carotte
pendant deux ans de suite. Après quoi, ils sont capables de la
décrire et de la dessiner avec une parfaite exactitude.
Les poètes? Combien ce mot s’applique mal souvent! J’en connais de
profonds qui n’ont jamais écrit un vers ou cherché une rime, mais qui
ont dans les profondeurs cachées de leur âme des sources secrètes de
poésie intarissable; ils en mettent dans leurs sentiments, leurs
sensations, leurs pensées; ils n’ont pas l’avarice des poètes de
profession, qui gardent jalousement leurs inspirations, de peur d’en
perdre quelque chose au profit d’un autre; ils sont larges, généreux et
font librement part de ce trésor à ceux qui vivent dans leur
rayonnement. Cette source de poésie intérieure pourrait être développée
par l’éducation. Elle est, du reste, le résultat naturel de
l’imagination et de la sensibilité.
Ces deux sources vives de chaleur et de lumière donnent aussi naissance
à un autre phénomène moral: l’héroïsme! Évidemment, des existences
entières peuvent s’écouler, sans que la possibilité d’accomplir un acte
héroïque s’y présente jamais: il s’agit donc moins de préparer l’enfant
à des actions glorieuses que de lui en faire savourer la beauté. Du
reste, si l’occasion d’acquérir publiquement le titre de héros se
rencontre rarement, celle d’être un héros obscur se trouve à chaque pas.
Tous les renoncements joyeusement acceptés sont une forme d’héroïsme;
tous les actes ignorés de courage moral, dont l’existence de certains
êtres est remplie, en sont une également. Si l’on avait étouffé en
ceux-ci le germe de l’imagination et de la sensibilité, ils n’auraient
été, sans doute, que des utilitaristes médiocres et tristes.
Développer chez l’enfant le goût du beau, sous toutes les formes, est
aussi l’un des devoirs des chercheurs de sources. Lui apprendre à
discerner et à savourer la beauté, c’est le préparer à des joies
inconnues du vulgaire et que la méchanceté humaine ne pourra lui ravir
jamais.
Si l’on disait aux mères: «Par telle parole, par tel acte vous pourrez
enrichir vos enfants», quels sacrifices n’accepteraient-elles pas, pour
assurer à ceux qu’elles aiment cet accroissement de richesse? Ce
qu’elles font et comprennent si bien dans l’ordre matériel, pourquoi se
refusent-elles si obstinément à l’entendre dans l’ordre moral?
En certains pays, la littérature a essayé d’ouvrir aux joies
désintéressées l’âme de l’homme et de l’enfant. Ainsi les Anglais, par
l’obligation qu’ils imposent à toute personne bien élevée d’être
_cheerful_, ont travaillé utilement en ce sens, malgré les brumes de
leur climat et leur tempérament _spleenétique_. Une vieille Anglaise de
la classe moyenne, solitaire, pauvre même, vivant à l’étranger, aura
toujours un petit _home_ confortable, où il y aura des livres, des
gravures, un bouquet de violettes et une tasse de thé, les soirs
d’hiver. Des Italiennes, des Françaises vivant dans les mêmes conditions
médiocres d’existence, rentreront dans un logis terne, où ne se verra
pas la moindre tentative de confort ou l’élégance. Quand elles ont cessé
d’être jeunes, elles ne vont qu’à l’indispensable et excluent, pour la
simplifier, toute esthétique de leur vie; être _cheerful_ et
confortable, dans les limites du possible, ne leur apparaît pas comme
une obligation morale. L’éducation, sur ce point, leur a manqué.
* * * * *
A la sensibilité, à l’imagination, au goût de l’héroïsme, il est
indispensable d’ajouter un élément qui est le correctif de ces dons
précieux et les empêche de mettre le désordre dans les esprits et dans
les vies. Je veux parler de l’esprit de méthode. Malheureusement il est
rare de voir les imaginatifs et les sensitifs en reconnaître
suffisamment l’utilité et la valeur; d’un autre côté les intelligences
méthodiques pèchent presque toujours par une aridité désolante. Il
faudrait unir ces extrêmes pour former l’homme complet.
La méthode simplifie toute chose, dans l’ordre matériel comme dans
l’ordre intellectuel. Elle est indispensable à l’organisation des vies
larges ou modestes, et là où elle manque, la sérénité et le calme, sont
absents. Or, sans sérénité et sans calme, il est difficile d’arriver au
succès, surtout à une époque «tourbillonnante» comme la nôtre; par
conséquent, après la découverte des sources, le devoir des éducateurs
est de faire comprendre à l’enfant que, pour coordonner ces forces, la
méthode est indispensable.
De cette façon seulement on arrivera à donner à l’homme intérieur le
développement auquel il a droit, car ce n’est que dans l’expansion de
tout son être que la créature humaine peut apprendre à sentir la valeur
de la vie. Si son cœur et son cerveau restent des champs arides, où
trouvera-t-elle à se désaltérer? Nous dépendons énormément de notre
prochain[10]; cependant, si nous ne possédons rien en propre, personne
ne peut nous aider efficacement, et ce que nous possédons doit
représenter et valoir quelque chose. Si notre cœur et notre esprit ne
recèlent aucun trésor, nous sommes semblables à cette «herbe flétrie»,
bonne seulement à être jetée dehors.
Tous connaissent la sensation atroce des jours où aucune vibration
intérieure ne se fait sentir et où, même les âmes les plus riches, ne
trouvent en elles que vide et sécheresse. En ces jours-là, elles
donneraient leur vie pour rien! Cet état pitoyable est constant chez
ceux en qui nul n’a songé à faire jaillir les sources cachées.
Quelques-uns n’ont pas besoin d’aide: leurs sources sont si abondantes
et si riches qu’elles sortent de terre sans le secours de personne; mais
ce sont les exceptions. En général, il faut aider les âmes et les
creuser patiemment, pour que l’eau en jaillisse.
[10] Voir _Faiseurs de peines et Faiseurs de joies_.
Le moment est grave. Ceux qui ont encore le bonheur de croire et dont la
foi est ferme comme le rocher dont parle l’Évangile, ne peuvent se faire
illusion: le sentiment religieux a déserté la plupart des cœurs. Pour
beaucoup, le vide du ciel est un fait certain, aucun doute à cet égard
n’existe plus, et ils refusent même de discuter sur ce point. Il en est
d’autres,--et ils sont assez nombreux aujourd’hui,--que des besoins
religieux tourmentent encore, mais qui repoussent les formes
théologiques existantes et la morale officielle. On ne peut les
abandonner à leurs douloureuses incertitudes, et cependant il ne suffit
pas de leur dire: «Croyez, et tout deviendra limpide à vos yeux.» La foi
ne se commande pas. Une seule chose est possible: éveiller en eux, par
l’imagination et la sensibilité, les forces, les cultes et les goûts qui
conduisent vers ces hauteurs où Dieu, de tout temps, s’est manifesté à
l’âme de l’homme.
CHAPITRE II
LES PARENTS
Comment se fait-il, les enfants étant si intelligents, que les
hommes soient si bêtes? Cela doit tenir à l’éducation.
ALEXANDRE DUMAS, FILS.
Chacun sent plus ou moins vaguement, aujourd’hui, qu’une grande partie
de notre système d’éducation est à refaire et qu’il faut trouver
d’autres procédés pour former l’âme de l’enfant et l’initier à la vie.
La première éducatrice et la première initiatrice est la mère, et je
vais toucher ici à un point délicat[11] et à un problème difficile.
Seul, le sentiment de ma complète objectivité me donne le courage de
formuler la question suivante: «A part les soins matériels, où plusieurs
excellent, dans quelles proportions les mères actuelles, étant donnés
les courants de la pensée moderne, sont-elles capables de faire jaillir
des sources dans l’esprit et le cœur de leurs enfants?»
[11] Si j’étais mère moi-même ou simplement institutrice, j’hésiterais
à aborder l’argument, car on pourrait croire que je veux me citer en
exemple et blâmer les autres, pour préconiser mon système personnel
d’éducation.
Il y a des mères parfaites, il y en a d’admirables, auxquelles nul
rabdomancien ne peut être comparé, et à qui l’on voudrait donner
l’humanité entière à élever. Mais il est inutile de s’occuper de ce qui
marche droit en ce monde; ce sont les gens difformes et les boiteux
qu’il est urgent de redresser.
A notre époque, à la fois si grande et si effrayante, le rôle de la mère
est devenu infiniment plus difficile qu’il y a vingt ou trente ans,
alors que l’esprit de rébellion et d’anarchie n’avait pas encore envahi
le cerveau des jeunes gens et même des enfants, et qu’il existait des
croyances et des traditions auxquelles on pouvait faire appel, avec la
certitude qu’elles éveilleraient un écho dans les consciences. Des
vérités _a prioriques_, des principes moraux indiscutables étaient alors
généralement admis, tandis qu’aujourd’hui, de tous côtés, le terrain est
mouvant, et plus rien n’est accepté sans discussion. Les mères ont, par
conséquent, besoin d’une expérience, d’une instruction, d’une force
morale, d’une finesse d’intuition dont elles pouvaient se passer
autrefois, alors que leur titre suffisait à les couvrir d’autorité et de
dignité. Désormais, pour posséder et conserver le prestige maternel, il
faut le mériter, car l’enfant se rend compte, raisonne, critique, et,
iconoclaste d’instinct, est toujours prêt à renverser les anciens
autels.
Cependant, pour le bonheur et le progrès de l’humanité, on ne peut
renoncer à l’influence de la mère sur l’enfant, ni à l’initiation
qu’elle lui donne, car de cette influence et de cette initiation
dépendent en grande partie le salut du monde. Préparer des mères pour
l’avenir et induire celles qui ont déjà charge d’âme à se persuader de
l’extraordinaire grandeur de leur mission est le devoir des moralistes
modernes, et cela est nécessaire aussi bien dans l’ordre physique que
dans l’ordre spirituel.
On ne pourra jamais recourir, pour la naissance des hommes, aux procédés
qu’on emploie, dans les haras, pour le perfectionnement de la race
chevaline; mais il faudrait, du moins, empêcher la reproduction des
êtres malsains, rongés de maladies transmissibles et inguérissables. Les
femmes, quand elles l’auront compris, pourront y aider efficacement. Il
y a, en outre, une foule de personnes auxquelles la paternité et la
maternité devraient être interdites, en raison de leurs tares morales et
intellectuelles. Or, celles-là justement mettent des enfants au monde
avec une inconscience absolue du cruel délit qu’elles commettent.
Nourrir l’illusion que la société parviendra jamais à exercer un
contrôle complet à cet égard, serait caresser l’impossible chimère; mais
peut-être arrivera-t-on un jour à faire comprendre à la conscience
humaine que donner la vie à d’autres êtres implique des responsabilités
graves. Cette idée a déjà gagné du terrain: les parents des classes
bourgeoises se sacrifient aujourd’hui pour leurs enfants bien plus
qu’ils ne le faisaient autrefois. Peut-être même dépassent-ils la mesure
et ont-ils obtenu, comme résultat, un développement très accentué
d’égoïsme chez la génération nouvelle.
Dans les classes populaires, celles où les pensées s’expriment crûment,
on entend aujourd’hui des jeunes gens et des enfants reprocher à leurs
parents de les avoir fait naître, afin de se dispenser envers eux de
tout devoir filial. Dans les classes élevées, l’éducation empêche ces
mêmes pensées de se formuler brutalement, mais sommes-nous bien certains
qu’à la première déception, elles ne surgissent pas silencieusement dans
les cœurs arides et égoïstes des jeunes jouisseurs de notre époque, qui
ont érigé en dogme leur droit personnel au bonheur et au plaisir?
Pour lutter contre ces tendances et essayer d’en empêcher l’éclosion, il
faut des qualités de discernement et d’intuition dont les parents
d’autrefois, je le répète, n’avaient pas besoin au même degré. Ceux
d’aujourd’hui se rendent-ils compte de ce besoin? A de rares exceptions
près, ils se contentent d’aimer leurs enfants et de pourvoir à leur
subsistance. La formation des caractères les occupe assez peu.
Quelques-uns s’affligent des tendances peu favorables au succès qu’ils
constatent chez leurs fils et leurs filles, et essayent de développer en
eux l’ambition et l’amour de la lutte: ils dévoient ainsi des âmes
douces et simples qui auraient peut-être vécu heureuses, laissées à
leurs dispositions naturelles. D’autres s’acharnent à étouffer, chez
leurs enfants, les élans d’imagination et de cœur qui pourraient les
pousser aux entreprises généreuses[12]; la plupart les abandonnent aux
hasards de la vie, des circonstances, des éducateurs et des camarades!
[12] Voir le chapitre: _les Coupeurs d’ailes_.
Si pareille insouciance était possible autrefois, alors que, malgré
certains écarts de conduite, la morale traditionnelle n’était pas
discutée, elle n’est plus admissible aujourd’hui. A qui se fier
désormais? Aucune sécurité n’existe nulle part, la lecture des journaux
en fournit la preuve. Nous y voyons journellement que certaines classes
sociales, jadis réputées respectables, participent dans de larges
proportions à la criminalité. Rien n’est resté debout dans les
consciences. Il y a encore, heureusement, des âmes fermement attachées à
leur foi ou à leur idéal, mais l’on est frappé cependant du désordre de
pensée et de l’incohérence de jugement qui se manifestent même chez les
gens personnellement honnêtes. Ils ne savent plus discerner le bien du
mal, souvent ils mettent l’un à la place de l’autre. Le contact de ces
âmes incertaines avec de jeunes esprits est déconcertant et pernicieux.
Cet état d’anarchie intellectuelle contribue à aggraver les
responsabilités des parents et à élargir leurs devoirs. Ils ne peuvent
plus rien laisser au hasard, car le hasard, aujourd’hui, prend parfois
de vilains noms. Veiller, veiller sans cesse, tout en respectant
l’individualité et la liberté des êtres sur lesquels ils se penchent,
c’est l’obligation qui s’impose inexorablement à eux. Il y a là de quoi
occuper la vie des femmes, puisque la tâche de façonner l’âme et la
conscience de l’enfant leur revient pour une grande part, une part que
peut-être la paresse morale des hommes a trouvé de son intérêt de trop
élargir.
* * * * *
Si, dans l’éducation donnée aux jeunes filles, on n’insiste pas
suffisamment sur les devoirs de la maternité,--ses hauts devoirs
s’entend,--on ne parle absolument pas aux jeunes gens des devoirs de la
paternité. Certes, les hommes élevés dans un milieu honnête savent
qu’ils devront pourvoir à la subsistance de leur famille, mais c’est
tout, et encore essaient-ils de diminuer ce poids et de s’en décharger
le plus possible en épousant une femme riche. Quant à ce qui concerne
l’éducation des enfants, ou l’étude de leurs caractères et de leurs
tendances, la direction qu’il faudrait leur donner, ils abandonnent ce
travail à la mère,--même lorsqu’elle est frivole et sotte,--et
n’interviennent que dans les questions importantes. Encore ne le
font-ils qu’après avoir été mis au courant et suggestionnés par leurs
femmes. Le jugement qu’ils portent et le conseil qu’ils donnent manquent
par conséquent d’indépendance et de valeur, toute opinion qui ne se
fonde pas sur l’observation directe, demeurant incomplète et
unilatérale.
Si encore les responsabilités ne s’établissaient de cette façon peu
équitable que dans les ménages où la femme est sérieuse et intelligente,
la portée du mal ne serait pas grande, bien que, pour l’œuvre aussi
délicate et complexe de la formation des caractères et des âmes, le
concours de deux cœurs et de deux esprits ne soit pas de trop.
Malheureusement, nous voyons des hommes parfaitement au courant de
l’insuffisance et de l’incompétence de leurs compagnes, les laisser
diriger librement et entièrement l’éducation de leurs enfants. Un mari
disait de sa femme: «Je ne lui donnerais pas une lettre à mettre à la
poste,» et confiait sans hésiter à ce cerveau vide et frivole ce qu’il
avait de plus précieux au monde, ou du moins ce dont il lui sera demandé
le plus sévèrement compte, si le règne de justice auquel nous aspirons
se réalise un jour en ce monde ou au delà de ce monde.