XV

Il était nuit noire quand l'abbé de la Croix-Jugan traversa

Blanchelande et rentra dans sa maison, sise à l'écart du bourg. Il

n'avait rencontré personne. En Normandie, comme ils disent, les paysans

se couchent avec les poules, et, d'ailleurs, la scène effrayante du

matin avait vidé la rue de Blanchelande, car les hommes se blottissent

dans leurs maisons comme les bêtes dans leur tanière, quand ils ont

peur. Rappelé par la mort de la Clotte au sentiment de ses devoirs de

prêtre, l'abbé de la Croix-Jugan attendit le lendemain, malgré les

impatiences naturelles à son caractère, pour s'informer d'un événement

dans lequel l'ardeur de sa tête lui avait fait entrevoir la possibilité

d'une reprise d'armes. Il sut alors, par la mère Mahé, les détails des

horribles catastrophes qui venaient de plonger Blanchelande dans la

stupéfaction et l'effroi.

L'une de ces catastrophes avait un tel caractère, que l'autorité qui se

refaisait alors en France, au sortir de la révolution, dut s'inquiéter

et sévir. Les meurtriers de la Clotte furent poursuivis. Augé, qui fut

jugé selon les lois du temps, passa plusieurs mois dans les prisons

de Coutances. Quant à ses complices, ils étaient trop nombreux pour

pouvoir être poursuivis. La législation était énervée, et, en frappant

sur une trop grande surface, on aurait craint de rallumer une guerre

dans un pays dont on n'était pas sûr. Quant à la mort de Jeanne le

Hardouey, on la considéra comme un suicide. Nulle charge, en effet, au

sens précis de la loi, ne s'élevait contre personne. La seule chose

qui, dans le mystère profond de la mort de Jeanne, ressemblât à une

présomption, fut la disparition de maître Thomas le Hardouey. S'il

était entièrement innocent du meurtre de sa femme, pourquoi avait-il

quitté si soudainement un pays où il avait de gros biens, et sa bonne

terre du Clos, l'admiration et la jalousie des autres cultivateurs du

Cotentin?

Était-il mort? S'il l'était, pourquoi sa famille n'avait-elle pas

entendu parler de son décès? S'il vivait, et si réellement, coupable

ou non, il avait craint d'être inquiété sur le meurtre de sa femme,

les jours et les mois s'accumulant les uns sur les autres avec l'oubli

à leur suite, et les distractions qui forment le train de la vie et

empêchent les hommes de penser longtemps à la même chose, pourquoi ne

reparaissait-il pas? Plusieurs disaient l'avoir vu aux îles, à l'île

d'Oléron et à Guernesey, mais ils n'avaient pas osé lui parler.

Était-ce une vérité? Était-ce une méprise ou une vanterie? car il est

des gens qui ont toujours vu ce dont on parle, pour peu qu'ils aient

fait quatre pas. Dans tous les cas, maître le Hardouey restait absent.

On mit ses biens sous le séquestre, et un si long temps s'écoula qu'on

finit par désespérer de son retour.

Mais ce que le train ordinaire de la vie ne diminua point et n'emporta

point, comme le reste, ce fut l'impression de terreur mystérieuse,

redoublée encore par les événements de cette histoire, qu'inspirait à

tout le pays le grand abbé de la Croix-Jugan. Si, comme maître Thomas

le Hardouey, l'abbé avait quitté la contrée, peut-être aurait-on perdu

à peu près ces idées qui, dans l'opinion générale du pays, avaient

fait de lui la cause du malheur de Jeanne-Madelaine. Mais il resta

sous les yeux qu'il avait attirés si longtemps et dont il semblait

braver la méfiance. Cette circonstance de son séjour à Blanchelande,

l'inflexible solitude dans laquelle il continua de vivre, et, qu'on me

passe le mot, la noirceur de sa physionomie, sur laquelle des ténèbres

nouvelles s'épaississaient de plus en plus, voilà ce qui fixa et dut

éterniser à Blanchelande et à Lessay la croyance au pouvoir occulte et

mauvais que l'abbé avait exercé sur Jeanne, croyance que maître Louis

Tainnebouy avait trouvée établie dans tous les esprits. La mort de

Jeanne avait-elle atteint l'âme du prêtre?

--Quand vous lui avez appris qu'elle _s'était périe_, avait dit Nônon à

la mère Mahé, un matin qu'elles puisaient de l'eau au puits Colybeaux,

qué qu'vous avez remarqué en lui, mère Mahé?

--_Rin pus_ qu'à l'ordinaire, répondit la mère Mahé. Il était dans son

grand fauteuil, au bord de l'âtre. _Mè_, j'étais assise sur mes sabots

et je soufflais le feu. J'avais sa voix qui me parlait au-dessus de

ma tête et je n'osais guère me retourner pour le voir, car, quoiqu'un

chien regarde bien un évêque, che n'est pas un homme bien commode à

dévisager. I'm'demanda qué qu'il était arrivé à la Clotte, et quand

j' lui eus dit qu'elle avait eu le cœur d'aller à l'enterrement de

maîtresse le Hardouey, et que ch'était au _bénissement_ de la tombe

qu'ils avaient commencé à la _pierrer_, oh! alors... savait-il déjà

c'te mort de maîtresse le Hardouey ou l'ignorait-il? mais _mè_ qui

m'attendais à un apitoiement de la part de qui, comme lui, avait

connu, et trop connu, maîtresse le Hardouey, je fus toute saisie du

silence qui se fit dans la salle, car il ne répondit pas tant seulement

une miette de parole. Le bois qui prenait craquait, craquait, et je

soufflais toujours. La flamme ronflait; mais je n'entendais que c'ha

et _i' n'_ remuait pas pus qu'une borne; si bien que _j' m'_ risquai

à me r'tourner, mais je n' m'y attardai guère, ma pauvre Nônon,

quand j'eus vu ses deux yeux de _cat_ sauvage. Je virai encore un

_tantet_ dans la salle, mais ses yeux et son corps ne bougèrent et je

le laissai, regardant toujours le feu avec ses deux yeux fixes, qui

auraient mieux valu que mes vieux soufflets pour allumer mon fagot.

--V'là tout? fit Nônon triste et déçue.

--V'là tout! vère! reprit la Mahé, en laissant glisser la chaîne

du puits, qui emporta le seau au fond du trou frais et sonore, en

retentissant le long de ses parois verdies.

--Il n'est donc pas une créature comme les autres? dit Nônon rêveuse,

son beau bras que dessinait la manche étroite de son _juste_ appuyé à

sa cruche de grès, placée sur la margelle du puits.

Et elle emporta lentement la cruche remplie, pensant que de tous ceux

qui avaient aimé Jeanne-Madelaine de Feuardent, elle était la seule,

elle, qui l'eût aimée, et ne lui eût pas fait de mal.

Et peut-être avait-elle raison. En effet, la Clotte avait profondément

aimé Jeanne-Madelaine, mais son affection avait eu son danger pour

la malheureuse femme. Elle avait exalté des facultés et des regrets

inutiles par le respect passionné qu'elle avait pour l'ancien nom de

Feuardent. Il n'est pas douteux, pour ceux qui savent la tyrannie

des habitudes de notre âme, que cette exaltation, entretenue par les

conversations de la Clotte, n'ait prédisposé Jeanne-Madelaine au triste

amour qui finit sa vie. Quant à l'abbé lui-même, à cette âme fermée

comme une forteresse sans meurtrières et qui ne donnait à personne le

droit de voir dans ses pensées et ses sentiments, est-il téméraire de

croire qu'il avait eu pour Jeanne de Feuardent ce sentiment que les

âmes dominatrices éprouvent pour les âmes dévouées qui les servent? Il

est vrai qu'à l'époque de la mort de Jeanne, le dévouement de cette

noble femme était devenu inutile par le fait d'une pacification que

tous les efforts et les vastes intrigues de l'ancien moine ne purent

empêcher. Mais quoi qu'il en fût, du reste, la vie de l'abbé n'en

subit aucune modification extérieure, et l'on ne put tirer d'induction

nouvelle d'habitudes qui ne changèrent pas. L'abbé de la Croix-Jugan

resta ce qu'on l'avait toujours connu, et ni plus ni moins. Cloîtré

dans sa maison de granit bleuâtre, où il ne recevait personne, il n'en

sortait que pour aller à Montsurvent, dont les tourelles, disaient

les Bleus du pays, renfermaient encore plus d'un nid de chouettes

royalistes; mais jamais il n'y passait de semaine entière, car une

des prescriptions de la pénitence qui lui avait été infligée était

d'assister à tous les offices du dimanche dans l'église paroissiale

de Blanchelande et non ailleurs. Que de fois, quand on le croyait

retenu à Montsurvent par une de ces circonstances inconnues qu'on

prenait toujours pour des complots, on le vit apparaître au chœur,

sa place ordinaire, enveloppé dans sa fière capuce: et les éperons

qui relevaient les bords de son aube et de son manteau disaient assez

qu'il venait de quitter la selle. Les paysans se montraient les uns

aux autres ces éperons si peu faits pour chausser les talons d'un

prêtre, et que celui-ci faisait vibrer d'un pas si hardi et si ferme!

Hors ces absences de quelques jours, l'abbé Jéhoël, ce sombre oisif

auquel l'imagination du peuple ne comprenait rien, tuait le temps de

ses jours vides à se promener, des heures durant, les bras croisés et

la tête basse, d'un bout de la salle à l'autre bout. On l'y apercevait

à travers les vitres de ses fenêtres; et il lassa plus d'une fois

la patience de ceux qui, de loin, regardaient cet éternel et noir

promeneur.

Souvent aussi il montait à cheval, au déclin du jour, et il s'enfonçait

intrépidement dans cette lande de Lessay, qui faisait tout trembler à

dix lieues alentour. Comme on procédait par étonnement et par questions

à propos d'un pareil homme, on se demandait ce qu'il allait chercher,

dans ce désert, à des heures si tardives, et d'où il ne revenait que

dans la nuit avancée, et si avancée, qu'on ne l'en voyait pas revenir.

Seulement on se disait dans le bourg, d'une porte à l'autre, le matin:

«Avez-vous entendu c'te nuit la pouliche de l'abbé de la Croix-Jugan?»

Les bonnes têtes du pays, qui croyaient que jamais l'ancien moine de

Blanchelande ne parviendrait à se dépouiller de sa vieille peau de

partisan, avaient plusieurs fois essayé de le suivre et de l'épier de

loin dans ses promenades vespérales et nocturnes, afin de s'assurer si,

dans ce steppe immense et désert il ne se tenait pas, comme autrefois

il s'en était tenu, des conseils de guerre au clair de lune ou dans les

ombres. Mais la pouliche noire de l'abbé de la Croix-Jugan allait comme

si elle eût eu la foudre dans les veines et désorientait bientôt le

regard, en se perdant dans ces espaces. Et par ce côté, comme par tous

les autres, l'ancien moine de Blanchelande restait la formidable énigme

dont maître Louis Tainnebouy, bien des années après sa mort, aussi

mystérieuse que sa vie, n'avait pas encore trouvé le mot.

Or, une de ces nuits, m'affirma maître Tainnebouy, sur le dire des

pâtres qui l'avaient raconté, quelque temps après le dénoûment de

cette histoire, une de ces nuits pendant lesquelles l'abbé de la

Croix-Jugan errait dans la lande, selon ses coutumes, plusieurs de la

tribu de ces bergers sans feu ni lieu, qu'on prenait pour des coureurs

de sabbat, se trouvaient assis en rond sur des pierres carrées qu'ils

avaient roulées avec leurs sabots jusqu'au pied d'un petit tertre qu'on

appelait la _Butte aux sorciers_. Quand ils n'avaient pas de troupeaux

à conduire et par conséquent d'étables à partager avec les moutons

qu'ils rentraient le soir, les bergers couchaient dans la lande, à la

belle étoile. S'il faisait froid ou humide, ils y formaient une espèce

de tente basse et grossière avec leurs limousines et la toile de leurs

longs bissacs étendus sur leurs bâtons ferrés, plantés dans le sol.

Cette nuit-là, ils avaient allumé du feu avec des plaques de marc de

cidre, ramassées aux portes des pressoirs, et de la tourbe volée dans

les fermes, et ils se chauffaient à ce feu sans flamme qui ne donne

qu'une braise rouge et fumeuse, mais persistante. La lune, dans son

premier quartier, s'était couchée de bonne heure.

--La blafarde n'est plus là! dit l'un d'eux. L'abbé doit être dans la

lande. C'est lui qui l'aura épeurée.

--Vère! dit un autre, qui colla son oreille contre la terre, j'ouïs du

côté du sû[12] les pas de son quevâ, mais il est loin!

[Note 12: Sû pour _sud_. (_Note de l'Auteur._)]

Et il écouta encore.

--Tiens! dit-il, il y a un autre pas pus près, et un pas d'homme;

quelqu'un de hardi pour rôder dans la lande à pareille heure, après

nous et cet enragé d'abbé de la Croix-Jugan!

Et, comme il cessait de parler, les deux chiens qui dormaient au bord

de la braise, le nez allongé sur leurs pattes, se mirent à grogner.

--Paix, Gueule-Noire! dit le pâtre qui avait parlé le premier, et qui

n'était autre que le Pâtre du vieux Presbytère. I gn'y a pas de moutons

à voler, mes bêtes; dormez.

Il faisait noir comme dans la gueule de ce chien qu'il venait de nommer

Gueule-Noire, et qui portait ce signe caractéristique de la férocité de

sa race. Les bergers virent une ombre vague qui se dessinait assez près

d'eux dans le clair-obscur d'un ciel brun. Seulement, comme la pureté

de l'air dans la nuit double la valeur du son et en rend distinctes les

moindres nuances:

--Il est donc toujours de ce monde, cet abbé de la Croix-Jugan? dit

une voix derrière les bergers, et vous, qui savez tout, pâtureaux du

diable, diriez-vous à qui vous payerait bien cette bonne nouvelle, s'il

doit prochainement en sortir?

--Ah! vous v'là donc revenu! maître le Hardouey, fit le pâtre, sans

même se retourner du côté de la voix, et les mains toujours étendues

sur la braise, v'là treize mois que le Clos chôme de vous! Que vous

êtes donc _tardif_, maître! et comme les os de votre femme sont devenus

mous en vous _espérant_!

Était-ce vraiment le Hardouey qui était là dans l'ombre? On aurait pu

en douter, car il était violent et il ne répondait pas.

--Ah! j'nous sommes donc ramollis itou? reprit le pâtre, continuant son

abominable ironie, et reprenant le cœur de cet homme silencieux, comme

Ugolin le crâne de son ennemi, pour y renfoncer une dent insatiable.

Si c'était le Hardouey, cet homme, carabiné de corps et d'âme, disait

Tainnebouy, pour renvoyer l'injure et la payer comptant, sur place, à

celui qui la lui jetait, il était donc bien changé pour ne pas bouillir

de colère en entendant les provocantes et dérisoires paroles de ce

misérable berger!

--Tais-toi, damné, finit-il par dire d'un ton brisé... mais avec une

amère mélancolie, les morts sont les morts... et les vivants, on

croit qu'ils vivent, et les vers y sont, quoiqu'ils parlent et remuent

encore. J'ne suis pas venu pour parler avec toi de _celle_ qui est

morte...

--Porqué donc que vous êtes revenu? dit le berger, incisif et calme

comme la puissance, toujours assis sur sa pierre et les mains étendues

sur son brasier.

--Je suis venu, répondit alors Thomas le Hardouey, d'une voix où la

résolution comprimait de rauques tremblements, pour vendre mon âme

à Satan, ton maître, pâtre! J'ai cru longtemps qu'il n'y avait pas

d'âme, qu'il n'y avait pas de Satan non plus. Mais ce que les prêtres

n'avaient jamais su faire, tu l'as fait, toi! Je crois au démon, et

je crois à vos sortiléges, canailles de l'enfer! On a tort de vous

mépriser, de vous regarder comme de la vermine... de hausser les

épaules quand on vous appelle des sorciers. Vous m'avez bien forcé

à croire les bruits qui disaient ce que vous étiez... Vous avez du

_pouvoir_. Je l'ai éprouvé... Eh bien! Je viens livrer ma vie et mon

âme, pour toute l'éternité, au Maudit, votre maître, si vous voulez

jeter un de vos sorts à cet être exécré d'abbé de la Croix-Jugan!

Les trois bergers se mirent à ricaner avec mépris, en se regardant de

leurs yeux luisants aux reflets incertains du brasier.

--Si vous n'avez que cha à nous dire, maître le Hardouey, reprit le

berger du vieux Presbytère, vous pouvez vous en retourner au pays d'où

vous venez et ne jamais remettre le pied dans la lande, car les sorts

ne peuvent rien sur l'abbé de la Croix-Jugan.

--Vous n'avez donc pas de pouvoir, dit le Hardouey, vous n'êtes donc

plus que des valets d'étable, de sales râcleurs de _ordet_ à cochon?

--Du pouvai! j' n'en avons pas contre li, dit le pâtre, il a sur li un

signe pus fort que nous!

--Quel signe? repartit l'ancien propriétaire du Clos. Est-ce son

bréviaire ou sa tonsure de prêtre?...

Mais les bergers restèrent dans le silence, indifférents à ce que

disait le Hardouey de la perte de leur pouvoir, et à ses insultantes

déductions.

--Sans cœurs! fit-il.

Mais ils laissèrent tomber l'injure, opiniâtrément silencieux et

immobiles comme les pierres sur lesquelles ils étaient assis.

--Ah! du moins, continua le Hardouey, après une pause, si vous ne

pouvez faire de lui ce que vous avez fait de moi et... d'elle, n'

pouvez-vous me montrer son destin dans votre miroir et m'dire s'il doit

charger la terre du poids de son corps encore bien longtemps?

Le silence et l'immobilité des bergers avaient quelque chose de

plus irritant, de plus insolent, de plus implacable que les plus

outrageantes paroles. C'était comme l'indifférence de ce sourd destin

qui vous écrase, sans entendre tomber vos débris!

--Brutes! reprit Thomas le Hardouey, vous ne répondez donc pas? Et sa

voix monta jusqu'aux éclats de la colère!--Eh bien! je me passerai

de vous; et l'expression dont il se servit, il l'accompagna d'un

blasphème.--Gardez vos miroirs et vos sorcelleries. Je saurai à moi

tout seul quel jour il doit mourir, cet abbé de la Croix-Jugan!

--Demandez-li, maître Thomas, fit le berger d'un ton de sarcasme. Le

v'là qui vient! entend'ous hennir sa pouliche?

Et, en effet, le cavalier et le cheval, lancés à triple galop,

passèrent dans l'obscurité comme un tourbillon, et frisèrent de si

près les pâtres et le Hardouey, qu'ils sentirent la ventilation de ce

rapide passage, et qu'elle courut sur la braise en petite flamme qui

s'éteignit aussitôt.

--Tâchez donc de le rattraper, maître Thomas! cria le berger qui

prenait un plaisir cruel à souffler la colère de le Hardouey.

Celui-ci frappa de son bâton une pierre du chemin, qui jeta du feu et

se brisa sous la force du coup.

--Vère! reprit le pâtre, frappez les pierres. Les chiens les mordent,

et votre furie n'a pas p'us de sens que la colère des chiens.

Crayez-vous qu'un homme comme cet abbé, pus soldat que prêtre, _s'abat_

sous un pied de frêne comme un _faraud_ des foires de Varanguebec ou de

Créance? _I g' n'y_ a qu'une balle qui puisse tuer un la Croix-Jugan,

maître Thomas! et des balles, les Bleus n'en fondent p'us!

--_C'est-il_ là le _pronostic_ sur l'abbé, pâtre? fit le Hardouey en

crispant sa rude main sur l'épaule du berger et en le secouant comme

une branche. Ses yeux, dilatés par un désir exalté jusqu'à la folie,

brillaient dans l'ombre comme deux charbons.

--Vère! dit le pâtre, auquel tant de violence arrachait l'oracle, il a

entre les deux sourcils l'M qui dit qu'on mourra d'une mort terrible.

Il mourra comme il a vécu. Les balles ont déjà fait un lit sur sa face

à la dernière qui s'y couchera, pour le coucher sous elle à jamais.

Ch'est le _bruman_[13] des balles! mais la mariée peut tarder à venir,

à c'te heure, où les Chouans et les Bleus ne s'envoient p'us de plomb,

comme au temps passé, dans l'air des nuits!

[Note 13: _Bruman_, fiancé, l'homme de la _bru_.

(_Note de l'Auteur._)]

--Ah! j'en trouverai, moi! s'écria maître le Hardouey, avec la joie

d'un homme en qui se coulait, à la fin, l'idée d'une vengeance

certaine, qu'aucun événement ne dérangerait, puisque c'était une

destinée; j'en trouverai, pâtre, quand je devrais l'arracher avec mes

ongles des vitres de l'église de Blanchelande et le mâcher pour le

mouler en balle, comme un mastic, avec mes dents. En attendant, v'là

pour ta peine, puisqu'enfin tu as _causé_, bouche têtue!

Et il jeta, au milieu du cercle des bergers, quelque chose qui retentit

comme de l'argent en tombant dans le feu qui s'éparpilla... Puis il

s'éloigna, grand train, dans la lande, s'y fondant presque, tant il

fit peu de bruit, en s'y perdant! Il en connaissait les espaces et

les sentiers pleins de trahisons. Que de préoccupations et d'images

cruelles l'y avaient suivi déjà! Cette nuit-là, la lande à l'effrayante

physionomie, lui avait dit son dernier mot avec le dernier mot du

pâtre. Il la traversait le cœur si plein qu'il ne dut pas entendre

la vieille mélopée patoise des bergers qui se mirent à la chanter

hypocritement, en comptant peut-être les pièces qu'ils avaient

retirées du feu:

Tire lire lire, ma cauche (ma chausse) étrille!

Tire lire lire, raccommode l'an (la)!

Tire lire lire, je n'ai pas d'aiguille!

Tire lire lire, achète-z-en!

Tire lire lire, je n'ai pas d'argent! etc., etc.

Quand ils racontèrent cette histoire à maître Tainnebouy, ils dirent

qu'ils avaient laissé l'argent dans la braise, les coutumes de

leur tribu ne leur permettant pas de prendre d'argent pour aucune

_pronostication_. Comme on ne l'y retrouva point, et que pourtant on

retrouvait ordinairement très-bien, au matin, les ronds de cendre

qui marquaient, dans la lande, les places où les bergers avaient

allumé leur tourbe pendant la nuit, on dit que ce feu des sorciers,

très-parent du feu de l'enfer, l'avait fait fondre, à moins pourtant

que quelque passant discret ne l'eût ramassé, sans se vanter de son

aubaine. Car la Normandie n'en est plus tout à fait au temps de son

glorieux Duc, où l'on pouvait suspendre à la branche d'un chêne, quand

on passait par une forêt, un bracelet d'or ou un collier d'argent,

gênant pour la route, et, un an après, les y retrouver!

Ceci se passait vers la fin du carême de 18... Les bergers, de leur

naturel peu communicatifs avec les populations défiantes qui les

employaient, par habitude ou par terreur, ne dirent point alors qu'ils

avaient vu le Hardouey dans la lande (ce qu'ils dirent plus tard), et

nulle part, ni à Blanchelande ni à Lessay, on ne se douta que le mari

de Jeanne eût reparu, même pour une heure, dans le pays.

Cependant le jour de Pâques arriva, et cette année il dut être plus

solennel à Blanchelande que dans toutes les paroisses voisines. Voici

pourquoi. Le temps de la pénitence que ses supérieurs ecclésiastiques

avaient infligée à l'abbé de la Croix-Jugan était écoulé. Trois ans

de la vie extérieurement régulière qu'il avait menée à Blanchelande

avaient paru une expiation suffisante de sa vie de partisan et de son

suicide. Dans l'esprit de ceux qui avaient le droit de le juger, les

bruits qui avaient couru sur l'ancien moine et sur Jeanne ne méritaient

aucune croyance. Or, quand il n'y a point de motif réel de scandale,

l'Église est trop forte et trop maternelle dans sa justice pour tenir

compte d'une opinion qui ne serait plus que du respect humain à la

manière du monde, si on l'écoutait. Elle prononce alors avec sa majesté

ordinaire: «Malheur à celui qui se scandalise!» et résiste à la furie

des langues et à leur confusion. Telle avait été sa conduite avec

l'abbé de la Croix-Jugan. Elle ne l'avait pas tiré de Blanchelande

pour l'envoyer sur un autre point du diocèse où il n'eût scandalisé

personne, disaient les gens à sagesse mondaine, qui ne comprennent rien

aux profondes pratiques de l'Église. Calme, imperturbable, informée,

elle avait, au bout de ces trois ans, remis à l'abbé ses pleins

pouvoirs de prêtre, et c'était lui qui devait chanter la grand'messe à

Pâques dans l'église de Blanchelande, après une si longue interruption

dans l'exercice de son ministère sacré.

Quand on sut cette nouvelle dans le pays, on se promit bien d'assister

à cette messe célébrée par le moine chouan, dont les blessures et

la vie, mal éclairée des reflets d'incendie d'une guerre éteinte,

avaient passionné la contrée d'une curiosité mêlée d'effroi. L'évêque

de Coutances serait venu lui-même célébrer sa messe épiscopale à

Blanchelande, qu'il n'eût point excité de curiosité comparable à celle

que l'abbé de la Croix-Jugan inspirait. Taillé lui-même pour être

évêque; de nom, de caractère et de capacité, disait-on, à s'élever

aux premiers rangs dans l'Église, il ne resterait pas, sans doute,

à Blanchelande. L'imagination populaire couvrait déjà du manteau de

pourpre du cardinalat cette arrogante épaule qui brisait enfin la

cagoule noire de la pénitence, comme le mouvement puissant d'un lion

crève les toiles insultantes de fragilité dans lesquelles on le

croyait pris. La comtesse de Montsurvent, qui ne quittait jamais son

château et qui n'entendait de prières que dans sa chapelle, vint à

cette messe où toute la noblesse des environs se donna rendez-vous

pour honorer, dans la personne de l'abbé, le gentilhomme et le chef de

guerre.

Le jour de Pâques tombait fort tard cette année-là. On était en avril,

le 16 d'avril, car cette date est restée célèbre. C'était une belle

journée de printemps, me dit la vieille comtesse centenaire, quand

je lui en parlai et qu'elle me mit les lambeaux de ses souvenirs

par-dessus l'histoire de mon brave herbager Tainnebouy. L'église de

Blanchelande avait peine à contenir la foule qui se pressait sous ses

arceaux. Il fait toujours beau temps le jour de Pâques, affirment, avec

une superstition chrétienne qui ne manque pas de grâce, les paysans du

Cotentin. Ils associent dans leur esprit la résurrection du Christ avec

la résurrection de la nature, et acceptent comme un immuable fait, qui

a sa loi dans leur croyance, la simultanéité que l'Église a établie

entre les fêtes de son rituel et le mouvement des saisons. Les neiges

de Noël, la bise plaintive du vendredi saint, le soleil de Pâques sont

des expressions proverbiales dans le Cotentin. Le soleil brillait donc,

ce jour-là, et éclairait l'église de ses premiers joyeux rayons, qui

ne sont pas les mêmes que ceux des autres jours de l'année. O charme

emporté des premiers jours, qui n'est si doux que parce qu'il est si

vite dissipé et que la mémoire en est plus lointaine!

Tous les bancs de l'église étaient occupés par les familles qui les

louent à l'année. Revêtus de leurs plus beaux habits, les paysans se

pressaient jusque dans les chapelles latérales, et on ne voyait de tous

côtés que ceintures et gilets rouges aux boutons de cuivre, la parure

séculaire de ces farauds bas Normands. Dans la grande allée de la nef,

ce n'était qu'une mer un peu houleuse de ces coiffes qu'on appela plus

tard du nom éblouissant de _comètes_, et qui donnaient aux jeunes

filles du pays un air de mutinerie héroïque qu'aucune autre coiffure

de femme n'a jamais donné comme celle-là! Toutes ces coiffes blanches

si rapprochées les unes des autres, qu'un prédicateur de mauvaise

humeur comparait assez exactement, un jour, à une troupe d'oies dans un

marais, étaient agitées par le désir de voir enfin une fois sans son

capuchon ce fameux abbé de la Goule-Fracassée, comme on disait dans

le pays. Surnom populaire qu'à une autre époque sa race aurait gardé,

s'il n'avait pas été le dernier de sa race! Le seul banc qui fût vide

dans cette foule de bancs qui regorgeaient étaient le banc, fermé à la

clef, de maîtresse le Hardouey. On n'y avait plus revu personne depuis

la mort de la femme et l'inexplicable disparition du mari. Ce banc

vide rappelait, ce dimanche-là mieux que jamais, toute l'histoire que

j'ai racontée. Il faisait penser davantage à cette _morte_, à laquelle

on pensait toujours et dont le souvenir amenait infailliblement dans

l'esprit l'idée de l'abbé de la Croix-Jugan, de ce moine blanc de

l'abbaye en ruines, qui allait chanter la grand'messe pour la première

fois. On pensait que la tragédie de l'ensorcellement de Jeanne avait

commencé à ce banc, à une procession comme celle-ci, et que le malheur

était venu de ce premier regard, sorti de _ces trous par lesquels_, dit

Bossuet, _Dieu verse la lumière dans la tête de l'homme_, et qui, sous

le front balafré du prêtre et la pointe de son capuchon, semblaient

deux soupiraux de l'enfer; _la bouche en feu du four du Diable_,

disaient ces paysans qui savaient peindre avec un mot, comme Zurbaran

avec un trait. Quand on se reportait aux bruits qui avaient couru

sur l'abbé, et dont l'écho ne mourait pas, on était haletant de voir

_quelle mine_ il aurait, en passant le long du banc de sa _victime_

(car on la croyait sa victime), le jour où il allait dire la messe, et

consacrer le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'était

une épreuve! Il se jouait donc dans toutes ces têtes un drame dont

le dernier acte était arrivé et qui touchait au dénoûment. Aussi me

serait-il impossible de peindre l'espèce de frémissement de curiosité

qui circula soudainement dans cette foule quand la rouge bannière de

la paroisse, qui devait ouvrir la marche de la procession, commença

à flotter à l'entrée du chœur, et que les premiers tintements de la

sonnette annoncèrent, au portail, que la procession allait sortir. Qui

ne sait, d'ailleurs, l'amour éternel de l'homme pour les spectacles

et même pour les spectacles qu'il a déjà vus? Cette bannière, qui ne

sort guère qu'aux grandes fêtes, et de laquelle tombent, comme de ses

glands d'or et de soie vermeille, je ne sais quelle influence de joie

et de triomphe sur les fidèles, la croix d'argent, avec son velarium

brodé par des mains virginales, cette espèce d'obélisque de cire

blanche qu'on appelle le cierge pascal et qui domine la croix de sa

pointe allumée, les primevères qui jonchaient la nef, ces premières

primevères de l'année que les prêtres étendent sur les autels lavés

du samedi saint et dont les débris odorants de la veille se mêlaient

à la forte et tonique senteur du buis coupé, tous ces détails avaient

aussi leur émotion sainte. La procession étincelait d'ornements

magnifiques donnés par la comtesse de Montsurvent et qu'on portait

alors pour la première fois. Elle avait voulu que son grand abbé de la

Croix-Jugan (c'est ainsi qu'elle avait coutume de l'appeler) ne dît

sa première messe, depuis sa pénitence, que dans une pourpre et une

splendeur dignes de lui! Comme il est d'usage, il venait le dernier

dans cette foule solennelle, précédé du curé de Varenguebec et de

l'abbé Caillemer, tous deux en dalmatique, car ils devaient l'assister

comme diacre et sous-diacre à l'autel. La foule tendait le cou sur son

passage, et plusieurs jeunes filles montèrent même sur les banquettes

de leurs bancs lorsqu'il s'avança dans la nef. Le jour bleu qui entrait

alors par le portail tout grand ouvert et qui répandait ses clartés

jusqu'au fond du chœur dans son mystère de vitraux sombres, et tournait

ses blancheurs vives autour des piliers, frappait bien en face ce

visage extraordinaire qu'on voulait voir, tout en frémissant de le

regarder, et qui produisait la magnétique horreur des abîmes. Seulement

(sans y penser assurément) l'abbé de la Croix-Jugan devait impatienter

cette curiosité, avide de le contempler enfin dans l'ensemble de son

atterrante physionomie. Comme officiant, il portait l'étole, l'aube et

la chape, mais il avait gardé son capuchon noir en agrafant sa chape

par-dessus, en sorte que sa tête n'avait point quitté son encadrement

habituel, fermé par la barre de velours noir de l'espèce de mentonnière

qu'il portait toujours.

«Qui fut bien surpris et eut le nez cassé? me dit maître Tainnebouy

qui prétendait tenir tous ces détails de Nônon elle-même, ce furent

les filles de Blanchelande, monsieur! Quand il passa auprès du banc de

la malheureuse dont il avait causé la perte, on ne s'aperçut pas tant

seulement qu'il eût un cœur à l'air de son visage. On n'y vit rien, ni

_stringo_ ni _stringuette_, et on se demanda tout bas s'il avait une

licence du pape, le vieux diable, pour dire la messe en capuchon. Mais

ne vous tourmentez, monsieur! la suite prouva bien qu'il n'en avait

pas, et les filles et les gars de Blanchelande, et bien d'autres, en

virent plus long à c'te messe-là qu'ils n'auraient voulu.»

Ainsi, pour un moment, la curiosité et l'attente universelle furent

trompées. L'abbé de la Croix-Jugan n'avait rien de nouveau que sa chape

fermée sur sa poitrine par une agrafe de pierres précieuses, d'un éclat

prodigieux aux yeux de ces paysans éblouis.

«D'aucunes fois, depuis, j'ons bien regardé! ce tas de pierreries n'a

_éclaffé_ com' cha sur la poitrine de nos prêtres,» disaient-ils à

la comtesse de Montsurvent, qui expliquait le phénomène, un peu par

l'imagination, un peu par le manteau du capuchon qui faisait repoussoir

au blanc éclat des pierreries, mais qui ne pouvait s'empêcher de

sourire de ces incroyables superstitions.

La procession fit le tour de l'église, le long des murs du cimetière,

et rentra par le portail, qui resta ouvert. Il y avait tant de monde

à Blanchelande ce jour-là, et le temps était si doux et presque si

chaud, que beaucoup de personnes se groupèrent au portail et, de là,

entendirent la messe. Il y en avait jusque sous l'if planté en face du

portail.

Cependant, après le temps mis à chanter l'_Introït_, pendant lequel

l'officiant va revêtir les ornements sacrés, les portes de la sacristie

s'ouvrirent et l'abbé de la Croix-Jugan, précédé des enfants de chœur

portant les flambeaux, des thuriféraires et des diacres, apparut sur

le seuil, en chasuble, et marcha lentement vers l'autel. Le mouvement

de curiosité qui avait eu lieu dans l'église quand la procession était

passée, recommença, mais pour cette fois sans déception. Le capuchon

avait disparu et la tête idéale de l'abbé put être vue sans aucun

voile...

Jamais la fantaisie d'un statuaire, le rêve d'un grand artiste devenu

fou, n'auraient combiné ce que le hasard d'une charge d'espingole

et le déchirement des bandelettes de ses blessures par la main des

Bleus avaient produit sur cette figure, autrefois si divinement belle,

qu'on la comparait à celle du martial Archange des batailles. Les plus

célèbres blessures dont parle l'histoire, qu'étaient-elles auprès des

vestiges impliqués sur le visage de l'abbé de la Croix-Jugan, auprès de

ces stigmates qui disaient si atrocement le mot sublime du duc de Guise

à son fils?

«Il faut que les fils des grandes races sachent se bâtir des renommées

sur les ruines de leur propre corps!»

Pour la première fois, on jugeait dans toute sa splendeur foudroyée

le désastre de cette tête, ordinairement à moitié cachée, mais déjà,

par ce qu'on en voyait, terrifiante! Les cheveux, coupés très-courts,

de l'abbé, envahis par les premiers flocons d'une neige prématurée,

miroitaient sur ses tempes et découvraient les plans de ses joues

livides, labourées par le fer. C'était tout un massacre, me dit

Tainnebouy avec une poésie sauvage, mais ce _massacre_ exprimait un si

implacable défi au destin, que si les yeux s'en détournaient, c'était

presque comme les yeux de Moïse se détournèrent du buisson ardent qui

contenait Dieu! Il y avait, en effet, à force d'âme, comme un dieu en

cet homme plus haut que la vie, et qui semblait avoir vaincu la mort

en lui résistant. Quoiqu'il se disposât à offrir le Saint Sacrifice et

qu'il s'avançât les yeux baissés, l'air recueilli et les mains jointes,

ces mains qui avaient porté l'épée interdite aux prêtres, et dont le

galbe nerveux et veiné révélait la puissance des éperviers dans leurs

étreintes, il était toujours le chef fait pour commander et entraîner

à sa suite. Avec sa grande taille, la blancheur flamboyante de sa

chasuble lamée d'or, que le soleil, tombant par une des fenêtres du

chœur, sembla tout à coup embraser, il ne paraissait plus un homme,

mais la colonne des flammes qui marchait en avant d'Israël et qui le

guidait au désert. La vieille comtesse de Montsurvent parlait encore de

ce moment-là, du fond de ses cent ans, comme s'il eût été devant elle,

quand Blanchelande agenouillé vit ce prêtre, colossal de physionomie,

se placer au pied de l'autel et commencer cette messe fatale qu'il ne

devait pas finir.

Nul, alors, ne pensa à ses crimes. Nul n'osa garder dans un repli de

son âme subjuguée une mauvaise pensée contre lui. Il était digne des

pouvoirs que lui avait remis l'Église, et le calme de sa grandeur,

quand il monta les marches de l'autel, répondit de son innocence.

Impression éphémère, mais pour le moment toute-puissante! On oublia

Jeanne le Hardouey. On oublia tout ce qu'on croyait il n'y avait qu'un

moment encore.

Entrevu à l'autel à travers la fumée d'azur des encensoirs, qui

vomissaient des langues de feu de leurs urnes d'argent, balancées

devant sa terrible face, sur laquelle le sentiment de la messe qu'il

chantait commençait de jeter des éclairs inconnus, qui s'y fixaient

comme des rayons d'auréole et faisaient pâlir l'éclat des flambeaux,

il était le point culminant et concentrique où l'attention fervente et

respectueuse de la foule venait aboutir. Le timbre profond de sa voix

retentissait dans toutes les poitrines. La lenteur de son geste, sa

lèvre inspirée, la manière dont il se retournait, les bras ouverts,

vers les fidèles, pour leur envoyer la paix du Seigneur, toutes ces

sublimes attitudes du prêtre qui prie et qui va consacrer, et dans

lesquelles le sublime de sa personne, à lui, s'incarnait avec une si

magnifique harmonie, prenaient ces paysans hostiles et fondaient leur

hostilité au point qu'il n'y paraissait plus...

La messe s'avançait cependant, au milieu des _alleluia_ d'enthousiasme

de ce grand jour... Il avait chanté la Préface. Les prêtres qui

l'assistaient dirent plus tard que jamais ils n'avaient entendu sortir

de tels accents d'une bouche de chair. Ce n'était pas le chant du

cygne, de ce mol oiseau de la terre qui n'a point sa place dans le

ciel chrétien, mais les derniers cris de l'aigle de l'Évangéliste, qui

allait s'élever vers les Cimes Éternelles, puisqu'il allait mourir! Il

consacra, dirent-ils encore, comme les Saints consacrent, et vraiment,

s'il avait jamais été coupable, ils le crurent plus que pardonné. Ils

crurent que le charbon d'Isaïe avait tout consumé du vieil homme dans

sa purification dévorante, quand, à genoux près de lui, et tenant le

bord de sa tunique de pontife, les diacres le virent élever l'hostie

sans tache, de ses deux mains tendues vers Dieu. Toute la foule était

prosternée dans une adoration muette. L'_O salutaris hostia!_ allait

sortir, avec sa voix d'argent, de cet auguste et profond silence...

Elle ne sortit pas... Un coup de fusil partit du portail ouvert et

l'abbé de la Croix-Jugan tomba la tête sur l'autel.

Il était mort.

Des cris d'effroi traversèrent la foule, aigus, brefs, et tout

s'arrêta, même la cloche qui sonnait le sacrement de la messe et qui se

tut, comme si le froid d'une terreur immense était monté jusque dans le

clocher et l'eût saisie!

Ah! qui pourrait raconter dignement cette scène unique dans les plus

épouvantables spectacles? L'abbé de la Croix-Jugan, abattu sur l'autel,

arraché par les diacres de l'entablement sacré qu'il souillait de

son sang, et couché sur les dernières marches, dans ses vêtements

sacerdotaux, au milieu des prêtres éperdus et des flambeaux renversés;

la foule soulevée, toutes les têtes tournées, les uns voulant voir

ce qui se passait à l'autel, les autres regardant d'où le coup de

feu était parti; le double reflux de cette foule, qui oscillait du

chœur au portail, tout cela formait un inexprimable désordre, comme

si l'incendie eût éclaté dans l'église ou que la foudre eût fondu les

plombs du clocher!

«L'abbé de la Croix-Jugan vient d'être assassiné!» Tel fut le mot qui

vola de bouche en bouche. La comtesse de Montsurvent, qui avait le

courage de ceux de sa maison, tenta de pénétrer jusqu'au chœur, mais ne

put percer la foule amoncelée.

«Fermez les portes! arrêtez l'assassin!» criaient les voix. Mais on

n'avait vu ni arme ni homme. Le coup de fusil avait été entendu. Il

était parti du portail, tiré probablement par-dessus la tête des

fidèles prosternés; et celui qui l'avait tiré avait pu s'enfuir, grâce

au premier moment de surprise et de confusion. On le cherchait, on

s'interrogeait.

Le chaos s'emparait de cette église, qui résonnait, il n'y avait que

quelques minutes, des chants joyeux d'_alleluia_... Il y avait deux

scènes distinctes dans ce chaos: la foule qui se gonflait au portail;

et à la grille du sanctuaire, dans le chœur, les prêtres jetés hors de

leurs stalles, et les chantres, pâles, épouvantés, entourant le corps

inanimé, et les deux diacres, debout auprès, pâles comme des linceuls,

en proie à l'indignation et à l'horreur! Un crime affreux aboutissait à

un sacrilége! L'hostie, teinte de sang, était tombée à côté du calice.

Le curé de Varenguebec la prit et la communia.

Alors ce curé de Varenguebec, qui était un homme puissant, un robuste

prêtre, commanda le silence, d'une voix tonnante, et, chose étrange,

due, sans nul doute, à l'impression d'un tel spectacle, il l'obtint.

Puis il dépouilla sa dalmatique, et n'ayant plus que son aube, tachée

du sang qui avait jailli de tous côtés sur l'autel, il monta en chaire

et dit:

«Mes frères, l'église est profanée. L'abbé de la Croix-Jugan vient

d'être assassiné en offrant le divin sacrifice. Nous allons emporter

son corps au presbytère et nous en ferons l'inhumation à la paroisse de

Neuf-Mesnil. L'église de Blanchelande va rester fermée jusqu'au moment

où Notre Seigneur de Coutances viendra solennellement la rouvrir et la

purifier. Lui seul, de sa droite épiscopale, et non pas nous, humble

prêtre, peut laver ici la place d'un détestable sacrilége. Allez,

mes frères, rentrez dans vos maisons, consternés et recueillis. Les

jugements de Dieu sont terribles et ses voies cachées. Allez, la messe

est dite: _Ite, missa est!_»

Et il descendit de chaire. Le silence le plus profond continua de

régner dans l'assemblée qui s'écoula, mais avec lenteur. Les plus

curieux restèrent à voir les prêtres éteindre les flambeaux et voiler

le saint tabernacle. On éteignit jusqu'à la lampe du chœur, cette lampe

qui brûlait nuit et jour, image de l'Adoration perpétuelle. Puis, les

prêtres enlevèrent sur leurs bras entrelacés le corps de l'abbé de la

Croix-Jugan, dans sa chasuble sanglante, en récitant à voix basse le

_De profundis_. Resté le dernier sur le seuil de l'église déserte, le

curé Caillemer en ferma les portes, comme sous les sept sceaux de la

colère du Seigneur. Arrêtées un moment dans le cimetière, quelques

personnes furent sommées d'en sortir et les grilles en furent fermées,

comme les portes de l'église l'avaient été. Étrange et formidable

jour de Pâques! le souvenir saisissant devait s'en transmettre à la

génération suivante. On eût dit qu'on remontait au moyen âge et que la

paroisse de Blanchelande avait été mise en interdit.

L'ensorcelée · 第 23 / 29 题