XIV

La nouvelle de la mort de Jeanne le Hardouey se répandit dans

Blanchelande avec la rapidité naturelle aux événements tragiques qui

viennent sur nous, comme par les airs, tant les retentissements en

sont électriques et instantanés! Jeanne-Madelaine s'était-elle noyée

volontairement? Était-elle victime d'un désespoir, d'un accident ou

d'un crime? Questions qui se posèrent, voilées et funèbres, dans tous

les esprits, problèmes qui se remuèrent avec une fiévreuse curiosité

dans toutes les conversations, et qui, à bien des années de là,

s'y agitaient encore avec une terreur indicible, soit à la veillée

des fileuses, soit aux champs sur le sillon commencé, quand une

circonstance remettait en mémoire l'histoire mystérieuse de la femme à

maître Thomas le Hardouey.

Lorsque la mère Ingou et la mère Mahé prirent la fuite, épouvantées

par l'action monstrueuse du berger, pour aller chercher au bourg du

secours, hélas! bien inutile, la petite Ingou, qui partageait la

terreur des vieilles femmes, s'était enfuie avec elles, mais dans une

direction différente. Habituée au chemin qu'elle faisait tous les

jours, elle courut à la chaumine de la Clotte.

Quelle nuit celle-ci avait passée! Quand elle avait voulu retenir

Jeanne, elle avait bien senti l'amère parole que la malheureuse lui

avait jetée, en s'arrachant de ses bras. «J'ai ce que je mérite,

pensa-t-elle. Est-ce à moi de parler de vertu?» et tous les souvenirs

de sa vie lui étaient tombés sur le cœur. Paralysée, enchaînée à

son seuil depuis bien des années, que pouvait-elle faire: empêcher,

prévenir? Elle n'avait de puissant que le cœur; et le cœur quand il

est seul, si grand qu'il soit, est inutile. Ah! ce qu'elle éprouva fut

bien douloureux! Des pressentiments sinistres s'étaient levés dans son

âme. L'insomnie visitait souvent son dur grabat avec tous les spectres

de sa jeunesse, mais de ses longues nuits passées sans sommeil, aucune

n'avait eu le caractère de cette nuit désolée. Ce n'était plus elle

dont il était question. C'était de la seule personne qu'elle respectât

et aimât dans la contrée. C'était de la seule âme qui se fût intéressée

à son sort et à sa solitude depuis que le mépris et l'horreur du monde

avaient étendu leurs cruels déserts autour d'elle. Où Jeanne-Madelaine

était-elle allée? Qu'avait-elle fait? Cette passion dont elle avait

encore les cris dans les oreilles, et la Clotte connaissait l'empire

terrible des passions! allait-elle perdre la pauvre Jeanne? A ces cris

répondirent bientôt les gémissements des orfraies, qui se mirent,

tourterelles effarées et hérissées de la tombe, à roucouler leurs

amours funèbres dans les ifs qui bordaient alors la chaussée rompue

de Broquebœuf. Comme toutes les imaginations solitaires et près de la

nature, la Clotte était superstitieuse. Dans les plus grandes âmes, il

y a comme un repli de faiblesse où dorment les superstitions.

Inquiète, fébrile, retournée vainement d'un flanc sur l'autre, elle se

souleva et alluma son _grasset_. On croit, dans les longues insomnies

brûler, consumer, à cette lampe qu'on allume, les longues heures,

les pensées dévorantes, les souvenirs. On ne brûle rien. Pensées,

souvenirs, longues heures, rien ne disparaît. Tout vous reste. Le

grasset de la Clotte, avec sa lueur vacillante, fut aussi sombre pour

ses yeux que l'était pour ses oreilles le cri rauque et lointain des

orfraies expirant tristement dans la nuit. La lumière elle-même doubla

les visions dont elle était obsédée. Cette image de Judith qui tue

Holopherne et qu'elle avait entre les rideaux de son lit, cette image

grossièrement enluminée semblait s'animer sous son regard fasciné.

L'épais vermillon de cette image populaire ressemblait à du sang

liquide, du vrai sang! La Clotte, qui n'était pas timide, frissonnait.

Cette forte stoïcienne avait peur. Elle souffla le grasset. Mais les

ténèbres ne noient pas nos rêves. La vision demeure au fond des yeux,

au fond du cœur, dans son impitoyable lumière. Assise sur son lit,

roulée dans sa méchante camisole, tunique de Nessus de la misère et de

l'abandon qu'elle ne devait plus dépouiller, elle posa son front sur

ses genoux entrelacés de ses mains nouées, et resta ainsi, absorbée,

courbée, jusqu'au point du jour, quand la petite Ingou tourna le

loquet et qu'elle ouvrit brusquement la porte, comme si elle avait été

poursuivie:

--Quel bruit tu fais, dit-elle, Petiote! Et voyant le visage de

l'enfant, elle sentit que l'anxiété de sa nuit se changeait en affreuse

certitude.

--Ah! il y a du malheur dans Blanchelande! fit-elle.

--Il y a, dit la petite Ingou d'une voix saccadée par l'émotion et par

la course, que maîtresse le Hardouey est morte, et que je v'nons de la

trouver au fond du lavoir.

Un cri qui n'était pas sénile, un cri de lionne qui se réveillait,

sortit de cette poitrine brisée et s'interrompit sur les lèvres de la

Clotte. Son buste incliné sur ses genoux tomba, renversé en arrière,

sur le lit, et la tête s'enroula dans les couvertures, comme si une

hache invisible l'avait abattue d'un seul coup.

--Jésus-Marie! s'écria l'enfant avec une angoisse effarée qui fuyait la

mort et qui semblait la retrouver.

Et elle s'approcha du lit d'où chaque jour elle aidait la paralytique

à descendre: et elle la vit, l'œil fixe, les tempes blêmes, la ligne

courbe de ses lèvres impassibles et hautaines tremblante, tremblante

comme quand le sanglot qu'on dévore s'entasse dans nos cœurs et va en

sortir.

--Tenez, tenez, mère Clotte, dit l'enfant, écoutez: voici l'agonie!

Et, en effet, le vent qui venait du côté de Blanchelande apportait les

sons de la cloche qui sonnait le trépas de Jeanne-Madelaine avec ces

intervalles sublimes toujours plus longs à mesure qu'on avance dans

cette sonnerie lugubre qui semble distiller la mort dans les airs et la

verser par goutte, à chaque coup de cloche, dans nos cœurs.

Rien à ce moment, dans les campagnes toujours si tranquilles

d'ailleurs, n'empêchait d'entendre les sons poignants de lenteur et

brisés de silence qui finissent par un tintement suprême et grêle comme

le dernier soupir de la vie au bord de l'éternité. Le matin, gris avant

d'être rose, commençait de s'emplir des premiers rayons d'or de la

journée et retenait encore quelque chose du calme sonore et vibrant

des nuits. Les sons de la cloche mélancolique, toujours plus rares,

passaient par la porte laissée ouverte derrière la petite Ingou et

venaient mourir sur ce grabat, où un cœur altier, qui avait résisté à

tout, se brisait enfin dans les larmes, et allait comprendre ce qu'il

n'avait jamais compris, le besoin brûlant et affamé d'une prière.

La Clotte se souleva à ces sons qui disaient que Jeanne ne se

relèverait jamais plus.

--Je ne suis pas digne de prier pour elle, fit-elle alors, comme si

elle était seule; la pleurer, oui! Et elle passa ses mains sur ses

yeux où montaient des larmes, et elle regarda ses mains mouillées avec

un orgueil douloureux, comme si c'était une conquête pour elle que

des pleurs!--Qui m'aurait dit pourtant que je pleurerais encore?...

Mais prier pour elle, je ne puis, j'ai été trop impie; Dieu rirait

de m'entendre si je priais! Il sait trop qui j'ai été et qui je suis

pour écouter cette voix souillée qui ne lui a jamais rien demandé

pour Clotilde Mauduit, mais qui lui demanderait, si elle osait, sa

miséricorde pour Jeanne-Madelaine de Feuardent!

Et comme la proie d'une idée subite:--Écoute, Petiote, lui dit-elle

en prenant les mains de l'enfant dans les siennes, tu vaux mieux que

moi. Tu n'es qu'une enfant; tu as l'âme innocente: à ton âge, on me

disait que Dieu, venu sur la terre, aimait les enfants et les exauçait.

Agenouille-toi là et prie pour elle!

Et avec ce geste souverain qu'elle avait toujours gardé au sein des

misères de sa vie, elle fit tomber l'enfant à genoux au bord de son

lit.

--Oui, prie, dit-elle d'une voix entrecoupée par ses larmes, je

pleurerai pendant que tu prieras!

--Mais surtout prie haut, continua-t-elle, s'exaltant dans sa peine,

à mesure qu'elle parlait, que je puisse t'entendre! Oui, que je

puisse t'entendre, si je ne puis m'unir à toi. Ah! parle-lui donc,

fit-elle impétueusement, parle-lui à ce Dieu des enfants, des purs, des

patients, des doux, enfin de tout ce que je ne suis plus!

--C'est aussi le Dieu des misérables, dit la petite fille, naïvement

sublime et qui répétait simplement ce que son curé lui avait appris.

--Ah! c'est donc le mien! fit la Clotte qui sentit l'atteinte du coup

de foudre que Dieu fait quelquefois partir des faibles lèvres d'un

enfant. Attends! attends! je m'en vais prier avec toi, ma fille...

Et s'appuyant sur l'épaule de l'enfant agenouillée, elle se jeta en bas

de son lit. Paralytique dont l'âme était tout entière et qui retrouvait

des organes, elle tomba à genoux près de la petite fille, et elles

prièrent toutes les deux.

A ce moment-là, revenaient au lavoir la mère Ingou et la mère Mahé,

accompagnées de tous les curieux de Blanchelande. Parmi ces curieux

il y avait Barbe Causseron et Nônon Cocouan; Nônon véritablement

désolée. Elles trouvèrent le cadavre de Jeanne toujours couché dans

les hautes herbes, mais le berger, que les deux vieilles avaient fui,

avait disparu. Seulement, avant de disparaître, l'horrible pâtre avait

accompli sur le cadavre un de ces actes qui, quand ils ne sont pas un

devoir pieux, sont un sacrilége. Il avait coupé les cheveux de Jeanne,

ces longs cheveux châtains «qui lui faisaient, disait Louis Tainnebouy,

le plus _reluisant_ chignon qui ait jamais été retroussé sur la nuque

d'une femme,» et pour les couper, il avait été obligé de se servir du

seul instrument qu'il eût sous la main, de cette _allumelle_ qu'il

avait, on l'a vu, trempée dans l'eau du lavoir. Aussi les cheveux

de Jeanne-Madelaine avaient-ils été «sciés comme une gerbe avec une

mauvaise faucille,» ajoutait l'herbager, et, par places, durement

arrachés. Était-ce un trophée de vengeance que cette chevelure emportée

par le pâtre errant pour la montrer à sa tribu nomade, comme les

Peaux-Rouges et tous les sauvages, car, à une certaine profondeur,

l'unité de la race humaine se reconnaît par l'identité des coutumes?

Était-ce plutôt une convoitise d'âme sordide, qui saisissait l'occasion

de vendre cher une belle chevelure à ces marchands de cheveux qui s'en

vont, traversant les campagnes et moissonnant, pour quelques pièces

d'argent, les chevelures des jeunes filles pauvres? ou plutôt, comme

le croyait maître Tainnebouy, ces cheveux d'une femme _morte d'un sort_

devaient-ils servir à quelque sortilége et devenir dans les mains de

ce berger quelque redoutable talisman? Ce fut Nônon Cocouan qui la

première s'aperçut du larcin fait à la noble tête, appuyée sur le gazon.

--Ah! le pâtre s'est vengé jusqu'au bout! dit-elle. En effet, ces

cheveux coupés paraissaient à ces paysans comme un meurtre de plus.

Chacun d'eux commentait cette mort soudaine et s'apitoyait sur le sort

d'une femme qui avait mérité l'affection de tous. Les gens du Clos, au

premier bruit de la mort de leur maîtresse, étaient arrivés. Seul, le

mari de Jeanne, maître le Hardouey, manquait encore. Reparti la veille,

on le sait, au moment où il rentrait au Clos d'un galop si farouche,

quand on lui avait dit sa femme absente, il n'avait point reparu...

Son cheval seul était revenu, couvert de sueur, les crins hérissés,

traînant sa bride dans laquelle il se prenait les pieds en courant.

Or, comme maître le Hardouey n'était point aimé dans Blanchelande, on

se demandait déjà à voix basse, et à mots couverts, si cette mort de

Jeanne n'était pas un crime, et si le coupable n'était point ce mari

qui ne se trouvait pas...

Depuis longtemps les bruits du pays avaient dû mettre martel en tête à

le Hardouey. Cet homme, d'un tempérament sombre, était plus bilieux,

plus morose, plus _grinchard_ que jamais, disaient les commères, et

quoiqu'il pût cuver silencieusement une profonde jalousie, il pouvait

également l'avoir laissé éclater, en frappant quelque terrible coup.

Une telle opinion, du reste, en rencontrait une autre dans les esprits.

Cet ancien moine, chef de partisans, ce pénitent hautain, auquel se

rattachaient tant de sentiments et d'idées puissantes et vagues, ce

Chouan qu'on accusait d'avoir troublé la vie de Jeanne et d'avoir, on

ne sait comment, égaré sa raison, paraissait aussi capable de tout.

S'il ne l'avait pas poussée avec la main du corps dans le lavoir où

elle s'était noyée, il l'y avait précipitée avec la main de l'esprit

en lui brisant le cœur de honte et de désespoir. De ces deux opinions,

on n'aurait pas trop su laquelle devait l'emporter, mais toutes les

deux mêlaient à l'expression des regrets donnés à la mort de Jeanne

quelque chose de sinistrement soupçonneux et de menaçant, qui, échauffé

comme il allait l'être, eût fait prévoir à un observateur la scène

épouvantable qui devait avoir lieu le lendemain.

Cependant il fallait que le corps de Jeanne restât exposé dans

la prairie, jusqu'au moment où le médecin et le juge de paix de

Blanchelande viendraient faire, conformément à la loi, ce qu'elle

appelle énergiquement la _levée du cadavre_. Ces hommes et ces femmes,

qui étaient accourus rassasier leur curiosité d'un spectacle inattendu

et tragique, appelés aux champs par les travaux de la journée, se

retirèrent donc peu à peu, parlant entre eux d'un événement dont ils

devaient rechercher longtemps les causes. De ce flot de curieux écoulé,

il ne demeura auprès du cadavre que le grand valet du Clos, chargé de

veiller sur le corps de la morte jusqu'à l'arrivée du médecin et du

juge de paix, et Nônon Cocouan, qui, d'un mouvement spontané, s'était

proposée pour cette pieuse garde. Toute cette histoire l'a dit assez:

Nônon avait toujours été dévouée à Jeanne. Dans ces derniers temps,

elle l'avait vaillamment défendue contre tous ceux qui l'accusaient

d'avoir oublié la sagesse de sa vie «dans des hantises de perdition,»

et on entendait par-là, à Blanchelande, ses visites à la Clotte et

ses obscures relations avec l'abbé de la Croix-Jugan. Nônon, plus

que personne, excepté la Clotte peut-être, était touchée de cette

mort subite, et elle l'était deux fois, car les cœurs frappés se

devinent. Tout en défendant Jeanne, et quoiqu'elle n'eût jamais

reçu de confidence, Nônon avait reconnu l'amour qui souffre, parce

qu'autrefois, dans sa jeunesse, elle aussi l'avait éprouvé. La pauvre

fille s'était prise pour Jeanne-Madelaine d'un véritable fanatisme de

pitié silencieuse. Un grand respect l'avait empêchée de lui en donner

de ces muets et expressifs témoignages qui pressent le cœur mais

sans le blesser. Or, aujourd'hui qu'elle le pouvait, elle le faisait

avec une ardeur éplorée. Dévote comme elle l'était, elle croyait que

Jeanne-Madelaine la voyait de là-haut auprès de sa dépouille sur la

terre. Être vu de ceux qu'on a aimés dans le silence et à qui on n'a

pas pu dire dans la vie comme on les aimait, ah! c'est là un de ces

apaisements célestes qui vengent de toutes les impossibilités de

l'existence, et que la Religion donne en prix à ceux qui ont la foi!

Nônon Cocouan sentait cet arome de la bonté de Dieu se mêler aux larmes

qu'elle répandait sur Jeanne, et les adoucir. La matinée s'avançait

avec splendeur. C'était une des plus belles journées d'été qu'on eût

vues depuis longtemps: l'air était pur; le lavoir diaphane; les herbes

sentaient bon; la chaleur montait dans les plantes; les insectes,

attirés par l'immobilité de Jeanne, bourdonnaient autour de ce corps

étendu avec une grâce de fleur coupée, et Nônon, assise à côté et

par moment agenouillée, tenant son chapelet dans ses mains jointes,

priait Celle qui a pitié encore, lorsque Dieu ne se rappelle que sa

justice; car le don que Dieu a fait à sa Mère, c'est d'avoir pitié

plus longtemps que lui! De temps en temps, cette mystique de village

élevait ses yeux, beaux encore et d'un bleu que le feu du cœur avait,

en les incendiant autrefois, rendu plus macéré et plus chaste, vers cet

autre bleu éternel, que rien ne ternit, ni siècles ni orages; vers ce

ciel, d'un azur étincelant alors, à travers lequel elle voyait Jeanne

se pencher vers elle et affectueusement lui sourire. Assis comme elle,

par terre, à quelque distance, le grand valet du Clos se tenait dans

cette stupeur accablée que cause aux natures vulgaires le voisinage de

la mort. Pour le préserver d'un soleil qui devenait plus vif, Nônon

avait recouvert le visage de Jeanne de ce tablier de cotonnade rouge

que la Clotte avait déchiré en s'efforçant de la retenir. Seul lambeau

de pourpre grossière que la destinée laissait, pour la couvrir, à

cette fille noble qui avait emprisonné dans un corset de bure une âme

patricienne longtemps contenue, longtemps surmontée, et qui tout à

coup, éclatant à l'approche d'une âme de sa race, avait tué son bonheur

et brisé sa vie!

Ce fut vers le soir qu'eut lieu la _levée du cadavre_. Après

l'accomplissement de cet acte légal, le juge de paix ordonna au

serviteur qui l'accompagnait et au grand valet du Clos de transporter

Jeanne dans la maison la plus voisine de la prairie. L'enterrement

de maîtresse le Hardouey était fixé pour le lendemain, à l'église

paroissiale de Blanchelande. Dans l'incertitude où l'on était sur le

genre de mort de Jeanne, la charité du bon curé Caillemer n'eut point à

s'affliger d'avoir à appliquer cette sévère et profonde loi canonique,

qui refuse la sépulture chrétienne à toute personne morte d'un suicide

et sans repentance. Il estimait beaucoup Jeanne-Madelaine, qu'il

appelait la nourrice de ses pauvres, et il aurait eu le cœur déchiré de

ne pas bénir sa poussière. Dieu sauva donc à la tendresse du pasteur

cette rude épreuve, et Jeanne, justiciable du mystère de sa mort à Dieu

seul, put être déposée en terre sainte.

On l'y porta au milieu d'un concours immense de gens venus des

paroisses voisines de Lithaire et de Neufmesnil. Les cloches de

Blanchelande, qui, selon la vieille coutume normande, avaient sonné

tout le jour et la veille, avaient appris à ces campagnes que

«quelqu'un de riche» était mort. Les informations allant de bouche

en bouche, on avait bientôt su que c'était maîtresse le Hardouey.

En Normandie, dans ma jeunesse encore, de toutes les cérémonies qui

attiraient les populations aux églises, la plus solennelle et qui

remuait davantage l'imagination publique, c'étaient les funérailles.

Les indifférents y accouraient autant que les intéressés; les impies,

autant que les gens pieux. Ce n'était pas comme en Écosse, où les repas

funéraires pouvaient déterminer un genre de concours sans élévation et

sans pureté. En Normandie, il n'y avait de repas, après l'enterrement,

que pour les prêtres. La foule, elle, s'en retournait, le ventre vide,

comme elle était venue, mais elle était venue pour voir un de ces

spectacles qui l'émouvaient et l'édifiaient toujours, et elle s'en

retournait la tête pleine de bonnes pensées, quand ce n'était pas le

cœur. Ce jour-là, l'enterrement de maîtresse le Hardouey n'attirait

pas seulement parce qu'il était une cérémonie religieuse, ou parce

que la _décédée_ était connue à dix lieues à la ronde pour la reine

des ménagères, mais aussi parce que sa mort soudaine n'avait pas été

naturelle, et qu'il planait comme le nuage d'un crime au-dessus.

On vint donc aux obsèques de Jeanne encore plus pour parler de sa

mort extraordinaire et inexpliquée que pour s'acquitter envers elle

d'un dernier devoir. La _jaserie_, ce mouvement éternel de la langue

humaine, ne s'arrête ni sur une tombe fermée ni en suivant un cercueil,

et rien ne glace, pas même la religion et la mort, l'implacable

curiosité qu'Ève a léguée à sa descendance. Pour la première fois

peut-être, le recueillement manqua à ces paysans. Ce qui, surtout, les

rendit distraits, parce que cela leur paraissait étrange et terrible,

à eux, qui avaient au fond de leurs cœurs le respect de la famille,

comme le christianisme l'a fait, c'était de ne pas voir de parents

accompagner et suivre cette bière. La famille de Jeanne de Feuardent,

dont elle avait blessé l'orgueil nobiliaire en épousant Thomas le

Hardouey, n'était point venue à ses funérailles, et, d'un autre côté,

les parents de le Hardouey, envieux de la fortune qu'il avait amassée,

et blessés aussi par son mariage, qui les avait éloignés d'eux,

n'avaient point paru dans le cortége, malgré l'invitation qu'on avait

eu soin de leur adresser. Il y avait donc un assez grand espace entre

la bière, portée, selon l'usage du pays, par les domestiques du Clos,

sur des serviettes ouvrées, dont ils tenaient les extrémités deux par

deux, et les pauvres de la paroisse, qui, pour _six blancs_ et un pain

de quatre livres, assistaient à la cérémonie, une torche de résine à la

main. De mémoire d'homme, à Blanchelande, on n'avait vu d'enterrement

où cet espace, réservé au deuil, fût resté vide. On en faisait tout

haut la remarque. Maître le Hardouey n'était pas rentré au Clos. Tous

les yeux étaient fixés sur la place qu'il aurait dû occuper... Hélas!

il y avait un autre homme encore que les regards de l'assistance

cherchèrent plus d'une fois en vain: c'était l'abbé de la Croix-Jugan.

Parti pour Montsurvent, la veille, ainsi que l'avait dit la mère Mahé

à le Hardouey, il n'était point revenu de chez la comtesse Jacqueline.

Pendant toute la funèbre cérémonie, sa stalle de chêne resta fermée

dans le chœur, et le redoutable capuchon qu'on y voyait tous les

dimanches ne s'y montra pas.

Fut-ce cette préoccupation de la foule, répartie entre ces deux

absents, qui empêcha qu'on ne prît garde à une personne dont la

présence, si elle avait été remarquée, eût semblé aussi extraordinaire

que l'absence simultanée des deux autres?... En effet, impiété ou

souffrance physique, la Clotte n'allait point à l'église. Il y avait

plus de quinze ans qu'on ne l'y avait vue. Il est juste de dire aussi

qu'on ne l'avait point vue ailleurs. Elle n'allait que jusqu'à son

seuil. D'un esprit trop ferme pour insulter les choses saintes, la

Clotte semblait les dédaigner, en ne les invoquant jamais dans sa vie.

L'Hérodiade de Haut-Mesnil, qui avait eu avec les hommes toutes les

férocités d'une beauté, puissante comme un fléau, devenue l'ascète de

la solitude et la Marie Égyptienne de l'orgueil blessé, n'avait pas

soupçonné la force qu'elle aurait trouvée au pied d'une croix. Lorsque,

dans sa tournée de Pâques, le curé Caillemer entrait et s'asseyait

chez elle, pour lui parler des consolations qu'elle puiserait dans

l'accomplissement de ses devoirs de chrétienne, elle souriait avec

une hauteur amère. Rachel, égoïste et stérile, qui ne voulait pas

être consolée parce que sa jeunesse et sa beauté n'étaient plus! Elle

souriait aussi de l'humble prêtre, enfant de la paroisse, qu'elle

avait vu grandir derrière la charrue, sur le sillon voisin, et qui ne

portait pas sur son front la marque de noblesse qui l'eût consacré,

aux yeux d'une femme comme elle, plus que l'huile sainte du sacerdoce.

Cette hauteur, ce sourire, cette fierté désespérée, mais sans une

seule plainte, cette attitude éternelle, car il la retrouvait toujours

la même à chaque année, cette manière de vider son calice d'absinthe

et de le tenir comme elle avait tenu le verre de l'orgie, au château

de Haut-Mesnil, tout cela imposait au curé, et arrêtait sur sa lèvre

timide la parole qui peut convertir. Il le disait lui-même. Cette

femme, chargée d'iniquité, au fond de sa masure délabrée et sous les

vêtements d'une pauvreté rigide, le troublait plus que la comtesse de

Montsurvent, dans son château et sous le dais féodal qu'elle avait eu

le courage de rétablir dans la salle de chêne sculpté de ses ancêtres,

comme si la trombe de la révolution n'avait pas emporté tous les droits

et les signes qui représentaient ces droits! Pour toutes ces raisons,

le bon curé s'était bien souvent demandé ce que deviendrait la vieille

Clotte... et si, après toute une vie de scandale et d'incrédulité

orgueilleuse, il n'était pas grand temps, pour elle, de donner

l'exemple du repentir!

Et qui sait? L'heure peut-être était venue. La mort de Jeanne, dernière

goutte d'amertume, avait déjà fait déborder ce cœur qui, pendant des

années, avait porté sa misère sans se pencher et sans trembler! Ce

qu'elle n'aurait point fait pour elle, cette femme, qui n'avait jamais

demandé quartier à Dieu, l'avait fait pour Jeanne. Elle avait prié.

Elle avait retrouvé l'humilité de la prière et des larmes! Sous le

coup de la mort de Jeanne, elle s'était juré à elle-même que, malgré

sa paralysie, elle irait jusqu'à l'église de Blanchelande; qu'elle

accompagnerait jusqu'à sa tombe celle qu'elle appelait _son enfant_, et

que, si elle ne pouvait pas marcher, elle s'y traînerait sur le cœur!

Eh bien! ce qu'elle s'était juré elle l'accomplit! Le matin du jour des

funérailles, elle se leva dès l'aurore, s'habilla avec tout ce qu'elle

avait de plus noir dans ses vêtements, et les deux mains sur le bâton

sans lequel elle ne pouvait faire un seul pas, elle commença le pénible

trajet qui, pour elle, était un voyage. Il y avait environ une lieue

de sa chaumière au clocher de Blanchelande; mais une lieue pour elle,

c'était loin! Elle ne marchait pas; elle rampait plutôt sur la partie

morte de son être, que son buste puissant et une volonté enthousiaste

traînaient d'un effort continu. Les poètes ont parlé quelquefois de

l'union de la mort et de la vie. Elle était l'image de cette union,

mais la vie était si intense dans sa poitrine appuyée sur ses mains

nerveuses, soutenues à leur tour par son bâton noueux... qu'on aurait

cru, à certains moments, que cette vie descendait et la reprenait tout

entière. Elle allait bien lentement, mais enfin elle allait! Son front

s'empourprait de fatigue. Son austère visage prenait des teintes de feu

comme un vase de bronze rongé par une flamme intérieure dont les flancs

opaques, devenus transparents, se colorent.

Quelquefois, trahie par sa force, vaincue, mais non désespérée, elle

s'arrêtait, haletante, sur une butte ou un tas de cailloux dans le

chemin, puis se relevait et poursuivait sa route pour se rasseoir

encore après quelques pas. Les heures s'écoulaient. La cloche de

Blanchelande sonna la messe funèbre. La malheureuse l'entendit presque

avec égarement! Elle mesurait, et de quel regard! à travers les airs,

l'espace qui la séparait de l'église, ce qui lui restait à dévorer

par la pensée et à traverser avec ses pieds lents et maudits! «Oh!

j'arriverai!» elle se l'était dit plus d'une fois avec espérance.

Maintenant elle se disait: «Arriverai-je à temps?» Nul voyageur à

cheval, nul fermier avec sa charrette, qui, peut-être, eussent été

touchés de l'énergie trompée de cette sublime infirme qui défaillait

et allait toujours, et qui l'auraient prise avec eux, ne passèrent sur

cette route solitaire. Ah! sa poitrine se soulevait d'anxiété et de

folle colère! Son cœur trépignait sur ses pieds morts! Bientôt elle ne

put même plus s'arrêter pour reprendre haleine, et comme elle était

brisée dans son corps et qu'elle tombait affaissée, ne voulant pas

être retardée par sa chute, l'héroïque volontaire se mit à marcher sur

les mains, à travers les pierres, tenant dans ses dents le bâton dont

elle ne pouvait se séparer et qu'elle mordait avec une exaspération

convulsive... Dieu, sans doute, eut pitié de tant de courage et permit

qu'elle arrivât à l'église de Blanchelande avant que la messe ne fût

dite.

Quand, à moitié morte, elle franchit la grille du cimetière, le prêtre

qui officiait chantait la préface. L'église était trop pleine pour

qu'elle pût y pénétrer. Aussi resta-t-elle au seuil d'une des petites

portes latérales qui s'ouvrait dans une chapelle de la Vierge, et

là, accroupie sur le talon de ses sabots, derrière quelques femmes

plantées debout et qui regardaient dans cette chapelle, elle mêla

sa prière et sa désolation intérieure à la magnifique psalmodie que

l'Église chante sur ses morts, et au croassement des corbeaux dont

les noires volées tournaient alors autour du clocher retentissant.

Comme elle agissait au nom d'un devoir et que, d'ailleurs, elle était

toujours la fière Clotte, elle ne parla point à ces femmes qui, le

dos tourné, chuchotaient entre elles et s'entretenaient de la morte,

de maître Thomas le Hardouey et de l'abbé de la Croix-Jugan. Et voilà

pourquoi aussi, quand elle se leva, d'accroupie qu'elle était, avant

que la messe fût finie, elle put échapper au regard de ces femmes qui

ne l'avaient pas remarquée.

Cependant, la messe étant dite, les porteurs reprirent la bière sur les

tréteaux où elle avait été déposée, les prêtres se mirent à monter la

nef en chantant les derniers psaumes, et débouchèrent par le portail,

suivis de la foule, dans le cimetière, où la fosse creusée attendait

le cercueil. Instant pathétique et redoutable! le cœur de l'homme le

plus fort n'y résiste pas, lorsque, rangés en cercle, leurs cierges

éteints, au bord de la tombe entr'ouverte, les prêtres versent l'eau

bénite, dans un _requiescat_ suprême, sur la bière dépouillée de sa

draperie noire, et sur laquelle la terre, poussée par les bêches,

croule avec un bruit lamentable et sourd. On était parvenu à ce moment

terrible, et jusque-là rien n'avait troublé l'imposante et navrante

cérémonie. Seulement quand le clergé, ayant béni le cercueil, se fut

retiré, après un _Amen_ suivi d'un morne et vaste silence, laissant

la foule groupée autour de la fosse qu'on remplissait, et jetant à

son tour l'eau sainte, comme il l'avait fait avant elle, une femme,

qui était agenouillée sur la terre relevée de la fosse, et à laquelle

personne n'avait fait attention, se leva péniblement, et, se plaçant

derrière l'homme qui aspergeait alors la tombe, s'avança pour prendre

le goupillon qu'il tenait; mais, au moment de le lui remettre, l'homme

regarda la main tendue vers lui et l'être à qui appartenait cette main.

--Oh! dit-il en tressaillant, la Clotte!

Et comme si cette main tendue eût été pestiférée, il recula avec

horreur.

--Que viens-tu faire ici, vieille Tousée? poursuivit-il, et pour quel

nouveau malheur es-tu donc sortie de ton trou?

Le nom de la Clotte, sa présence inattendue, l'accent et le geste de

cet homme firent passer dans la foule cette vibration attentive qui

précède, comme un avertissement de ce qui va suivre, les grandes scènes

et les grands malheurs.

La Clotte avait pâli à ce nom de Tousée qui lui rappelait brutalement

un outrage qu'elle n'avait jamais pu oublier. Mais comme si elle n'eût

pas entendu, ou comme si la douleur de la mort de Jeanne l'eût désarmée

de toute colère:

--Donne! que je la bénisse, fit-elle lentement, et n'insulte pas la

vieillesse en présence de la mort, ajouta-t-elle avec une ferme douceur

et une imposante mélancolie.

Mais l'homme à qui elle parlait était d'une nature rude et grossière,

et les habitudes de son métier augmentaient encore sa férocité

habituelle. C'était un boucher de Blanchelande, élevé dans l'exécration

de la Clotte. Il s'appelait Augé. Son père, boucher comme lui, était

un des quatre qui l'avaient liée au poteau du marché et qui avaient

fait tomber sous d'ignobles ciseaux, en 1793, une chevelure dont elle

avait été bien fière. Cet homme était mort de mort violente peu de

temps après son injure, et sa mort, imputée vaguement à la Clotte par

des parents superstitieux, passionnés, et en qui les haines de parti

s'ajoutaient encore à l'autre haine, devait rendre le fils implacable.

--Non, dit-il, tu ferais tourner l'eau bénite, vieille sorcière! tu ne

mets jamais le pied à l'église, et te v'là! Es-tu effrontée! Et est-ce

pour maléficier aussi son cadavre que tu t'en viens, toi qui ne peux

plus traîner tes os, à l'enterrement d'une femme que tu as ensorcelée,

et qui n'est morte peut-être que parce qu'elle avait la faiblesse de te

hanter?

L'idée qu'il exprimait saisit tout à coup cette foule, qui avait connu

Jeanne si malheureuse, et qui n'avait pu s'expliquer ni l'égarement de

sa pensée, ni la violence de son teint, ni sa mort aussi mystérieuse

que les derniers temps de sa vie. Un long et confus murmure circula

parmi ces têtes pressées dans le cimetière et qu'un pâle rayon de

soleil éclairait. A travers ce grondement instinctif, les mots de

_sorcière_ et d'_ensorcelée_ s'entendirent comme des cris sourds qui

menaçaient d'être perçants tout à l'heure... Étoupes qui commençaient

de prendre et qui allaient mettre tout à feu.

Il n'y avait plus là de prêtres; ils étaient rentrés dans l'église; il

n'y avait plus là d'homme qui, par l'autorité de sa parole et de son

caractère, pût s'opposer à cette foule et l'arrêter en la dominant. La

Clotte vit-elle le péril qui l'entourait dans les plis épais de cette

vaste ceinture d'hommes, irrités, ignorants, et depuis des années sans

liens avec elle, avec elle qui les regardait du haut de son isolement,

comme on regarde du haut d'une tour?

Mais si elle le vit, son sang d'autrefois, son vieux sang de concubine

des seigneurs du pays monta à sa joue sillonnée comme une lueur

dernière, en présence de ces hommes qui, pour, elle, étaient des

manants et qui commençaient de s'agiter. Appuyée sur son bâton d'épine,

à trois pas de cette fosse entr'ouverte, elle jeta à Augé, le boucher,

un de ces regards comme elle en avait dans sa jeunesse, quand, posée

sur la croupe du cheval de Sang-d'Aiglon de Haut-Mesnil, elle passait

dans le bourg de Blanchelande, scandalisé et silencieux.

--Tais-toi, fils de bourreau, dit-elle; cela n'a pas tant porté bonheur

à ton père de toucher à la tête de Clotilde Mauduit!

--Ah! j'achèverai l'œuvre de mon père! fit le boucher mis hors de lui

par le mot de la Clotte. Il ne t'a que rasée, vieille louve, mais moi,

je te prendrai par la _tigniasse_ et je t'_écalerai_ comme un mouton.

Et joignant le geste à la menace, il leva sa main épaisse, accoutumée

à prendre le bœuf par les cornes pour le contenir sous le couteau. La

tête menacée resta droite... Mais un coup la sauva de l'injure. Une

pierre lancée du sein de cette foule, que l'inflexible dédain de la

Clotte outrait, atteignit son front d'où le sang jaillit et la renversa.

Mais renversée, les yeux pleins du sang de son front ouvert, elle se

releva sur ses poignets de toute la hauteur de son buste.

--Lâches! cria-t-elle, quand une seconde pierre sifflant d'un autre

côté de la foule la frappa de nouveau à la poitrine et marqua d'une

large rosace de sang le mouchoir noir qui couvrait la place de son sein.

Ce sang eut, comme toujours, sa fascination cruelle. Au lieu de calmer

cette foule, il l'enivra et lui donna la soif avec l'ivresse. Des cris:

«_A mort, la vieille sorcière!_» s'élevèrent et couvrirent bientôt

les autres cris de ceux qui disaient: «_Arrêtez! non! ne la tuez

pas!_» Le vertige descendait et s'étendait, contagieux, dans ces têtes

rapprochées, dans toutes ces poitrines qui se touchaient. Le flot de

la foule remuait et ondulait, compacte à tout étouffer. Nulle fuite

n'était possible qu'à ceux qui étaient placés au dernier rang de cette

_tassée_ d'hommes, et ceux-là curieux, et qui discernaient mal ce qui

se passait au bord de la fosse, regardaient par-dessus les épaules

des autres et augmentaient la poussée. Le curé et les prêtres, qui

entendirent les cris de cette foule en émeute, sortirent de l'église et

voulurent pénétrer jusqu'à la tombe, théâtre d'un drame qui devenait

sanglant. Ils ne le purent. «Rentrez, monsieur le curé, disaient des

voix; vous n'avez que faire là! C'est la sorcière de la Clotte, c'est

cette _profaneuse_ dont on fait justice! Je vous rendrons demain votre

cimetière purifié.»

Et, en disant cela, chacun jetait son caillou du côté de la Clotte,

au risque de blesser ceux qui étaient rangés près d'elle. La seconde

pierre, qui avait brisé sa poitrine, l'avait roulée dans la poussière,

abattue aux pieds d'Augé, mais non évanouie. Impatient de se mêler à ce

martyre, mais trop près d'elle pour la lapider, le boucher poussa du

pied ce corps terrassé.

Alors, comme la tête coupée de Charlotte Corday qui rouvrit les yeux

quand le soufflet du bourreau souilla sa joue virginale, la Clotte

rouvrit ses yeux pleins de sang à l'outrage d'Augé, et d'une voix

défaillante:

--Augé, dit-elle, je vais mourir; mais je te pardonne, si tu veux me

traîner jusqu'à la fosse de M^{lle} de Feuardent et m'y jeter avec

elle, pour que la vassale dorme avec les maîtres qu'elle a tant aimés!

--_I' g'n'a pus_ de maîtres ni de demoiselles de Feuardent, répondit

Augé, redevenu Bleu tout à coup et brûlant des passions de son père.

Non, tu ne seras pas enterrée avec celle que tu as envoûtée par tes

sortiléges, fille maudite du diable, et je te donnerai à mes chiens!

Et il la refrappa de son soulier ferré au-dessus du cœur. Puis avec une

voix éclatante:

--La v'là écrasée dans son venin, la vipère! fit-il. Allons, garçons!

qui a une claie que je puissions traîner sa carcasse dessus?

La question glissa de bouche en bouche, et soudain, avec cette

électricité qui est plus rapide et encore plus incompréhensible que la

foudre, des centaines de bras rapportèrent pour réponse, en la passant

des uns aux autres, la grille du cimetière, arrachée de ses gonds, sur

laquelle on jeta le corps inanimé de la Clotte. Des hommes haletants

s'attelèrent à cette grille et se mirent à traîner, comme des chevaux

sauvages ou des tigres, le char de vengeance et d'ignominie, qui prit

le galop sur les tombes, sur les pierres, avec son fardeau. Éperdus

de férocité, de haine, de peur révoltée, car l'homme réagit contre

la peur de son âme, et alors il devient fou d'audace! ils passèrent

comme le vent rugissant d'une trombe devant le portail de l'église, où

se tenaient les prêtres rigides d'horreur et livides; et renversant

tout sur leur passage, en proie à ce _delirium tremens_ des foules

redevenues animales et sourdes comme les fléaux, ils traversèrent en

hurlant la bourgade épouvantée et prirent le chemin de la lande... Où

allaient-ils? ils ne le savaient pas. Ils allaient comme va l'ouragan.

Ils allaient comme la lave s'écoule.

Seulement, chose moins rare qu'on ne croirait, si on connaissait les

convulsifs changements des masses, à mesure qu'ils s'avançaient dans

leur exécution terrible, ils devenaient moins nombreux, moins ardents,

moins furieux! Cette foule, cette légion, cet immense animal multiple,

à plusieurs têtes, à plusieurs bras, perdait de sa toison d'hommes aux

halliers du chemin. Ses rangs s'éclaircissaient. On voyait les uns se

détacher des autres et s'enfuir en silence. On en voyait rester au

détour d'une route, et ne pas rejoindre la troupe effrénée et clamante,

pris de frisson, de remords, d'horreur lentement venue, mais enfin

ressentie et glacée. Ce n'était plus qu'une poignée d'hommes, la lie

du flot qui écumait il n'y avait qu'un moment. La conscience du crime

revenait sur eux, sur ce fond et bas-fond humain qui s'opiniâtre au

crime, quand les coups de violence sont passés! et toujours allant,

mais moins vite, elle grandit si fort en eux, cette conscience, qu'elle

les arrêta court de son bras, fort et froid comme l'acier. La peur

du crime qu'ils venaient de commettre, et qui peu à peu avait décimé

leur nombre, prit aussi ces derniers qui traînaient sur sa claie de

fer cette femme tuée par eux, assassinée! Une autre peur s'ajouta à

cette peur. Ils entraient dans la lande, la lande, le terrain des

mystères, la possession des esprits, la lande incessamment arpentée

par les pâtres rôdeurs et sorciers! Ils n'osèrent plus regarder ce

cadavre souillé de sang et de boue qui leur battait les talons. Ils le

laissèrent et s'enfuirent, se dispersant comme les nuées qui ont versé

le ravage sur une contrée se dispersent, sans qu'on sache où elles ont

passé.

Le silence s'étendit dans ces campagnes, devenues tout à coup

solitaires. Il était d'autant plus profond qu'il succédait à des

cris. Le clocher de Blanchelande, dont la sonnerie bruyante s'était

arrêtée après vingt-quatre heures de continuelles volées, ne fut plus

qu'une flèche muette sur laquelle l'ombre montait à mesure que le

soleil penchait à l'horizon. Nul bruit ne venait du bourg. L'affreux

spectacle qui l'avait sillonné, comme une vision de sang et de colère,

avait laissé comme le poids d'une consternation sur ces maisons dont

la terreur du matin semblait encore garder les portes. L'après-midi

s'allongea dans une morne tristesse; et quand le soir de ce jour

de funeste mémoire commença de tomber sur la terre, on n'entendit,

dans les lointains bleuâtres, ni le chant mélancoliquement joyeux

des vachères, ni les cris des enfants au seuil des portes, ni les

claquements fringants du fouet des meuniers regagnant le moulin,

assis sur leurs sacs, les pieds ballant au flanc de leurs juments

d'allure. On eût dit Blanchelande mort au bout de sa chaussée... Pour

qui pratiquait ce pays d'ordinaire vivant et animé à ces heures, il y

avait quelque chose d'extraordinaire qui ne se voyait pas, mais qui se

sentait... L'abbé de la Croix-Jugan, revenant ce soir-là de chez la

comtesse Jacqueline, eut peut-être le sentiment que j'essaye de faire

comprendre. Il avait traversé la lande de Lessay sur sa pouliche, noire

comme ses vêtements, et depuis qu'il s'avançait vers l'endroit de cette

lande où la solitude finissait, il n'avait rencontré âme qui vive.

Tout à coup son ardente monture qui portait au vent, fit un écart et

se cabra en hennissant... Cela le tira de sa rêverie, car cet homme,

renversé sous les débris d'une cause ruinée, cette espèce de Marius

vaincu trouvait son marais de Minturnes dans l'abîme de sa propre

pensée... Il regarda alors l'obstacle qui faisait dresser le crin sur

le cou de sa noire pouliche, et il vit, devant les pieds levés de

l'animal, la Clotte sanglante, inanimée, étendue dans la route sur sa

claie d'acier.

--Voilà de la besogne de Bleu! dit-il, mettant le doigt sur la moitié

de la vérité par le fait de sa préoccupation éternelle, les bandits

auront tué la vieille Chouanne.

Et il vida l'étrier, s'approcha du corps de la Clotte, ôta son gant

de daim et tourna vers lui la face saignante. Un instant s'écoula, il

interrogea les artères. Par un prodige de force vitale comme il s'en

rencontre parfois dans d'exceptionnelles organisations, la Clotte,

évanouie, remua. Elle n'était pas encore morte, mais elle se mourait.

--Clotilde Mauduit! fit le prêtre de sa voix sonore.

--Qui m'appelle? murmura-t-elle d'une voix faible. Qui? je n'y vois

plus.

--C'est Jéhoël de la Croix-Jugan, Clotilde, répondit l'abbé. Et il

la souleva et lui appuya la tête contre une butte. Oui, c'est moi.

Reconnais-moi, Clotilde. Je viens pour te sauver.

--Non, dit-elle, toujours faible, et elle sourit d'un dédain qui

n'avait plus d'amertume, vous venez pour me voir mourir... Ils m'ont

tuée...

--Qui t'a tuée? qui? dit impétueusement le prêtre. Ce sont les Bleus,

n'est-ce pas, ma fille? insista-t-il avec une ardeur dans laquelle

brûlait toute sa haine.

--Les Bleus! fit-elle comme égarée, les Bleus! Augé, c'est un

Bleu; c'est le fils de son père. Mais tous y étaient... tous m'ont

accablée... Blanchelande... tout entier.

Sa voix devint inintelligible; les noms ne sortaient plus. Seul, son

menton remuait encore... Elle ramenait sa main à sa poitrine et faisait

ce geste épouvantable de ceux qui agonisent, quand ils semblent écarter

de leurs doigts convulsifs les araignées de leurs cercueils. Qui a vu

mourir connaît cette effroyable trépidation.

L'abbé la connaissait. Il voyait que la mort était proche.

Il interrogea encore la mourante, mais elle ne l'entendit pas. Elle

avait l'absorption de l'agonie... Lui, qui ne savait pas la raison

de cette mort terrible qu'il avait là devant les yeux, pensait aux

Bleus, sa fixe pensée, et il se disait que tout crime de parti pouvait

rallumer la guerre éteinte. Le cadavre mutilé de la vieille Clotte lui

paraissait aussi bon qu'un autre pour mettre au bout d'une fourche et

faire un drapeau qui ramenât les paysans normands au combat.

--Que se passe-t-il donc? fit-il avec explosion, déjà frémissant,

palpitant et frappant la terre de ses bottes à l'écuyère, aux éperons

d'argent. Le chef, l'inflexible partisan, se dressa, redevenu

indomptable, dans le prêtre, et oubliant, lui, le ministre d'un Dieu

de miséricorde, qu'il y avait là une mourante qui n'était pas encore

trépassée, il s'enleva à cheval comme s'il eût entendu battre la

charge. Lorsqu'il retomba sur sa selle, sa main caressa fiévreusement

la crosse des pistolets qui garnissaient les fontes... Le soleil,

qui se couchait en face de lui, éclairait en plein son visage cerclé

de sa jugulaire de velours noir et haché par d'infernales blessures,

auxquelles le feu de sa pensée faisait monter cette écarlate qu'un

aveugle célèbre comparait au son de la trompette. Il enfonça ses

éperons dans les flancs de la pouliche qui bondit à casser sa sangle.

Par un mouvement plus prompt que la pensée, il tira un des pistolets

de ses fontes et le leva en l'air, le doigt à la languette, comme si

l'ennemi avait été à quatre pas, visionnaire à force de belliqueuse

espérance! Ces pistolets étaient ses vieux compagnons. Ils n'avaient,

durant la guerre, jamais quitté sa ceinture. Quand la mère Hecquet

l'avait sauvé, elle les avait enfouis dans sa cabane. C'étaient ses

pistolets de Chouan. Sur leur canon rayé, il y avait une croix ancrée

de fleurs de lys qui disait que le Chouan se battait pour le Sauveur,

son Dieu, et son Seigneur le roi de France.

Cette croix que le soleil couchant fit étinceler à ses yeux lui rappela

l'austère devoir de toute sa vie, auquel il avait si souvent manqué.

--Ah! dit-il, replongeant l'arme aux fontes de la selle, tu seras donc

toujours le même pécheur, insensé Jéhoël! La soif du sang de l'ennemi

desséchera donc toujours ta bouche impie? Tu oublieras donc toujours

que tu es un prêtre? Cette femme va mourir et tu songes à tuer, au lieu

de lui parler de son Dieu et de l'absoudre. A bas de cheval, bourreau,

et prie!

Et il descendit de sa pouliche comme la première fois.

--Clotilde Mauduit, es-tu morte? lui dit-il en s'approchant d'elle.

Fut-ce une convulsion suprême, mais elle se tordit sur la poussière

comme une branche de bois sec dans le feu. Il semblait que la voix du

prêtre galvanisât sa dernière heure.

--Si tu m'entends, dit-il, ô ma fille! pense au Dieu terrible vers

lequel tu t'en vas monter. Fais, par la pensée, un acte de contrition,

ô pécheresse! et quoique indigne moi-même et pénitent, mais prêtre du

Dieu qui lie et qui délie, je vais t'absoudre et te bénir.

Et les mains étendues, il prononça lentement les paroles sacramentelles

de l'absolution sur ce front offusqué déjà des ombres de la mort.

Singulier prêtre, qui rappelait ces évêques de Pologne, lesquels disent

la messe, bottés et éperonnés comme des soldats, avec des pistolets

sur l'autel. Jamais être plus hautain debout n'avait récité de plus

miséricordieuses paroles sur un être plus hautain renversé. Quand

ce fut fini: «Elle a passé,» dit-il, et il détacha son manteau et

l'étendit sur le cadavre. Puis il prit deux branches cassées dans un

ravin et les posa en forme de croix par-dessus le manteau. Le soleil

s'était couché dans un banc de brume sombre: «Adieu, Clotilde Mauduit,

dit-il, ô complice de ma folle jeunesse, te voilà ensevelie de mes

mains! Si un grand cœur sauvait, tu serais sauvée; mais l'orgueil

a égaré ta vie comme la mienne. Dors en paix, cette nuit, sous le

manteau du moine de Blanchelande. Nous viendrons te chercher demain.»

Il remonta à cheval, regarda encore cette forme noire qui jonchait

le sol. Son cheval, qui connaissait son genou impérieux, frémissait

d'être contenu et voulait s'élancer, mais il le retenait... Sa main

baissée sur le pommeau de la selle rencontra par hasard la crosse des

pistolets: «Taisez-vous, dit-il, tentations de guerre!» Et conduisant

au pas cette pouliche qu'il précipitait d'ordinaire dans des galops

qu'on appelait insensés, il s'en alla, récitant à demi-voix, dans les

ombres qui tombaient, les prières qu'on dit pour les morts.

L'ensorcelée · 第 22 / 29 题